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Full text of "Les Slaves, Cours professé au College de France, 1840-41"

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I 


LES   SLAVES. 


TOniE   PREMIER. 


Paru    _  Imprimi-rit- il»^  L    MttTt\tr    r«^  *f. 


i 


LES  SLAVES 


/ 1  '  { / 

COURS 

PROFESSÉ   AU  COLLÈGE   DE   FRANCE 

PAS 


(1840-i8M). 

ET  PUBLIÉ  d'après  LES  NOTES  STÉNOGRAPHIÉES. 


TOME  PREMIER. 
Les  pays  slaves  et  la  PologiM.  Bistalre  et  Llttératare. 


PARIS. 


% 


^U  COMPTOIR   DES  IMPRIMEURS-UNIS 

O  C01I0«(  .  ÉDITE»  C 

OL'AI    MALAQLAm,   V   Ifx 
1849. 


*f9nr7  • 


PREFACE 

DE    I/ÉDÎTigN    ALLEMANDE. 


Je  dois  au  public  quelques  explications  sur  les 
circonstances  au  milieu  desquelles  s'est  formé  cet 
ouvrage  dont  je  me  reconnais  auteur,  bien  que  je  ne 
l'aie  point  écrit. 

Le  gouvernement  français  ayant  créé  y  au  Collège 
de  France,  une  chaire  de  langues  et  litlératurei;  sla- 
ves, et  m'ayant  appelé  à  l'occuper,  je  quittai  Lau- 
sanne, où  me  tenait  tout  ce  qui  peut  attacher  un 
exilé  à  la  terre  étrangère  :  j'acceptai  ma  charge  de 
professeur,  à  Paris ,  comme  le  devoir  d*uti  serviteur 
dans  la  cause  de  la  Pologne  et  des  pays  slaves ,  dans 
la  cause  de  la  France. 

Privé  le  plus  souvent  de  documents  historiques  à 
consulter,  je  dus  commencer  avec  mes  seules  res- 
sources, avec  mes  souvenirs.  Ce  que  j'avais  senti  et 
observé  pendant  mon  séjour  dans  les  divers  pays  sla- 
ves; ce  que  j'avais  retenu  de  mes  anciennes  études  sur 
leur  histoire  et  leur  littérature  ;  ce  qui  surtout  étai  t  en- 
tré en  moi  de  l'esprit  qui  anime  actuellement  ces  peu- 
ples; voilà  tout  ce  que  je  possédais  :  je  le  partageai 
îivec  mon  auditoire.  Un  cours  littéraire  au  Collège  de 
France  a  pour  but  l'exposition  des  résultats  acquis  à 


II  PRÉFACE. 

la  science  plutôt  que  la  recherche  approfondie  des 
détails;  parmi  ceux  qui  fréquentent  le  Collège  de 
France,  il  y.  en  a  qui  connaissent  les  détails  aussi  bien 
que  le  professeur  et  ne  peutent  pas  être  enseignés 
comme  des  étudiants.  Mon  public  était,  en  majeure 
partie,  composé  de  Slaves.  Toutes  ces  considérations 
ont  exercé  une  grande  influence  sur  la  forme  exté- 
rieure de  mon  cours. 

Chaque  fois  que  j'avais  à  parler  à  mon  auditoire,  je 
me  présentais  sans  discours  préparé ,  souvent  même 
sans  la  moindre  note  écrite.  Un  sujet  entamé  m'ame- 
nait souvent  à  pénétrer  au  cœur  des  questions  litté- 
raires ou  philosophiques  qui  s'y  rapportaient  et  à 
livrer,  d'une  manière  improvisée,  et  les  résultats  de 
mes  études  passées  ,  et  mes  sentiments  personnels 
les  plus  intimes. 

Quelques  Tins  de  mes  auditeurs  commencèrent  par 
prendre  des  notes  à  mesure  que  je  parlais  ;  plus  tard , 
ils  appelèrent  un  sténographe  à  leur  aide.  D'après  ces 
notes  et  sténographies,  ils  composèrent  et  firent  im- 
primer une  traduction  polonaise,  qui  elle-même  fut 
traduite,  en  allemand,  par  mon  ami  ot  compatriote 
Gustave  Siegfried. 

Dans  le  texte  polonais  et,  par  suite,  dans  le  texte 
allemand,  beaucoup  d'erreurs  de  dates,  chiffres  ou 
noms,  et  quelquefois  des  vices  d'expression  ont  passé 
inaperçus.  Ces  inexactitudes ,  choquantes  pour  un 
public  littéraire  aussi  sévère  que  le  public  allemand. 


PRÉFACt.  111 

ra'impf)scnt  l'obligation  do  Fairo  observer  que  je  n'ai 
pas  eu  le  temps  do  revoir  d'une  manière  suffisante 
l'édition  polonaise;  que  cette  publication  a  été  faite 
en  grande  partie  par  des  émigrés  polonais  qui ,  conti- 
nuellement occupés  de  l'intérêt  si  grand  et  si  vital  de 
leur  patrie,  ne  peuvent  donner  à  la  littérature  et  à 
la  philologie  qu'une  attention  de  second  ordre.  Ce- 
pendant,  malgré  ces  foutes  de  détails,  que  chacun 
pourra  facilement  rectifier  lui-môme ,  l'idée  générale 
qui  a  présidé  à  mes  leçons  est  restée  la  môme. 

Dans  la  partie  de  mon  cours  renfermée  dans  les 
deux  derniers  volumes,  que  je  recommande  plus 
particulièrement  à  l'attention  de  mes  lecteurs,  je  me 
suis  efforcé  de  faire  voir  clairement  comment  l'idée 
du  messianisme ,  germée  au  sein  des  peuples  slaves , 
sortie  de  l'intérieur  moral  de  la  nation  polonaise, 
franchit  aujourd'hui  ces  premières  limites,  devient 
le  besoin  religieux  et  politique  de  la  France,  et,  per- 
<;ant  le  chaos  de  la  philosophie  allemande,  devient 
l'idée  européenne.  * 

Les  ouvra{;cs  de  poésie  et  de  philosophie  que  nous 
avons  analysés  dans  ce  cours,  et  môme  cette  publi- 
cation actuelle,  ne  doivent  ôtre  regardés  que  comme 
(les  lueurs  éparscs ,  tombées  de  cette  idée  pour  com- 
mencer à  disperser  les  ténèbres  de  notre  atmosphère 
politique,  philosophique  et  littéraire. 


rarii,(;e  5  avril  1841. 


A  MES  LECTEURS. 


Les  dates  de  ce  Cours. indiquent  l'époque  à  laquelle  je  Y 

'commencé  et  celle  à  laquelle  j'ai  été  obligé  de  le  Éinii*.  Ai 

jourd'kui,  j'aurais  dû,  peut-être,  le  modifier  en  quelques  poin 

de  détails  ;  mais  je  n'aurais  rien  à  changer  au  fond  de  l'idi 

capitale  que  j'y  ai  traitée. 

Le  temps  nécessaire  pour  faire  de  ces  leçons  un  ouvra{ 
plus  complet  m'a  manqué  jusqu'ici ,  car  j'ai  eu ,  coom 
Polonais ,  de  nouveaux  devoirs  à  remplir  envers  mon  pays 
depuis  huit  ans,  j'ai  été  sous  la  préoccupation  de  l'idée  que 
dével<^pais  dans  mon  cours  ;  aujourd'hui,  je  suis  sous  celii 
plus  grande  encore,  des  événements  que  cette  idée  fait  surg 
sur  le  vaste  champ  de  la  politique. 

Néanmoms,  le  public  français  trouvera ,  dans  cette  éditioi 
plus  de  correction  que  dans  les  deux  éditions ,  polonaise 
allemande ,  qui  Tout  précédée. 

A.  HICKIEWICZ. 


Pjns«  ce  31  BM  I$I9. 


*-*ftii 


PREFACE 

DE    i;ÉDÎTI(JN    ALLEMANDE. 


Je  dois  au  public  quelques  explications  sur  les 
circonstances  au  milieu  desquelles  s'est  formé  cet 
ouvrage  dont  je  me  reconnais  auteur,  bien  que  je  ne 
Taie  point  écrit. 

Le  gouvernement  français  ayant  créé ,  au  Collège 
de  France ,  une  chaire  de  langues  et  lillératurei?  sla- 
ves, et  m'ayant  appelé  à  l'occuper,  je  quittai  Lau- 
sanne, où  me  tenait  tout  ce  qui  peut  attacher  un 
exilé  à  la  terre  étrangère  :  j'acceptai  ma  charge  de 
professeur,  à  Paris ,  comme  le  devoir  d'uti  serviteur 
dans  la  cause  de  la  Pol(^e  et  des  pays  slaves ,  dans 
la  cause  de  la  France. 

Privé  le  plus  souvent  de  documents  historiques  à 
consulter,  je  dus  commencer  avec  mes  seules  res- 
sources ,  avec  mes  souvenirs-  Ce  que  j'avais  senti  et 
observé  pendant  mon  séjour  dans  les  divers  pays  sla- 
ves ;  ce  que  j'avais  retenu  de  mes  anciennes  études  sur 
leur  histoire  et  leur  littérature  ;  ce  qui  surtout  était  en- 
tré en  moi  de  l'esprit  qui  anime  actuellement  ces  peu- 
ples; voilà  tout  ce  que  je  possédais  :  je  le  partageai 
avec  mon  auditoire.  Un  cours  littéraire  au  Collège  de 
France  a  pour  but  l'exposition  des  résultats  acquis  à 


II  PRÉFACE. 

la  scienco  plutôt  que  la  recherche  approfondie  des 
détails;  parmi  ceux  qui  fréquentent  le  Collège  de 
France,  il  y.  en  a  qui  connaissent  les  détails  aussi  bien 
que  le  professeur  et  ne  peutent  pas  être  enseignés 
comme  des  étudiants.  Mon  public  était,  en  majeure 
partie,  composé  de  Slaves.  Toutes  ces  considérations 
ont  exercé  Une  grande  influence  sur  la  forme  exté- 
rieure de  mon  cours. 

Chaque  fois  que  j'avais  à  parler  à  mon  auditoire,  je 
me  présentais  sans  discours  préparé,  souvent  même 
sans  la  moindre  note  écrite.  Un  sujet  entamé  m'ame- 
nait souvent  à  pénétrer  au  cœur  des  questions  litté- 
raires ou  philosophiques  qui  s'y  rapportaient  et  à 
livrer,  d'une  manière  improvisée,  et  les  résultats  de 
mes  études  passées  ,  et  mes  sentiments  personnels 
les  plus  intimes. 

Quelques  uns  de  mes  auditeurs  commencèrent  par 
prendre  des  notes  à  mesure  que  je  parlais  ;  plus  tard, 
ils  appelèrent  un  sténographe  à  leur  aide.  D'après  ces 
notes  et  sténographies,  ils  composèrent  et  firent  im- 
primer une  traduction  polonaise,  qui  elle-même  fut 
traduite,  en  allemand,  par  mon  ami  ot  compatriote  ^ 
Gustave  Siegfried. 

Dans  le  texte  polonais  et,  par  suite,  dans  le  texte,  ' 
allemand,  beaucoup  d'erreurs  de  dates,  chiffres  ou 
noms,  et  quelquefois  des  vices  d'expression  ont  passée  ' 
inaperçus.  Ces  inexactitudes ,  choquantes  pour  un 
public  littéraire  aussi  sévère  que  le  public  allemand, 


PRÉFACi:.  111 

L  imposent  l'obligation  de  faire  observer  que  je  n'ai 
»as  eu  le  temps  de  revoir  d'une  manière  suffisante 
'édition  polonaise;  que  cette  publication  a  été  faite 
en  grande  partie  par  des  émigrés  polonais  qui,  conti- 
nuellement occupés  de  l'intérêt  si  grand  et  si  vital  de 
leur  patrie  >  ne  peuvent  donner  à  la  littérature  et  à 
la  philologie  qu'une  attention  de  second  ordre.  Ce- 
pendant, malgré  ces  fautes  de  détails,  que  chacun 
pourra  facilement  rectifier  lui-môme ,  l'idée  générale 
qui  a  présidé  à  mes  leçons  est  restée  la  même. 

Dans  la  partie  de  mon  cours  renfermée  dans  les 
deux  derniers  volumes,  que  je  recommande  plus 
particulièrement  à  lattention  de  mes  lecteurs,  je  me 
suis  efforcé  de  faire  voir  clairement  comment  l'idée 
du  messianisme ,  germée  au  sein  des  peuples  slaves , 
sortie  de  l'intérieur  moral  de  la  nation  polonaise, 
franchit  aujourd'hui  ces  premières  limites,  devient 
le  besoin  religieux  et  politique  de  la  France,  et,  per- 
lât le  chaos  de  la  philosophie  allemande,  devient 
l'idée  européenne.  • 

Les  ouvrages  de  poésie  et  de  philosophie  que  nous 
îvons  analysés  dans  ce  cours,  et  môme  cette  publi- 
cation actuelle,  ne  doivent  ôlre  regardés  que  comme 
ies  lueurs  éparses ,  tombées  de  cette  idée  pour  com- 
mencer a  disperser  les  ténèbres  de  notre  atmosphère 
politique ^  philosophique  et  littéraire. 


Parî»,  ce  5  avril  imr. 


l'an* 


-  Inipninrrir  firl.    IVl*nriN  tr ,  nie  Migiiun 
('iuallici  (le  rKroU-ilelVl^ilriiur). 


A  MES  LECTEURS. 


Les  daUîs  de  ce  C<>ui*s  .iiHli<iueiit  l'é|MK{ue  à  laciuelle  je  l'ii 

'commence  et  celle  à  la(|uelle  j'ai  été  obligé  de  le  finir.  Ai- 

jourd'hui,  j'aurais  dû,  i^eut-étre,  le  modifier  en  quelques  poioti 

de  détails  ;  mais  je  n'aurais  rien  à  changer  au  fond  de  l'idà 

capitale  que  j'y  ai  traitée. 

Le  temps  nécessaire  pour  fain*  de  ces  leçons  un  ouvragi 
plus  complet  m'a  man([ué  jusqu'ici ,  car  j'ai  eu ,  coauu 
Polonais ,  de  nouveaux  devoirs  à  remplir  envers  mon  pays 
depuis  huit  ans,  j'ai  (lUi  sous  la  préoccupation  de  ridéeqoej 
développais  dans  mon  cours;  aujourd'hui,  je  suis  sousodie 
plus  grande  encore,  des  événements  que  cette  idée  fait  surgi 
sur  le  vaste  champ  de  la  politi([ue. 

Néanmoins,  le  public  français  trouvera ,  dans  cette  édition 
plus  de  correction  que  dans  les  deux  éditions,  polonaise f 
allemande  ,  qui  l'ont  précédée. 

A.  MICKIEWICZ. 


Paris,  ce  51  mai  1849. 


PREMIERE   LEÇON. 


Difficultés  (le  renseignement.  —  Paris  et  la  Krancc,  centres  d'attrac- 
tion des  peuples.  —  Les  Slaves.  —  Dialectes  slaves.  —  Importance 
deTétude  de  la  littérature  slave.  —  Pologne  contre  Russie  :  Slaves 
contre  Slaves.  ~  Zaluzianski,  Ciolek-Vitellio ,  Nicolas  Kopernik. 
—  La  nation  polonaise ,  le  Kopernik  du  monde  moral. 


Mardi,  22  décembre  1860. 

(Les  auditeurs  accueillent  le  professeur  par  de  chaleureux 
applaudissements.) 

Messieurs, 

Ces  marques  de  sympathie  ([ue  vous  me  iémoifjnez 
me  sont  bien  chères;  mais  je  ne  me  trompe  pas  sur 
leur  signification  .'Vos  applaudissements  me  prouvent 
combien  vous  sentez  la  nécessité  de  m'encourager  en 
présence  des  obstacles  périlleux  qui  environnent  la 
tâche  que  je  me  suis  imposée.  Quand  vous  oublieriez 
les  impressions  que  vous  avez  reçues  en  écoutant  les 
illustres  professeurs  de  cette  école;  quand  je  fer- 
merais les  yeux  sur  les  difficultés  inséparables  du 
sujet  que  j'ai  à  traiter,  comment  pourrais-je  faire 
taire  le  sentiment  intime  que  j'épi:ouve  en  présence 
I.  I 


2  DIFFICULTÉS    m:    l/iLNSKIGNEMENT. 

du  désavantage   apporté  ici   avec  moi ,   et  qui   est 
inhérent  à  ma  personne? 

Je  suis  étranger,  Messieurs ,  et  cependant  il  faut 
que  je  m'exprime  dans  une  langue  qui  n'a  rien  de 
commun  dans  son  origine,  dans  ses  formes,  dans  son 
caractère,  avec  celle  qui  sert  habituellement  d'organe 
à  ma  pensée.  Je  n'ai  pas  seulement  à  vous  traduire 
littéralement  mes  idées  et  mes  sentiments  dans  un 
idiome  étranger  pour  moi ,  il  faut  encore ,  avant  de 
les  rendre,  (Jtie  j'en  transforme  complètement  l'ex- 
pression. Ce  travail  intérieur  si  pénible  est  pourtant 
indispensable  dans  un  cours  de  littérature;  car  on 
n'y  procède  pas  d'après  une  méthode  connue  et  choi- 
sie d'avance,  on  ne  s'attache  pas  à  une  formule  qui 
permette  à  la  pensée  de  se  développer  sans  le  secours 
du  style,  comme  cela  peut  se  faire  pour  les  sciences 
exactes.  Quand  nous  serons  sortis  de  l'étude  de  la 
grammaire  et  de  la  philologie,  j'aurai  à  vous  faire 
connaître ,  à  vous  faire  juger  des  monuments  littérai- 
res, des  œuvres  d'art  :  or,  dans  un  cours,  vouloir  faire 
connaître  un  monument  d'art  ou  de  littérature,  c'est 
vouloir  faire  passer  dans  l'âme  de  son  auditoire  l'en- 
thousiasme qui  l'a  inspiré.  Les  études  préparatoires, 
lors  même  que  nous  aurions  le  temps  de  nous  y  livrer, 
pourraient-elles  donner  la  puissance  d'extraire,  d'un 
chef-d'œuvre,  cette  vie  mystérieuse  et  cachée  qui  est 
le  véritable  secret  de  l'art?  Non!  Messieurs;  pour 
qu(î  cette  vie  cachée,  cette  étincelle  puisse  jaillir, 
il  faut  prononcer  une  parole  créatrice  à  son  tour;  or, 
on  ne  prononce  une  telle  parole  qu'en  possédant  tous 
les  secrets  de  la  langue  dont  on  se  sert.  Un  étranger 


DIFFICULTÉS   1)K    L  KNSfllGPiEMENT.  3 

peul-il  y  parvenir  jamais?  El  cl  ailleurs,  y  rôussimt- 
il;»  il  lui  feudrait  encore  accomplir  un  second  Ira- 
vaii  loul  aussi  difficile  :  celui  de  rendre  exactement 
la  forme  extérieure,  cette  partie  inséparable,  sou- 
vent capitale,  des  produits  de  l'art  :  un  mot  impropre, 
ou  employé  à  tort,  ou  même  mal  prononcé,  suffît 
quelquefois  pour  détruire  l'effet  de  toute  une  expo- 
sition. 

Ces  difficultés  me  sont  connues,  Messieurs;  à  cha- 
que mouvement  de  ma  pensée,  je  sens  le  poids  de  la 
chaîne  comme  vous  en  entendez  le  bruit.  Si  je  ne 
consultais  que  mon  amour -propre  littéraire,  si  je 
ne  m'incjuiétais  que  de  mon  intérêt  d'artiste  et  de  ma 
dignité  personnelle,  je  renoncerais  au  dangereux  hon- 
nenr  de  me  faire  entendre  dans  cette  enceinte  ; 
il  est  pénible  de  se  présenter  devant  le  public,  quand 
on  ne  se  sent  pas  possesseur  de  cette  force  que  don- 
nent la  facilité  et  la  grâce  de  l'expression;  mais  des 
considérations  très  graves  m'attachent  à  cette  chaire. 
J'ai  été  appelé  à  prendre  la  parole  au  nom  de  peuples 
aveclesquels  ma  nation  est  intimement  liée  par  son 
passé  et  par  son  avenir;  j'ai  été  appelé  à  prendre  la 
parole,  dans  un  temps  où  la  parole  est  une  puissance 
bien  grande,  dans  une  ville,  je  puis  le  dire,  moi  étran- 
ger, qui  est  la  capitale  de  la  parole  :  aucune  consi- 
dération ne  doit  donc  plus  m'arrêter. 

L'un  des  caractères  de  notre  époque ,  c'est  le  sen- 
riment  mutuel  qui  pousse  les  peuples  à  se  rappro- 
cher. Il  est  reconnu  que  Paris  est  le  foyer,  le  ressort, 
l'instrument  de  cette  tendance  :  par  l'intermédiaire 
de  cette  grande  cité,  les  peuples  de  l'Europe  par- 


4  SUPÉRIORITÉ    DR    LA    FRANCE. 

viennenl  à  se  connaître  les  uns  les  autres,  quelque- 
fois à  se  connaître  eux-mêmes.  Il  est  {glorieux  pour 
la  France  de  posséder  une  telle  puissance  d'attrac- 
tion, c'est  une  preuve  du  pro{;rùs  où  elle  est  parve- 
nue ;  car  cette  attraction  est  toujours  en  raison  directe 
de  la  force  du  mouvement  intérieur,  de  la  masse 
de  chaleur  spirituelle  et  de  lumière  qui  la  produit. 
La  supériorité  do  la  France,  comme  fille  aînée  de 
l'Église ,  comme  dépositaire  de  toutes  les  inspirations 
de  la  science  et  d(»  l'art,  est  à  la  fois  si  évidente  et 
d'un  si  noble  caractère ,  que  les  autres  peuples  ne 
se  sont  pas  sentis  humiliés  de  reconnaître  sa  préémi- 
nence sous  ce  rapport. 

Le  désir  de  se  rapprocher  du  reste  de  TF^urope, 
de  former  des  liens.étroits  avec  les  nations  de  TOc- 
cident,  n'est  nulle  part  aussi  vif,  aussi  général  que 
chez  les  peuples  slaves. 

Parmi  ces  peuples ,  les  uns  ont  obéi  au  droit  des  ca- 
pitulaires,  d'autres  suivent  encore  aujourd'hui  le  Code 
Napoléon;  tous,  ils  ont  reçu  de  l'Europe  la  religion, 
l'organisation  militaire,  les  arts  et  les  métiers,  et  ont 
réagi  matériellement  sur  l'Occident.  Cependant,  ils 
sont  encore  aujourd'hui  presque  inconnus  sous  le  rap- 
port moral  et  intellectuel.  L'esprit  européen  semble 
les  tenir  au  seuil  et  les  écarter  de  la  communion  chré- 
tienne. N'ont-ils  donc  aucun  élément  de  civilisation 
qui  leur  soit  propre?  N'ont-ils  donc  rien  apporté  au 
trésor  commun  des  richesses  intellectuelles^,  des 
biens  moraux  de  la  chrétienté?  Le  doute,  hcoA  égard, 
serait  pour  les  Slaves  une  grande  injustice. 

Afin  de  prouver  le  droit  qu'ils  ont  d'apparlenir  à 


Lt:s   M..VVI.S.  .> 

la  coiniiiuiiaulê  chrôUoiuiis  l(»s  Slu>es  rssai('nlil4't|mis 
queh{iic  temps  ilo  prendre  (Mi\-iiiOnies  la  paroli»,  de 
parler  votre  lan{T[iie,  de  pousser  leurs  (eu\res  dans 
le  courant  de  votre  littérature.  Mais  eel  essai,  jus- 
qu'ici entrepris  dans  TinténM  d'une  personni»,  d'une 
opinion  ou  d'un  parti,  n'ayant  pas  réussi,  on  com- 
mence à  comprendre  que ,  pour  fixer  l'attention  des 
peuples  de  l'Occident, distraits  par  tant  de  secousses, 
si  diversement  préoccupés,  il  ne  suffit  pas  de  leur 
montrer çà  et  là  quelques  points  lumineux;  mais  (|u'il 
feul  leur  découvrir  tout  le  champ  de  la  littérature 
slave.  Le  {jouvernement  français,  en  instituant  c«»tte 
chaire,  a  fait  ce  que  les  Slaves  désiraient  hî  plus.  Il 
serait  malséant  à  moi  de  retarder  plus  longtemps  l'effet 
de  ce  grand  acte. 

J'ai  pensé  aussi  que  quelcpies   circonstances  de 
ttia  vie  passée  me  permettaient  de  répondre  à  la 
mission  qui  m'est  confiée  :  un  long  séjour  dans  les 
différents   pays  slaves,  les  sympathies  que  j'y  ai 
rencontrées,  les  souvenirs  qui  se  sont  gravés  pour 
toujours  dans  ma  mémoire,  m'ont  donné  de  sentir 
lunilé  de  notre  ract?  plus  que  je  n'aurais  pu  le  faire 
par  la  seule  étude»  et  les  raisoiuiements  tliéoriques; 
les  causes  de  nos  divisions  passées ,  les  moyens  d'ar- 
river à  notre  réunion  future  n'ont  jamais  cessé  de  me 
préoccuper.  Le  plan  de  mon  cours  est  dés  lors  tout 
trouvé,  et  je  crois,  dans  ce  cas,  qu'il  m'est  plus  facile, 
qu'à  aucun  autre  parmi  les  Slaves ,  de  me  garantir  de 
l'influence  des  préjugés,  des  passions;  de  me  placer 
au-dessus  du  ]>oint  de  vue  étroit ,  exclusif  des  ia- 
tért^ts  de  parti.  La  partialité  serait  un  obstacle  à  l'iu- 


6  LKS    SLAVKS. 

térèt  de  notre  grande  œuvre  nationale,  elle  répondrait 
mal,  d'ailleurs,  à  la  pensée  du  {jouvernement  qui  a 
institué  celte  chaire. 

Ce  qui  frappe  le  plus  dans  la  littérature ,  dans  les 
langues  slaves,  c'est  leur  étendue,  leur  surface  géogra- 
phique, si  l'on  peut  s'exprimer  ainsi.  Cette  littérature, 
ces  langues  appartiennent  à  une  population  immense , 
à  un  territoire  considérable.  Soixante-dix  millions 
d'hommes,  qui  couvrent  la  moitié  de  l'Europe  et  le  tiers 
de  l'Asie,  parlent  des  dialectes  de  la  langue  slave.  Si 
on  tire  une  ligne  du  golfe  de  Venise  à  l'embouchure  de 
l'Elbe ,  on  trouve  en  dehors  de  cette  ligne,  et  sur  toute 
sa  longueur,  les  restes  ,  les  débris  des  populations 
slaves  refoulées  vers  le  nord  par  la  race  germanique  et 
par  la  race  romane.  Leur  existence  posthume  ,  ici, 
n'appartient  déjà  plus  qu'au  passé  ;  mais  plus  loin,  vers 
les  Karpats ,  ce  rempart  séculaire  de  la  Slavie ,  aux 
deux  extrémités  de  l'Europe,  on  voit  les  races  slaves 
engagées  dans  des  luttes  acharnées.  Sur  la  mer  Adria- 
tique, elles  combattent  l'islamisme;  et,  sur  la  mer 
Baltique,  soumises  d'abord  à  une  race  étrangère ,  elles 
se  sont  relevées  ,  elles  prennent  aujourd'hui  le  des- 
sus. Entre  ces  points  extrêmes,  le  tronc  slave  s'étend 
dans  toute  sa  force  et  jette  deux  branches,  l'une  vers 
l'Amérique ,  l'autre  à  travers  les  Mongols  et  les  Cau- 
casiens, jusque  dans  le  sein  de  la  Perse  et  presque 
de  la  Chine,  regagnant  ainsi  dans  celte  partie  du 
monde  ce  qu'il  a  perdu  de  ses  possessions  en  Europe. 

La  race  slave  renferme  en  elle,  à  l'époque  pré- 
sente, toute  la  série  ,  toute  la  diversité  des  formes 
politiques  et  religieuses  dont  Thistoire  ancienne  el 


DIAI.KCTKS    SI.AVKS.  7 

rhistoire  moderne  fournissenl  des  exemples.  Je  men- 
tionnerai en  première  ligne  les  vieux  peuples  mon- 
ténégrins dont  les  mœurs  rappellent  les  montagnards 
d'Ecosse;  mais,  plus  heureux,  les  Highlanders  de 
l'Adriatique  ont  réussi  à  défendre  leur  indépendance 
contre  les  empires  turc,  grec,  allemand,  français, 
et  peut-être  même  contre  l'empire  ron)ain.  Dans 
Raguse,  nous  trouvons  une  Venise  slave,  rivale  de 
cette  puissante  Venise  qui,  par  parenthèse,  doit 
aussi  son  origine  aux  Slaves.  Ces  peuples  se  retrou- 
vent dans  l'antique  Illyrie,  la  Bosnie,  THertzogowine, 
le  royaume  de  Bohême,  une  portion  de  la  Hongrie, 
les  contrées  composant  la  majeure  partie  de  l'Au- 
triche, l'empire  russe  et  tout  l'ancien  royaume  de 
Pologne.  En  ajoutant  à  tant  de  noms  ceux  de  la  Ser- 
vie, de  la  Bulgarie;  en  mentionnant  tous  les  éléments 
slaves  répandus  au  milieu  des  peuples  romans  de  la 
Moldavie  et  de  la  Valachie ,  nous  aurons  ainsi  le  ta- 
bleau complet  de  tous  les  pays  ou  plutôt  de  toute  la 
race  slave. 

La  langue  d'une  race  si  nombreuse  ne  peut  manquer 
de  se  diviser  en  un  grand  nombre  de  dialectes;  cepen- 
dant ces  dialectes  conservent  le  caractère  de  l'unité. 
C'est  une  seule  et  même  langue ,  mais  sous  des  for- 
mes diverses  et  à  différents  degrés  de  développement. 
Ainsi ,  parmi  eux  nous  trouvons  la  langue  morte  et 
sacrée  dans  le  slave  antique,  la  lanjfue  de  la  législa- 
tion et  du  commandement  dans  le  russ(i ,  la  langue 
(l(»  la  littérature  et  de  la  comersalion  dans  le  polo- 
nais, la  langue  de  la  science  dans  le  bohème,  enhn 
la  langue  de  la  poésie  et  de  la  musi(pie  dans  les  dia- 


8  DiAl.tCTtS    SLAVES. 

leclos  dos  lllyri(Mis,  des  Monténégrins  et  des  Bosnia- 
ques. De  sorte  qu'un  jurisconsulle  Russe,  occupéd'unc 
législation  qui  semble,  par  sa  science  ,  par  son  éten- 
due, appartenir  aux  temps  de  Justinien,  peut  se  ren- 
contrer et  s'entendre  avec  un  poète  de  l'Ukraine,  qui, 
lui-même,  peut  être  pris  pour  un  contemporain  des 
lyriques  grecs.  Ce  poète,  à  l'inspiration,  à  l'éclat,  à 
Tart  d'un  Grec  et  d'un  Romain,  joint  la  fraîcheur 
d'une  jeune  et  riche  imagination ,  et  une  forme  des 
plus  acJievées  ;  il  a  su  rendre  le  souffle  de  la  vie  à  tout 
le  passé  de  sa  nation  :  chacun  devine  que  je  veux 
parler  de  notre  Bohdan  Zaleski.  A  côté  des  législa- 
teurs et  des  poètes,  les  savants  bohèmes  entreprennent 
et  achèvent  des  travaux  d'érudition  que  nous  pour- 
rions comparer  a  ceux  de  l'école  d'Alexandrie,  s'ils 
n'avaient  ce  caractère  tout  particulier  d'être  inspirés 
par  un  enthousiasme  national,  presque  religieux, 
dont  on  ne  trouverait  d'exemple  que  parmi  les  anciens 
commentateurs  de  la  Bible.  Mettons  enfin  en  lumière 
tel  poëte  illyrien  ou  serbe,  vieillard  aveugle,  chan- 
tant sur  sa  guzla  ces  rapsodies  qui  ont  frappé  d'ad- 
miration des  critiques  comme  Grimm  et  Ekstein, 
que  Herder  et  Gœlhe  n'ont  pas  dédaigné  de  tra- 
duire ,  et  nous  verrons  ainsi ,  résumés ,  accom- 
plis par  les  dialectes  d'une  seule  langue,  tous  les 
rôles ,  toutes  les  destinées  réparties  d'ordinaire  entre 
les  différentes  langues  comme  par  exemple  en  Orient, 
entre  le  sanscrit,  le  lurc,  l'arabe  et  le  persan.  C'est 
un  spectacle  étrange ,  unique  en  son  genre.  De  la 
connaissance  d'une  telle  langue,  on  peut  tirer  une 
nouvelle  lumière   capable  d'éclairer    beaucoup  de 


IMPOUTAÎSCK   DK    l/hltHE,   KTC.  9 

questions  relatives  à  la  philosophie  et  à  l'histoire  ,  à 
l'origine  des  langues  et  des  peuples,  à  la  nature  et  à 
la  vraie  signification  des  dialectes,  enfin  au  dévelop- 
pement naturel  du  langage  lui-môme. 

Pour  l'histoire  intellectuelle  de  l'iiumanité,  l'étude 
d'une  pareille  langue  n'est-ellc  pas  tout  aussi  impor- 
tante que  le  serait,  pour  la  connaissance»  des  lois  de 
la  création,  la  découverte  d'un  être  organique  qui, 
après  avoir  passé  par  tons  les  états,  (conserverait  en 
lui  la  vie  végétale ,  la  vie  animale  et  la  vie  humaine, 
chacune  d'elles  dans  sa  totalité ,  dans  toute  la  ma- 
turité de  son  développement? 

Dans  l'étude  que  nous  commençons  aujourd'hui , 
nous  ne  nous  bornerons  pas  à  la  connaissance  d'une 
seule  des  langues  slaves  :  nous  ne  nous  proposons  pas 
uniquement  d'ajouter  un  chapitre  de  plus  h  la  gram- 
maire universelle,  d'enrichir  le  musée  linguistique» 
d'un  nouvel  individu ,  mais  d'étudier,  de  connaître 
toute  une  famille  de  langues. 

Avant  d'entrer  dans  la  littérature  proprement  dite?, 

([u'il  me  soit  permis  d'indiquer  quelques  résultats 

qu'on  pourrait  tirer  de  nos  études  pour  l'histoire 

universelle ,  l'histoire  des  sciences  exactes  et  celle 

des  sciences  morales  et  politiques.  J'ai  avancé  que  les 

peuples  slaves  ont  déjà  agi  sur  l'Europe.  Le  poète 

bohème  KoUar  a  dit  :  c<  Tous  les  peuples  ont  pro- 

»  nonce  leur  dernier  mot;  maintenant,  Slaves,  c'est 

»  à  notre  tour  à  parler!  »  Il  me  semble  que  les  Slaves 

ont  déjà  parlé  plus  d'une  fois  ;  ils  ont  parlé,  à  leur 

manière,  à  coups  de  lance,  à   coups  de  canon;   il 

serait  raisonnable  de  chercher  à  pénétrer  le  sens  de 


10  importance:  de  l'i^^tude 

ces  paroles.  Ces  peuples  entrent  déjà  comme  une 
force  dans  les  calculs  de  la  politique  :  pour  combattre 
cette  force  ou  pour  la  diriger,  la  prudence  ordonne- 
rait d'étudier  son  point  de  départ,  de  mesurer  le 
chemin  qu'elle  a  parcouru ,  d'apprécier  sa  tension , 
de  deviner  son  but.  La  série  d'observations  qui  con- 
duirait à  ces  utiles  résultats ,  est  l'étude  de  l'his- 
toire. Or,  on  sait  aujourd'hui  s'il  est  possible  de 
comprendre  l'histoire  d'un  peuple  sans  avoir  péné- 
tré le  fonds  de  sa  littérature.  Les  nations  éclairées 
doivent  à  la  postérité  de  tourner  le  flambeau  de 
l'histoire  du  côté  des  peuples  les  moins  civilisés. 
Tout  ce  que  nous  savons  des  Barbares ,  nous  l'avons 
appris  des  Grecs  et  des  Romains.  A  l'époque  de  la 
grandeur  de  l'Empire  ,  Tacite  composa  un  écrit  très 
court  sur  les  Germains;  sa  parole  est  devenue  pour 
notre  temps  la  source  de  précieuses,  do  nombreu- 
ses connaissances.  Avec  les  dissertations  et  les  com- 
mentaires composés  sur  les  quelques  lignes  de  Tacite, 
on  ferait  aujourd'hui  toute  une  bibliothèque.  Nous, 
qui  de  Barbares  sommes  arrivés  à  occuper  la  place 
des  Grecs  et  des  Romains ,  nous  gémissons  de  leur 
laconisme  à  l'endroit  de  nos  ancêtres.  Ne  nous  expo- 
sons pas  à  mériter  de  la  postérité  le  même  reproche. 
Les  Slaves  ont  pesé  et  ils  pèsent  encore  sur  l'Occi- 
dent. De  leurs  contrées  sont  sorties  ces  foules  qui 
ont  détruit  Rome ,  Rome  qui  ne  voulait  pas  songer 
aux  Barbares,  tandis  que  ces  Barbares  s'occupaient 
avidement  de  tout  ce  qui  se  passait  à  Rome!  Ne  foi- 
sons  pas  comme  la  ville  éternelle,  ne  dédaignons 
pas  les  Barbares  ! 


DE    LA   IJTTitliATllKK    SLAVE.  11 

L'histoire  modorne  des  Slaves  est  étroileiiieiit  liée 
'à  celle  des  nations  de  rOf-rident.  Dans  des  temps  peu 
éloignés,  on  a  vu  une  armée  slave  (l'armée  russe) 
sur  tous  les  champs  de  hntaiUe  y  dans  toutes  les 
capitales  de  l'Europe.  Oîltcî  armée,  partout  où  elle 
mettait  le  pied,  était  sûre  de  rencontrer  une  antre 
armée  slave  (les  légions  polonaises)  qui,  sortant  de 
dessous  terre  comme  une  onihro  vengeresse ,  se  dres- 
sait devant  elle  en  Italie,  la  suivait  du  Niémcm  à 
Moscou,  puis  revenait  lui  barrer  le  passage  à  la  Béré- 
sina  et  sous  les  murs  de  Paris.  ¥a  après  la  chute  du 
héros  du  siècle,  quand  toute  l'Europe  fut  tranquille, 
on  la  vit  de  nouveau  surgir  tout  a  coup ,  frapper  l'ar- 
mée russe  dans  ses  cantonnements,  en{;ager  avec  elle 
une  lutte  terrible,  remplir  le  inonde  de  bruit,  ébran- 
ler les  peuples  de  sa  race  ;  et  les  autres  ,  amis  ou 
ennemis ,  les  enflammer  d'une  brûlante  inimitié  ou 
d*une  sympathie  plus  brûlante  encore  ;  disparaître, 
enfin,  eu  laissant  derrière  elle  un  long  retentissement 
de  douleur  et  de  gloire.  Partout  Taigle  de  Russie  s'est 
rencontrée  avec  Taigle  de  Pologne  ;  toujours  derrière 
le  hurra  russe  s'est  fait  entendre  le  cri  de  guerre  des 
Polonais.  Si  nous  tournons  nos  r(;gards  vers  le  passé, 
qu'entendons -nous  encore?  sinon  l'écho  répété  de 
f^ette  lutte  où  les  deux  armées  combattent  souvent 
pour  une  cause  en  apparence  étrangère,  où  elles  ne 
portent  point  leurs  propres  couleurs,  où  elles  se  re- 
connaissent seulement,  a  dit  un  poète,  à  la  vigueur 
des  coups;  de  cette  lutte  qu'un  Russe,  le  prince  Wia- 
zemski,  a  appelée  «  uncThébaide  sans  Hn.  » 

Quelle  est  la  cause  de  cet  antagonisme?  Quelle  en 


12  IMPOUTANCE    DE     L  ÉJ IDE 

sera  Tissue?  Il  serait  important  d'en  étudier  Torigine 
et  le.  vrai  caractère  ;  mais  les  vues  politiques  ne  peu- 
vent nous  occuper  maintenant.  Ce  ne  sont  pas  seule- 
ment les  faits  guerriers  des  Slaves  ,  leurs  excursions 
dans  ces  temps  barbares ,  leurs  exploits  pour  la  dé- 
fense de  la  chrétienté,  enfin  leur  influence  sur  les 
affaires  politiques  qui  méritent  d'éveiller  notre  at- 
tention. 

L'Occident  croit  que   le   Nord  lui  doit  tout  ce 
qu'il  possède  de  lumière;  il  peut  y  avoir,   en  ef- 
fet, beaucoup  de  ses  semences  dans  un  état  de  vé- 
[{étation  et  d'épanouissement  conforme  à  la  nature 
du   sol.  Mais  il  y    pourrait   reconnaître   aussi   la 
préexistence  de  plusieurs  découvertes,  qu'il  regarde 
comme   exclusivement  siennes.    Notre    naturaliste 
Zaluzianski ,  cent  cinquante  ans  avant  Linné/,  avait 
observé  le  sexe  des  plantes.  Çiolek,  surnommé  Vi- 
tellio ,  a  trouvé ,  dès  le  \uv  siècle ,  une  théorie  de 
l'optique,  appuyée  sur  les  mathématiques.  Je  passe 
sous   silence  d'autres  illustrations ,  pour  arriver  à  \ 
celui  de  nos  savants  qui  est  le  plus  généralement  :1 
connu,  à  Nicolas  Kopernik,  qui  a  saisi  les  lois  du 
monde  solaire. 

Nous  chercherons  à  nous  expliquer  comment,  dans 
un  pays  peu  avancé  en  civilisation,  des  penseurs  ont 
pu  s'élever  à  cette  tension  d'intelligence  ;  comment 
ce  qui  est  partout  le  résultat  d'un  long  travail,  et  ne 
se  rencontre  qu'après  des  recherches  scientifiques  ' 
sans  nombre,  semble,  là,  le  produit  d'une  divination, 
et  a  pu  apparaître  à  l'aurore  même  de  la  science. 
Nos  pays  étant  a{;ricoles,  nous  verrons  que  la  I)ola- 


DE   LA  LlTTÉRATl  RE  SLWE.  I  3 

nique  a  dû  naturellement  occuper  les  méditations 
des  hommes  et  s'enrichir  des  observations  (jui 
circulaient  dans  le  domaine  public.  Vitellio  dit 
dans  la  préface  de  ses  (imvres,  que  c'est  en  re- 
gardant briller  les  vagues  de  la  petite  rivière  qui 
passe  devant  sa  maison ,  qu'il  a  conçu ,  pendant  les 
heures  de  repos  champêtre,  les  premières  idées  de 
son  système.  Un  grand  écrivain  français  a  dit  que 
Kopernik,  lisant  la  Bible,  est  arrivé  à  la  haute  pen- 
sée du  vrai  système  solaire  :  coAio  conjecture  p(Hit  ne 
pas  Mto  sans  fondement.  Mais  un  de  nos  compa- 
triotes a  deviné  le  vrai  mobile,  la  vraie  analogie 
de  ces  découvertes  ;  il  a  ou  raison  (,1e  dire  que  Koper- 
nik  a  trouvé  les  lois  du  monde  physique  connue  la 
nation  polonaise  a  pressenti  celles  du  mouvement  du 
monde  moral.  Kopernik  a  détruit  les  anciens  préju- 
gés en  montrant  que  le  soleil  est  le  foyer  central  des 
planètes  ;  la  nation  polonaise  a  lancé  sa  patrie  autour 
d'une  grande  unité;  la  môme  inspiration  qui  a  fait 
de  Kopernik  un  grand  philosophe  a  fait  de  la  nation 
polonaise  le  Kopernik  du  monde  moral. 

Toutes  ces  considérations  méritent  à  coup  sur 
rattention  des  étrangers ,  et  doivent  exciter  en  euv 
nne  légitime  curiosité.  Il  leur  importe  de  connaltn; 
des  peuples  peu  étudiés  jusqu'ici,  d'autant  plus  que 
ces  peuples  se  croient  appelés  à  prendre  une  part 
active  aux  mouvements  de  l'Europe,  et  que  leur  foi 
en  cette  destinée  se  révèle  plus  \i\o  de  jour  en  jour. 

J'ai  indiqué  des  points  de  vue,  j'ai  posé  des  ques- 
tions que  je  suis  forcé  de  laisser  sans  réponses,  io 
tendrai  à  les  résoudre  pnr  la  rout(*  la  plus  simple. 


I 


ti  IMPORTANCE  DE  l'ÉTIDE,    ETC. 

la  plus  directe,  celle  de  la  littérature.  La  littéi'ature 
est  un  champ  où  tous  les  peuples  slaves  apportent 
les  fruits  de  leur  activité  morale  et  intellectuelle, 
où  ils  se  rencontrent  sans  se  refouler  ni  se  haïr.  Plaise 
à  Dieu  que  cette  rencontre  pacifique  sur  ce  noble 
champ,  soit  l'emblème  de  leur  réunion  future  sur  un 
autre  terrain! 


DEUXIEME    LEÇON. 


\ii»«ion  du  professeur.  --  La  œnnaissance  de  rtij.sfoire  des  Slaves 
nécessaire  à  rOccidenl.  — -  FMerre  le  Grand.  —  Les  races  du  Nord. 
—  Iiivasioo  des  Barbares.  —  Kévolution  slave  dans  le  vi'  siècle.  — 
.Naissance  des  empires  slaves.  -  I^es  Polonais,  les  Bohèmes,  ie» 
Moraves  ,  le  duché  de  hussie.  —  Les  Goilis  et  les  Osfrof^oths.  —  La 
race  mongole.  —  Gen-Gis-Khan.  -  Causes  des  invasions  mongoles. 
Lutte  de  la  Russie  contre  la  race  mongole,  et  de  la  Pologne 
contre  les  Turcs. 


Mardi,  39  décembre  18A0. 

Messieurs  ^ 

Nous  avons  montré  quels  résultats  on  f>ourrait 
obtenir  en  étudiant  le  monde  slave  ,  en  appelant 
sur  lui  l'attention  de  rOccident  ,  surtout  de  la 
France.  Peut-être  maintenant  serons -nous  assez 
heureux  pour  éveiller  l'intérêt  sur  le  principal  objet 
de  notre  cours ,  sur  la  littérature  slave.  Celte  litté- 
rature nous  apparaît  dans  un  \ague  éloigné,  comme 
un  tableau  qui  échappe  à  la  vu<»  :  <-<î  qui  en  constitue 


IT)  LA   CONNAISSANCK  1)K   l/lUSTOII\E  DES  SLWKS 

l(»s  formes,  le  coloris,  ne  peul  ^tre  apprécié  qu'en  h 
rapprochant  du  spectateur.  C'est  la  mission  qui  m'es 
donnée. 

Je  ne  m'arrêterai  pas  pour  le  moment  sur  ce  qu 

peut  se  trouver  d'instructif  dans  l'organisation  de  1 

société  slave.  Les  publicistes,  cependant,  qui  s'occu 

peut  des  questions  sociales ,  pourraient  y  puiser  beau 

coup  de  lumières  et  prévoir  à  l'avance  quels  seron 

les  derniers  résultats  de  leurs  systèmes.  Bien  de 

idées,  qui,  ailleurs,  ne  sont  encore  qu'à  l'état  d 

pures  conceptions  ,  qui  n'ont  point  encore  produi 

leurs  conséquences  logiques  déjà  réalisées  chez  le 

Slaves,  y  ont  rencontré  une  solution  dans  les  faits 

Si  on  se  donnait  la  peine  de  comparer  les  théories  d 

l'Occident,  si  avidement  saisies  par  les  Slaves,  ave 

la  vie  pratique  de  ces  peuples  si  inconnue  à  l'Occi 

dent,  on  épargnerait  à  l'humanité  nombre  d'expé 

riences  vaines  et  douloureuses.  Pierre  le  Grand,  pî 

la  hardiesse  de  ses   conceptions  et   l'énergie  d( 

moyens ,  ne  le  cède  en  rien  aux  conventionnels  frai 

çais  ;  il  est  à  lui  seul  tout  une  Convention  :  il  conc( 

vait  et  exécutait  lui-même.  Même  plus  heureux  qv 

les  réformateurs  français ,  il  parvint  à  réaliser  ii 

système  qui  existe  encore  aujourd'hui;  qui,  apr< 

s'être  développé ,  porte  des  fruits.  Ce  système  pol 

tique  individuel,  imposé  à  toute  une  nation  par 

volonté  d'un  homme  de  génie,  il  faudrait  l'examine 

De  cet  examen  pourraient  sortir  des  éclaircissemen 

touchant  les  rapports  qui  ^existent  entre  l'école  po 

tique  dogmatique  et  l'école  historique. 

Je    m'étonne  que  l'on  n'ait  pas  étudié  davantî^ 


NÉCRSSAIUE   A    |/<)CCII>ENT.  17 

rinfluencedes  doctrines  slaves.  H  est  surprenant  que 
Texpérience  de  ces  peuples  en  matière  religieuse 
n'ait  pas  été  plus  consultée  par  l'Europe  :  Jean  Hus 
cependant  a  précédé  Luther.  Des  sectes  nombreuses, 
issues  du  protestantisme ,  sont  arrivées  dans  le  Nord 
à  un  état  social  de  complète  maturité  ;  elles  avaient 
leurs  tribunes ,  leurs  assemblées  législatives ,  leur 
pouvoir  exécutif;  en  un  mot,  elles  avaient  donné, 
comme  société,  les  derniers  fruits  des  t(;ntatives  et 
des  réformes  dont  l'Occident  aurait  pu ,  en  les  étu- 
diant chez  les  Slaves,  s'épargner  les  douloureux 
essais. 

Quant  à  l'histoire  proprement  dite,  nous  trouve- 
rons dans  celle  des  peuples  du  Nord  le  moyen  de  ré- 
soudre une  question  qui  intéresse  l'Europe  et  la 
France,  celle  des  invasions  des  Barbares.  Jusqu'à  l'é- 
poque de  la  formation  de  la  société  européenne ,  jus- 
qu'à l'établissement  du  royaume  chrétien  en  France, 
tout  ce  qui  concerne  les  rapports  de  l'Occident  avec 
les  races  du  Nord  est  enveloppé  d'obscurité.  Une  ligne 
sépare  ici  le  connu  de  l'inconnu,  et  le  connu  ne 
commence  qu'à  l'époque  de  l'invasion  des  Barbares. 
Ce  qui  s'est  passé  avant  dans  les  pays  barbares  esl 
ignoré.  Quel  est  le  mouvement  qui  poussait  les  Bar- 
bares vers  l'Occident,  qui  les  portait  de  Constanti- 
nopleaux  embouchures  du  Bhin  et  à  Bome?  Qu'est-ce 
qiiia  poussé  et  arrêté  ces  hordes?  Qu'est-ce  qui  a 
feit  monter  et  descendre  cette  marée  de  la  barbarie? 
Toul  cela  est  peu  compris  encore ,  et  l'on  ne  pourra 
^'en  rendre  compte  qu'en  l'étudiant  dans  ses  ori- 
?"ïes,  c'est-à-dire  dansl'hisloire  primitive  des  peuples 


18  LES   MONGOLS. 

du  Nord.  Par  cette  étude  seulement,  on  arrivera  à 
counaître  les  vraies  causes  qui  arrêtèrent  jadis  la 
marche  des  peuples  asiatiques  vers  l'occident  de 
l'Europe. 

Rappelons-nous  la  configuration  du  territoire  slave 

qui  se  trouve  placé  entre  les  montagnes  de  la  Grèc< 

et  la  Baltique ,  de  cette  plaine  immense  qui  sépan 

l'Europe  de  l'Asie.  C'est  dans  ce  bassin,  dans  cetti 

mer  slave,  que  tout  le  torrent  des  peuples  nomadei 

tombait  et  s'accumulait  lentement  avant  de  débouche 

vers  l'Occident.  Or  au  vi'^  siècle ,  une  révolution  eu 

lieu  sur  cet  immense   territoire,   elle  en  change 

toute  la  configuration.  La  religion  commença  à  agir 

la  vie  organique ,  émanée  de  Rome  et  de  Constan 

tinople ,  y  circula.  Alors  surgirent  des  empires  ;  c 

fut  l'ère  mythique  des  Slaves.   Les  Polonais,  le 

Bohèmes,  les  Moraves  apparaissent;  plus  tard  s 

montre  le  grand  duché  de  Russie.  Les  Russes  oppo 

sent  dès  lors  une  résistance  active  aux  envahisse 

ments  des  nomades  qu'ils  absorbent  ou  qu'ils  par 

viennent  à  chasser  :  la  séparation  de  l'Europe  et  d 

l'Asie  s'accomplit. 

Cependant  le  péril  que  couraient  les  peuples  d 
l'Occident  exposés  aux  invasions  des  tribus  guerrière 
des  Goths  et  des  Ostrogoths ,  n'était  rien  en  compa 
raison  de  celui  dont  les  menaçait  la  race  niongoh 
Les  guerriers  germains  ressemblaient  aux  troupe 
régulières  ;  elles  vivaient  aux  dépens  des  cultivateur 
mais  ne  les  détruisaient  pas,  tandis  que  la  race  mo 
gole,  tarlare  ou  ouralienne ,  qui  n'a  rien  de  commt 
avec  la  race  indo-germanique ,  et  dont  l'Europe  & 


LES   MONGOLS.  19 

immensément  à  souffrir,  faisait  disparaître,  anéan- 
tissait les  empires  sur  lesquels  elle  fondait. 

Au-delà  du  territoire  slave  commence  l'Asie.  Le 
cours  de  la  Dvina  et  du  Don  trace  la  limite  qui  sépare 
le  territoire  slave  du  continent  ouralien.  Celui-ci  est 
habité  par  une  race  immense  qu'il  importe  de  con- 
naître; car  elle  a  plus  d'une  fois  bouleversé  le  monde. 
Cette  race  nombreuse ,  qu'il  ne  faut  pas  confondre 
avec  la  race  slave ,  comprend  les  Finois,  les  Mongolo- 
Tartares  et  les  Chinois.  Nous  laisserons  de  côté  les 
Finois  et  les  Chinois ,  dont  l'histoire  a  peu  d'impor- 
tance ici,  pour  ne  nous  occuper  que  des  Mongolo-Tar- 
tares.  Les  steppes  de  l'Asie  ,  qui  jusqu'à  présent 
portent  encore  le  nom  de  Tartario ,  surpassent  en 
étendue  l'Europe  entière;  la  population  n'en  est  que 
de  quatre  à  six  millions  d'habitants ,  tous  soldats. 
C'est  de  cette  région  que ,  selon  la  supposition  des 
savants,  est  venu   le  mythe  du  centaure,    figure 
d'homme  à  peine  dégagée  de   la   nature  animale. 
Le  Tartare  est  encore  cet  homme  brut,  ce  centaure  ; 
il  est  mal  formé;  ses  jambes  sont  débiles  et  n'ont  de 
force  que  pour  étreindre  le  cheval  sur  lequel  il  passe 
sa  vie,  et  dont  il  fait  pour  ainsi  dire  partie.  Sa  tête, 
disgraciéusement  ronde,  ne  semble  faite  que  pour 
maintenir  l'équilibre  de  son  corps,  machine  destinée 
à  courir  à  cheval.  Son  regard  respire  le  matérialisme, 
et  le  feu  qui  l'anime  est  semblable  à  celui  d'un  char- 
l>oa  déjà  noir  prêt  à  s'éteindre.  Le  Tartare  est  très 
intelligent,  mais  dépourvu  de  tout  sentiment,  de 
^uie  idée  religieuse  ;  on  ne  trouve  chez  lui  aucun 
vestige  de  mythologie ,  aucune  trace  d'une  religion 


â(l  LES   MONGOLS. 

primitive.  Los  anciens  auteurs  qui  parlent  des  Mon 
{fols  prétendent  qu'ils  vénéraient  Tépée  comme  sym 
bole  de  la  force  brutale.  Les  Slaves  disent,  ainsi  qu 
le  témoignent  leurs  chansons  populaires,  que  les  Tar 
tares  honorent  chaque  jour  une  divinité  différente 
C'est  là  un  mythe  significatif,  dont  le  sens  est  que  le 
ïartares  n'ont  de  culte  que  pour  le  fait  matériel,  l 
succès  du  jour.  Ces  peuples  représentent  l'idéal  d< 
l'obéissance  passive  ;  ils  reconnaissent  naturellemen 
des  supérieurs;  cette  maxime  que  là  où  il  y  à  deu? 
soldats ,  il  y  a  un  supérieur  et  un  inférieur,  leur  i 
été  instinctivement  révélée.  Leurs  chefs  réunisseni 
toutes  les  qualités  et  tous  les  défauts  de  leur  race. 
Ils  naissent  philosophes;  ils   ne   croient  à  rien  et 
ne  se  servent  de  la  religion  que  suivant  les  besoins 
de  leur  politique  ;  ils  n'ont  jamais  été  fanatiques  ! 
Chacun  d'eux  est  né  général ,  possédant  l'art  de  la 
stratégie  au  plus  haut  degré.  On  connaît  les  exploits 
d'Attila  et  de  Gen-Gis-Khan,  qui  ne  savaient  ni  lire  ni 
écrire,  qui  même  ignoraient  l'histoire  de  leur  race. 
Assis  sous  l'étoile  polaire,  ils  envoyaient  des  ordres  à 
leurs  armées,  dont  les  unes  saccageaient  l'Allemagne, 
tandis  que  les  autres  ravageaient  la  Chine .  Les  guerriers 
mongols  ont  tous  un  talent  militaire  prodigieux  :  il  est 
arrivé  souvent  que  l'armée  restée  sans  guides  et  sans 
chefs,  devinait  le  plan  général  et  exécutait  des  mou- 
vements sans  en  avoir  reçu  l'ordre.  Toute  cette  racp 
est  mue  par  l'infaillible  instinct  des  bêtes  féroces- 
Leschefs  ouraliens  n'étaient  pas  barbares  ;  on  pourrai  i 
même  affimer  qu'ils  étaient  civilisés  ;  s'il  est  vrai  de 
dire  que  la  civilisation  consiste  seulement  dans  l'ha- 


LES    MONGOLS.  21 

bileté  à  deveuir  riches  et  puissants.  Us  doancèrenl, 
sous  ce  rapport,  les  économistes  modernes;  ils  pro- 
tégeaient l'industrie  et  le  commerce.  Lorsqu'ils  pre- 
naient une  ville  d'assaut ,  ils  en  massacraient  tous  les 
habitants^  à  l'exception  des  ouvriers,  comme  n'appar- 
tenant à  aucune  nation.  Ils  créèrent  aussi  le  service  des 
courriers  et  des  postes  :  les  postes  de  Gen-Gis-Khan 
s  étendaient  de  la  Chine  à  la  Pologne.  Il  voulut  établir 
onsvstème  uniforme  de  mesures  et  de  monnaies  ;  selon 
unhistorien  anglais,  il  avait  déjà  eu  l'idée  des  lettres 
de  change  et  des  billets  de  banque.  Tout  ce  qui  a 
rapport  au  commerce  était  très  bien  compris  par  lui  ; 
son  œuvre  fut  la  réalisation  la  plus  complète  du  sys- 
tème matérialiste  conçu  par  une  haute  capacité  ins- 
tinctive et  servi  par  une  grande  puissance  de  moyens. 

Si  maintenant  on  demande  pourquoi  et  dans  quel 
but  les  expéditions  des  Mongols  étaient  entreprises, 
il  me  serait  difficile  de  répondre.  Les  chefs  n'atta- 
chaient aucun  prix  à  la  richesse  tout  en  la  recher- 
chant; ils  n'avaient  d'autre  but  que  la  destruction. 
Dans  le  conseil  d'un  de  ces  chefs,  il  fut  un  moment 
question  de  massacrer  tous  les  Persans  et  de  changer 
tout  leur  pays  en  pâturages  libres;  il  fallut  les  plus 
grands  efforts  pour  empêcher  l'exécution  de  ce  projet. 
Ce  chef  se  croyait  destiné  à  humilier  et  à  détruire  le 
monde;  cette  terrible  croyance,  la  descendance  de 
Gen-Gis-Khan  ne  l'a  pas  encore  abandonnée. 

On  voit  quels  dangers  courut  l'humanité  en  pré- 
sence des  innombrables  armées  des  Tartares,  Il  est 
'''î  préjugé  historique  qui  ne  soutient  pas  l'examen; 
^^  prétend  (jue  ces  armées  étaient  faciles  à  repousser, 


It  LUTTR    DKS    SLAVES 

et  qu'elles  n'ont  dû  leurs  succès  qu'à  la  lâcheté  ou  à 
l'inexpérience  des  peuples  qu'elles  attaquaient.  Il 
suffit  de  lire  l'histoire  pour  se  convaincre  que  ces 
masses  étaient  bien  disciplinées  et  commandées  par 
de  grands  généraux.  Les  Slaves  eurent  à  lutter  pen- 
dant des  siècles  contre  la  formidable  race  des  Mon- 
gols, La  Russie,  vaincue  et  écrasée,  ne  cessa  de  lui 
opposer  une  résistance  passive  ;  tout  en  reconnaissant 
la  souveraineté  des  Tartares ,  elle  conserva  sa  dynas- 
tie nationale  et  sa  religion,  germes  précieux  d'une 
unité  future.  Le  vaincu  subissait  d'affreux  traite- 
ments de  la  part  du  vainqueur;  il  était  écorché  vif 
ou  jeté  dans  de  l'eau  bouillante.  Cependant,  l'espoir 
de  l'affranchissement  n'abandonna  jamais  la  Russie 
qui  cherchait  à  connaître,  à  approfondir  les  secrets 
de  la  politique  dé  ses  vainqueurs  en  l'étudiant  au 
milieu  de  leurs  camps.  La  Russie  usa  peu  à  peu  ses 
chaînes ,  et,  sans  avoir  eu  à  les  secouer  par  un  vio- 
lent effort,  elle  se  releva  enfin  libre  et  victorieuse. 
L'époque  de  cet  affranchissement  est  assez  difficile  à 
déterminer  ;  néanmoins  on  peut  la  placer  après  la  der- 
nière destruction  de  Moscou  par  les  Mongols.  La 
Russie  est  aujourd'hui  maîtresse  d'une  vaste  partie 
de  la  Mongolie. 

Mais  les  dangers  qui  menaçaient  la  chrétienté  de 
ce  côté  ne  furent  pas  les  seuls  ;  elle  avait  aussi  à  com — 
battre  contre  les  progrès  de  l'islamisme ,  contre  les — • 
Arabes  et  les  Turcs  qui  cherchaient  à  pénétrer  exi^M 
Europe.  Les  peuples  slaves  se  partagèrent  la  grandes 
tâche  de  défendre  la  chrétienté.  La  Russie  lutta  contre-^ 
les  Mongols,  la  Pologne  contre  les  Turcs;  mais  danj^=: 


CONTRE  LES  MONGOLS  ET  LES  TURCF.      23 

cette  résistance  simultanée ,  rien  de  commun  ne  s'é- 
tablit entre  les  Russes  et  les  Polonais.  La  lutte  de  ces 
derniers  contre  les  infidèles  offre  un  caractère  parti- 
culier :  la  Russie  résistait  et  souffrait;  la  Pologne 
attaquait ,  succombait ,  triomphait  tour  à  tour.  Le 
récit  de  la  guerre  des  Polonais  contre  les  Musulmans 
est  une  suite  de  grandes  victoires  et  de  défaites  ter- 
ribles. La  bataille  malheureuse  souslesmurs  deWarna, 
la  mort  de  Ladislas  et  de  l'élite  de  la  noblesse  polo- 
naise, furent  le  signal  de  la  perte  de  Tlllyrie  et  de  la 
Servie  pour  la  chrétienté ,  perte  qui  fut  suivie  de 
la  destruction  de  l'empire  d'Orient  et  de  nouvelles 
invasions  de  la  part  des  Turcs.  Ils  furent  enfin  re- 
poussés dans  une  grande  bataille  ;  Jean  111 ,  grâce  à 
son  génie  militaire,  parvint  à  renverser  leur  puis- 
sance dans  le  midi  de  la  Pologne,  il  lui  porta  les 
derniers  coups  sous  les  murs  de  Vienne, 

C'est  ainsi  que  d'un  côté  les  Mongols  furent  rëjetés 
vers  le  Nord,  que,  d'un  autre ,  les  Osmanlis  furent 
arrêtés  au  centre  de  l'Europe  après  une  lutte  longue 
et  sanglante  dont  il  ne  reste  plus  de  vestiges  aujour- 
d'hui ;  car  il  y  avait  peu  de  villes  alors ,  peu  de  mo- 
numents d'art  et  même  peu  d'ouvrages  de  défense 
pour  se  couvrir  de  l'ennemi ,  et  les  pays  agricoles  se 
relèvent  vite ,  ils  ne  gardent  pas  longtemps  les  traces 
de  l'invasion. 


TROISIEME    LEÇON. 


Complément  du  tableau  de  la  lutte  des  peuples  slaves   contre  les 
Mongols  et  les  Turcs.  —  Les  Uusses  ;  caractère  de  leur  poésie.  — , 
Parallèle  entre  les  Mongols  et  les  Turcs.  —  Les  Polonais;  leur  pa- 
trie ;  caractère  de  leur  poésie.  —  L'Ukraine.—  Les  Cosaques  et  leur 
poésie.  —  Le  poèlme  de  Malczewski. 


Mardi ,  5  janvier  1841. 

Messieurs, 

Nous  allons  compléler  le  tableau  général  de  lalulle 
entre  les  peuples  slaves  et  la  race  mongole,  qui,  dans 
le  moyen  âge,  menaçait  l'occident  de  TEuropo. Cette 
lutte  a  imprimé  certains  caractères  particuliers  à  la 
littérature  slave  ;  longue  et  acharnée,  elle  a  permis 
au  génie  national  des  peuples  du  Nord  de  s'élaborer, 
et  leur  a  donné  place  i)armi  les  nations  de  rJ^Airope. 
Pour  avoir  toujours  présent  à  l'imagination  le  vaste 


POÉ81Ë    UlSSh.  25 

champ  de  ces  guerres ,  fixons  les  niuiits  kar|>athes^  ces 
monts  au  sommet  desquels ,  suivant  l'expression  du 
poète,  est  assis  l'oiseau  slave  qui,  d'une  aile,  bat  la 
mer  Noire,  et,  de  l'autre,  la  mer  Baltique  : 

c<  Il  est  assis  sur  les  monta{;nes,  et  lorsqu'il  étend 
ses  ailes,  deux  grandes  mers  bouillonnent.  >{ 

D'un  côté  de  la  chaîne  des  Karpalhes,  sur  des  plaines 
immenses,  se  développent  les  Russes  et  les  Polonais; 
de  l'autre  côté ,  nous  voyons  les  Bohèmes,  s'avançant 
vers  le  cœur  de  TAllcmagne,  comme  les  premières 
sentinelles  slaves  vers  l'Occident. 

Le  peuple  russe  le  plus  voisin  des  races  ouralicnnes, 
le  plus  longtemps  en  lutte  avec  elles,  prépara  sa 
future  grandeur  en  gémissant  durant  dos  siècles  sous 
le  joug  des  Mongols  avec  une  patience  pleine  de  cou- 
raj;c  et  de  résignation.  Sa  littérature  la  plus  ancienne, 
comme  déjà  frappée  d'un  pressentiment  terrible, 
porte  un  cachet  de  tristesse  et  de  gravité.  La  religion 
fut  le  seul  lien  entre  ces  populations  subjuguées  par 
les  Tartares.  Cependant,  Tindépendance  nationale 
s'élève  et  s'accroît;  le  pouvoir  suprême  s'approprie 
tous  les  grands  mobiles  de  ces  peuples  en  travail.  La 
littérature  russe  de  ce  temps  est  religieuse,  mais  en- 
<îoreplus  monarchique.  Le  prince  condiiit  au  combat  ; 
tout  se  passe  pour  lui ,   en  son  nom  ;  on  ne  voit  pas 
de  héros  secondaires;  les  individualités  s'effacent  en 
,  >^ue  de  l'indépendance,  de  l'unité  futures.  La  per- 
^nnedu  prince,  résumant  en  elle  l'expression  sociale 
^®  l'époque,  les  qualités  ou  les  défauts  du  souve- 
^^^  n'intéresse  le  poète  qu'autant  qu'il  peut  servir 
'^<^aase  et  les  destinées  de  la  Russie.  La  [loésie,  dès 


26  POÉsii:  rijSse. 

lors,  a  déjà  sa  route  tracée  ;  elle  s'avance  vers  Tépo- 
pée.  Elle  est  complètement  dépourvue  d'élémenU 
dramatiques  ;  car  le  drame  veut  la  lutte  des  passions 
il  exige  le  jeu  de  caractères  individuels  ,  le  frotte 
ment  d'intérêts  particuliers. 

Longtemps  encore,  jusqu'à  la  renaissance,  c'est- 
à-dire  jusque  sous  Catherine ,  la  littérature  russe  con 
serve  plusieurs  traits  de  ce  caractère  primitif.  A  date: 
de  ce  moment,  la  religion  s'en  retire,  l'intérêt  mo 
narchique  y  domine  ;  elle  se  fait  tout  autocrate.  Apre; 
la  centralisation  de  toutes  les  forces  dans  une  seul< 
main,  après  l'établissement  de  Tunité  nationale,  i 
fallut  en  déduire  les  conséquences.  Alors  la  littéra 
ture  prend  l'initiative;  elle  pousse  le  Pouvoir.  Nou 
voyons  ensuite  les  poètes  russes  marcher  souvent  dan 
les  voies  tracées  par  les  Français,  imiter  parfois  l 
poésie  anglaise  ;  mais ,  qu'ils  soient  frappés  par  ui 
événement  national,  tous  ces  poètes  se  retrouvent  aus 
sitôt  russes  :  graves,  tristes  et  orgueilleux. 

La  lutte  que  les  Polonais  soutinrent  contre  le 
Turcs  présente  un  caractère  tout  différent  :  autr 
était  l'ennemi  contre  lequel  ils  avaient  affaire ,  autr 
le  but,  autres  les  moyens,  autres  les  résultats.  D 
tous  les  peuples  d'origine  ouralienne,  les  tribu 
turques  sont  celles  qui  se  rapprochent  le  plus  d 
la  souche  connue  sous  le  nom  d'Indo-Germaniqui 
Mêlés  aux  belles  races  des  pays  conquis ,  les  Turc 
perdirent  bientôt  leur  laideur  primitive.  Leurs  mt 
nières  sont  empreintes  de  noblesse  et  de  majesti 
Doués  d'une  énergie  prodigieuse,  bien  qu'un  pe 
mous  de  corps,  ils  n'offrent,  sous  le  rapport  mora 


LES  MONGOLS  ET  LES  TURCS.  27 

aucune  ressemblance  avec  les  Mongols.  Tandis  que 
ceux-ci  sont  privés  de  tout  sentiment  religieux ,  les 
Turcs,  eux,  se  distinguent  par  un  tempérament 
ardent  et  prompt  au  fenatisme.  L'esprit  des  Mongols 
est  froid;  le  leur  est  doué  d'une  imagination  vive. 
Plutôt  passive  qu'active,  cette  imagination  n'enfante 
pas  d' œuvres  originales,  mais  elle  s'approprie,  elle 
imite  volontiers  les  produits  de  la  poésie  et  de  l'art 
étranger.  Les  Mongols  ne  comptent  pas  un  poète,  pas 
un  artiste  ;  en  fait  d'arts,  ils  n'ont  créé  qu'un  seul 
genre  d'architecture  :  je  parle  de  ces  tours  'construites 
de  chaux  et  d'hommes  vivants  ou  de  têtes  coupées. 
Les  Turcs  ne  se  sont  jamais  montrés  si  cruels  ;  ils  ne 
combattaient  ordinairement  que  dans  un  esprit  de 
prosélytisme  religieux;  ils  mettaient  leur  bonheur 
dans  la  domination  et  les  jouissances,  mais  jamais 
dans  la  destruction.  On  demandait  un  jour ,  dans  le 
Conseil  des  sages  Mongols,  en  quoi  consistait  la  fé- 
licité terrestre ,  le  monarque  répondit  que  c'était  à 
vaincre  son  ennemi,  à  déshonorer  sa  femme,  à  égor- 
ger ses  enfants.  Et  le  Conseil  applaudit,  car  c'était  là 
une  idée  nationale. 

Le  Turc  chérit  le  repos;  il  aime  à  s'enfoncer  dans 
une  douce  rêverie.  Il  exprime  cet  état  où  il  se  com- 
plaît par  des  mots  intraduisibles ,  qui  ressemblent 
au/ar  niente  des  peuples  méridionaux.  Le  Turc  est 
avide  de  conquêtes,  de  richesses,  de  pillage;  mais  il 
ne  s'est  jamais  montré  aussi  habile  que  le  Mongol  à 
lirer  parti  des  inventions  de  la  civilisation  qu'il  trou- 
vaitchez  les  peuples  vaincus.  Il  déteste  l'étranger,  et 
c^te  haine  lui  fait  dédaigner  ce  qu'il  y  a  d'utile  chez 


28  LKS    POLONAIS. 

les  autres  nations.  Les  Mongols  savaient,  au  con- 
traire, profiter  des  avantages  que  certains  peuples 
avaient  sur  eux;  c'est  ainsi  qu'ils  se  servirent,  par 
exemple,  des  artilleurs  chinois  pour  leurs  canons. 
Les  Turcs  ne  répandaient  pas  une  terreur  aussi  grande 
que  les  Tartares ,  mais  ils  étaient  peut-être  plus  dan- 
gereux pour  l'indépendance  des  peuples.  M.  Lenor- 
mand  a  dit  qu'il  ne  s'est  pas  rencontré  un  seul 
monarque  chez  les  Mongols  qui  ait  eu  le  génie  de 
l'organisation.  En  réalité  ils  ne  surent  organiser  que 
la  destruction.  Les  Turcs,  au  contraire,  étaient  or- 
ganisateurs, persévérants;  une  fois  établis  quelque 
part ,  il  n'était  pas  facile  de  les  en  déloger.  Un  chro- 
niqueur, surnomme  le  Janissaire  polonais,  a  comparé 
les  Turcs  à  une  mer  qui  absorbe  les  eaux ,  et  qui  ne 
les  rend  pas.  Les  inondations  tartares,  au  contraire, 
disparaissaient  de  suite. 

La  grandeur  des  Turcs  menaçant  la  Pologne ,  l'irri- 
tant continuellement,  éveilla  toutes  les  forces  de  cette 
nation,  et  les  concentra  dans  un  seul  foyer.  Ce  fut 
l'origine,  la  cause,  chez  les  Polonais,  de  l'élaboration 
d'un  sentiment  national,  d'une  puissance,  de  l'idée 
de  leur  mission.  Ils  comprirent  de  bonne  heure  qu'ils 
étaient  appelés  à  défendre  la  chrétienté  et  la  civili- 
sation contre  l'islamisme  et  la  barbarie.  Ils  furent 
bien  vite  amenés  à  concevoir  leur  but,  à  mesurer, 
à  apprécier  leurs  forces  et  leurs  moyens.  Le  sentiment 
do  ce  but  et  de  ces  moyens  était  enfermé  peureux  dans 
le  sentiment  même  de  la  nationalité;  il  s'exprimait 
par  le  seul  mot  :  pairie.  Le  patriotisme  est  donc  le 
dogme  générateur  de  tout  le  développement  spirituel  et 


LES   POLONAIS.    LEUK    PATRIE.  29 

intellectuel  de  la  Polo{{ne,  comme  Tautoci'alie  do  ce- 
lui des  Russes  9  et  la  littérature  polonaise  ^  qui  n'est 
elle-même  que  le  développement  et  l'application  de 
ce  dogme  ,  s'éleva ,  grandit ,  fleurit  sous  la  féconde 
inspiration  de  l'idée  de  patrie.  Cette  idée,  il  est  très 
difficile  de  la  définir  ;  car  elle  est  large  ,  vague  :  elle 
n*apas  encore  été  réalisée.  A  différentes  époques,  au 
milieu  de  circonstances  diverses ,  elle  s'est  révélée 
à  beaucoup  d'esprits  sous  des  lumières  et  des  formes 
dissemblables.  Le  prédicateur  inspiré  Skarga  con- 
çoit et  sent  la  patrie  comme  le  règne  d'une  race 
élue,  comme  une  Jérusalem  avec  son  arche,  son 
temple  et  son  trône,  avec  son  passé  sacré  dont  la 
conservation  et  la  défense  sont  la  vie  nationale.  Dans 
l'opinion  de  nombre  de  réformateurs  modernes ,  la 
patrie,  c'est  l'ordre  politique  de  l'avenir  qu'il  faut 
travailler  à  établir.  La  liberté,  la  puissance  et  le 
bonheur  entrent  nécessairement  dans  l'ensemble  de 
cette  conception.  Il  n'y  a  rien  d'étonnant  que  cette 
idée  n'ait  pas  encore,  été  complètement  réalisée;  car 
l'état  social  de  la  Pologne  n'a  jamais  complètement 
répondu  aux  conditions  indispensables  à  cette  réali- 
sation. On  comprend  maintenant  qu'il  est  impossible 
d'exprimer  le  patriotisme  polonais  par  des  mots  ; 
de  l'enfermer  dans  une  formule  scientifique.  Pour 
les  poètes,  pour  les  orateurs ,  pour  les  hommes  poli- 
tiques, nationaux,  la  patrie,  ce  n'est  pas  l'endroit 
où  Ton  est  bien  — nbi  bene — ;  ce  n'est  pas  même 
incertain  idéal  de  prospérité;  c'est  encore  moins 
une  étendue  de  terre  entourée  de  frontières,  au- 
delà  de  laquelle  doit  cesser  toute  action  nationale;  la 


30  LES   POLONAIS.    LEUR    PATRIE. 

pairie,  pour  eux,  la  patrie,  pour  tout  Polonais, 
est,  elle  vit  partout  où  bat  le  cœur  Mêle  de  ses 
enfants  ! 

Ainsi  conçue,  elle  offre  un  spectacle  peu  ordi- 
naire. Les  provinces  qui  composent  l'État  peuvent 
en  être  détachées,  mais,  aux  yeux  de  la  littérature 
et  de  la  nationalité ,  elles  font  toujours  partie  de  la 
patrie  idéale.  C'est  pour  cette  raison  que  nos  pro- 
vinces conquises  par  les  puissances  étrangères  n'ont 
jamais  cessé  d'être  regardées  comme  appartenant  à 
la  Pologne.  Elles  avaient  leurs  nonces  à  la  Diète, 
leurs  sièges  dans  le  Sénat,  leurs  juges  et  leurs  ma- 
gistrats répandus  au^ milieu  des  autres  autorités  ac- 
tives du  pays.  La  Pologne,  en  agissant  ainsi,  est  la 
seule  nation  qui  ait  suivi  les  voies  de  l'Église  catho- 
lique, qui  nomme  des  évêques  dans  toutes  les  parties 
de  l'univers  ,  leur  confère  des  pouvoirs  réels  légaux 
et  fait  acte  de  suzeraineté  morale  sur  les  contrées  oî 
elle  n'a  plus  de  puissance  temporelle. 

De  ce  côté  des  Karpathes  se  dessinent  donc  deu: 
littératures,  l'une  tendant  à  l'unité  d'abord,  puis  adc 
rant  le  pouvoir,  et  poussant  enfin  le  pouvoir  à  l'absc 
lutisme.  Il  est  très  vrai  ce  mot  d'un  poète,  prononc 
dans  une  assemblée  française  :  «  La  puissance  rus^ 
est  patiente  comme  le  temps,  et  vaste  comme  t'e^ 
pace.  w  Jamais  cette  puissance  n'a,  en  effet,  désigi: 
de  frontières  où  elle  dût  s'arrêter.  L'autre  littérJ 
ture  a  pour  mobile  le  patriotisme,  et  ce  patriotisit 
ne  reconnaît  également  nulle  frontière.  Pour  la  Pc 
logne  littéraire  et  sociale  l'idée  de  patrie  est  auti 
que  ridée  matérielle  et  égoïste  des  Grecs  et  di 


LES   POLONAm.    LEim  POÉSIE.  31 

Romains.  Elle  n'est  pas  attachée  a  un  Capitole  ;  elle 
n'a  nul  besoin  d'un  Forum  ;  elle  ne  s'incarne  dans 
aucun  individu.  La  royauté  n'y  joue  pas  le  rôle  prin- 
cipal ;  il  est  bien  plus  question  de  guerriers  et  de 
chefe  que  de  rois.  La  royauté  n'est  qu'une  partie  de 
la  patrie,  et  c'est  toujours  la  société  qui  est  mise  en 
mouvement.  Ainsi ,  on  personnifie  en  quelque  sorte 
des  provinces  entières  ;  les  Palatinats  qui  se  sont 
distingués  dans  les  batailles  sont  récompensés;  ils 
(^tiennent  des  privilèges;  l'un  d'eux,  par  exemple, 
a  eu  comme  récompense  celui  de  cacheter  ses  lettres 
avec  de  la  cire  rouge. 

Cette  force  morale  n'ayant  aucun  centre  visible , 
émouvant  toute  une  société ,  échappe  à  l'intelligence 
dans  l'ordre  pratique  des  choses  actuelles.  Un  dé- 
puté français  a  dit  :  «  La  cause  polonaise  présente 
celte  immense  difficulté,  qu'elle  n'est  pas  locale, 
qu'elle  est  quelque  chose  d'insaisissable.  »  Le  mo- 
narque russe,  motivant  sa  colère  contre  la  Pologne, 
a  dit  pareillement  :  «  Les  Polonais  sacrifient  la  réalité 
au  rêve.  »  Il  disait  vrai,  si  Ton  appelle  rêve  toute 
idée  qui  n'a  pas  encore  son  pouvoir  sur  la  terre, 
qui  ne  fait  que  s'avancer  vers  la  réalisation. 

Tout  cela  indique  que  la  poésie  polonaise,  d'après 
sa  nature ,  n'a  pas  d'élément  épique  ;  elle  penche 
plutôt  vers  le  lyrisme  et  le  drame. 

Entre  les  Mongols  et  les  Turcs,  entre  les  Polonais 
et  les  Russes,  il  y  a  un  territoire  tvès  intéressant 
pour  Thistoire  et  la  littérature  slaves.  Ce  territoire 
^mmence  vers  la  partie  inférieure  du  Danube ,  à  la 
ville  de  Belgrade  ;  d'un  côté  il  côtoie  les  Karpathes  ;  de 


32  l/tKUAiNK.   LES  COSAQUES. 

l'autre,  le  long  de  la  mer  Noire,  il  étend  ses  plaines 
au-delà  du  Borysthène  et  du  Don,  vers  le  Caucase. 
11  est  impossible  de  désigner  par  un  seul  nom  cette 
vaste  contrée.  Autrefois  elle  s'appelait  Petite- 
Scythie;  elle  touche  à  la  Petite-Pologne  et  à  la 
Petite-Russie.  Une  grande  partie  de  ce  territoire 
forme  l'Ukraine,  mot  qui  veut  dire  :  pays  de 
frontières.  Ce  territoire ,  qui  n'est  qu'une  steppe 
vaste  et  déserte ,  mais  riche  en  végétation ,  servait 
de  pâturage  aux  chevaux  des  peuples  barbares.  II  est 
la  grande  artère  qui  rattache  l'Europe  au  plateau  de 
l'Asie  centrale.  C'est  par  cette  voie  que  la  vie  asia- 
tique entrait  en  Europe;  c'est  là  que  les  deux  par- 
ties du  monde  se  heurtaient  l'une  contre  l'autre.  Les 
oiseaux  voyageurs,  les  sauterelles,  les  tribus  no- 
mades, la  peste,  prenaient  ce  chemin  pour  passer 
dans  l'Occident.  Les  peuples  qui  voulaient  arrêter 
l'invasion  des  Barbares,  ou  vider  leurs  querelles  par 
le  combat,  descendaient  dans  ces  steppes,  pays 
neutres,  champs  de  bataille  par  excellenco.  Là, 
toutes  les  armées  du  monde  se  donnèrent  rendez- 
vous,  et  les  armées  de  Darius ,  et  les  armées  de  Cy- 
rus,  et  celles  de  la  Russie,  et  celles  de  la  Pologne. 
Là ,  naquit  un  peuple  connu  sous  le  nom  de  Cosa- 
ques, mélange  de  Slaves  ,  de  Tartares  ,  de  Turcs. 
Ils  parlent  une  langue  intermédiaire  entre  le  po- 
lonais et  le  russe.  Ils  passèrent  tour  à  tour  sous 
la  domination  de  la  Pologne  et  de  la  Russie 
Leur  liltérature  changeait  d'idées,  de  formes,  de 
tendances,  suivant  l'inHuence  prédominante  dr 
la  Russie    ou   de   la   Pologne,    (hi  y  chantait    le? 


LES   COSAOUKS.    KKIII    POÉSIK.  33 

exploits  des  cheh  (!Osa(|iirs,  itMirs  unionrs^  leurs 
expéditions  aventureuses,  lanlAl  contre,  tanlùt  pour 
les  Polonais  et  les  Russes. 

Les  plaines  de  riikraine  sonl  le  pays  de  la  poésie 
lyrique. 

Un  Cosaque,  assis  près  de  sa  hult(5  d<î  terre  ou 
de  roseaux,  regarde  son  cheval  brouter  l'herbe 
épaisse  des  steppes  ;  il  promène  son  re{;ard  sur  les 
plaines  verdoyantes,  en  rêvant  aux  batailles  du  passé, 
aux  victoires ,  aux  défaites  qui  ont  «'nsanglanté 
rî^tte  terre.  Un  chant  s'échappe  alors  de  sa  poitrine, 
expression  d'un  sentim(»nt  populaire ,  ce  chant  est 
partout  saisi  au  vol  avec  enthousiasme;  il  passe  de 
îîénération  en  génération  à  la  postérité. 

Le  Danube,  le  fleuve  sacré  des  Slaves,  joue  un 
grand  rôle  dans  leurs  poèmes.  C'est  lui  qui  traverse 
ces  steppes  mystérieuses ,  ces  pays  sévères  aux  des- 
tinées insaisissables.  Pour  le  poète  ,  il  est  souvent  la 
limite  du  monde,  comme  l'Océan  d'Hésiode;  parfois  il 
est  le  Scamandre  d'Homère,  teint  du  sang  des  armées, 
roulant  dans  ses  ondes  les  armures ,  les  cadavres  des 
héros,  les  trésors  des  rois.  Mais  quelque  richo  i]\\d, 
soit  la  poésie  primitive  de  ces  pays ,  elle  n'est  rien  en 
comparaison  des  accents  (pi'ils  ont  inspirés  de  nos 
jours.  Le  poète  russe  moderne ,  surtout   le   poète 
l>olonais,  a  peuplé  d(î   monuments    poéticjurs    ces 
solitudes  désertes  où  la  tradition  n'a  pas  une  pierre 
^'ôse  reposer,  n'a  pas  un  arbre  où  s'abriter.  f<Là,dit 
'^  poète  Zaleski ,  la  poésie ,  étendue  sur  les  herbes 
^^  enlacée  de  fleurs,  résonne  tristement,  prisonnière 
^'^'iirae   l'inspiration    dans   un    jeune  c(eur.  Seule- 
I.  '6 


34  LK  POËMË  DIl   malczëwski. 

lueiU  la  brise  lui  ravit  parfois  des  lambeaux  de 
chants  et  les  disperse  en  légers  nuages  à  travers 
les  limanes ,  les  îles  du  Borysthène,  les  hauts  ga- 
zons du  désert  où  se  promènent  les  esprits  de  nos 
aïeux.  » 

Selon  les  paroles  d'un  antique  poète  :  «Sur  cette 
terre  labourée  par  les  pieds  des  chevaux ,  engraissée 
de  cadavres  humains,  parsemée  d'ossements  blanchis, 
arrosée  d'une  chaude  pluie  de  sang,  croissent  les 
moissons  de  la  tristesse.» 

La  mélancolie  est  le  caractère  distinctif  de  la  poé- 
sie de  ces  contrées. 

Je  terminerai  cette  leçon  en  vous  citant  l'œuvre 
d'un  poète  polonais  moderne,  Malczewski,  laquelle 
offre  une  image  des  combats  que  se  sont  livrés  les 
Slaves  et  les  Ouraliens.  Le  poète  décrit  une  des 
dernières  batailles  contre  les  fartares.  Le  héros 
est  un  noble  Polonais  qui  habite  une  hutte  isolée 
au  milieu  des  steppes.  En  apprenant  l'invasion  des 
Tartares,  il  se  réconcilie  avec  son  voisin,  magnat 
polonais.  L'idée  de  la  patrie  apparaît  tout  en- 
tière dans  cette  abjuration  de  sa  haine.  Le  vieux 
guerrier  se  met  en  marche  à  travers  ces  solitudes 
qui  finissent  avec  l'horizon  pour  recommencer  avec 
l'horizon.  Il  rencontre  les  pas  de  l'ennemi  qui ,  avec 
l'instinct  de  certains  animaux  fuyant  devant  le  chas- 
seur, a  laissé  sur  le  gazon  des  traces  sinueuses  et 
trompeuses. 

Mais  le  vieux  guerrier  avance  sans  se  laisser  éga- 
rer par  ces  signes  mensongers;  il  embusque  ses 
troupes  dans  l'herbe  touffue  ;  il  se  perd  lui-même  au 


LE   POEME    I)t:    MALCZEWSKI.  35 

milieu  des  steppes,  reparaît  un  instant,  puis  dispa- 
raît de  nouveau  complètement. 

Bientôt  commence  la  bataille.  D'un  côté  sont  les 
escadrons  polonais  avec  leurs  ailes  de  faucon  atta- 
chées aux  épaules  ;  de  l'autre ,  les  Tartares  aux  bon- 
nets noirs,  aux  yeux  demi-fermés,  aux  visages  em- 
preints d'une  rage  animale.  Le  combat  s'engage 
d'abord  entre  les  deux  chefe  des  deux  armées.  Le 
vieux  guerrier  polonais,  «blanc  comme  l'aigle  de  sa 
patrie  et  fort  comme  lui ,  w  détache  du  corps  la  tête 
ronde  et  lourde  du  Tartare,  qui  tombe  et  disparaît 
dans  l'herbe,  tandis  que  le  cadavre ,  resté  attaché  au 
cheval,  est  emporté,  sanglant,  au  milieu  des  ennemis. 

Ce  poëme  est  véritablement  oukraïnien;  il  donne 
l'idée  des  combats  entre  les  Cosaques  et  les  Tartares , 
la  description  du  pays  et  celle  de  cette  race  mongole, 
que  les  Russes  et  les  Polonais  eurent  tant  de  peine  à 
dompter  ;  il  est  éminemment  polonais  ;  Tidée  de  la 
patrie  y  domine. 

Maintenant  passons  de  l'autre  côlé  des  Karpathes, 
vers  les  provinces  autrichiennes,  la  Servie,  l'Ulyrie 
et  les  pays  des  Monténégrins. 


UIIATIUKMK    LKCON. 


Int  Slavil'  fai)iil<MiNc  <*t  la  Sla\i(?  liiMoriqui*.  -  Action  (W  Home  snr  les 
pHipla(li»H  hia vcH.  U  cliriHtiunlNmc  hoiiI  parvient  à  les  transformer. 
—  IWrcffaii  (1<*  lu  culture  itlavi!  ;  cu)nunf>ncem(»nt  di*  son  histoire;  le 
priMiiIcM'di'  seH  dialiMirH  i^jcvi!  h  la  (llKnit(^  di*  langue.  —  Un  ServieDS, 
--  Hutallle  de  KosMowo;  son  Influence  Nur  la  {KX^Hie  fter vienne.  — 
l,e»  Ikilii^uieH ,  leurs  erreur» ,  leur  lilH^ralure ,  leur  régf^nération.  — 
Analogie  entre  certains  peuple»  slaveH  et  le»  nations  de  l'Occident, 
«'onune  force»  actives  <le  lu  chri^tienti^  l.a  I^ologne  et  la  France, 
la  lioh^nie  et  rAlleniUKiie,  lu  lUissie  et  TAngleterre. 


Venilrfdi,  K  janvier  IH/il. 

Kii  (|ui(taiil  rr  l(*rril<»ii'()  |)i'(*S([u<^  l'ahiiliMix  dont  jo 
irai  failquo  vous  iii<li({iioi*  la  position^  rai*  il  (<!St  trtni 
<lifH(il<»  (l'en  saisii'  l(»s  limitas,  nous  avons,  vu  PO- 
inontanl  l<^  DaniilM»,  li*ouv('^  lo  pays  <ln  la  ivalilé,  le 
pays(l(^  riiisloin».  Toulcîs  Icîs  (bis,  onoWVt,  (pio  le» 
ariinV's  de»  rOicidcint,  \oh  aniMM^s  <l<^ft  Gro(»setde8 
Itoniains  ,  cAU's  iwC^uw  des  (d'oisi'^s ,  passai<'nl  \o  I)a- 
ihiIh;  iniV^'iciir,  on  p(*Jil  ilii'c  (prollos  sorlaionl  de 
riiisloiro,  ([irollos  rnti'aiinil  (îii  ploino  poi'^sici  ,  ot 
(pi'on  s'avanraiit  imicoim»  plus  loin  vri's  lo  Don  <dlos 
plon[>;oaiont  dans  la  Tahli». 

D'un  aiiliM'  (m\|V' ,  li»s  rli(»rs  hai'l)ai*i»s,  lt»s  chnfsdes 


ACTION   DK    ROMK    StU    LES   SLAVES.  3? 

races  nomades .  tanl  qu'ils  restaient  au-<lelà  du  Da- 
nube ,  n'étaient  connus  que  par  une  vague  rumeur, 
par  la  renommée.  Mais  dès  qu'ils  passaient  le  fleuve, 
ils  faisaient  leur  entrée  dans  l'histoire ,  devenaient 
des  réalités.  Comme  preuve  de  notre  affirmation ,  il 
nous  suffit  de  citer  le  nom  d'Attila. 

Le  territoire  slave,  qui  sépare  la  réalité  de  la 
Éable  ,  l'histoire  de  la  tradition,  s'étend  entn»  le 
Danube  inférieur,  la  Grèce  du  Nord  et  les  monts 
Karpathes;  il  touche  à  l'Adriatique;  c'est  le  seul 
qui  fût  connu  des  anciens.  Nous  trouvons  dans  les 
li\Tes  grecs ,  dans  les  descriptions  el  les  monuments 
des  Romains,  quelques  noms,  quelques  dates:  ce 
sont  les  seuls  monuments  de  l'histoire  ancienne  de 
cette  contrée. 

Ces  noms  et  dates,  religieusement  recueillis,  ex- 
pliqués, commentés  par  la  science  moderne,  servent 
de  passage ,  de  transition  des  temps  mythiques  slaves, 
à  l'époque  historique.  Ce  sont  des  chaînons  qui  rat- 
tachent notre  histoire  à  celle  des  nations  de  l'Europe. 
Par  suite  des  recherches  de  ([uelques  savants ,  il 
n'est  plus  douteux  aujourd'hui  que  cette  contrée 
n'ait  été  de  temps  immémorial  habitée  par  les  Slaves. 
Sous  les  rois  de  Macédoine,  il  y  existait  déjà  des  États 
slaves  indépendants  ;  Rome  les  changea  en  provinces 
de  l'Empire  et  en  confia  le  gouvernement  à  ses  créa- 
tures. Les  limites  de  ces  provinces  n'avaient  rien  de 
fixe.  Les  foyers  de  leur  administration  devenaient  peu 
à  peu  des  points  importants,  des  villes  centrales,  les 
sièges  même  de  nouveaux  empires;  telle  fut  Vienne, 
par  exemple.  C'est  de  ces  points  que  la  civilisation 


38  bërcëàu  des  slaves,  etc. 

montait  vers  le  Nord  et  qu'elle  réagissait  contre  la 
barbarie  ;  mais  ni  les  rois  do  Macédoine ,  ni  les  em- 
pereurs romains  ne  parvinrent  à  arrêter  le  flot  des 
peuples  qui  prenaient  toujours  ce  chemin  pour  se 
diriger  vers  le  midi  de  l'Europe.  Leur  influence  au- 
delà  du  Danube  était  nulle.  Il  était  réservé  au  chris- 
tianisme seul  de  franchir  cette  barrière  et  de  con- 
quérir ces  peuples,  sur  lesquels  la  civilisation  antique 
n'avait  aucune  prise.  Le  christianisme ,  en  prenant 
pour  point  d'appui  ce  territoire,  en  agissant  d'uû 
côté  vers  le  Danube  et  le  Don,  de  l'autre  vers  la 
Vistule,  est  parvenu  peu  à  peu  à  vaincre  ,  à  organi- 
ser toute  cotte  immense  population. 

C'est  donc  ici  qu'est  le  berceau  du  Slave  moderne  et 
que  commence  son  histoire;,  c'est  même  ici  qu'un 
dialecte  slave  a  été  pour  la  première  fois  élevé  à  la 
dignité  de  langue  ;  c'est  ici  qu'on  a  commencé  à  écrire 
ce  dialecte,  qu'on  en  a  créé  les  lettres,  ou,  au  moins, 
qu'on  les  a  appliquées  à  exprimer  les  sons  slaves.  Ac- 
ceptée par  les  autres  peuples,  cette  langue  est  deve- 
nue le  dialecte  sacré,  celui  de  l'Écriture  sainte  et  de 
la  Liturgie. 

Cependant,  ces  pays  qui  semblaient  destinés  à  de- 
venir le  centre  de  la  civilisation  et  de  la  culture 
slaves,  se  sont  laissé  devancer  par  les  autres  con- 
trées ;  ils  sont  même  retombés  plus  profondément 
dans  la  barbarie.  Diverses  causes,  diverses  circon- 
stances y  entravèrent  le  mouvement  du  progrès. 
Placés  sur  le  grand  chemin  des  peuplades  qui  des- 
cendaient du  Nord,  ils  ont  rencontré  dans  les  migra- 
tions des  tribus  nomades  de  continuels  obstacles  à 


BERCRAI     pKS    SLWKS ,    KTC  39 

s'unir,  à  se  concentrer.  Li  population  <les  plaines, 
sans  cesse  balayée,  parfois  menacée  (rune  destruclion 
complète,  se  réfugia  dans  les  montagnes  ;  là  elle  sut 
résister  aux  étrangers ,  elle  conserva  le  dépôt  de  la 
langue  et  de  la  tradition.  De  nos  jours  encore,  dans 
ces  contrées,  les  montagnards  sont  les  uniques  repré- 
sentants de  l'ancien  monde  slave.  Mais  s'il  est  vrai  que 
dans  les  montagnes  quelque  poésicî,  quelques  genres 
de  littérature  purent  se  propager  et  fleurir,  il  n'est 
pas  moins  vrai  aussi  que  ces  poétiques  fleurs  des 
sommets ,  quoique  belles  et  d'une  rare  fraîcheur,  ne 
purent  jamais  être  riches  ni  variées.  Il  est  des  na- 
tures de  littérature  qui  demandent  à  ^tre  cultivées 
au  milieu  de  populations  assises  et  laborieuses ,  et 
dont  les  besoins  physiques  sont  assurés.  Ainsi,  dans 
ces  solitudes  sauvages,  on  réussit  à  créer  une  poésie 
lyrique,  des  chants,  des  épisodes  héroïques;  mais 
tout  ce  qui  est  science  et  haute  littérature  ne  peut  y 
prendre  racine  et  se  développer. 

Il  était  difficile  à  ces  peuplades  disséminées  sur 
un  vaste  territoire  de  se  grouper,  de  se  réunir,  de  se 
Pf)rmer  en  nation.  La  plus  puissante  cause  de  leur  dis- 
persion et  de  leur  faiblesse  fut  surtout  leur  séparation 
religieuse.  Converties  au  christianisme  au  moment  où 
l'Orient  rompait  violemment  avec  l'église  univer- 
selle ,  elles  subirent  l'influence  des  deux  églises  ri- 
vales ,  des  deux  tendances  contraires  et  bien  souvent 
hostiles.  Leurs  chefs,  obéissant  à  des  convictions 
personnelles  ,  quelquefois  aux  circonstances  poli- 
tique>,  penchaient  tantôt  vers  Rome,  tantôt  vers 
Constantinople  ;  mais  jamais  ils  ne  purent  entraîner 


M)  I.KS    Hl.i;VIK.>S. 

»  liMir  sn'iVv  1rs  |H»|Mihiti<His  qui  nssIaiiMit  Hdèles  les 
iiiifïs  il  Tq^liMi  rallioli(|u<; ,  if*s  autres  à  IV5{;1iHfi  d'O- 
ri<uit.  Il  n'a  donc,  pas  élt't  |M>ssihU;  à  rcs  rliofs  d<;  fon- 
d(u*  um;  moiiardiio  9  un  <Hat  honio{;<*n<» ,  qui  <;ùt  h<*s 
liens  moraux.  IVaill<Mirs  lo  \oisina{;od(*spouplos  civi- 
lisés f|ui^  à  dos  opoquos  plus  trancpiillos^auraitpu  Aine 
ulilo  au\  pro;;rAs  dos  soir^ioos  (*t  dos  arls^  no  pouvait 
qu'iHro.  imisiMo  on  cos  tonips  do  lutlos  perpotuolles, 

Los  (ii'oos  ot  los  Koniains,  on  important  lour  or- 
i;anisati<)n  soc^ialo  olioz  o(;s  pouplados^,  y  f()rmaiontdc 
potits  toyors  (pii  iravaiont  aucun  lion  avoo  la  nature 
do  la  so<'iôlô  indi{;ôn(*.  L(^s  chofs  slavos ,  dominos  par 
Tascondanl  <l<^  la  «jvilisalion  ôtranj;ôro,  ont  souvent 
cliorcliô  à  imil<*r  Torijanisation  tanlAt  {^rocquo,  tan- 
tôt romaiiHs  lanl<M  loodalo.  Aussi  a-Nm  \n  un  spoo- 
laclo  élran{;<î,  <'<'lui  ^Tun  cjiof  s(»rvi<»n  oroant  on 
mômo  temps  d<'s  rois  à  ro\(unplodoranci(uiiio  Uonus 
dos  hauts  harons  à  Tinslar  i\v  la  foodalitô^  ot  onKn 
dos\isirs,  dosa{;as,  à  rimitation  do  la  Turquie.  Nous 
no  ronconirons  donc  point  sc^domonl  i<!i  dos  luttes 
entre  deux  n^lijpons  ri\al(^s,  mais  aussi  (*ntn*  plu- 
sieurs oléniiuits  hétéro{;ènes  civils  et  politi(|ues. 

dépendant,  au  milieu  d(^  ces  lult(;s  des  Ldée.s  (;t  di^s 
ra<U3s  diffénuites,  il  vint  un  moment  où  tous(;os  pays 
turent  sur  le  point  de  sr  réunir  sous  uno  seule 
domination  ,  c<*llo  des  rois  servions. 

Vers  la  Kn  du  xni"  siècles,  ou  plutùl  au  commen- 
('<'ment  <lu  xiv,  la  maison  des  iNi(*mania  rénssit  à 
élahlir  sa  dynastie  en  Servie  ;  elle  soumet  ménu^  à  son 
sceptn*^  l)eauC'OU|i  (Tl^itats  voi.sins.  S(»n  empire  s'é- 
tendait depuis  la  mer  Adriati(|uoJus(prau\  monta{;nes 


LES    SERVIE>S.    «ATAILLK    UH    KOSSOWO.  il 

de  la  Grèce,  vers  les  steppes  du  Danube  inférieur. 
Mais  les  Turcs  attaquèrent  bientôt  cet  empire  nais- 
sant,  dont  Tindépendance  périt  avec  son  existence 
politique  dans  une  seule  et  terrible  bastille,  celle 
de  Kossowo. 

Après  cette  fatale  bataille ,  les  chefs ,  la  noblesse^ 
le  clergé,  en  un  mot  tout  ce  qu'il  v  avait  de  civilisé 
dans  le  pays ,  fut  obligé  d'émigrer.  Avec  eux  émi- 
grèrent  la  puissance ,  les  richesses ,  les  livres ,  et  on 
peut  même  dire  les  souvenirs ,  toutes  les  traditions 
nationales.  Le  peuple  seul  resta  ;  mais  ce  peuple  était 
déjà  détaché  de  son  passé  ;  il  ne  savait  pas  lire ,  il  ne 
savait  rien  de  son  histoire;  il  n'avait  plus  d'avenir, 
son  existence  politique  venant  d'être  à  jamais  dé- 
truite. De  toute  son  histoire  il  ne  lui  resta  qu'un 
seul  souvenir. 

Toutes  les  pensées  du  peu{)le  servien  se  sont  donc 
concentrées  sur  ce  seul  souvenir,  le  champ  de  ba- 
taille dé  Kossowo  ;  toute  sa  poésie  nationale  abou- 
tit à  cette  catastrophe  ou  à  un  retour  douloureux 
vers  elle.  L'histoire  de  cette  lutte  qui  eut  lieu  il  y 
a  déjà  bien  des  siècles  est  sans  cesse  vivante 
dans  son  esprit;  n'étant  distrait  par  nulle  activité 
présente,  par  nul  fait  nouveau,  il  l'a  toujours  devant 
les  yeux;  elle  est  pour  lui  d'une  actualité  dont  on  se 
ferait  difficilement  l'idée.  Do  nos  jours,  le  Servien 
qui  passe  par  le  champ  de  Kossowo  pleure  encore  à 
ce  souvenir  comme  s'il  avait  lui-méuK»  assisté  au 
combat  où  périrent  ses  ancêtres  ;  il  n'en  parle  jamais 
que.  comme  d'un  événement  d'hier.  La  bataille  de 
Kossowo  joue  dans  la  poésie  servienne  le  même  rôle 


42       LES  SKRVIENS.  LEUR  LITTÉRATURE. 

que  celle  de  Xérès  de  la  Frontera  dans  la  poésie  es- 
pagnole. Malheureusement  les  Servions  n'ont  point 
eu  leur  Tolosa  ! 

Je  ne  parle  ici  que  de  la  haute  poésie  nationale,  de 
la  poésie  épique  ;  quant  aux  autres  genres  de  poésie, 
comme  le  chant  lyrique,  la  romance,  l'élégie ,  ils  n'ont 
jamais  cessé  de  fleurir  dans  ces  pays.  Jusqu'à  ce  jour 
les  lUyriens  et  les  Monténégrins  chantent  non  seule- 
ment des  hymnes  religieux,  des  chansons  d'amour; 
mais  ils  composent  des  morceaux  épiques  sur  les  hauts 
feits  de  leurs  ancêtres  et  sur  leurs  propres  exploits. 
Mais  une  poésie  qui  ne  parle  que  de  la  gloire  de  telle 
ou  telle  tribu,  de  telle  ou  telle  famille,  ne  mérite  pas 
le  nom  de  poésie  nationale  ;  car  elle  n'intéresse  ni  la 
cause  de  la  chrétienté  ni  celle  de  la  race  slave. 

Ainsi ,  la  littérature ,  une  littérature  de  famille  et 
de  tribu ,  est  restée  populaire j  dans  la  propre  accep- 
tion du  mot.  Elle  réside  tout  entière  dans  la  bouche 
des  rapsodes.  On  peut  dire,  avec  le  poète  Kdllar,  que 
si  dans  les  autres  contrées  ce  sont  les  littérateurs  qui 
chantent  pour  le  peuple,  de  ce  côté  du  Danube,  c'est 
le  peuple  qui  chante  pour  les  littérateurs. 

Plus  loin,  à  l'occident  des  pays  qui  nous  occupent, 
se  trouve  la  Bohême.  De  toutes  parts,  environnée  de 
montagnes ,  elle  se  présente  sous  la  forme  d'un  carré, 
presque  régulier.  C'est  un  plateau  ou  plutôt  une  vallée 
d'à  peu  près  deux  mille  lieues  de  superficie,  habitée 
par  une  population  d'environ  quatre  millions  d'àmes. 
L'accès  difficile  de  la  Bohème  Ta  protégée  contre  les 
migrations  des  peuples  nomades.  Les  Barbares  qui 
marchaient  vers  le  midi  de  l'Europe  ne  faisaient  prea- 


LES    BOHÈMES.  43 

que  toujours  que  la  côtoyer;  et,  grâce  à  son  heureuse 
position,'  il  lui  a  été  possible  de  donner  de  bonne 
heure  quelque  développement  à  sa  littérature  et  à  sa 
politique.  Dès  le  onzième  siècle,  l'hérédité  du  trône 
y  fut  établie,  et  l'indivisibilité  du  royaume  garantie 
par  les  lois  :  deux  pas  immenses  dans  la  carrière  poli- 
tique. La  Bohême  est  le  premier  des  pays  slaves  qui 
ait  accepté  la  religion  chrétienne  comme  base  sociale  ; 
c'est  de  là  que  le  christianisme  se  répandit  en  Polo- 
gne, en  Moravie  et  dans  les  États  prussiens.  La  langue 
bohème  a  aussi  été  cultivée  avant  les  autres  dialectes 
slaves  ,  elle  possède  des  monuments  littéraires  du 
dixième  siècle.  Dans  les  xi%  xii^  et  xiii®  siècles,  elle 
comptait  déjà  un  grand  nombre  d'ouvrages;  elle  a 
même  influé  sur  la  formation  et  la  culture  de  la  lan- 
gue polonaise. 

Après  l'extinction  de  la  dynastie  nationale,  la  mai- 
son de  Luxembourg,  qui  régnait  en  Bohème,  protégea 
les  sciences  et  les  arts  ;  plus  tard  la  maison  d'Autriche 
chercha  aussi  à  développer  chez  elle  les  arts  et  la  litté- 
rature; mais,  malgré  tant  d'avantages  réunis,  malgré 
une  position  heureuse,  une  longue  tranquillité,  une 
protection  constante  ,  les  lettres  bohèmes  offrent  je 
ne  sais  quoi  de  morne  et  de  froid.  On  dirait  qu'un 
germe  de  malaise,  de  faiblesse  mortelle,  a  été  déposé 
au  fond  de  cette  société  politique,  qui  n'a  jamais 
pu  arriver  à  avoir  conscience  d'elle-même  et  de  sa 
mission  au  milieu  des  peuples  chrétiens. 

Peut-être  est-ce  cette  tranquillité  même  qui  fut  la 
cause  de  ses  malheurs.  Tandis  que  la  Russie,  sous  la 
terrible  pression  de  l'atmosphère  mongole ,  tendait 


\ï  LKS    IIOIIÈMhS. 

en  elle  hmles  ses  forces  et  (léveiop{)aii  tous  sespriii^ 
cipes;  tandis  que  la  Pologne  était  eontinuellement 
électrisée  par  les  orages  qui  lui  venaient  de  la  Tur- 
quie, la  BoliÙHK» ,  aliritée  des  Turcs  par  les  Hongrois 
et  les  Polonais,  communiquait  par  FAutriche  avec 
l'Europe  civilisée.  Klle  voulut  s'approprier  la  civilisa- 
tion  de  l'Europe;  (»lle  l'accepta  dans  les  formes  exté- 
rieures; mais,  au  fond,  elle  ne  trouva  point  en  elle- 
même  de  quoi  la  nourrir,  la  faire  fructifier. 

Le  nombre  des  ouvrages  (jue  les  Bohèmes  ont 
produits  est  immense.  Certainement  ils  ont  plus  écrit 
que  les  Polonais ,  les  Russes ,  les  Servions ,  que 
tous  les  peuples  slaves  ensemble.  Cependant  leur 
littérature  est  dépourvue  de  force  réelle  ;  elle  n'a 
aucune  originalité  ;  elle  n'a  pas  produit  une  seule  in- 
dividualité puissante,  poétique  ou  littéraire  ;  elle  s'est 
continuellement  traînée  dans  l'imitation.  Peu  à  peu 
les  lecteurs  en  vinrent  à  préférer  les  modèles  étran- 
};er8  à  Timilation  naticmalo ,  l'original  à  la  copie ,  et  la 
langue  allemande  a  insensiblement  gagné  du  terrain 
sur  la  langue  maternelle.  11  est  vrai  que  les  Bohèmes 
ont  lutté  pendant  quelque  temps  pour  la  défense  de 
leur  nationalité;  mais  la  lutte  fut  malheureuse  parce 
(|u'ils  n'avaient  compris  cette  nationalité  que  dans  ce 
qu'elle  avait  d'extérieur  et  de  purement  matériel  :  ils 
ne  se  sont  appuyés  que  sur  les  différences  qui  sépa- 
rent leur  langue  et  leur  race,  de  la  race  et  de  la 
langue  allemandes.  Or  lalangu(î  n'est  pas  seulement 
Torgane,  l'instrument  servant  à  communiquer  la  pen- 
sée. La  langue,  c'est  la  parole  développée,  et  la  parole 
n'est  nationah*  (piaulant  qu'elle  porte  en  elle  l'esprit 


LKS    IIOIIÊMKS.  45 

(le  la  nalion.  l^ï^  Rolit^ines  iront  pas  compris  qno  la 
langoe  peut  subsister  par  sa  soiilo  piiissaiiio  inh'»- 
rieure;  que  sa  force  osl  en  proportion  de  la  inass^^ 
de  vérités  qu'elle  r<?nfernie  ;  que  sa  puissance  d'ac- 
tion an  dehors  est  toujours  en  raison  de  la  masse 
(le  chaleur  et  de  lumièn»  qui  émane  d'elle.  Au  lieu 
de  chercher  dans  les  chaudes  inspirations  d(î  la  vé- 
rité la  force  qui  devait  leur  assurer  la  victoire ,  ils 
Font  demandée  à  Tappui  matériel  des  lois  :  au  lieu 
de  produire  des  ouvraj^es  plus  profonds  et  d'une  ten- 
dance plus  élevée  (jue  les  ouvrages  allemands,  ils  ont 
cru  pouvoir  chasser  le  {jermanisme  de  leur  université 
de  Prague  à  l'aide  de  règlements  et  d'ordonnances; 
en  un  mot,  ils  n'ont  tenté  de  protéger  leur  nationalité 
que  par  l'arme  des  proscriptions  et  des  lois. 

Cet  étroit  esprit  di»  patriotisme  entra  aussi  pour 
beaucoup  dans  leurs  vues  religieuses.  Ils  défendirent 
de  la  même  manière  leur  église  nationale,  église  (jui 
ne  parlait  que  le  bohème,  qui  avait  son  culte  et  ses 
dogmes  exclusivementen  langue  bohème».  Luttant  av(»c 
l'enthousiasme  d'un  peuple  jeune  et  presque  encore 
Itarbare,  ils  se  servirent  des  discussions  thèologiqui^s 
rommo  les  sauvages  se  servent  des  arm(»s  d(»  la  civ  i- 
lisationet  del'eau-de-vie,  c'est-à-dire  pour  leur  mu- 
tuelle destruction. 

L'Autriche,  qui  représentait  alors  la  vi(»ille  Europe, 
réussit  peu  à  peu  à  comprimer  et  à  étouffer  cette  lutte. 
Les  Bohèmes  l'ont  commencée  trop  lot  ;  ils  n'a>aientpas 
la  puissance  d'organisation  (fue  possédait  reuq)ireg«»r- 
maniqueou cette  immense  force  (|u'animait  laFrance ; 
la  France,  qui,  par  uno  louguo  pratique  des  institu- 


46  LES   BOHÈMES. 

lions  romaines  sous  la  tutelle  de  l'Église  catholique, 
a  appris  à  se,gouvemer  et  à  gouverner.  Or,  les  Bohè- 
mes ne  possédant  pas  cette  force  ne  purent  résister  à 
une  crise  aussi  violente.  Leur  nationalité  est  restée 
victime  de  leur  faiblesse;  le  vainqueur  a  poursuivi 
avec  acharnement  leur  littérature  comme  imprégnée 
d'un  dogme  dangereux,  comme  étant  le  dernier  asile 
de  la  résistance  et  de  la  rébellion. 

Pendant  deux  siècles ,  l'Autriche  a  fait  détruire  en 
Bohême  tous  les  monuments  de  l'ancienne  littérature. 
Mais  peu  à  peu  la  lutte  s'étant  affaiblie  et  presque 
terminée  dans  l'oubli;  les  Bohèmes  ayant  prouvé, 
en  plus  d'une  circonstance,  leur  dévouement  à  la  mai- 
son d'Autriche,  le  gouvernement  les  a  protégés  et  en- 
couragés dans  leurs  modernes  tentatives  littéraires. 
C'est  un  phénomène  curieux  et  digne  d'être  médité, 
que  cet  esprit  bohème  cherchant  si  longtemps,  sans 
pouvoir  la  trouver,  sa  route  vers  l'avenir,  et  qui,  après 
être  retombé  dans  une  longue  léthargie,  semble  préci- 
sément en  ces  derniers  temps  se  réveiller  et  se  rendre 
enfin  compte  de  sa  mission. 

Leur  point  d'appui  une  fois  trouvé ,  les  Bohèmes 
"  ont  conquis  au  milieu  des  peuples  slaves  une  place 
qui  ne  leur  sera  disputée  par  personne.  Les  savants 
de  la  Bohème ,  ces  savants  depuis  longtemps  éloignés 
des  affaires  politiques,  ayant  reconnu  la  stérilité  des 
luttes  théologiques ,  se  sont  repliés  sur  eux-mêmes  : 
ils  ont  commencé  à  étudier  le  passé  politique  et  lit- 
téraire. C'est  là  qu'ils  cherchent  le  lien  capable 
de  réunir  tous  les  Slaves  en  une  seule  commu- 
nauté ;  cette  étude  du  passé,  il  faut  le  reconnaître,  ils 


LKS    BOH^.MRS.  17 

Tooi  entreprise  avoc  un  enthousiasme  tout  religieux. 

Les  savants  bohèmes  ne  ressemblent  pas  aux  anti- 
quaires des  autres  pays  ;  ils  sont,  pour  ainsi  dire,  les 
apôtres  de  la  nationalité  ;  ils  travaillent  comme  les 
mcHnes  de  Saint-Benoit,  de  Saint-Maur,  et  se  rési- 
gneot  souvent  aux  mêmes  privations  ,  aux  mêmes 
misères.  Il  y  a  de  la  poésie  dans  leurs  recherches , 
dans  leurs  voyages.  Un  esprit  à  la  fois  curieux  et 
poétique  anime  leur  entreprise.  L'homme  qui  ouvre 
cette  carrière  de  la  science  slave,  Dobrowski,  parcou- 
rut ,  comme  Hérodote ,.  tous  les  pays  dont  il  avait  à 
parler,  Pétersbourg,  Moscou ,  Varsovie  ;  il  prolongea  ses 
investigations  jusqu'à  travers  les  colonies  slaves  qui 
vivent  de  l'autre  côté  des  Alpes. 

Ses  successeurs  et  ses  imitateurs  ont  agi  avec  la 
même  force  ,  dans  la  même  direction.  Ils  se  servent 
de  tous  les  moyens  pour  atteindre  leur  but;  ils  écri- 
vent toutes  les  langues,  le  latin ,  l'allemand,  le  polo- 
nais,  le  françai^quelquefois.  Profitant  de  leur  position 
centrale  au  sein  des  peuples  slaves,  ils  s'efforcent  de 
les  rapprocher,  de  les  faire  connaître  les  uns  aux  au- 
tres. Us  traduisent  la  poésie  polonaise  pour  les  Ser- 
vions, ils  traduisent  les  monuments  servions  pour 
l'Allemagne;  en  même  temps,  ils  cherchent  à  re- 
cueillir ces  monuments  et  à  les  publier  en  latin  pour 
l'Europe  civilisée. 

Nous  avons  laissé  deux  grandes  littératures  slaves , 
la  littérature  des  Polonais  et  celle  des  Russes,  en 
hostilité  ouverte.  L'écrivain  russe  se  défie  de  l'écri- 
vaiu  polonais;  de  son  côté,  le  littérateur  polonais  se 
méiie  du  littérateur  russe,  mais  tous  deux  s'appro- 


client  avor  uno  éfjale  confiance  du  laborieux  et  con- 
sciencieux savant  lK>liêine  ;  car  ce  qui  le  distingue 
surtout,  c'est  sa  haute  et  calme  impartialité.  Il  tient 
pour  son  devoir  le  plus  sacré  d'élever  la  science  au- 
dessus  de  toutes  les  questions  du  jour ,  de  creuser 
le  terrain  historique  au-delà  de  sa  surface  politique 
actuelle.  En  rappelant  aux  nations  de  même  race 
leur  commune  origine ,  leur  Église  et  leurs  apôtres 
primitifs,  il  les  convie  continuellement  à  Tunité.  Il 
parle  avec  la  même  vénération  des  saint  Hyacinthe , 
des  saint  Jean  de  Cracovie ,. comme  de  saint  Cyrille 
et  Méthode  ;  il  voudrait  réconcilier  les  neveux  de 
Kosciuszko  avec  les  descendants  de  son  vainqueur; 
enfin,  il  aspire  à  noyer  dans  une  seule  et  glorieuse 
lumière  les  souvenirs  des  luttes  qui  les  divisent 
encore. 

Si  les  Bohèmes  ne  réussissent  pas  mieux  dans  leur 
dessein,  s'ils  n'obtiennent  pas  des  résultats  plus 
heureux,  c'est  qu'ils  ne  se  sont  pa^  complètement 
affranchis  des  préjugés  de  leurs  ancêtres,  qu'ils 
s'appuient  encore  beaucoup  sur  la  nationalité  exté- 
rieure de  race,  et  qu'ils  ne  tiennent  nul  compte  de 
l'esprit  qui  anime  et  féconde  les  différentes  nations. 
Néanmoins  ils  seront  toujours  regardés  comme  les  pa- 
triarches de  la  science  slave  :  ils  ont  produit  des  savants 
populaires,  et  on  pourrait  presque  dire  qu'ils  ont  fait 
de  la  liohéme  une  nation  de  savants  et  de  philo- 
logues. 

Maintenant  que  nous  avons  sous  les  yeux  tout  le 
tableau  des  pays  slaves,  si  nous  le  comparons  à  ce- 
lui que  f résente  l'Occident,   nous  sommes  frappés 


LES  SLAVES  ET  LES  OCCI DENTAUX.        49 

«le  Tanalogic  prodigieuse  qui  existe  onlre  les  deux 
parties  de  l'Europe  séparées  par  celle  longue  ligne 
qui  s'étend  de  Hambourg  à  la  mer  Adriatique. 

La  lutte  de  la  chrétienté  orientale  et  de  la  chré- 
tienté occidentale  contre  la  barl)arie  ol^re  des  points 
de  comparaison  aussi  curieux  qu'instructifs.  Ainsi 
TEspagne,  retranchée  dans  ses  montagnes,  a  opposé 
aux  Musulmans  une  barrière  infranchissable;  la 
France,  au  contraire,  s'est  élancée  vers  les  entre- 
prises lointaines.  L'Espagne  défendait  chez  elle  son 
existence,  la  France  allait  à  la  recherche  de  l'ennemi. 
La  race  germanique,  pey  k  peu  entraînée  dans  le 
mouvement  commun,  a  insensiblement  tourné  à  son 
seul  profit  les  succès  remportés  sur  les  Barbares.  Le 
margraviat  d'Autriche ,  autrefois  établi  pour  la  dé- 
fense de  l'empire  Franc  contre  les  Infidèles  et  les 
Slaves,  est  parvenu  à  se  faire  l'unique  héritier  de 
toutes  les  conquêtes  des  armes  chrétiennes  sur  cette 
même  terre  slave. 

Les  contrées  montagneuses  de  l'Illyrie  et  de  la 
Servie  ressemblent,  sous  beaucoup  de  rapports,  à 
l'Asturie  et  à  la  Catalogne.  Leurs  luttes  guerrières 
et  leur  littérature  offrent  également  plusieurs  ca- 
ractères semblables.  Ce  sont  les  pays  aux  entreprises 
aventureuses ,  aux  joutes  chevaleresques  ;  il  n'y  est 
question  que  de  princesses  enlevées ,  de  couronnes 
conquises  à  coups  de  lance.  On  se  croirait  transporté 
en  Espagne  ,  lorsqu'on  lit  les  monuments  littéraires 
des  Serviens. 

Pendant  longtemps  aussi ,  le  sort  de  la  Poloj;ne 
fut  celui  de  la  France.   L'une  et  l'autre  n'oni   rien 


50  LES    SLAVES   ET  LES  OCCIDEKTAIJX. 

jjardé  de  leurs  conquêtes  sur  les  Infidèles  ;  il  ne  leur 
en  est  resté  que  de  grands  souvenirs  et  la  sym- 
pathie des  nations.  Les  peuples  se  sont  accoutu- 
més à  voir  en  elles  les  représentants  d'une  haute  et 
généreuse  pensée  ,  les  champions  de  l'avenir ,  com- 
battant pour  l'intérêt  commun  du  monde. 

Enfin  les  Bohèmes  et  les  Russes  offrent  plus  d'un 
point  de  ressemblance  qui  les  rapproche  de  la  race 
germanique. 

Nul  doute  que  si  l'on  poussait  trop  loin  la  compa- 
raison ,  si  l'on  voulait  l'appliquer  dans  tous  ses  dé- 
tails, nul  doute  qu'elle  ne*finît  par  devenir  fausse; 
mais  le  Bohême,  que  les  Allemands  ont  surnommé 
te  bœuf  y  le  Bohême  honnête,  laborieux  et  lent,  en- 
clin comme  l'Allemand  aux  idées  abstraites,  re- 
présente assez  bien  l'esprit  germanique  au  milieu  des 
Slaves.  D'un  autre  côté,  le  Russe  me  semble  en  tout 
rappeler  l'Anglais,  l'allemand  normariisé;  tous  deux 
ont  la  même  persévérance  tenace  dans  le  but,  la  même 
force  dans  l'exécution.  L'activité ,  la  célérité  qui  les 
distinguent  de  la  pesanteur  de  l'Allemand,  ils  les 
doivent  peut-être  à  l'esprit  normand  qui  s'est  éga- 
lement acclimaté  en  Angleterre  et  en  Russie. 


CINQUIKMK    LKÇON. 


HAponnf»  à  quHqiirH  obJtM'JloiiM.  —  \,i*H  (liv<!r.HCH  liiK^raliir^H  Niavfs; 
leur»  caracU'reM  diiiwîriiblabli^H.  •  l.ilh^ratrire  i'uhhc  ,  poloiiaiM* , 
tK)hAnM*.  —  IMvelop|M*m(!iil  (le  la  race  Miave  ;  se»  (:a^lct^^•H  |)liy.«iio- 
logique!»;  mhi  lorntolre  ;  Influence  du  monde  phyHlqite  Hur  Ha  litlé- 
rature.  -  Dogme  Hocial  ei  roliKleiix  de»  SlavcK;  absence  de  toute 
révélation. 


Mardi,  12  jnnvier  1841. 

Messieurs  y 

Depuis  l'ouverture  (le  mon  cours,  je  reçois  jour- 
nellcinenl  des  lettres  de  savants  slavi^s  (pii,  tantôt 
font  la  (critique  du  plan,  tantôt  m'adressent  d(is  ob- 
jections sur  certains  détails  de  ce  cours.  Je  vous  Fais 
part  de  cette  correspondance,  parccMiu'ellecîst  assez 
sî{;niflcalivo.  Elle  caractérisiî,  (îu  (îffet,  Tétat  litté- 
raire du  peuple  Slave.  La  littéralnn^,  chez  nous,  ne 
s'est  pas  encore  détachée ,  comuKî  uncî  Heur  sc(;hc, 
de  l'arbre  jjénéral  de  la  vi(î.  On  n'y  écrit  pas  pour 
amuser,  on  n'y  fait  pas  de  Tari  pour  Part.  La  lillé- 


52  UÉPONSK    A   <jrELOTIES   OBJECTIONS. 

raturo  ost  encore  intimement  lice  à  la  religion,  à 
l'histoire,  à  la  vie. politique.  Il  suffit  quelquefois  de 
critiquer  un  poète,  pour  remuer  toutes  les  questions 
_  religieuses  et  politiques  qui  divisent  le  peuple  slave; 
pour  faire  prendre  en  quelque  sorte  les  armes  à 
des  populations  séparées  par  tant  d'intérêts  et  de 
passions.  11  m'est  impossible  d'entrer  dans  la  polé- 
mique qu'on  me  propose  ;  elle  n'aurait  d'intérêt  que 
pour  la  partie  purement  slave  de  mon  auditoire.  Ce-'' 
pendant,  vous  me  permettrez  de  répondre  à  certaines 
objections  concernant  des  détails  qui  me  paraissent 
de  quelque  intérêt. 

On  me  reproche  d'avoir  fait  une  part  trop  large  à 
la  Russie,  dans  le  tableau  que  j'ai  tracé  de  la  lutte 
du  peuple  slave  contre  la  barbarie.  J'aurais,  à  ce 
qu'on  dit ,  passé  sous  silence  les  combats  des  Polo- 
nais et  des  Lithuaniens  contre  les  Mongols.  D'abord, 
lés  Lithuaniens ,  une  fois  vainqueurs  des  Mongols , 
ont  souvent  profité  de  l'impulsion  de  ces  derniers 
pour  dévasler  les  pays  slaves.  Ils  ont  été  pendant 
longtemps  les  alliés  de  la  barbarie ,  et  ont  combattu 
la  civilisation.  Plus  tard,  seulement,  ils  furent  réu- 
nis, par  la  Pologne,  a  la  communauté  chrétienne  : 
les  Lithuaniens  sont  donc  en  dehors  de  la  question. 
Pour  ce  qui  est  des  combats  livrés  par  la  Pologne 
contre  les  Mongols,  ils  n'ont  jamais  été  décisifs.  A  la 
politique  russe  revient  l'honneur  d'avoir  vaincu  les 
Mongols ,  en  employant  habilement  les  armes  de  ces 
peuples  contre  eux-mêmes.  La  Russie  se  servait,  par 
exemple ,  de  la  puissance  des  Khans  de  la  Crimée , 
pour  contenir  les  hordes  des  Tarlares  ;  plus  lard,  elh^ 


Kl^rONSE    A    QtKM,>li:S    onJKCTIO.NS.  53 

les  adétitiits  les  uns  vA  les  autres.  Ce  sont  les  ijrands- 
ducs  de  Moscou  qui  ont  r(»nvers6  la  Horde  d'or ,  le 
royaume  de  Sibérie,  le  Khannat  d(î  Crimée.  C'est  don(î 
la  Russie  qui  a  seule  vaincu  ces  peuples  en  les  divi- 
sant sans  cesse ,  en  les  empochant  de  se  réunir  (ît  de 
se  concentrer.  Elle  a  même  réussi  à  se  les  assimiler; 
de  nos  jours ,  elle  les  emploie  à  son  service. 

Je  passe  maintenant  aux  questions  littéraires.  On 
me  reproche  d'avoir  déterminé  d'une  nianiércî  arbi- 
traire, sinon  injuste,  les  caractères  principaux  des 
littératures  slaves ,  telles  qu'elles  nous  apparaissent 
à  l'époque  actuelle. 

J'ai  dit  que  la  lanfjuc  russe  est  la  langue  de  la  lé- 
(pslation  et  du  commandement.  Certes ,  je  ne  nie  pas 
ses  qualités  poétiques ,  je  ne  puis  passer  sous  silence 
les  poôtes  remarquables  de  la  Russie;  mais  j'énonce 
un  fait  constant,  lorsque  je  dis  que  la  législation 
russe  a  été  imposée  à  un  grand  nombre  de  peuples 
slaves;  que  la  langue  russe  est  enseignée  d'office 
comme  langue  administrative  :  c'est  donc  son  carac- 
tère actuel.  Parmi  les  ouvrages  de  la  littérature 
russe  moderne ,  le  plus  remarquable  et  le  plus  im- 
portant sans  contredit,  c'est  le  code  publié  par  la 
commission  de  législation. 

J'ai  dit  aussi  que  le  polonais  est  la  langue  de  la 
conversation  et  de  la  littérature.  Comment  en  se- 
rait-il autrement?  La  Pologne,  depuis  longtemps, 
n'a  plus  de  tribune  nationale  où  puissent  s'exprimer 
les  sympathies  et  les  vœux  du  peuple  ;  elle  n'a  pas 
même  de  chaire  scientifique.  La  langue  polonaise  a 
été  bannie  des  écoles;  elle  n'a  pas  de  théâtre  nalio- 


5V  HÉPONSE    A    Qlil.QlKS    OBJECTIONS. 

nal.  C'(^^t  donc  par  la  lillcrature  seulement  qu'ell 
agit;  c'est  par  la  parole  vivante» ,  c'est-à-dire  par  c 
qu'un  peuple  a  de  plus  intime  et  de  plus  fort,  pa 
ce  qui  résume  la  vie  domestique  et  la  vie  hist< 
rique,  que  la  littérature  polonaise  peut  encoi 
exister. 

Quant  à  la  littérature  bohème,  ce  que  j'en  ai  (} 
dans  la  dernière  réunion  suffit  pour  la  caractériser 
j'y  renvoie  mes  contradicteurs. 

On  a  aussi  fait  d'avance  des  objections  au  plan  qu 
je  me  propose  de  suivre,  c'est  le  moment  d'y  ré 
pondre,  parce  qu'il  faut  que  je  trace  dès  maintenai 
ma  route. 

D'après  quelques  savants,  j'eusse  mieux  fait  c 
choisir  une  certaine  littérature ,  une  langue ,  comn 
centre  ,  comme  principe  ;  alors  il  ne  me  serait  res 
qu'à  grouper  autour  de  cette  langue  les  différeij 
dialectes  nationaux. 

Je  réponds  qu'aucune  langue  slave  n'a  jama 
exercé  une  prépondérance  asse^ décisive,  pour  qu'c 
doive  la  regarder  comme  langue  dominatrice,  comn 
principe ,  comme  centre.  Les  pays  slaves  d'où  s'e 
répandu  le  christianisme  aspirent  surtout  à  cette  à 
mination.  Ils  pensent  qu'il  nous  suffirait  de  prend 
pour  base  de  nos  études  la  grammaire  slavonne , 
que  nous  devrions  nous  en  tenir  à  expliquer  les 
vres  publiés  en  slavon. 

Il  y  a  depuis  quarante  ans  une  secte  littéraire  pan 
les  Slaves,  secte  exclusive  qui  regarde  la  littératu 
|)olonaise  et  russe  comme  n'existant  pas,  qui  la  co 
damne  comme  hétérodoxe.  Elle  ne  fait  même  pas  d'f 


UÉPO.>SK    A    QlM.Ql  I.S    OIJJKOTIONS.  ."),") 

cepliou  eu  faveur  dos  chants  populaires,  [)arc<î  <pH', 
suivant  son  opinion,  ces  chants  ont  été  couiposés  dans 
des  dialectes  corrompus  par  des  mots  turcs  et  alle- 
mands. D'après  ce  système,  toute  la  littérature  slave 
sereafermerait  dans  cinq  ou  six  livres  imprimés,  dans 
le  Rituel  et  TÉvangile.  Mais  un  tel  système  n'a  jamais 
pu  prévaloir;  nos  philologues  et  nos  antiquaires 
eux  mêmes  se  sont  fortement  élevés  contre  les  par- 
tisans exclusifs  de  la  langue  sacrée.  Je  pense  que 
la  grammaire  slavonne,  œuvre  très  utile  en  soi,  servira 
de  base  à  la  grîimmaire  générale  du  peuple  slave  ;  mais 
par  elle-même,  la  langue  slavonne  n'a  aucune  impor- 
tance; elle  est,  d'ailleurs,  très  pauvre  en  momimènts 
littéraires  proprement  dits.  Quant  aux  littératures  d(^s 
Polonais,  des  Russes  et  dos  Bohèmes,  elles  ont  (exercé 
tour  il  tour  une  certaine  influence  ;  niais  aucuned' elles 
n'est  jamais  parvenue  à  soumettre  l'indépc^ndance 
des  littératures  rivales.  Le  bohème  a  plutôt  modifié  la 
formeque  le  fond  do  la  langue  polonaise.  Le  polonais, 
au  \\\v  siècle,  dominait  dans  la  Russie  méridionale. 
Mais  ces  trois  littératunîs  ont  un  principe  d'indépen- 
dance qu'elles  ont  toujours  réussi  à  maintenir.  Comme 
il  est  impossible  de  prévoir  l'avc^nir  qui  leur  est  ré- 
scné,  bornons  nos  études  au  passé,  et,  laissant 
pour  le  moment  de  côté  toute  autre  question  de  natio- 
nahté,  dirigeons-les  sur  ce  qu'il  y  a  déplus  général, 
(le  plus  vaste  dans  notre  sujet,  c'est-à-dire  sur  la 
race  slave.* 

D'abord  nous  chercluTons  à  saisir  s(îs  cara<'- 
lèros  physiques,  ce  qui  la  (lislin|;ii(^  dos  autnîs  tri- 
bus avec  lesquelles  cm  l'a  trop  souxîiit  confondue. 


56  n|f.VELOPPEME>'T 

Nous  cliorcJierons  ensuite  dans  la  nature  niônie  du  sol 
où  se  sont  produits  les  phénomènes  littéraires,  Texpii- 
cation  de  plusieurs  faits  historiques.  Nous  passerons 
enfin  à  F  examen  des  monuments  anciens  qui  appar- 
tiennent en  commun  à  tous  les  Slaves,  et  qui  forment 
la  transition  entre  le  paganisme  et  le  christianisme. 

Dès  le  XI v*  siècle,  on  trouve  des  monuments  du 
j)euple  servien.  Nous  nous  arrêterons  à  examiner  la 
poésie  de  ce  cycle  des  Niemania.  Plus  tard,  au  xv 
siècle ,  la  Pologne  résume  toutes  les  forces  intellec- 
tuelles et  morales  du  monde  slave.  Nous  la  voyons 
alors  développer  sa  littérature,  qui  s  éleva  alors 
jusqu'à  l'art. 

Enfin,  à  Tépoque  de  la  renaissance  générale  des 
littératures  slaves,  nous  voyons  les  Russes  et  les  Bohè- 
mes faire  leur  entrée  dans  riiistôire  littéraire.  Celle 
époque,  nous  la  réserverons  pour  notre  i)rochain 
cours. 

La  race  sla\c  est  placée  par  les  savants  dans  la 
class(î  des  peuples  les  mieux  faits  pour  la  civilisation. 
Le  célèbre  naturaliste  Blumenbach,  qui  a  divisé  Tes- 
pèce  humaine  en  cinq  familles,  a  rangé  les  Slaves* 
dans  la  première,  qu'il  appelle  la  famille  caucasienne. 
Cuvier  n'admet  que  trois  femilles  dans  l'espèce  hu- 
maine, ou  trois  espèces  dans  le  genre  humain.  Comme 
on  le  sait,  il  caractérise  ces  familles  d'après  la  con- 
struction de  la  charpente  osseuse.de  la  tête,  d'après 
l'angle  facial.  Los  Slaves,  selon  Cuvier,  appartiennent 
aussi  à  la  première  famille,  qu'il  appelle  européenne 
et  arabe  en  même  temps.  Mais  ces  classifications  n'ont 
pas  été  admisfîs  par  les  savants  slaves.  D'ailleurs  elles 


DE    LA    UACE    SLAVL.  57 

n'expliquent  rien,  parce  que  les  naturalistes  n'ont  tenu 
aucun  compte  du  principe  moral  et  religieux.  Ils  n'ont 
examiné  ni  le  dogme  social,  ni  la  langue,  ni  les  tradi- 
tions; ils  ont  confondu,  par  exemple,  les  Slaves  et 
les  Finnois ,  classant  dans  une  môme  famille  deux 
peuples  qui  n  ont  jamais  eu  de  rapport  de  parenté. 

M.  de  Humboldt  et  Klaproth  sont  d'accord  sur  ce 
point,  que  les  Slaves  appartiennent  à  la  race  indo- 
germanique.  Ils  sont  de  la  même  souche  que  les  Celtes, 
lesRimris,  leslndous,  les  Persans,  les  Arméniens, 
les  Kurdes.  Cette  famille  immense  occupe  la  plus 
grande  partie  du  globe  ;  d'après  les  calculs  de  Kla- 
proth, elle  Compte  trois  cent  soixante  millions  d'àmes. 
Les  Slaves  entrent  dans  ce  chiffre  pour  soixante  à 
quatre-vingtsmillions  d'individus  ;  ils  composent  donc 
la  sixième  partie  de  l'immense  population  indo-ger- 
manique. 

Le  Slave,  comme  type  de  sa  race,  diffère  beaucoup 
du  type  mongol,  du  type  celtique,  du  type  arabe.  Il 
est  robuste  et  d'une  haute  stature  ;  il  a  de  longues 
jambes  posées  sur  des  pieds  plus  forts  que  grands.. 
Ses  épaules  et  ses  hanches  présentent  beaucoup  de 
développement.  Il  a  aussi  la  poitrine  large,  les  bras 
vigoureux ,  une  main  Uien  proportionnée ,  forte  et 
douce;  des  muscles  d'une  force  prodigieuse.  C'est  un 
peuple  destiné  à  l'agriculture,  au  travail,  à  la  vie  rude 
des  champs. 

M.  Edwards,  dans  ses  recherches  sur  la  physiologie 
des  peuples,  a  donné  un  aperçu  de  la  physionomie  du 
Slave,  dont  je  vous  citerai  quelques  traits.  La  tète 
slave,  d'après  M.  Edwards,  se  rapproche  plutôt  d'un 


58  hKVKLOPPEMKiM  * 

carré  (jue  d*iia  ovale;  elle  est  presque  de  la  iiiéme^ 
hauteur  el  de  la  même  largeur.  Les  yeux  sont  beaux, 
bien  ouverts,  mais  un  peu  enfoncés.  On  les  trouve  un 
peu  petits,  si  on  les  compare  à  la  tête.  Le  nez  est  droit, 
jamais  aquilin  ;  la  bouche  rapprochée  du  nez,  souvent 
trop  large;  mais  elle  est  fermée  par  des  lèvres  qui  ne 
sont  ni  pendantes  ni  charnues  ;  cependant  on  trouve 
rarement  une  bouche  slave  aussi  finement  dessinée, 
par  exemple,  qu'une  bouche  persane,  ou  aussi  serrée 
qu*une  bouche  indoue  ou  celle  de  quelques  Arabes 
qui  ont  acquis  un  haut  développement  physique.  Le 
caractère  de  ce  peuple  est  la  douceur;  ses  passions 
sont  plus  vives  que  fortes;  il  oublie  facilement  les 
injures  et  quelquefois  les  bienfaits;  il  aime  plutôt  la 
4istraction  que  le  plaisir.  Il  a  les  cheveux  châtains; 
mais,  au  nord,  sa  chevelure  est  d'un  blond  très  clair, 
et,  au  midi,  d'un  brun  foncé.  La  race  blonde  du  Nord 
et  la  race  brune  du  Midi,  sont  plus  fortes,  plus  robus- 
tes que  celle  de  la  zone  centrale.  Ce  peuple,  comme 
je  l'ai  dit,  paraît  avoir  été  appelé  par  la  Providence 
à  cultiver  la  terre.  Déjà  le  profond  philosophe  alle- 
mand, Herder,  a  formulé  la  même  pensée  :  il  prétend 
que  la  destinée  de  cette  race  est  avant  tout  d'établir 
son  siège  ici-bas  ,  de  prendie  possession  de  la  terre. 
Je  ne  pense  pas  que  le  climat  agisse  sur  les  hommes 
aussi  puissamment  que  le  croient  les  philosophes 
modernes  ;  il  est  impossible  de  regarder  l'humanité 
comme  un  règne  à  côté  du  règne  animal  et  végétal. 
L'homme  n'est  pas  la  production  du  sol;  mais  il  est 
certain  que  l'homme  a  continuellement  cherché  le 
sol  et  le  climat  qui  conviennent  le  mieux  à  sa  nature 


DE    LA   UACE   SLAVL.  59 

ioûme  el  extérieure.  Les  Bédouins  n.'^^ardent  encore 
une  ville  comme  une  |)ris<in;  il  a  été  impossible, 
jusqu'ici ,  d'acclimater  le  Bohémfen  à  un  pays  quel- 
conque ;  il  est  toujours  resté  vagabond. 

Un  Slave,  quoique  établi  dans  les  steppes,  ne  mène 
point  la  vie  nomade  ;  il  ne  les  parcourt  jamais  qu'avec 
une  répugnance  mêlée  d'effroi;  il  veut  un  toit,  une 
habitation  fixe ,  quand  elle  serait  située  au  milieu  des 
déserts.  Le  ménage  aratoire  du  lalK>ureur  a  toujours 
été  pour  lui  d'une  indispensable  nécessité. 

L'infaillible  instinct  qui  pousse  les  oiseaux,  les  ani- 
maux vers  les  climats  qui  leur  sont  propres,  a,  sans 
nul  doute ,  conduit  les  peuples  slaves  des  hauteurs 
de  l'Asie,  vers  les  territoires  qu'ils  ont  occupés  et  où 
nous  les  retrouvons  aujourd'hui. 

Nous  n'entrerons  pas  dans  des  discussions  d'anti- 
quaire sur  l'histoire  de  leur  migration,  qui  n'a  aucun 
rapport,  d'ailleurs,  avec  leur  histoire  littéraire:  ce- 
pendant tout  porte  à  croire  qu'ils  sont  descendus  par 
l'Asie  mineure  vers  l'Europe.  D'après  les  recherches 
d'un  savant  bohème  et  celles  d'un  savant  russe ,  on 
trouverait  des  traces  de  leur  antique  existence  sur  le 
Bosphore.  Ils  en  ont  probablement  franchi  le  canal 
dans  les  temps  les  plus  reculés;  peut-être  même,  à 
cette  époque,  le  canal  n'existait-il  pas  encore,  l-ne 
fois  arrivés  près  des  monts  Karpathes,  ils  se  sont  vite 
répandus  dans  toutes  les  contrées  de  l'Europe  ;  mais, 
d'un  côté,  les  peuples  qui  avaient  une  organisation 
sociale  plus  forte,  qui  s'étaient  déjà  emparés  des 
terres  de  TOccident,  les  repoussèrent  vers  le  Nord  ; 
•le  Tautre,  ils  furent  refoulés  par  les  tribus  nomades  ; 


60  ni.VKI.OM'KMIlM 

peu  à  pi'u  ils  st»  siml  cont^onlrôs  aiilutir  tU*s  Kar| 
dans  les  limites  i|iie  nous  a>ons  prêeétlt^i 
tracées. 

Leur  inunenso  territoire  pralt  n\Mre  tlestin 
raprieulture.  Si  nous  jetons  \\n  roup  (I'omI  sur  I 
rains  situés  entre  les  uu>nts  Kaqmthes  et  la  nu 
tique,  nous  y  voyons  une  vaste  plaine  eouverlt» 
eouche  profonde  de  tt»rre  vê{;êlal(\  On  n\  ren 
ni  ces  it)chers  ipii  entravent  Vaijrieulture,  ni  ces 
dations  des  fleuves  ou  de  la  nier  (pii  ailleurs  stii 
les  efforts  de  l'industrie  et  appellent  les  hon 
combattre  la  nature.  Ce  ne  sont  partout  cpii^  des 
fécondes  de  la  plus  facile  <»idture. 

Les  fleuvescpii  attirent  les  populations  vers  1 
et  les  invitent  sans  cesse  au  couiu\eree  et  \\  h 
gation  ,  étaient  ici  connue  barrés  par  mille  obt 
qui  les  séparaient  de  TOcîéan ,  cettc^  ({rande  > 
communication  entre  hîs  pcîuples. 

Le  Borysthène,  par  excîuipbî,  d'abord  arrA 
les  cataractes,  se  perdait  dans  les  stepp(»s  au 
de  tribus  nomades  liosliles  aux  Slaves.  Le  Ni 
la  Vistulc,  vers  la  partie  inférieure  «le  leurs  • 
étaient  entourés  de  marais  ,  é{;alement  fréqi 
par  des  peuplades  ennemies  adonnées  aux  b 
da{;es.Les  Slaves  se  sont  donc  trouvés  de  toutei 
confinésdans  un  vaste  territoire  dcforétset  de  pn 

Ce  territoire  est  divisé  en  trois  zones  différ 
La  zone  du  milieu,  dans  toute  sa  lonfjueur,  à 
de  rOder,  n'était  composée  que  de  forêts.  G 
rets  s'avançaient  vers  la  Vistule;  passaient  l< 
men  ,  et  a\ aient  une  immense  étendue.  D'un 


DK    LA    UACt   SI-AYK.  (il 

débouchant  dans  la  vallée  de  Prypetz,  elles  eou- 

(  Traient  tout  le  pays  ;  de  l'autre ,  au-delà  du  Borys- 
Ihène,  elles  louchaient  aux  forêts  de  la  Moscovie,  et 
parc^  dernières  aux  forôts  de  TOural.  C'est  le  pays 
des  bois  par  excellence.  Il  parait  que  toutes  les  bétes 
fettvesdesc^ndirent  deTAsie  par  cettevoie  de  verdure, 
etque  plusieurs  des  animaux  aujourd'hui  très  rares  en 
Europe  y  résident  encore  en  gi*and  nombre  ;  tels  sont 
les  ours,  les  loups,  les  élans.  Dans  la  forêt  de  Bia- 
lowiez ,  on  voit  encore  le  byson ,  dernier  échantillon 
dune  race  qui  a  complètement  disparu  du  continent 
européen.  I^  vie  de  ces  antiques  représentants  de  la 
Slavie  est  protégée  par  les  lois. 

Vers  la  mer  Baltique,  au  nord  de  la  zone  de  forêts 
dont  nous  venons  de  parler,  s'étend  une  longue  ligne 
de  quatre  à  cinq  cents  lacs ,  depuis  le  lac  Goplo  jus- 
qu'à c^lui  de  Peypus.   D'immenses  nappes  d'eau , 
presque  partout  reliées  entre  elles  par  des  canaux  et 
des  rivières,  séparent  le  sol  slave  proprement  dit  du 
sol  finois  et  du  sol  lithuanien.  Au  Nord,  entre  cette 
ligne  de  lacs  et  la  Baltique,  s'avançaient  les  Finois  ; 
à  Test,  maîtres  de  toutes  les  terres  avoisinant  laPo- 
Ic^oe,  les  Lithuaniens  débouchaient  par  les  forêts 
sur  le  territoire  slave. 

Les  oiseaux  aquatiques  passent  par  ces  pays  de 
lacs  et  de  marais  pour  se  diriger  vers  l'flurope.  Le 
renne  était  un  des  antiques  habitants  de  ces  con- 
trées, lesquelles  étaient  anciennement  infestées  d'a- 
nimaux voraces,  entre  autres  du  rat  \oyageiir,  (|ui  s'a-, 
venturait  quelquefois  jusqu'au  Niénu^n  ;  mais  il 
nVxiste   plus    que  dans  les  tnulitinus   popiihuivs; 


62  DÉVELOPPEMENT 

SOU  souvenir  semble  iiii  synil)ol(î  historique  des  in- 
cursions des  Finnois,  qui  ont  disparu  eux-mômes  de 
rette  contrée  dans  une  époque  antérieure  à  toute 
donnée  chronologique. 

Au  sud  de  la  zone  de  forêts  s'étendent  de  vastes 
terres  de  la  plus  riche  fertilité;  c'est  le  midi  du 
royaume  actuel  de  la  Pologne,  la  Volhonie,  la  Po- 
(lolie  et  une  grande  partie  de  l'Ukraine.  La  végétation 
y  (îliange  peu  à  peu  de  nature.  Le  chêne  commence , 
le  sapin  disparaît.  Le  chêne  est  ici  l'arbre  favori  de 
la  poésie,  de  la  chanson  populaire,  comme  au  Nord 
le  bouleau ,  l'arbre  à  l'écorce  blanche ,  aux  feuilles 
délicates,  aux  fleurs  en  chaton.  Le  bouleau,  si  sou- 
vent chanté  par  les  poètes  lithuaniens  et  finois ,  de- 
vient de  plus  en  plus  faible  et  petit  à  mesure  qu'on 
avance  vers  les  régions  septentrionales;  il  finit  par 
n'être  plus  qu'un  arbrisseau  dans  les  hautes  terres 
de  la  race  ftnoise. 

Des  contrées  méridionales ,  un  autre  fléau ,  la  sau- 
terelle, se  dirigeait  aussi  vers  l'Europe  après  avoir* 
quitté  les  plaines  de  l'Asie  et  les  steppes  des  Mon- 
gols. Il  a  longtemps  ravagé  la  Pologne  et  a  pénétré 
souvent  jusqu'aux  bords  de  l'Elbe  et  du  Rhin.  Cet 
insecte,  autre  symbole  liistorique  des  incursions 
mongoles,  semble  par  moments  avoir  disparu  du 
monde  ;  on  n'en  entend  plus  parler  durant  des  siè- 
cles ;  tout  à  coup  il  se  lève ,  il  couvre  l'horizon  et  le 
ciel,  il  dévore  toute  végétation.  La  Pologne  est  son 
quartier  d'hiver;  de  h'i,  en  légions  rampantes,  il 
s'avance  brûlant  partout  la  terre,  encombrant  les  lacs 
elles  rivières,  puis,  lorsque  le?; ailes  lui  sont  venues, 


DE    LA    KACi:   SLAVE.  63 

il  s'envole  et  va  s^aballre  en  nnagos  destructeurs  jus- 
qu'au-delà d'Elbe  et  sur  les  rives  du  Rhin.  Mais  la  cul- 
ture en  Pologne ,  de  plus  en  plus  active  et  soignée , 
le  combattant  et  le  gênant  sans  cesse  dans  sa  repro- 
duction, a  fini  par  Tempôcher  de  s'établir  en  Europe. 
Si  je  vous  parle  aussi  longuement  de  cette  nature 
,  physique ,  de  ces  animaux,  de  ces  insectes,  c'est  qu<» 
la  tradition ,  la  poésie  populaire  ,  et  même  tous  les 
chefs-d'œuvre  de  la  littérature  moderne,  sont  rem- 
plies de  descriptions  ,  d'allusions  à  des  phénomènes 
naturels  qu'il  serait  impossible  de  comprendre,  si 
l'on  ne  se  rappelait  pas,  à  chaque  instant,  combien 
les  lieux  où  ils  se  sont  produits  diffèrent  d'aspect 
et  de  climat  avec  les  contrées  que  nous  habitons. 
Ainsi ,  dans  les  chants  populaires ,  la  sauterelle  est 
toujours  l'emblème  du  Tartare.  Sauterelle  et  Tartare, 
c'était  la  môme  chose  pour  les  Polonais.  Écrasons  la 
'Sauterelle!  tel  est  leur  cri  de  guerre. 

Le  peuple  dit  qu'il  y  a  sur  les  ailes  de  cet  insecte 
un  caractère  mystérieux  qui  signifie  fléau  de  Dieu, 
Il  est  à  remarquer  que  tous  les  chefs  de  la  race  oura- 
lienne,  depuis  Attila  jusqu'à  Timourleng,  avouaient 
et  proclamaient  hautement  ce  titre  de  fléau  de  Dieu, 
lisse  disaient  envoyés  pour   détruire   Thumanité, 
pour  la  punir.  Un  grand  poète  de  l'Occident,  lord 
Byron,  qui  devinait  si  bien  une  nature  qu'il  n'avait 
jamais  vue,  a  également  comparé  un  général  russe, 
qui  s'est  souvent  conduit  en  Mongol,  à  une  saute- 
relle :•  «Il  est  mort,  s'écrie-t-il,  et,   semblable  à 
»  la  sauterelle,  il  s'est  lui-même  enterré  dans  le  sol 
»  qu'il  a  si  longtemps  ravagé  !  » 


t)4  DÉVELOPPEMENT 

Toutes  les  poésios  anciennes  sont,  pour  ainsi  dire, 
remplies  de  chants  d'oiseaux  et  de  l)ourdonnemenl8 
d'insectes.  Le  barde  antique,  le  chantre  des  expédi- 
tions d'Ijjor,  dit,  en  parlant  d'un  poëtc  mythique, 
d'un  certain  Boyan  :  «L'esprit  de  Boyan  s'élevait 
»  comme  le  brouillard  jusqu'à  la  hauteur  des  chênes; 
»  comme  le  brouillard ,  il  couvrait  les  branches  des 
»  arbres!  Quelquefois  il  s'élançait  comme  l'aigle  dans 
»les  nues;  quelquefois  il  courait  à  travers  les 
»  champs  comme  le  loup  gris.  » 

A  chaque  moment ,  nous  rencontrons  les  noms 
de  tcms  ces  animaux  si  familiers  à  la  poésie  slave.  Un 
choeur  d'oiseaux  et  d'insectes  accompagne  sans  cesse 
la  voix  du  poète  antique.  Dans  un  autre  endroit,  il 
dit  encore  :  «  Ce  roi  du  chant  (Boyan),  lorsqu'il  en- 
»  tonnait  ses  hymnes ,  lançait  dix  faucons  sur  le  blanc 
»  troupeau  des  cygnes!  »  Ce  qui  signifie  qu'il  prome- 
nait ses  dix  doigts  sur  les  cordes  de  la  lyre. 

Dans  la  poésie  moderne ,  la  nature  animée  joue 
aussi  un  très  grand  rôle.  les  Polonais  savent  par 
coeur  l'épisode  du  poète  Goszczynski,  où  un  chêne 
bavard  raconte  à  l'oreille  du  Cosaque  les  anciennes 
traditions  du  pays.  En  écoutant  les  strophes  brillantes 
d'un  autre  de  nos  poètes,  Zaleski,  il  nous  semble 
réellement  entendre  un  essaim  d'abeilles,  de  papil- 
lons, de  petites  mouches  voltigeant  et  bourdonnant , 
leurs  ailes  dorées  ouvertes,  au-dessus  des  steppes 
verdoyantes  de  l'Ukraine. 

Il  nous  reste  à  connaître  le  principe  social  des 
Slaves,  le  germe  constitutif,  le  dogme  générateur 
d'une  société  en  tout  si  différente  de  celle  des  Celtes, 


I>E   LA    RACE    SLAVF.  65 

des  Germains,  des  Mongols,  de  tontes  les  nntions 
VMsines  de  la  Slavie« 

Le  {ferme  social,  cest  le  principe  religieux.  Ix^s 
Slaves  admettaient  l'existence  <r un  Dieu  unique;  ils 
croyaient  aussi  à  Texistence  clun  esprit  mauvais, 
d'un  dieu  noir  en  lutte  avec  un  dieu  blanc,  souve- 
rain ,  rémunérateur  et  vengeur;  enHn  ils  croyaient  à 
riiumortalité  <le  rame.  Os  trois  dotâmes  principaux 
forment  toute  leur  religion  ;  mais  il  est  Inin  de  faire 
remarquer  qu'on  n'y  reucontn»  au<*uneidéc  de  révé- 
lation, que  nulle  part  il  n'y  est  fait  mention  d'un  lien 
entre  la  divinité  et  l'iiomme.  Jamais  Dieu  n'a  parlé 
aux  Slaves  ;  jamais  Dieu  ne  leur  a  envoyé  son  HIs  ou 
son  prophète.  La  religion  n(;  reconnaissant  pas  de  ré- 
vélation, la  mvthologi(;  fut  impossible  parmi  les 
Slaves ,  et  cela  s<;  comprend  ,  rar  la  mythologie  n'est 
certainement  pas  autre  chose  (prune  déviation,  une 
corruption  de  la  révélation. 

I^  religion  des  Slaves,  telle  (pie  nous  la  trouvons 
dans  les  hisUmens  et  les  monuments  les  plus  anciens  ; 
tidle  que  nous  la  retrouvons  encore  dans  les  contes 
{lopulaires  et  la  tradition ,  pronv(»  l'antiquité  de  ce 
peuple  qui  est  assurément  parti  de  la  Haute-Asie 
avant  toute  révélation.  Il  (»sl  impossible  d'assigner 
une  date  a  sa  sortie  de  l'Asie  ;  mais  il  est  certain  qu'il 
n'a  porté  avec  lui  (*n  Europe,  aucune  des  idées  com- 
munes à  tout  rOrienl  depuis  les  temps  d'Abraham. 
Sa  religion  est  primitive ,  patriarchalc ,  telle  encore 
cpie  nous  la  voyons  dans  le  livre  de  la  Genèse.  Il  y  a  un 
Dieu,  un  ennemi  de  Dieu,  une  ame  immortelle;  il  y 

Ia  au.ssi  une  vague  trace  d'un  crime  commis,  el  qu'il 


66  DÉVELOPPEMENT    DE   LA    UACE    SLAVE. 

faut  racheter,  puisque  la  nécessite  du  sacrifice  est 
admise;  mais  à  cela  se  l)orne  tout  ce  qu'on  peut  sa- 
voir de  l'ancienne  religion  des  Slaves.  L'absence  de 
révélation  se  fait  sentir  d'ailleurs  dans  ce  qui  manque 
partout  et  continuellement  à  leur  organisation  so-^ 
ciale.  Sans  révélation,  il  n'y  a  pas  de  sacerdoce;  or, 
le  sacerdoce  par  droit  d'hérédité  et  d'élection  n'a 
jamais  existé  chez  ces  peuples.  Ne  reconnaissant  pas 
la  filiation  des  dieux  et  des  héros ,  ainsi  que  l'ac- 
«eptaient  les  Germains ,  les  Celtes  et  les  autres  na- 
tions, ils  n'ont  point  eu  d'aristocratie  et  ne  pouvaient 
en  avoir.  L'aristocratie,  de  tout  temps,  s'est  fondée, 
s'est  appuyée  sur  la  tradition  d'une  origine  supé- 
rieure à  celle  du  peuple  ;  partout  et  toujours  Taristo- 
cratie  a  prétendu  à  une  origine  divine.  Les  Slaves 
sont  donc  restés  sans  noblesse  et  sans  sacerdoce  ;  ils 
n'ont  eu  ni  prêtres ,  ni  seigneurs ,  ni  rois  ! 


SIXIEME    LEÇON. 


Uffficollés  de  connaître  exactement  la  religion  de»  Slaves  ;  Tabsence  rJe 
réféUlioo  la  frapp«^  de  stérilité.  Les  causes  des  expéditions  des 
barbares  sont  religieuses,  —  Culte,  coutumes,  colonies,  \illages 
slai%es;  leur  liisioire.  —  OpinionN  <le»  anciens  «M  des  modernes  sur 
les  Slaves.  —  Nom  des  Slav^'s. 


Venfirf^i,  15  janfkr  48&1. 

Messieurs, 

Personne  n'ignore  combien  il  est  important  de 
connaître^  complètement,  les  idées  j^ligieuses  du 
peuple  dont  on  étudie  la  civilisation.  Ces  idées  ré- 
sument son  passé 9  elles  expliquent  le  présent,  elles 
nous  donnent  la  clef  de  l'avenir.  Malheureusement,  la 
partie  la  plus  intéressante,  sans  contredit,  de  l'his- 
toire du  peuple  slave,  n'est  pas  sufKsamment  expli- 
'{uée  :  nous  manquons  de  matériaux  pour  connaître 
la  mythologie  ancienne,  et  même  nous  pourrons  ra- 
nfment  en  appeler  aux  opinions  des  savants  modernes 
(|ui  se  sont  occupés  de  cette  question. 


68  Cri.TE,    COITUMES, 

Les  Grocs  donnaient  aux  peuples  du  Nord  des  noms 
va{;ues,  qu'il  est  assez  difficile  de  définir.  Les  Bysan- 
lins,  dès  le  vr  siècle,  entrèrent  en  communication 
directe  avec  les  Slaves  ;  -mais  les  écrivains  bysantins, 
en  leur  qualité  de  mafjistrats ,  de  chefs  de  Tempire, 
étaient  plutôt  occupés  de  Tétat  social  et  politique  des 
Slaves  que  de  leur  religion.  Les  Occidentaux  qui 
pénètrent  à  la  mémo  époque,  c'est-à-dire  vers  le 
VI**  siècle,  dans  les  pays  slaves,  nous  fournissent  des 
renseignements  plus  nombreux.  Les  écrivains  de 
l'Occident  étaient  pour  la  plupart  des  moines ,  des 
év(V[ues,  des  apôtres.  Ils  étaient  obligés  par  état  de 
connaître  la  mythologie,  les  idées  religieuses  des 
peuples  qu'ils  étaient  appelés  à  convertir.  Malheu- 
reusement,  obéissant  à  une  unique  préoccupation, 
ils  cherchaient  partout  le  système  mythologique  des 
Grecs  et  des  Romains,  le  seul  qu'ils  aient  connu. 
Ainsi  ils  s'obstinaient  à  traduire  en  latin  ot  en  grec 
les  noms  des  divinités  slaves  :  ils  retrouvaient  partout 
Jupiter,  Mercunî,  Vénus;  de  cette  manière  ils  ont  ef- 
facé presque  tout  ce  qu'il  y  avait  d'original  dans 
la  mythologie  ^les  peuples  du  Nord. 

Les  savants  modernes ,  les  historiens ,  les  mytho- 
graphes  ont  presque  tous  suivi  le  système  des  pavants 
du  dernier  siècle ,  des  encyclopédistes  français.  Ils 
regardent  aussi  la  mythologie  comme  un  tissu  de  fia- 
bles arbitraires,  pour  ne  pas  dire  absurdes;  ils  ne 
croient  pas  à  la  possibilité  de  la  ranger  dans  un  ordre 
quelconque;  ils  n'(mt  jamais  pensé  à  y  puiser  comme 
à  une  source  d'histoire  nationale.  On  cil(»  quelquefois 
ces  fables,  on  y  cherche  des  renseignements  sur  l'état 


couymvs,  yilla(;ks  slavks.  69 

domentiquo,  sur  Tétat  moral  du  |>ciipl(;;  jamais 
l'explication  de  son  état  social  ot  politique. 

Cependant  tous  eos  savants  s'aecordent  sur  les 
points  principaux  de  la  dortrine  ndi{;ieuse  slave , 
avec  ce  que  je  vous  en  ai  dit  dans  la  dernière  séanet;. 
(>n  sait  que  les  Slaves  croyaient  en  un  seul  Dieu  ré- 
munérateur et  vengeur  ;  qu'ils  soutenaient  Texisti^nce 
d*un  principe  hm  en  lutte  (^mtre  un  principe  mau- 
vais; enfin  qu'ils  reconnaissaient  rîmmortalité  d<* 
Tâme.  Par  ce  triple do{;me,  ils  sn  séparaient  morale- 
ment des  Grecs  polythéistes  ,  des  (^(dles  déistes,  qui 
croyaient  aux  es[)rits,  et  des  peuplades  de  TOiiral  qui 
n^'avaiont  aucune'i<lée  relif;ieuse. 

La  religion  des  Slaves,  n'ayant  pas  subi  Tiniluence 
d'une  révélation,  a  toujours  consc^rvé  sa  simplicité 
primitive;  mais  aussi  n'ayant  point  eu  elle-même 
d'éléments  (h  progrrs,  «die  (»st  restée  continucdle- 
mcnt  frappée  de  stérilité.  Les  mytiiologies  présu[>- 
p^)s<3nt  toujours  un  lien,  des  rapports  entre  Dieu  et 
l'homme  :  il  n'est  pas  de  ndigion  qui  ne  prenmj 
sa  source  dans  l'explication  de  ces  mêmes  rapports. 
La  philosophie  des  Grecs,  celle  des  Indous,  les  phi- 
losophies  les  plus  ancifmnes  ,  ne  se  sont  jamais  oc- 
cupées que  de  résoudre  le  problème  posé  par  une 
révélation  vraie  ou  fausse.  Aucune  philosophie  sem- 
hlablen'a  pu  naître  parmi  les  Slaves.  L'esprit  de  ce 
peuple  n'était  point  apprdé  à  travailler  a  la  solution 
de  problèmes  qui  n'existaient  pas  pour  lui.  La  reli- 
gion, chez  eux,  était  moins  une  loi  qu'une  opinion. 
Ils  avaient  des  idées,  des  aspirations  religieuses ,  ils 
n'avaient  pas  la  parole  ^  la  parole  qui  proclanie  des 


70  CllI/rK,    COUTUMES, 

vérités  d'im  ordre  supérieur,  et  qui  est  supposée 
toujours  inspirée  par  des  pouvoirs  surnaturels.  Ainsi^ 
ne  pouvant  être  réunis,  groupés  autour  d'une  même 
parole ,  on  n'a  jamais  pu  les  faire  mouvoir  dans 
un  sens  quelconque,  leur  faire  entreprendre  des 
guerres,  des  expéditions,  dans  le  but  de  réaliser 
quelque  projet  vaste  et  mystérieux.  C'est  une  des  rai- 
sons qui  firent  des  Slaves  un  peuple  ni  guerrier  ni 
conquérant.  Toutes  les  grandes  expéditions  des  Bar- 
bares n'ont  été  inspirées ,  n'ont  pu  être  réalisées  que 
par  des  idées  d'un  ordre  élevé,  par  des  idées  reli- 
gieuses. Je  sais  que  les  chroniqueurs  du  moyen  âge  et 
les  savants  modernes  expliquent  ce  fait  d'une  manière 
différente.  Ceux  du  moyen  âge  ne  voient  dans  les 
rois  goths  et  ostrogoths ,  et  même  dans  Attila  et  Gen- 
Gis-Kan,  que  des  chevaliers  errants  épris  d'aventures 
hasardeuses  et  de  périls  romanesques. 

Les  philosophes  modernes  expliquent  les  expédi- 
tions des  chefs  ouraliens  par  des  vues  tout  indivi- 
duelles d'ambition  et  de  conquête.  Ils  attribuent  à  la 
taim  et  à  la  misère  les  immenses  mouvements  des 
Barbares.  Mais  il  suffit  de  consulter  les  monuments  de 
la  poésie  des  Barbares  pour  voir  que  ces  expéditions 
étaient  toujours  entreprises  au  nom  de  quelque  pro- 
phétie ou  révélation ,  qui  indiquait  aux  peuples  des 
terres  lointaines  à  soumettre ,  de  nouveaux  royaumes 
à  conquérir.  Gen-Gis-Khan ,  que  nous  citerons  sou- 
vent, car  il  résume  pour  nous  l'histoire  de  tous  les 
chefs  ouraliens,  Gen-Gis-Khan  lui-même,  avant  d'en- 
treprendre la  dévastation  d'une  partie  du  globe,  se 
retire  sur  le  sommet  des  montagnes  et  y  reste  plu- 


COLOMËS,     VILLAGES    SLAVES.  71 

sieurs  jours  séparé  de  tout  i:oiiim<irce  a\ec  los  hom- 
mes; puis  ii  descend  de  sa  solitude;  il  proclame 
qu'appelé  par  la  divinité  à  exercer  ses  vengeances,  il 
va  frapper  le  monde  .  il  s'annonce  comme  le  grand 
justicier  de  Dieu.  I^orsque  la  population  de  Bockara  , 
population  de  200,000  âmes  ,  prosternée  à  ses  pieds, 
lui  demando  pourquoi  il  veut  la  détruire,  il  répond 
qu'il  n'en  sait  rien  lui-même;  mais  quelle  a  proba- 
blement péché,  qu'elle  a  mérité  le  châtiment  céleste, 
puisque  Dieu  a  lancé  Gen-Gis-Khan  sur  Bockara. 

Si  nous  acceptons  cx)mmo  véritable  l'idée  que  tous 
ces  grands  mouvements  étaient  inspirés  par  un  sen- 
timent religieux  et  se  produisaient  d'après  Tordre 
immédiat  de  la  divinité,  nous  comprendrons  facile- 
ment pourquoi  les  peuples  slaves ,  qui  n'admettaient 
pas  la  possibilité  d'un  pouvoir  surnaturel,  n'ont  ja- 
mais tenté  de  semblables  expéditions. 

J'ai  dit  que  la  religion  slave  excluait  toute  hiérar- 
chie :  quand  on  ne  croit  point  à  dos  rapports ,  à  un 
commerce  entre  Dieu  et  l'homme,  il  n'y  a  pas  de  sa- 
cerdofîe ,  et  par  consé<pient  pas  de  hiérarchie  reli- 
gieuse. 

I^s  rois,  dans  l'opinion  des  Grecs,  des  Celtes  et 
des  Scandinaves,  étaient  les  fils  des  dieux,  les  amis 
des  dieux  ou  des  esprits  supérieurs;  l'idée  de  la 
royauté  et  celle  de  l'aristocratie  reposaient  donc  sur 
la  même  base.  Les  Slav<;s  n'avaient  pas  mémo  d(»  mot 
pour  exprimer  une  caste;  les  noms  par  lescjuols  on 
d«'*signait  les  classes  privilégiées  soni  empruntés  aux 
peuples  étrangers. 

On  ne  connaissait  pas  non  )>lus  d  «Mlaves  chez  Ie> 


72  GULTK,    COUTUMES, 

Slaves ,  parce  que  l'esclavage  suppose  chez  le  maître 
la  conviction  de  sa  supériorité  morale.  Vous  savez 
que  chez  les  Indous  les  esclaves  constituent  une  caste 
à  part ,  et  que  chez  les  nations  modernes  il  existe  un 
esclavage,  celui  des  nègres,  le  plus  difficile  de  tous 
à  abolir,  car  les  nègres  sont  séparés  des  Européens 
par  une  infériorité  vraie  ou  supposée. 

Les  Slaves  traitaient  avec  douceur  leurs  prison- 
niers de  guerre  ;  ils  leur  permettaient  de  se  racheter, 
ou  leur  accordaient  après  quelque  temps  tous  les 
droits  de  citoyens,  ou  pour  mieux  dire  d'habitants  de 
viHage. 

Maintenant  que  nous  savons  ce  qui  manquait  à  la 
religion  de  ces  peuples,  nous  devons  avoir  une  idée 
de  leur  société ,  société  si  originale  d'ailleurs  ,  et  qui 
ne  ressemble  en  rien  aux  clans  des  Celtes ,  aux  vastes 
empires  des  idolâtres  Orientaux,  aux  castes  des  In- 
dous, aux  monarchies  des  peuples  de  l'Occident. 

C'est  en  effet  une  société  toute  à  part,  et  pour  la- 
quelle nous  ne  trouvons  même  pas  de  nom.  Le  germe , 
le  principe  de  cette  société,  ce  n'est  pas  une  ville 
comme  chez  les  Grecs  et  les  Romains ,  ce  n'est  pas 
une  cité,  un  château,  un  temple,  c'est  un  village.  Le 
village,  tel  est  le  type  primitif  de  la  société  slave, 
espèce  de  réunion,  de  commune,  de  camp  agricole. 

Les  colonies  slaves  s'établissaient  toujours  dans  les 
lieux  favorables  à  l'agriculture;  elles  se  plaçaient  aux 
bords  des  rivières,  dans  les  vallées ,  au  milieu  des  bois, 
jamais  sur  les  montagnes;  ce  n'est  qu'au  \w  siècle 
qu'à  l'imitation  des  Allemands ,  les  Slaves  commen- 
cèrent à  habiter  les  lieux  élevés. 


COLONIES,    VILLAGES    SLAVES.  73 

Une  fois  la  colonie  peuplée  et  remplie,  on  songeait 
à  en  fonder  une  autre;  ce  n'était  pas  une  expédition 
à  main  armée,  s'avançant  à  la  conquête  de  territoires 
ennemis,  c'était  un  déménagement  paisible,  lent,  fé- 
cond, vers  des  contrées  dont  la  culture  attendait  la 
main  de  Thomme.  De  nouvelles  tribus ,  se  séparant 
des  anciennes,  allaient  s'étendant  sans  cesse  à  travers 
les  terres  labourables  encore  incultes,  et  peuplaient 
insensiblement  les  déserts. 

L'organisation  intérieure  dtî  ces  colonies  mérite 
uae  sérieuse  attention;  elle  ressemble  beaucoup  à 
celle  des  anciens  habitants  de  la  Grèce  et  du  Latium. 
On  trouve  dans  le  savant  ouvrage  de  M.  Ballanche,  sur 
lesantiquités  romaines,  l'explication  de  bien  des  mys- 
tères de  la  vieille  société  slave.  Il  est  probable  aussi 
qu'une  connaissance  plus  approfondie  des  coutumes 
(lu  Nord  pourrait  servir  à  expliquer  bien  des  monu- 
,  ments  de  l'antiquité  romaine.  Souvent,  où  manquent 
les  documents  historiques ,  quelques  observations  ti- 
rées de  la  vie  traditionnelle ,  une  simple  chanson  po- 
pulaire, peuvent  compléter  d'imparfaits  renseigne- 
ments sur  l'antiquité. 

Il  parait  que  les  projets  de  colonisation  étaient 
toujours  décidés  par  les  conseils  des  vieillards  ;  mais 
jamais  par  des  motifs  d'économie  ou  des  vues  pure- 
ment administratives. 

Quand  les  vieillards  avaient  choisi  remplacement  de 
la  colonie  qu'on  voulait  fonder,  on  attelait  à  la  charrue 
deux  bœufs,  l'un  blanc,  l'autre  noir,  et  l'on  traçait, 
en  labourant  le  sol,  les  limites  du  nouveau  village. 
Cela  s'appelait  zagon  ou  le  tracé  des  limites  légales 


74  CULTE,   COUTIMES, 

de  la  nouvelle  commune.  Tout  ce  qui  était  en  dehors 
lui  restait  étranger  et  s'appelait  (.^tirfo.  Chaque  village 
indépendant  et  libre  perlait  le  nom  de  swoboda  ou 
slohoda  ,  qui  signifie  liberté  ;  ce  nom  ,  tous  les  vil- 
lages Font  encore  aujourd'hui. 

Il  y  avait  dans  chaque  colonie,  comme  dans  les  an- 
ciens établissements  grecs  et  latins,  certains  en- 
droits ré^rvés  que  devait  respecter  le  défrichement 
ou  la  culture.  Tel  était  le  bois  sacré  où  se  faisaient 
les  cérémonies  religieuses,  où  se  jugeaient  les  causes, 
où  se  traitaient  les  affaires  publiques.  Ce  bois  sacré 
était  appelé  Rok;  de  là  les  mots  Rocki,  Roczki,  et 
autres  dérivés  qui  sont  restés  dans  la  législation  de 
plusieurs  peuples  slaves.  Quand  survenait  une  inva- 
sion, on  coupait  dans  le  bois  sacré  des  branches  d'un 
arbre  nommé>^ic6'i,  et  on  les  envoyait  aux  autres  peu- 
plades en  signe  d'appel  aux  armes  pour  la  défense 
commune.  Cette  coutume  s'est  longtemps  conservée 
dans  les  mœurs  polonaises.  Près  du  bois  sacré  se  trou- 
vait un  autre  lieu  dont  le  nom,  Horodyszcze,  pourrait 
se  traduire  par  le  Capitale  de  La  colonie  :  entouré  d'un 
rempart,  ce  lieu  était  l'asile  où  l'on  se  réfugiait  en 
cas  d'invasion  imprévue,  où  l'on  se  réunissait  et  s'ar- 
mait pour  repousser  l'ennemi.  Un  troisième  endroit 
répondait  au  mont  Palatin  des  Romains  :  c'est  là  que 
se  faisaient  les  sacrifices ,  que  les  criminels  étaient 
exécutés,  et  que  l'on  brûlait  les  cadavres  des  morts; 
ce  dernier  lieu  s'appelait  zyliszcze. 

Une  telle  colonie,  entièrement  séparée  des  autres, 
constituait  un  état,  une  société  tout  à  fait  à  part;  elle 
était  gouvernée  ou  plutôt  dirigée  par  les  vieillards  ;  car 


coLONiKs,  yilla4;ks  slaves.  75 

on  n'y  rencontre  nulle  trace  d'un  pouvoir  régulier.  Les 
vieillards  étaient  censés  p4>sséder  les  traditions  du 
passé,  les  secrets  de  l'agriculture,  les  mystères  du 
culte,  en  un  mot  les  connaissances  nécessaires  dans 
toutes  les  circonstances  politiques  et  religieuses. 

Le  village,  dirige  par  son  conseil  de  vieillards,  ad- 
ministrait les  biens  en  commun.  L'hérédité,  dans  le 
sens  que  nous  attachons  à  ce  mot ,  n'existait  pas  chez 
les  Slaves.  Ils  ne  regardai(*nt  pas  <omme  propriété  de 
rbomme,  comme  faisant  partie  de  son  individualité, 
le  sol  sur  lequel  s^îxorçait  son  industrie.  Ce  fait  ex- 
traordinaire a  élé  démontré  par  un  de  nos  légistes , 
M.  Hubé.  Les  instruments  aratoin.»s  et  le  bétail  reve- 
naient, à  la  mort  du  propriétain»,  à  ses  héritiers  des- 
cendants ou  ascendants;  mais  le  sol  appartenait  tou- 
jours à  la  commune.  Chaque  famille  avait  pour  son 
usage  particulier  im  morcîcau  de  terre  attenant  à  la 
.  maison  et  servant  de  jardin  potager;  tout  le  rester  du 
terrain  labourable  était  cultivé  par  la  communauté. 
L'établissement  des  greniers  eîi  commun,  des  corvées 
en  commun,  etc.,  et  tant  d'autres  coutumes  qui  se  sont 
conservées  dans  les  campagnes ,  en  Russie  et  (m  Polo- 
gne, confirment  ce  que  nous  disons  ici  de  cette  an- 
cienne organisation;  seulement,  tout  ce  qui  dans  les 
villages  polonais  et  russes  appartient  aujourd'hui  au 
gouvernement  ou  au  seigneur,  n'appartenait  jadis  qu'à 
la  commune. 

L'organisation  primitive  des  Slaves  nous  étant  suf- 
fisamment expliquée ,  jetons  maintenant  les  yeux  sur 
le  passé  historique  de  ces  peuphîS.  D'abord,  on  les  voit 
s'avancer  paisiblement  du  fond  de  l'Asie  vers  l'Europe, 


76  l/lllSTOIRK   SLAVE- 

seinaui  devant  oux  do  polîtes  colonies  dans  toutes  les 
directions.  Souvent  foulés  aux  pieds  des  hordes  noma* 
des  et  guerrières,  ils  se  relevaient  poursuivant  toujours 
leur  marche ,  mais  ne  pouvant  arriver  à  se  constituer 
en  empire,  en  unité  politique.  Les  colonies  tentaient 
séjKirément  de  repousser  l'ennemi;  mais  aussi,  sépa- 
rément vaincues,  elles  n'ont  jamais  pu  défendre  leur 
indépendance.  C'est  une  erreur  de  prétendre  qu'avant 
rétablissement  du  christianisme,  les  contrées  du  nord 
n'étaient  qu'un  vaste  désert  ;  nous  avons  la  preuve  du 
contnûre  ;  on  y  a  trouvé  les  traces  de  la  plus  antique 
culture.  Les  tribus  nomades  de  TOural,  du  Caucase  et 
de  la  Scandinavie,  ne  vivaient  qu'aux  dépens  de  ces 
j>aisibles  cultivateurs.  S;ms  cesse  écrasés,  les  Slaves 
sont  longtemps  restés  inconnus  aux  nations  ciNilisées  ; 
car  leurs  terres  changeaient  de  nom  en  changeant  de 
maîtres.  Si  leur  religion  ne  }X)ssédait  pas  de  dogme 
susceptible  de  produire  une  grande  unité  politique , 
elle  avait  du  moins  tous  les  principes  nécessaires  à  la 
création  d'un  ordre  privé  durable,  d'une  société  ga- 
rantissant la  petite  propriété  communale  et  le  dévelop- 
pement de  la  vie  domestique. 

Ces  peuples  se  livraient,  dès  les  temps  les  plus  re- 
culés, à  la  culture  du  blé.  Le  nom  même  du  blé  gitOy 
qui  chez  les  Grecs  s'appelait  (tito;,  est  iV origine  slave. 
La  tradition  grecque  prétend  que  la  culture  du  blé  est 
venue  du  Nord.  Les  Slaves  connaissaient  la  manière 
de  faire  la  toile,  le  drap,  les  instruments  d'agricul- 
ture, enfin  tout  ce  qui  concerne  la  vie  agricole.  Le 
philosophe  Herder  dit ,  en  parlant  de  (*ette  race , 
qu'elle  était  la  bénédiction  de  la  terre  qui  fleurissait 


l/niSTOIRE    SLAVE.  77 

de  joie  partout  oii  oHo  s'établissait.  Il  roprocho  aux 
habitants  de  TEurope,  el  surtout  aux  Allemands,  ses 
compatriotes,  les  éternelles  injustices  foites  à  cette 
race  bienfedsanle.  Mais  l'organisation  slave,  si  belle 
et  si  originale  qu'elle  soit,  était  condamnée  à  périr, 
parce  qu'elle  manquait  d'éléments  de  vitalité  et  de 
progrès.  Elle  ne  pouvait  lutter  contre  l'organisme  actif 
des  peuples  qui  l'entouraient.  Il  est  évident  que  les 
Slaves  n'auraient  pu  échapper  à  une  destruction  com- 
plète, même  au  fond  de  leurs  forêts  marécageuses, 
s'ils  n  avaient  accepté  dans  leur  sein  quelques  peu- 
plades guerrières  qui  sont  devenues  plus  tard  le  noyau 
d'états  puissants,  et  si  la  religion  chrétienne  ne  les 
avait  arrachés  à  leur  immobilité ,  conséquence  fatale 
do  leurs  dogmes  sans  vie. 

L'histoire  de  ces  contrées  immenses  placées  entre 
la  mer  Noire  et  la  mer  Baltique  ne  commence  donc 
réellement  qu'avec  le  christianisme.  Avant,  les  Slaves 
n'avaient  pas  d'histoire  proprement  dite;  car  l'his- 
toire est  le  passé  d'un  peuple  constitué  en  empire, 
on  royaume,  et,  ils  n'existaient,  eux,  qu'à  l'état  de 
colonies  éparses.  On  aurait  tort  cependant  de  les  con- 
sidérer comme  des  Barbares ,  ainsi  que  le  font  sou- 
vent les  étrangers  et  surtout  les  Allemands,  qui 
veulent  absolument  les  comparer  aux  sauvages  de 
l'Amérique  pour  excuser  ou  justifier  sans  doute  les 
violences  qu'ils  ont  commises  envers  ce  peuple.  Les 
écrivains  du  moyen  âge  et  ceux  do  l'antiquité  leur 
rendent  un  tout  autre  témoignage;  ils  parlent  avec 
éloge  de  la  douceur  de  leurs  uururs  et  de  leur  carac- 
tère. I^s  Grecs  disent  que  les  mots  asluce  et  irahison 


78        LES   SLAVES   JUGÉS   PAR   LES   ANCIENS,    ETC, 

n'existaient  pas  dans  leur  langue ,  et  que  leur  hospi- 
talité envers  les  étrangers  était  portée  à  un  tel  point, 
qu'ils  laissaient  la  porte  de  leurs  maisons  ouverte,  afin 
que  le  voyageur  pût  y  trouver  en  passant  abri  et  nour- 
riture. Ils  ne  leur  refusent  pas  aussi  le  courage  dans 
les  combats  ;  mais  ils  ajoutent  qu'ils  ne  savaient  point 
obéir ,  et  se  laissaient  facilement  tromper.  Or ,  nous 
savons  que  toute  la  politique  grecque  consistait  à  les 
diviser  et  à  les  armer  les  uns  contre  les  autres. 

Les  moines  de  l'Occident ,  qui  cherchaient  à  con- 
vertir les  Slaves  au  christianisme ,  quoique  les  accu- 
sant de  beaucoup  de  vices,  rendent  cependant  justice 
à  leurs  qualités  et  à  leur  bonne  foi  ;  ils  affirment  que 
de  tous  les  peuples  à  eux  connus ,  les  Slaves  sont  les 
plus  prompts  et  les  plus  faciles  à  se  pénétrer  de  la 
parole  évangélique. 

Maintenant  que  nous  avons  une  idée  des  croyances 
religieuses  et  de  l'état  social  des  Slaves ,  il  nous  est 
facile  de  nous  apercevoir  que  le  peuple  appelé  par 
Hérodote  les  Scythes  agricoles ,  que  le  peuple  labou- 
reur, dont  le  travail  nourrissait  les  Scythes  nomades, 
n'est  autre  que  le  peuple  slave.  De  même  aussi ,  dans 
ces  vertueux  habitants  du  Nord ,  que  les  Grecs ,  en  leur 
langage  poétique ,  désignent  sous  le  nom  (ï immortels j 
nous  devons  reconnaître  les  Slaves ,  les  hommes  qui 
croyaient  à  l'immortalité  de  l'âme. 

Quant  au  nom  que  portait  la  race  slave  dans  les  an- 
ciens historiens,  il  nous  reste  une  difficulté  impos- 
sible à  trancher  ;  car  les  différentes  branches  de  C43tte 
famille  tiraient  leur  nom  ,  tantôt  de  leur  origine,  tan- 
tôt du  territoire  qu'elles  habitaient,  tantôt  des  nations 


LE   NOM    DES   SLAVES.  79 

qui  les  avaient  soumises.  A  une  époque  très  reeulée , 
les  Slaves  étaient  connus  en  Asie  et  en  Europe  sous  h» 
nom  de  Henètes  ou  Venùtes;  plus  tard  on  les  appela 
Scythes,  Sarmates,  Thraces,  confondant  ainsi  leur 
nom  avec  ceux  des  tribus  qui  les  dominaient.  L(»s  Ro- 
mains les  désignaient  sous  Tappellation  générique  de 
Selvi,  Silvi,  Slaviy  Servie  Delà,  sans  doute,  le  mot 
esclave  à  Rome ,  mot  qui  jKîut  d'autant  plus  avoir  son 
origine  dans  Slave,  que  les  ptniples  g(îrmains  et  ro- 
mains du  moyen  àg(î  s'en  servaient  pour  indiquer  les 
populations  slaves  qu'ils  avaient  vaincues  et  réduiUîs 
m  esclavage. 

Les  colonies  slaves  se  sont  étendues  dans  toute  l' Eu- 
rope. Nous  retrouv(ms  leurs  traces  en  France  et  en 
Angleterre;  mais,  détruites  ou  repoussées  partout, 
elles  n'ont  pu  se  maintenir  que  dans  le  Nord  ,  dans 
les  contrées  éloignées  d(îs  peuples  ayant  sur  elles 
l'avantage  d'une  organisation  plus  forte  et  d'une  plus 
haute  civilisation. 


[ 


SEPTIEME   LEÇON. 


Ancknneii'  (1<*  r<^t<ililiAft<;m<!ot  du  la  race  slave  en  Europe.  —  Kiatfodal 
dffH  Slavf^t  avant  «*t  quelque»  sïMfS  ap^^H  Jt^us  (Sirisi.  ^  Avantage» 
que  la  plillolo(;le  |HMit  tirer  de  r<'lu(le  (|<*  la  langue  slave.  —  Les 
(:<#nleH  slaves. 


Mardi,  19 janvier  48^8. 

Messieurs, 

Mon  opinion ,  sur  la  (lato  (1(*  Totahlissomont  i]é^^ 
Slavos  on  Knro|M»,('st  on  (lésa<'coi*(]  complot  av(»o  ooll^ 
dos  Slavos  oroidrîntaiix. 

J'ai  rooiil/5  l)i<*ii  loin  dans  ranlicpiitô  Vopoquo  drs 
ini(;rations  do  ces  p(*iiplos;  los  histori(*ns  qiio  jooom^ 
bals,  au  rontrain*,  losr4*{^'ardent  ooinuu*  los  dornièri^ 
lioi'ilos  barbares  <*ntré(*s  <*îi  Kurope ,  <'l  les  Allemands, 
(>\ploitiinl  <-<*tti*  (opinion  au  proKt  de  IcMir  politiquo, 
oluTelient  à  soulever  ranti|)alliie  {;(Tmaniqu<»  <*ontro 
eetto  protendiKî  (iiicue  de  la  barbarie  ,  eonlro  ces  in- 
irus  hostiles  i\  la  race  européenne.  Les  écrivains  slaves 


ANTIQUITÉ    DE   lA    RACE   SLAVE.  81 

qui  ont  suivi  lo  syslùmo  dos  Grocs  et  dos  Allemands 
parlaient  cette  opinion.  Lelewel  est  le  premier  qui  ait 
cherché  à  prouver  rancionnelé  de  la  race  slave,  an- 
cienneté que  les  travaux  des  savants  russes  et  des  sa- 
vants bohèmes  ont  rendue  incontestable.  On  peut  à  c(» 
sujet  consulter  l'ouvrage  de  Szafariek. 

Pour  ce  qui  est  de  la  mythologie ,  il  nous  sérail  im- 
possible d'invoquer  aucune  autorité  écrite;  car,  si 
nous  voulions  nous  appuyer  sur  certains  ouvrages  rem- 
plis de  noms  de  dieux ,  de  déesses  et  de  rois  slaves  au 
temps  du  paganisme,  notre  système  serait  aussitôt  ren- 
versé; puisque,  selon  nous ,  les  idées  slaves  excluaient 
toute  mythologie,  toute  hiérarchie,  toute  royauté. 
La  contradiction  n'est  cependant  ici  qu'appan^nte; 
[iour  l'expliquer,  il  suffit  d'approfondir  la  question  et 
<le  distinguer  l'élément  national,  de  ce  qui  lui  est 
étranger.  L'idée  religieuse,  ch(»z  les  Slaves,  est  tou- 
jours restée  pure;  mais  des  noms,  des  institu- 
tions étrangères ,  tantôt  importées  de  l'Asie,  tantôt 
empruntées  aux  autres  peuples,  troublèrent  l'ho- 
mogénéité de  leur  société.  L'influence  extérieure 
<'ate  de  loin;  nous  rencontrons  dans  notn»  langue 
<^t  nos"  traditions  des  traces  de  Vinfluencii  indoue. 
Ainsi  la  divinité  à  triph»  tête,  Tryglair ,  corres- 
pond a  la  Jrimurlie  des  Indous.  Les  noms  de  Zxjwa 
^^ de Marzaiina  (principes  de  la  vie  et  de  la  mort)  se 
retrouvent  dans  le  sanskrit.  Comment  ces  mots  ont- 
ils  franchi  l'immi^nse  distance  qui  sépare  nos  contrées 
delà  Haute-Asie?  Les  Slaves  auraient-ils  quitté  l'Asie 
â  l'époque  où  le  braminismcî  y  régnait  <léjà ,  ou  ces 
mots  se  seraient-ils  seulement  glissés  par  hasard  <lans 

I.  G 


82  ÉTAT    SOCIAL    DES   SLAVES. 

leur  langue?  Cette  question  est  résolue  du  monient 
que  Ton  remarque  la  ressemblance  du  lithuanieH  avec 
le  sanskrit. 

Il  est  des  mots  dans  le  genre  de  ceux  que  nous  ve- 
nons de  citer  qu'il  est  important  de  comprendre,  ainsi 
que  d'apprécier  l'influence  des  idées  qu'ils  représen- 
tent sur  la  vie  politique  et  artistiquejdes  peuples  slaves, 
La  question  circonscrite  en  ces  termes  est  facile  à  ré- 
soudre. Or  ces  mots  n'exerçant  aucune  action  réelle, 
ont ,  pour  ainsi  dire,  flotté  à  la  surface  de  la  vie  slave. 
Nulle  idée  nationale  ne  s'y  rattache;  ce  ne  sont  pas  des 
symboles,  encore  moins  des  dogmes,  mais  seulement 
des  métaphores  poétiques  sans  aucune  liaison  directe 
ou  intime  avec  le  dogme  social.  Il  en  est  de  même  de 
certains  noms  empruntés  aux  divinités  germaniques  , 
qu'on  retrouve  dans  les  anciennes  histoires  et  les 
traditions.  Le  culte  mythologique  n'a  jamais  existé 
parmi  les  Slaves  que  sur  leurs  terres  limitrophes.  S'ils 
avaient  des  temples  à  Kiew  et  à  Nowogorod ,  villes 
voisines  des  tribus  nomades  et  finnoises  ;  à  Retra  et  à 
Arkone,  villes  situées  au  milieu  du  territoire  des  Ger- 
mains et  des  Scandinaves ,  il  est  évident  que  ce  culte 
n'était  là,  comme  ailleurs,  que  le  fruit  de  l'influence 
extérieure ,  qu'une  reproduction  des  idées  des  na- 
tions voisines  au  sein  desquelles  la  mythologie  avait 
acquis  un  très  grand  développement. 

Au  siècle  dernier,  on  a  découvert  une  riche  collec- 
tion d'antiquités  slaves  dans  le  duché  de  Mecklem- 
bourg  ;  mais  les  explications  qu'on  en  a  données  n'é- 
claircissent  en  rien  la  mythologie  nationale.  Il  paraît 
certain  que  (M^s  antiquités  ont  été  importées  du  pays 


ÉTAT    SOCIAL    DES   SI.AVKS.  83 

des  Scandinaves  ou  des  Finnois.  C(î  ne  sonl  an  surplus 
que  des  divinités  dont  la  représentation  artistiqui»  ap- 
partient en  propre  à  des  peuples  étrangiTS;  les  Slaves 
n'ont  fcdt  qu'y  ajouter  des  inscriptions  dans  leur 
langue.  Du  reste ,  ils  ne  savaient  pas  fondre  les  mé- 
taux ;  ils  ne  possédai(*nl  pas  Tart  îio  les  ciseler. 
D'ailleurs  ces  divinités  sont  faites  d'après  des  mo- 
dèles fournis  par  la  mytholo{;ie  (jermaniqu  eou  Scan- 
dinave. 

La  question  de  royauté  ne  présente  pas  moins  de 
difficultés.  On  a  la  liste?  des  rois  slaves  au  ni*'  siècle 
après  Jésus-Christ.  Plus  lard  c(»tt(»  lisU'  au{{uiente  ; 
mais  la  royauté  ne  se  montre  jamais  (pie  sur  Fc^vtréme 
frontière  de  nos  pays.  C'est  le  besoin  d(»  se  dé- 
fendre en  commun  qui  réunit  les  villages  sous  un 
chef  auquel  il  confère  temporairemc^nt  le  pouvoir  de 
commander.  On  ne  voit  nulle  pari  un  exemple  de  dy- 
nastie. Nous  lisons  dans  les  écrivains  du  Bas-Empiro 
la  preuve  que  les  Slaves  n'accordaient  ([ue  pour  un 
temps  le  commandement  suprême;  ces  écrivains  pré- 
tendaient qu(»  ces  peuples  étaient  incapables  d'obéis- 
sance. 

La  mythologie  (*t  la  royauté  circidai(»nt  donc*  autour 
du  territoire  slave  saus  pouvoir  y  pénétrcM*  ni  s'y  fixer 
définitivement. 

Tel  fut  l'état  de  ce  peuple  jusqu'à  l'établissement 
des  Barbares  qui,  sous  l'empire  des  idées  chrétiennes, 
ont  plus  tard  formé  des  royaumes. 

Bien  avant  Hérodote ,  et  jusqu'au  vr  siècde  après 
Jésus-Christ,  les  pays  slaves  ont  c^onservé  leur  pri- 
mitive» orjjanisation.  Qu'on  se   figure»  une  iuliuité  de 


8i  }t\T\T    SOCI.Vr.    I)KS    SLAVKS, 

polîtes  colonios,  sans  aucun  lien  onlro  elles,  ex- 
clusivement occupées  d'agricullure;  une  fourmilière 
de  camps  agricoles  ,  ou ,  pour  nous  servir  d'une  ex- 
pression moderne ,  une  infinité  de  phalanstères ,  et 
vous  aurez  une»  idée  di^  cette  orjjanisation.  On  peut 
dire  que  le  révc  de  Fourier  s'y  est  réalisé  sous 
un  certain  rapport.  L'égalité  complète  et  un  tra- 
vail commun,  varié  et  attrayant  y  formaient  l'ensemble 
de  l'existence  sociale.  Ce  peuple  pouvait  jouir  d'une 
égalité  parfaite,  parccî  que  tous  les  individus  avaient 
les  mêmes  goûts  et  les  mêmes  moyens  de  les  satis- 
faire ;  ils  ne  connaissaient  qu'un  seul  genre  de  vie,  la 
vie  agricole.  ' 

L'agriculture  n'est  ni  une  science  ni  un  art;  tout^ 
le  monde  possèdes  le  talent  et  les  forces  nécessaires  à 
la  culture  des  champs.  Il  était  donc  possible  de  diriger 
les  enfants  de  cette  grande  famille  vers  un  mémo  but, 
en  variant  à  l'infini  leurs  travaux.  La  division  du  tra- 
vail par  séries  et  par  groupes  existe  encore  actuelle- 
ment dans  plusieurs  villages.  Le  paysan  parcourait 
toute  l'échelle  de  la  vie  agricole  :  il  commençait  par 
être  pâtre,  puis  il  devenait  successivement  berger, 
faucheur,  laboureur;  puis  enfin  il  arrivait,  dans  sa 
vieillesse ,  à  être  semeur. 

La  fonction  de  semeur  est  encore  regardée  au- 
jourd'hui comme  une  fonction  auguste  et  presque  re- 
ligieuse. On  no  confie  le  soin  des  semailles  qu'aux 
vieillards.  Les  Slaves,  on  le  voit,  pouvaient  changer 
d'oc(  upation ,  et  chaque  individu  connaissait  ainsi 
tous  les  détails  de  la  vie  des  champs.  Pour  une  telle 
société,   Tc^xistenci'    en  connnun  est   \u\o  nécessité; 


s 


ÉTAT    SOCIAL    DKS    SLAVKS.  85 

lorsque  h^sjjouvernenieiUs  prussien  et  autrichien  et  les 
seigneurs  polonais  voulurent,  dans  rintérôt  même  de 
Tagriculture ,  établir  le  systèmes  des  fermes  sur  leur 
propriétés,  ils  contrarièrent  les  paysans  ,  la  réforme 
avorta  complétiîmenl.  Mais  il  faut,  pour  que  la  vie  com- 
mune puisse  subsister,  qu'on  n'y  sente  aucun  de  ces 
besoins  qui  absorbent  l'homme.  Une  religion  forte 
n'existant  point  emore ,  il  n'y  avait  ni  arts  ni  sciences; 
une  seule  de  ces  tendances  un(^  fois  dév(»loppée  devait 
détruire  l'existence  agreste  des  Slavc^s  tM  finir  le  bon- 
heur dont  jouissait  leur  antique»  population.  Klle 
était  réellement  heunMise.  Les  écrivains  grecs  (*t  ceux 
du  moyen  Age  la  r(*])résent(MU  comme  une  race  con- 
tente et  gaie  ;  plus  tard ,  lorsque  les  Allemands  eurent 
subjugué  une  partie  de  ces  peuples ,  dont  la  vie  était 
composée  de  travail,  de  chant  et  de  danse,  ils  s'éton- 
nèrent de  leurs  mœurs  j()yeus(»s  ,  <îtles  appelaient  les 
Slaves  dansctn^s,  Slavus  sallans. 

Le  bonheur  des  Slaves,  comme  celui  de  la  popula- 
tion primitive  de  Saint-Domingue  ,  a  disparu  du  mo- 
ment où  la  civilisation  a  mis  le  pied  sur  leur  territoire  ; 
leur  état  social  était  incompatible  avec  tout  progrès  , 
il  leur  assurait  seuh^nent  la  félicité  physique. 

Cette  longue  période  d'existence  puremcMit  domes- 
tique, qui  commence  780  ans  avant  Jésus-Christ,  et 
se  termine  en  l'an  600  de  Tère  chrétienne,  n'a  laissé 
aucun  souvenir  historique  proprement  dit.  L'activité 
des  Slaves  ne  s'est  pas  employée  à  élever  des  monu- 
ments d'architecture;  ils  n'ont  laissé  ni  villes,   ni 
constructions  d'art ,   pas  môme  des  médailles ,   des 
monnaies  ou  des  inscriptions.  De  leurs  travaux  il    ne 


86  ÉTAT    SOCIAL    DKS    SLAVKS. 

reste  que  leur  lau^jue,  dont  la  formation  et  rélaboration 
ont  demandé  toutes  leurs  forn^s,  toutes  leurs  facul- 
tés. C'est  un  trait  caraetéristique  que  cette  absence  de 
tout  autre  monument,  que  cette  concentration  vers  un 
seul  but.  Si  dernièrement  les  travaux  des  frères  Grimm 
sur  l'allemand  ont  produit  des  découvertes  précieuses 
pour  le  germanisme,  si  M.  Micheleta  aussi  parfois  trouvé 
dans  Tétude  du  français  l'explication  de  l'histoire  lé- 
gislative de  la  France ,  il  est  à  croire  que  l'étude  du 
slave  offrirait  des  richesses  bien  plus  grandes  encore  ; 
car  tout  le  travail  intellectuel  des  Slaves  n'a  enfanté 
qu'un  seul  monument,  leur  langue,  tandis  que  pour 
les  autres  pays  la  langue  n'est  qu'une  partie  du  fruit 
de  leurs  travaux.  Aussi  ancienne  que  celle  des  Indous 
et  des  Germains,  cette  languie  slave  est  encore  vivante 
dans  la  bouche  de  80  millicms  d'hommes,  phénomène 
unique,  extraordinaire.  Lorsqu'il  s'agit  d'examiner  mio 
étymologie  ,  on  n'est  pas  obligé  de  recourir  à  la  lettre 
morte,  on  peut  interroger  la  lettre  vivante,  on  en 
peut  consulter,  pour  ainsi  dire,  la  vivace  physiono- 
mie. Langue  essentiellement  homogène,  elle  repousse 
tout  élément  qui  ne  lui  est  pas  propre  ;  il  s'y  est  bicB 
jjlissé  quelques  mots  d'origine  étrangère ,  ce  qui  était 
inévitable  ;  mais  ils  ont  été  bientôt  absorbés  ou  mo- 
difiés complètement. 

En  remontant  jusqu'à  la  source  des  mots  slaves,  et  I 
en  les  suivant  jusqu'en  leurs  dérivés  les  plus  éloignés, 
on  retrouve  partout  un  lien  visible,  une  Unité  gram- 
uiaticale  et  logique.  Chacun  de  ces  mots  peut,  k  travers 
les  modifications  cpi'il  a  subies ,  nous  conduire  dos 
temps  les  plus  reculés  jusqu'à  nos  jours.  On  croirait 


IMllLOUMilK    SL^VK.  87 

que  toute  la  lan({ue  8la\e  i^sl  vn  queliiuc  sorte  «ouléc 
d'un  seul  métal,  pur  d'alliage,  qu'elle  est  sortie  et  s'est 
développée  d'une  seuli^  parole.  En  l'étudiant  altenti- 
vement,  un  est  obligé  d'examiner  les  plus  imporUmtes 
questions  de  philologie,  résolues  aujourd'hui  de  deux 
manières  différentes  par  deux  écoles  philosophiques 
opposées.  Les  iradii'wnalhtes  acceptent  la  parole  liu- 
maine  comme  un  don  de  la  révélation  ;  les  individua- 
listes croient  que  c'est  Thommc*  qui  a  créé  la  paroh» 
en  s'en  servant  d'abord  pour  nommc^r  hs  objets  maté- 
riels et  les  besoins  physiques,  (4  (in  l'appliquant  peu 
à  peu  ensuite  à  représenter  h^s  idées  abstraites.  L'é- 
tude approfondie  d(^  la  langui»  slavt^  concilii»  ces  deux 
opinions  contraires;  car  les  d(»ux  principes,  i^n^effel, 
le  principe  divin  el  h»  principe  humain,  se  lrouv(»nl 
également  dans  notri»   langui»  :  on  dirait  qu'elle  se 
compose  de  deux  langues  (|ui  se  dévi^loppent  ensemble, 
l'une  descendant  dis  choses  inconnues  el  siqiérieuns 
aux  choses  inférieuns  oi  visibles,  l'autre  s'éle^ant  du 
monde  matérii»!  vers  la  s])hèr(»  des  réalités  morales. 
Nous  voyons  la  même  division  dans  le  livn»  de  la  Gi»- 
nèse,  où  il  est  dit  qu^une  partie  ihs  êtres  créés  reçut 
ses  noms  de  Dieu,  et  l'autre  de  Thonnue. 

Comme  on  a  voulu  découvrir  l'origine  de  la  j)arole. 
Je  môme  a-t-on  voulu  en  expliquer  la  loi  de  mouvement 
et  de  développement.  De  toutes  les  langues,  le  sla>e, 
par  son  immensité,  répond  le  mieux  à  l'immensité  de 
'  b  nature.  Les  Allemands  ont  créé  la  philosophie  na- 
lurelle;  les  Slaves  semblent  destinés  à  développer  la 
philosophie  philologique.  Notre  profond  penseur  Ka- 
minski  a  basé  son  système  de  philosophie   nalurcllc 


[ 


88  (XhNTKS    SLAVES. 

et  historique  sur  la  construction  de  la  langue  ma- 
ternelle. Si  la  connaissance  de  la  nature  fournit 
des  explications  sur  bien  des  phénomènes  moraux , 
la  science  de  la  parole ,  <;e  lien  intermédiaire  entre 
le  monde  muet  et  le  monde  des  esprits ,  finira  sans, 
doute  aussi  par  résoudre  beaucoup  de  problèmes  phi- 
losophiques. 

Le  peuple  slave,  avant  sa  division  en  empires  et  en 
royaumes,  présentait  une  vaste  unité.  Il  n'y  avait  alors 
dans  son  sein  ni  dialectes,  ni  traditions  nationales  par- 
ticulières. C'est  ici  le  moment  d'examiner  la  tradition 
commune  et  générale  de  toute  la  race.  Cette  tradition 
s'est  conservée  dans  les  contes  et  les  chants  populaires. 
Les  contes  slaves  ont  certains  caractères  qui  les  distin- 
guent des  contes  orientaux  et  des  contes  occidentaux. 
Sans  cesse  cultivé  en  Orient,  cegenrede  littérature  s'y 
est  élevé  jusqu'aux  proportions  de  l'art;  en  Occident, 
sans  cesse  comprimé  par  l'art ,  il  a  fini  par  disparaître 
entièr(»m(nit.  Dans  les  pays  slaves ,  les  contes  existent 
<Micore  à  l'état  de  poésie  primitive  et  nationale  :  ce  ne 
sont  ni  une  production  littéraire ,  ni  un  amusement . 
réservé  à  l'enfance.  Là,  les  traditions  antiques  se  ra- 
content avec  le  même  sérieux  que  chez  les  Grecs  se 
chantaient  les  rapsodies  épiques.  Le  caractère  général 
du  conte  est  le  fantastique  ;  tout  s'y  passe  en  des  temps 
et  en  des  lieux  nullement  définis  ;  la  scène  est  occupée 
par  des  êtres  inconnus  et  surnaturels,  les  animaux  se 
métamorphosent  en  arbres  ;  les  arbres  parlent  :  ce 
sont  des  oisc^aux  monslrueux,  des  dragons  et  des  ser- 
pents gigantesques;  l'homme  ne  s'y  montre  que  rare- 
ment. Les  figures  de  ces  acteurs  étranges  sont  vagues, 


i 


CO.MKS    SKWKS.  89 

indctinies  et  inachevées,  tout  U'  tableau  est  t'iive- 
loppé  de  quelque  chose  de  mystérieux,  comme  s'il 
vacillait  encore  dans  h*  chaos  de  la  création.  C/t^st  \k 
ce  qui  distingue  avant  tout  les  contes  anciens  des  contes 
modernes. 

Ne  feut-il  voir  dans  ces  récits  que  le  fruit  d'une  ima- 
gination déréglée,  ou  peut-on  espércT  qu'en  les  étudiant 
avec  attention,  on  arrivera  àquelque  réalité?  La  science 
moderne,  interrogeant  les  entrailles  d(*  la  terre,  a  re- 
trouvé les  débris  d'une  nature  qui,  d(*puis  des  siècles, 
a  cessé  d'exister  à  la  surface  du  globe;  ces  débris 
nous  ont  mis  sur  les  traces  de  créa  tures  qui  ressemblent 
d'une  étrange  fti^on  aux  êtres  mystérieux  dont  parlent 
nos  fables  traditionnelles.  D(î  temps  iunnémorial,  et 
chez  tous  les  peuples,  il  est  fait  mention  do  dragons 
monstrueux  ;  et  il  n'y  a  pas  longtemps  qu'on  a  décou- 
vert aux  environs  de  Paris  l'empreintes  d'un  reptile 
ailé  d'une  colossale  grandeur. 

On  serait  tenté  de  croire  qu(s  ces  contes  sont  basés 
sur  des  souvenirs  antédilm  iens  conservés  par  les  pa- 
triarches de  hi  race  humaine ,  et  répandus  dans  le 
monde  à  l'époque  de  la  dispersion  des  peuples  asiati- 
ques. Une  masse  de  preuves  appuient,  d'ailleurs,  la 
communauté  d'origine  de  ces  traditions  poétiques.  Les 
fables  d'Apulée,  qui  écrivait  en  Afrique»  au  m*  siècle 
après  Jésus-Christ,  se  retrouvent  presque  mot  pour 
mot  dans  nos  contes  populaires  ;  il  est  telle  histoire»  de 
Rabelais  qui  révèle  évidemment  la  même  source  : 
tout  ce  que  ces  écrivains  y  ont  puisé  de  fimtastique 
pour  leurs  récits,  tout  ce  qu'on  lit  de  merveilleux  dans 
les  interminables  romans  du  moyen  âge  ,  les  enfants 


90  CONTKS   vKLWES. 

slav(»s  r(»uU^ii(l(»rit  jouru(îll(»inenl  racojiler  à  liiurs  iiuur- 
ricos.  11  nous  sulïini  d'cîn  citcT  m  un  ox(un|)lo.  Nous 
nmcon Irons  dans  Plinc^  \o  passagci  suivant  :  «  hd  torre 
produit  des  poisons  (^t  refuse  un  asili^  au  sorp<îjit  cou- 
pal)l(\  »  ïi'wn  i\\\o  lu  s{\\o.  (io  œ  naturaliste*  rhotour  ne 
soit  ]>as,  <în  {{énéral,  d'une  int(»lli{jon(-o  facile,  c(it  en- 
droit surtout  u\()  ])araît  obscur  et  inexplicable,  et  je  w. 
vois  (pie  la  tradition  slave  (pii  puisse  lui  servir  de 
conunc^ntairc».  L(^  peuple  croit  ([wo  le  serjx'nt  qui  a 
niordu  l'honnui*  ni»  piuit  plus  renlnM*  dans  son  ({îte, 
qu'il  (»st  condamné  à  (4T(îr  jusqu'à  œ  (pi'il  soit  écrasé. 
On  ])ourrait  trouv(îr  dans  nos  récits  populain»s  bicui  des 
commentaires  pan^ils,  biim  des  observations  <'uri(His(»s  ; 
mais  CM  qui  (^st  beaucoup  plus  important,  c\îst  (pi'im 
y  rencontn^  à  cluupie  i)as  des  V(^sti({es  bistoriques  d(*, 
rori{jin(^  (^t  d(»s  mi{;rati()ns  di^  la  race,  slave,  et  quel([U(s 
fois  mémi»  des  allusions  mytirupies  aux  destinées  fu- 
lun^s  de  ctîtte  nation.  Les  Slaves  parbuit  des  animaux 
d(î  l'Asie  qu'ils  n'cmt  jamais  vus,  etsebîs  représonlcnt 
sous  leurs  formes  vraii^s,  sous  leur  vraie  nature;  leur 
lan{;u(î  possède  bîs  mots  d'élépliajit,  de  lion,  de  dro- 
madaire, etc.  D'où  ces  mots  leur  seraient-ils  venus,  si 
leurs  souvenirs  mi  remontident  à  dcîs  temps  antérieurs 
à  leur  migration  v(5rs  l'Europe?  La  tradition  parle 
enconî  de  pays  éloignés,  au-delà  des  m<îrs,  sons  un  ciel 
brûlant  où  coulinU  des  Meuves  d(^  vie  et  d'immortalité; 
elle  nous  montre*.  d(îs  liéros  slav(^s  (uitrepnuiant  des 
expéditions  loinlainc^s  pour  trouver  cette  eau  m(îrveil- 
lens(î;  ils  combattent  des  {;riffons,  ils  resncontrent  sou- 
vent le  phénix,  l'oiseau  préposé  à  la  {jardediîs  chûleaux 
enchantés. 


COM'KS    SLAVFLS.  91 

Il  <»sl    ô>i(l('iil    <|ur   rcs    ronl^s    oui    leur  sourcr 

dans  l'()ri(MU  ,    (|irils   prôriMlciil   les    Millr    (»l    une 

iVuils;  l(Mir  anli(|iiilô   rsl  plus  nHulér  (|U(i  relie  de» 

toules    l(*s   Iraclilions   ronsorvérs   par  la   lilléraluro 

écrite. 


HUITIEME    LÈCON. 


Jmporlancc  des  coules  slaves.  —  Division  de  la  langue  slave  en  deux 
branches  principales  et  en  plusieurs  dialectes.  —  Le  russe,  le  polo- 
nais et  le  bohème.  —  Premiers  royaumes  slaves.  —  Samo.  —  Les 
Awares.  —  Les  l'Yanci.  —  Les  Lechs  et  Czechs.  —  Les  royaumes 
polonais  et  bohème.  —  Les  Normands  fondent  le  royaume  de  Russie. 
—  Les  Azes  ou  Scandinaves. 


Vendredi ,  22  janvier  J841. 

Messieurs, 

Alors  même  que  les  contes  slaves  n'auraient  d'autre 
importance  qu'au  point  de  vue  littéraire,  ils  seraient 
déjà  fort  intéressants;  mais,  ce  qui  en  fait  surtout  le 
mérite,  c'est  leur  haute  antiquité.  Sous  ce  rapport, 
nous  pouvons  citer  beaucoup  de  particularités  très 
curieuses.  Les  traditions  indoues  sont  pleines  de  récits 
sur  les  sages  et  les  ermites  pénitents  qui  vivent  au  mi- 
lieu des  déserts.  Le  drame  de  Sacontala  parle  d'un  de 
ces  sages  ou  brahmanes,  passant  sa  vie  dans  une  telle 
immobilité  de  méditation,  tjue  les  fourmis  l'entourent 


LES   CONTES   SLAVES.  93 

de  leurs  fourmilioros,  qiio  h»  sorpoot  glisso  paisiblc*- 
ment  le  long  de  ses  bras,  ol  que  l(»s  oiseaux  font  leurs 
nids  sur  ses  épaules.  11  existe  dans  les  contins  slaves 
un  tableau  pareil,  beaucoup  mieux  dcvelopi>é,  avec 
retle  différence  toutefois  que  le  solitaire  n  est  plus 
un  brahmane 9  mais  un  brigand  qui,  soudainement 
pris  de  remords,  a  planté  sa  massue  en  terre  et  s*est 
agenouillé  auprès  :  la  massue  qu'il  arrose  de  ses  larmes 
devient  un  arbre  à  mille  branches  ;  et  avant  que  le 
pénitent  ait  obtenu  du  Ciel  la  rémission  de  ses  foutes, 
les  araignées  ont  scellé  ses  lèvres  de  leurs  toiles  trans- 
parentes, les  abeilles  ont  déposé  leur  miel  dans  ses 
oreilles.  Cette  immobilité  est  un  symbole  frappant  de 
la  patience  et  de  la  ferveur  du  coupable,  l  ne  autre 
tradition,  aussi  répandue  que  celle-ci,  raconte  la  fuite 
Anne  femme  enceinte  poursuivie  par  un  monstre  hor- 
rible qui  veut  Fempècher  de  mettre  au  monde  un  fruit 
mystérieux.  Cette  tradition  se  retrouve  dans  plusieurs 
mythologies.  I^es  Grecs  en  ont  fait  Thi^loire  de  leur  La- 
tone  persécutée  par  une  divinité  et  cherchant  un  refuge 
dans  nie  de  Délos.  0>ide  Ta  conservée  dans  ses  poé- 
sies, et  l'Apocalypse  en  a  expliqué  le  sens  symbolique 
etprofond.  Ce  mythe  existe  aussi  dans  les  fables  slaves  ; 
mais  on  y  a  ajouté  des  détails  propres  au  pays.  La 
femme  poursuivie  est  une  jeune  fdle  de  village;  du 
moins  elle  en  porte  les  vêtements.  Se  voyant  au  mo- 
ment d*étre  atteinte,  elle  jette;  d(Trière  elle,  d'abord 
un  ruban ,  puis  un  mouchoir ,  puis  h^s  tresses  de  sa 
chevelure  ;  le  ruban  se  change  eu  fleuve,  le  mouchoir 
en  lac  ,  les  cheveux  en  forêts;  elle  parvient  ainsi  à 
échapper  au  monstre  acharné. 


94  LES   CONTES   SLAVES. 

L'auteur  (le  l'Ane  d'or,  déjà  mentionné  par  nous, 
est  le  seul  écrivain  qui  nous  ait  conservé  la  rcla^on 
mythique  des  amours  de  Psyché  et  de  Cupidon  ;  ce- 
pendant, on  voit  sur  les  monuments  d'architecture, 
antérieurs  à  Apidée,  les  figures  et  les  scènes  princi- 
pales de  ce  roman.  Les  anciens  artistes  n'en  ont  pas 
reproduit  le  siijet'd'après  le  livre  d'Apulée,  mais  d'a- 
près une  tradition  généralement  connue.  On  en  peut 
retrouver  les  traces  dans  la  collection  des  contes  slaves 
qui  ont  été  publiés  en  Russie.  Une  coïncidence  si  éton- 
nante a  vivement  préoccupé  les  esprits.  Walter  Scott 
compare  la  tradition  populaire  à  ces  brins  de  paillé 
que  lovent  disperse  à  la  surface  de  la  terre.  La  com- 
paraison, toute  juste  qu'elle  est,  n'a  rien  expliqué.  On 
a  cru  que  les  contes  les  phis  intéressants  ont  été  tra- 
duits d'une  langue  dans  une  autre ,  qu'ils  sont  ainsi 
devenus  la  commune  propriété  des  peuples  ;  mais  ou 
oublie  trop  que  dans  les  siècles  passés  les  peuples  ne 
se  préoccupaient  ni  de  livres  ni  de  traductions ,  et 
qu'aujourd'hui  encore  les  Slaves  sont  étrangers  à  ces 
liens  qui  unissent  les  nations  civilisées.  Il  faut  donc 
reconnaître  que  les  traditions  datent  d'une  époque  très 
éloignée,  d'une  époque  où  l'art  d'écrire  n'était  pas 
môme  connu.  Elles  composent,  pour  ainsi  dire,  une 
littérature  fossile  dont  les  débris ,  comme  les  osse- 
ments des  animaux  antédiluviens,  appartiennent  à* 
tous  les  pays  et  à  tous  les  climats.  On  ne  peut  assi- 
gner une  patrie  aux  mastodontes  ;  de  môme  on  ne  peut 
dire  où  est  le  pays  des  mythes  antiques.  Il  est  surpre- 
nant toutefois  que  les  contrées  où  se  trouvent  le  plus 
de  ces  ossements  fossiles  soient  aussi  celles  où  se  ren- 


LES   CO^îTES   SLAVES.  95 

contrent  le  plus  de  4*ontes  popiihuros  ;  ces  contro(»s 
SMitla  terre  slave. 

Je  vous  ai  tracé  les  caractères  jjénéraux  de  cette  litté- 
rature fossile;  le  fond  en  est  infini,  la  forme  bizarre  et 
monstrueuse.  Jusqu'ici  les  investi^jalions  d(»  l'art  et  de 
la  science  Tout  respc^ctée;  mais  le;  temps  est  venu  où 
la  critique  va  enfin  s'(»n  c^nparer  pour  l'analyser,  où, 
de  littérature  traditionnelle  qu'elle  est  encore ,  elle  va 
devenir  littératun»  écrite.  Je  la  compare  à  cette  (\iu 
souterraine  dont  Texistence  soupçonnée  do  tous  est  si 
longtemps  demeuré!»  imucessible:  c'est  seulr^ment  de 
rM)s  jours  que  la  mécaniqui»,  pénétrant  jusqu'à  sa 
source  invisible,  <*st  parv<Miu<»  à  la  fiiire  jaillir  à  la  sur- 
fecedc  la  terre. 

Le  C(mte  populaire ,  dans  ses  modifications  succes- 
sives, a  produit  plusitMirs  genres  d(»  lilléralurc.  Il  est 
la  source  de  l'apologue  et  diuK»  sorte;  d'épopécMpion 
pourrait  appeler  épopée*  animal(\  Cept^udinit,  la  liante 
poésie,  Fébhalion  morale  de  rajudogni»  anliquea  peu 
à  peu  disparu  avec  le  t<'m|»s.  L'épopé<',  dont  les  héros 
Hies.acteurs  sont  des  animaux,  a  été  traitée»  par  les 
écrivains  du  moyen  ûge  rt  par  ceux  de  rAllemn{}ne  ac- 
tuelle; mais  ils  (»n  ont  complétenunit  changé  le  carac- 
tère primitif.  Les  poètes  dr  l'Occident  lui  ont  prêté 
leur  esprit  sceptique  vl   niilleur  ;  on   a   reproché  à 
Goethe  d'avoir,  dans  son  épopée»  du  Renard  ,  plutôt 
pris  pour  modèh»s  les  romans  du  moyen  âge  qui»  les 
traditions  |x)pulair<»s.  11  y  a  done  <etle  différence  entre 
le  monde  fossile  organique  et  le  monde  fossile  litté- 
raire,  que   l(»  pr(»mier  a  <-essr»   d'exister  tandis  qu(» 
l'autre  a  eonsiMvé  la  >ie  et  le  mnu\enienl. 


96  DIVISION    DE    LA    LANCL'E   SLAVE. 

Qiioiquo  \o  ronto  populaire  no  produise  rien  par 
lui-nK^mo,  il  Iravorso  les  siècles  ot  se  transmet  d'âge 
en  âge  en  se  modifiant.  C'est  la  cause  des  difficultés 
qu'on  éprouve  à  U)  classer  systématiquement,  à  lui 
appliquer*  Tanalyse  critique,  à  recoiniaître  ce  qui  reste 
en  lui  du  principe  traditionnel,  de  ce  qui  lui  vient 
d'ime  influence  étrangère  et  postérieure.  Une  telle 
étude  cepimdant  (*st  de  la  plus  haute  importance  pour 
les  Slaves  ;  l'unique  monument  de  leur  ancienne  lit- 
térature est  leur  tradition;  cette  tradition  précède 
l'époque  où  leur  grande  famille  s'est  divisée  en  na- 
tions et  leur  lanjjue  en  dialectes. 

La  langues  slavi»  se  partagea  en  dialectes  dans  sa- 
première  période  historique  ;  et  cette  division  exis- 
tait déjà  en  germe  dans  la  nature  même  de  la  langue. 
Souche  imique  d'abord,  (>lle  a  prochiit  deux  tiges  qui , 
se  développant  séparément,  ont  à  leur  tour  donné 
diverses  branches.  La  dualité  est  le  principal  carac- 
tère de  cette  langue.  Les  Allemands  s'en  sont  aperçus 
de  bonne  luMire  et  en  ont  cherché  l'explicaticm  dans 
le  mythe  du  dieu  Blanc  et  du  dieu  Noir,  dont  le  dua- 
lisme s(»  reflète  partout  dans  l'idiome  et  (htns  l'histoire 
des  Slaves.  Mais  comment,  d'après  cette  séparation, 
classer  les  peuples  et  les  dialectes?  A  qui  donner  le 
principe  blanc?  a  cpii  donner  le  principe  noir?  Le 
problème  (*st  d'autant  plus  difficile  à  résoudre  qu'il 
touche  à  toutes  les  questions  religieuses  (*t  politiques 
de  la  race.  Des  dcMix  groupes  de  dialectes,  Tun  a  été 
app(dé  russcy  et  Tautre/jo/o/uz/^  par  quelques  savants. 
Mais  les  Polonais  ne  vendent  pas  accepter  cette  déno- 
mination; car,  suivant  eux,  lo  moi  russe  est  trop  mo- 


DIVISION    DE    LA    LANi.l  E   SLAVE.  97 

ileme  pour  tlésignor  des  dialocUs  aussi  anciens. 
Quoique  les  Bohèmes,  renonranl  parespril  de  conci- 
liation à  tous  droits  do  primauté,  aient  bien  voulu 
ranger  leur  langue  à  la  suite  du  dialecU»  i>olonais,  le 
dissentiment  n'en  a  pas  moins  p(»rsisté.  On  a  cherché 
alors  à  classer  les  idiomes  slaves  d'après  leur  position 
géographique  ;  mais  on  s'est  bientôt  aperçu  que  les  deux 
caractères  généraux  (jui  les  séparent  se  retrouvent 
aussi  bien  au  Nord  qu'au  Midi,  àTEsl  qu'a  l'Ouest. 
Les  Bohèmes  ont  encore  l(»nté  (le  tout  accorder,  en 
rangeant  les  différentes  branclus  de  la  souche  mère 
d'après  les  lettres  de  Talphabet  oi  Tordre  numérique  ; 
mais  la  question  de  primauté  est  toujours  restée  pen- 
dante. Tous  les  moyens  de  conciliatiim  n'ont  point 
donné  de  résultat,  car  la  question,  qui  senddait  pure- 
ment grammaticale  au  premier  abord  ,  en  renfermait 
beaucoup  d'autres  d'un  ordre  plus  élevé.  Il  ne  finit 
chercher  l'origine  de  cette  division  ni  dans  la  surftice 
géographique  ni  dans  la  masse  des  populations  ,  mais 
clans  les  deux  idées  mères  qui  ont  leiu-  expression 
dans  la  forme  des  deux  dialectes  principaux.  Ce  n'est 
qu'en  dirigeant  nos  efforts ,  nos  recherches  de  ce  côté, 
que  nous  pouvons  espérer  résoudre  le  problème  ; 
alors  seulement  la  langue  slave  pourra  prendre  la  déno- 
mination de  polono-russe  ou  de  nisso-pohuaise  ;  car  la 
Pologne  et  la  Russie  ne  sont  pas  seulement  deux  ter- 
ritoires, mais  deux  idées  lancées  au  milieii  des  peuples 
slaves,  et  qui,  aspirant  à  se  réaliser,  tendent  à  une 
domination  absobie  et  s'excluent  mutuellement.  Selon 
les  chances  différentes  de  la  lutte  qu'elles  se  livrent, 
les  pays  et  les  populations  ^>ra^ilenl  vers  l'une  ou  vers 


98  PREMIERS    HOYAUMES    SLATES. 

l'autre  de  ces  idées ,  et  la  primitive  dualité  païenne 
de  race  et  de  langue  y  puise  un  nouvel  élément  de  dé- 
veloppement. 11  n'est  pas  une  peuplade ,  il  n'est  pas 
un  territoire  slave  où  l'on  ne  puisse  reconnaître  les 
représentants  de  ces  deux  partis  hostiles.  Un  principe 
spirituel  peut  seul  caractériser  ces  deux  tendances,  les 
relier  à  deux  centres  différents,  les  placer  dans  le 
mouvement  de  deux  grandes  masses  opposées.  Ce 
mouvement  général  se  faisant  dans  une  direction 
toute  contraire ,  il  en  est  résulté  deux  religions,  deux 
dialectes ,  deux  alphabets ,  deux  formes  de  gouverne- 
ment diamétralement  opposées.  Pour  appuyer  cette 
différence  sur  le  caractère  primitif  de  la  Russie  et  de 
la  Pologne,  il  nous  faut  étudier  dans  leurs  germes 
mêmes  les  deux  éléments  créateurs  ;  il  nous  faut  re- 
monter à  l'époque  reculée  où  les  empires  et  les  natio- 
nalités ,  se  dégageant  peu  à  peu  des  limbes  communs, 
s'organisent  et  se  forment  au  sein  de  la  race  slave. 

Avec  le  vi"  siècle  se  termine  l'histoire  ancienne  des 
Slaves.  Après  le  passage  des  Huns,  on  ne  voit  plus  de 
grands  débordements  de  la  race  ouralienne.  Les 
hordes  qui  suivirent  Attila  commencent  à  s'asseoir 
dans  les  pays  slaves  ;  la  peuplade  des  Awares,  sur- 
nommés les  Géants,  terrible,  mais  heureusement  peu 
nombreuse ,  ferme  la  marche  de  ces  barbares  cruels  ;. 
elle  s'établit  entre  les  Karpathes  et  la  mer  Adriatique- 
Bientôt  après ,  au  vu*  siècle ,  se  fonde  le  premiem 
royaume  slave  gouverné  par  un  certain  Samo  que 
Frédegaire  croit  être  un  Gaulois.  L'histoire  de  ce  mo- 
narque est  très  obscure  ;  il  paraît  certain  que  Samc 
était  étranger  ,  et  qu'ayant  réuni  les  Slaves  sous  soc 


PREMIKRS    ROYALMfrLS    SLAVtS.  99 

sceptre ,  il  réussit  à  les  défendre  contre  les  Awares 
et  contre  les  Francs.  Après  lui  sa  femille  régna  quel- 
ques années  et  disparut  ensuite  de  l'histoire.  A  sa 
place  s'éleva  la  puissante  maison  des  Swiatopelk ,  rois 
de  la  grande  Moravie;  puis  arrivèrent  les  Magiares  qui 
renversèrent  l'Empire  morave  et  jetèrent  les  fonde- 
ments du  royaume  de  Hongrie. 

En  même  temps  ,  de  l'autre  côté  des  Karpathes,  se 
produisirent  des  feits  historiques   d'une  influence 
beaucoup  plus  décisive  sur  la  destinée  dos  Slaves  : 
la  formation  des  noyaux  des  puissances  polonaise  , 
bohème  et  russe.  Une  question  se  présente  ici  tout 
d'abord  :  le  dogme  politique  et  social   de  ces  trois 
royaumes  se  développa-t-il  d'un  principe  national, 
d'une  force  intérieure  slave,  ou  ne  fut- il  qu'une  im- 
portation étrangère?  La  tradition  locale  parle  des 
Lechs  et  des  'Czechs  comme  de  peuples  venus  de 
l'Orient,  des  bords  de  la  mer  Caspienne.  Les  chro- 
niqueurs ont  recueilli  cette  tradition  et  Tout  répétée; 
mais  la  critique  moderne  l'a  démentie  et  taxée  de 
fable.  Les  Allemands  surtout  s'obstinent  à  nier  l'an- 
tiquité  des   souvenirs  polonais  et  bohèmes.  Il   fut 
pénible,  à  des  hommes  habitués  à  l'histoire  primitive 
de  leur  race,  de  voir  renverser  toutes  les  traditions 
reçues.    Un  de  ces  hommes ,    le   prince    polonais 
Jablonowski,  ayant  su  que  Schlôtzer  travaillait  dans 
son  savant  ouvrage  à  détruire  l'existence  de  Lech ,  lui 
proposa  de  fortes  sommes  pour  racheter  Texistencc  de 
ce  roi.  Cependant,  avec  le  temps,  les  historiens  slaves 
eux-mêmes  ont  regardé  cette  relation  primitive  comme 
controuvée  et  dénuée  de   fondement.  Aujourd'hui 


100  POLOGNE ,    BOHÈMK,    RUSSIE. 

soulement  la  (lécouverlo  de  nouveaux  documents  est 
venue  changer  la  face  de  la  question.  Quelques  mo- 
numents d'histoire  orientale  tirés  des  traditions  per- 
sanes et  arméniennes  offrent,  en  effet,  des  analogies 
extraordinaires  avec  l'histoire  des  Lechs;  seulement, 
la  scène  se  passe  sur  un  autre  théâtre,  dans  les  en- 
virons du  Caucase ,  la  dernière  contrée  où  soient  par- 
venues les  armées  macédoniennes.  Il  est  probable  que 
ce  souvenir  historique  s'est  implanté  dans  les  terres 
slaves  à  l'arrivée  des  Lechs.  Les  traditions  bohèmes  ne 
diffèrent  pas  des  traditions  polonaises  ;  les  Lechs  et 
les  Czechs  sont  frères  (Lesgues  et  Izetzens). 

Tandis  que  le  royaume  de  Bohème  et  celui  de  Po- 
logne se  formaient  près  des  Karpathes  ,  les  Normands, 
ayant  conquis  plusieurs  villes  dans  le  Nord,  jetaient 
les  fondements  de  quelques  duchés  russes.  Leur 
marche  conquérante  commence  avec  le  iv*^  siècle  après 
Jésus-Christ^  Dans  le  v«  siècle ,  on  les  voit  au  milieu 
des  Slaves;  dans  le  w  et  le  vii%  ils  s'y  sont  assis 
d'une  manière  stable,  et  sont  généralement  connus 
sous  le  nom  de  Russes.  Peu  importe  ici  que  leur  sé- 
jour primitif  ait  été  la  Suède  ou  la  Lithuanie  ,  toujours 
est-il  que  leur  origine  n'a  rien  de  commun  avec  cellf 
des  Slaves. 

Nous  sommes  maintenant  sur  les  traces  des  dc\n 
races  étrangères  qui  entrent  dans  la  formation  des  em- 
pires bohème,  polonais  et  russe.  Mais  les  Lecho- 
Czechs  étaient  unis  aux  Normands  par  quelques  liens 
d'affinité.  Les  Normands  prétendent  que  les  Scandina- 
ves, leurs  ancêtres,  descendaient  d'Odin,  qu'ils  étaient 
parents  des  Azes  et  frères  des  Scandinaves  du  Nord 


LKs  A/Ks  or  sc.vismîswts.  101 

l^s  Azes  sonlimopouphuledo  soucho  iiido-^rermanique 
dont  une  branche  s*est  étendue  vers  le  Nord  et  y  a  été 
connue  d*abord  sous  le  nom  de  Scandinaves ,  et  plus 
tard  sous  celui  de  Goths  et  d*Ostrogoths.  D'après  l'o- 
pinion de  quelques  érudits,  cette  race  a  son  origine 
dans  rinde  où  elle  composait  la  caste  des  guerriers  ; 
elle  a  dû  émigrer  par  suite  de  révolutions  intestines.  Ce 
peuple  semble  créé  pour  la  lutte  et  le  combat  ;  son  or- 
ganisation physique  le  sépare  des  familles  ouralienne, 
sémitique  et  slave;  il  a  une  haute  stature,  h»  front 
élevé  et  bombé ,  des  yeux  de  faucon  ,  un  nez  d'aigle , 
du  penchant  à  l'obésité ,  des  passions  vives  ,  un  in- 
satiable désir  de  conquête  et  de  domination.  Tels  sont 
ses  principaux  caractères  physiques  et  moraux.  Seul 
de  tous  les  peuples  asiatiques ,  il  possédait  au  su- 
prême degré  l'art  de  régner  et  d'administnM*.  En  Asie, 
il  formait  l'aristocratie  des  peuplades  turqu(*s  H  ou- 
raliennes;  en  Occident,  il  forma  celle  des  iK>pulations 
germaniques  et  celtiqu(*s.  Li^s  Azes  ou  Scandinaves 
se  sont  emparés  de  tous  les  trônes  de  l'Europe,  un 
seul  excepté,  lequel  était  occupé  par  un  roi  slave.  Le 
mode  d'organisation  particulier  aux  Az(»s  s'est  con- 
serx'é  dans  le  Caucase,  où  sont  encore  aujourd'hui 
des  peuplades  qui  provieiment  de  la  même  source  et 
que  le  temps  a  fort  peu  nioditiées.  Leur  constitution 
sociale  était  assez  compliquée  ;  elle  se  composait 
d'une  aristocratie  nobiliaire ,  du  peuple  conquis  et  des 
esclaves.  Ce  peuple  a  jadis  eu  des  rois  ;  mais  comme 
ils  avaient  pi»u  d'influence  el  qu'ils  étaient  souvent 
changés,  ils  n'ont  pu  établir  nulle  part  un  gouverne- 
ment stable.  Chez  les  Goths  et  les  Ostrogoths,  Texis- 


102  Ï,KH    VillMAUhR  III  hHM. 

U!rir(!|K)lili(|iu*  riait  ii  piMi  pivs  la  iiii>fiM^  ;  l'ariHliKTatu^ 
qui  pnHrrulait  (lrH4'<*fi4ln*<l<*s  4li<*ii\  nt  (|(*h  (IhiihImmii^ 
y  iKuiipait  loiijoiirH  la  pn*iiiiôn*  plarif.  1^; pi iim  noble 
^kiit  ('fl<>v/*  an  IrAiM*;  on  lionorail  la  royaiih';,  maii  on 
m;  lui  a  jamais  p(*ruiis  tU'  fuwU'r  un  pouvoir  almolii  tel 
ipiil^Ht  atijounlliui  «'établi  ni  ItiiHsiiM^I  «laiiMqiidqiios 
(>arl.i(!H  (l(^  IKiMopr.  KiiHn,  pour  runuUimov  rntte 
racr  m  (pu*l(pics  mots,  il  nous  HiifHra  tUi  diro  qu'elle 
/;t«iit  omirN!mm(*iit  aristorraliqu«*.. 

Los  |;ouvornomoiits  forMl<<!s  par  los  li(H',|iH  i'X  U^ 
(>/iM'lis  aux  piods  (I<*h  Karpallios  ,4*t  par  Ioh  Normamiii 
au  foml  rio  la  llussiis  (liFfon'iil  lN*aur'oup  ithlro  i!iiii« 
\a*.%  promi^Ts,  otomlant  jours  rittu\MHoH  vors  la  twr 
Bîilliquo,  nf^uront. jamais  <lo  vues  hion  iïrvHi'u'Hihun 
IvMVH  onln^prisos,  ni  do  monarquos  oapablos  iU^  len 
oonsliliior  on  oUil  ro;;ulior.  Los  Normands ,  au  r^n- 
Irairo,  sous  la  diroolion  supr^*Mio.  d'un  aiiUK^ralo^ 
ouroiil  l»i<*ntV)l  soumis  loulo  la  llussio.  Lours  rapfH»rlM 
avor  loH  iSlavos  Furont  d'alK»rd  has/*.s  sur  dos  trait^m 
et  non  sur  loiirs  dn»its  do  roiupiAti!.  l/oUit  |Kditjqni^ 
<loH  pays  russos,  i\  collo  /«poquo,  roHs<^mblo  parFaitf>- 
rnont  ii  roliii  do  i'Apulio  ot  do  l'italio  au  momont  où 
olioHont  M'  subju{;uoos  par  los  Normands.  Mai»  \o.n 
cliofs  varqjuos  s'omparoront  pou  à  pfMJ  du  {Huivoir 
absolu  on  s'appropriant  tous  los  droits  jusqu'iri  ré- 
w.îrv/;s  aux  oommiinos.  Ils  /îtoufforont  los  lilM^rt^ïH 
filavos,  ot  do\inronl  matlros,  do  tutours  rpiils  ol^iinit. 
li<!S  Normands  so  rôpandaiont  do  préforonro  dans  la 
dirH'lion  dos  Houvos;  lours  \aissoaux  sorvaii^nt  do 
ooiirsiors  à  ro  pmplo  do  roinpiôrants,  qui  |K>rta  sos 
HTttwn  jufM|uo  dans  la   («roco,    ot  tont^i    tiiAmo   do 


LES   M>RMANDS-IU:S8K8.  U)A 

loumettre  Oonstantinople.  En  moins  d'un  siërje  les 
princes  de  la  femille  de  Ruryk  régnèrent  sur  l'immense 
pays  qui  s'étend  de  Kiew  à  Novgorod  et  des  bordf 
delà  Baltique  aux  embouchures  du  Danube.  Leur  his- 
toire, du  reste,  rappelle  en  tout  l'histoire  des  princes 
Dorman^^  d'Angleterre.  C'est  le  même  sang  et  le 
même  caractère;  c'est  la  même  violence,  la  même 
ambition,  la  même  astuce;  les  guerres  civiles  succè- 
dent aux  meurtres  et  aux  trahisons ,  et  le  plus  heureux 
est  accepté  par  le  peuple  comme  le  véritable  repré- 
sentant d'une  race  qui  semblait  condamnée  par  Dieu 
à  se  haïr  et  à  se  dévorer.  Grâce  aux  rapports  qui  exis- 
taient entre  les  Russes  et  les  Grecs,  les  écrivains  de 
Byzance  ont  sauvé  de  l'oubli  les  noms  et  l'histoire  des 
souverains  de  la  Russie.  Les  chefs  lechs  et  czechs, 
n'ayant  pas  laissé  cÎcî  monuments  écrits,  leur  souvenir 
s'est  perdu  dans  le  passé  où  ils  ne  nous  semblent  plus 
jouer  qu'un  rôle  ftdnileux.  Ce  qu'on  sait  avec  certitude, 
c'est  que  les  Lecho-Czechs  se  sont  facilement  a(;cli- 
matés  parmi  hîs  Slaves ,  qu'ils  ont  été  vite  absorbés 
par  la  race  indigène,  et  (pie  leurs  familles  régnantes 
ont  bientôt  cédé  la  place  à  des  familles  nationales! 
C'est  en  Bohême  et  en  Pologne  que  les  premiers  rois 
d'origine  slave  ont  été  élev(»s  au  trône.  Quant  aux 
Normands,  dès  la  troisième  génération,  ils  avaient, 
^ux  aussi ,  oublié  leur  langue ,  et  ils  s'appelaient 
dusses ,  mais  la  dynastie  de  leurs  chefs  a  continué 
'ongtemps  encore  de  régner  sur  la  Kussie. 

Ainsi,  dans   les  divers  pays   slaves  s'élèvent  des 
''Oyauraes,  des  empires,  ayant  des  tendances  opjK) 
Le  fonds  est  toujours  l'ancienne  Slavie,  mais  la 


loi  rKtMiKliS   KOVAllMtS    SLAVES. 

force  oiga'nisatrice ,  le  lien  des  masses  est  un  élément 
étran^jer  importé  de  la  Scandinavie  et  du  Caucase.  Le 
corps  social ,  ainsi  formé  et  fécondé  d  un  esprit  venu 
de  l'extérieur ,  commence  à  produire  des  états  pro- 
prement dits.  L'idée  chrétienne  y  vient  à  son  tour  ré- 
pandre son  souffle  de  vie  et  d'unité,  et,  dans  quelques 
ims  de  ces  états  du  moins ,  elle  mêle  et  fond  tellement 
ensemble  tous  les  principes  vitaux,  qu  il  est  impos- 
sible pendant  des  siècles  d'y  reconnaître  des  traces 
d'origines  différentes  et  de  tendances  hostiles.  Si  la 
science  moderne  commence  à  discuter  les  éléments 
constitutifs  de  ce  grand  corps  politique,  si  elle  com- 
mence à  y  liémeler  quelques  parties  hétérogènes ,  ce 
n'est  pas  k  la  sagacité  des  éruditsque  nous  le  devons. 
On  a  dernièrement  reconnu  qu'en  France  et  en  An- 
gleterre les  classes  supérieures'  descendaient  des 
Francs  et  des  Normands ,  ce  que  Hume  et  les  écrivains 
du  xviii"  siècle  n'avaient  pas  môme  soupçonné.  Mais 
ces  sortes  de  découvertes,  encore  une  fois,  nous  ne 
pouvons  les  attribuer  à  la  pénétration  des  historiens. 
L'élément  qui  unissait  et  inspirait  des  races  si  di- 
Verses  d'origine  s'est  brisé  ou  affaibli,  et  les  débris 
de  l'unité  rompue  se  sont  d'eux-mêmes  décomposés 
et  détruits.  La  religion  chrétienne  ayant  été  repoussée 
comme  lien  iuvsuffisant,  l'esprit  qui  émanait  d'elle  a 
fait  défaut,  et  les  principes  purement  physiques  se 
sont  aussitôt  développés;  ainsi  les  gaz  en  se  déga- 
geant d'un  corps  en  trahissent  la  décomposition.  Il 
a  été  facile,  dès  lors,  de  soumettre  le  principe  ma- 
tériel à  un  examen  en  iiuelque  sorte  chimique;  mais 
cette  découverte  n'a  rien  de  consolant  pour  le  peuple 


PKKMIKIIS    UOYAl>U:s    SLAVKS.  105 

qui  <»st  arrivé  i\  une  lollc  analyse  de  lui-nu^ino. 
Toutefois,  elle  doit  (Mre  constatée;  et  quant  à  ee 
peuple,  il  faut  qu'il  s'efforce  désormais  de  rétablir 
Téquilibre  rompu  de  son  existence,  et  de  relier, 
par  une  \ie  nouvelle,  les  éléments  épars  de  sa  na- 
tionalité, s'il  veut  rester  nation  indépendante. 


NFJIVIKMK    LKCON. 


Knipirc'H  (lf*H  li(*ch.H,  des  CzecliH  v.i  dcH  Uiihm^H.  —  Moiivcllc  Iraditloo. 
■  \éVH  l*o()i(*lH  ol  U\H  PiuslN.  —  LoH  KiandH-diiCH  noi-mandf)  de  ta 
HiimhU*.  i)iialil('- niNHiMït  hM:li-czo.rli.  L(*.h  capilal^H  rusAfsct 
liMliH-c.xncliM.  A  virilement  du  chri.Htiani.Hine  daiiH  le.s  payt»  hlafei.  j 
—  Saint  .h^rùrne,  Haint  Cyrille  et  Haint  Mi^lliode.  •  L(»h  <iglliei 
d'Orient  i>t  <r()ccident.    -■  l/unil(^  slave  et  le  Panslaviamc. 


Mnrdi,  36joiivier  1841. 

IK^puis  l(*  rot;nn  rli^  Snirio,  (|i]i  fui  lo.  prnrnior  roi 
slîiv(s  juscm'on  Tau  mil  do  IV»nMîliréti(»nno,  Torga- 
lûsalioti  (1(^  lii  rao(^  slaves  (*J)ati{;(^  (complètement^ 
coinino  iiods  Tavotis  dit  dans  la  leçon  piY^cédonle. 
Los  ompin^s  iiaissaiitK  dos  L<M*hs,  doé;  Czo(*Jik  ot  des 
Hiiss(m  oommoiuront  à  formor  lo  iioyati  d'iino  puU- 
sauo(^  jtis((tio  là  iiicoiuuio  |mrmi  los  Slaves.  Doh 
inKlittilions  noiiv^dlos,  d(^s  iiiténHs  nouveaux  sur- 
laissent  ;  l'histoiro  ot  la  littoraturo  pnmnont  lo  <va- 
raotèrede  Tépoquo.  La  tradition  antique,  que  nous 


NOUVELLE    TRADITION.   DUALITÉ    SLAVE.  i07 

avons  nommée  littérature  fossile,  est  refoulée  dans 
la  vie  domestique  ;  elle  s'abrite  sous  le  toit  en- 
famé  des  chaumières,  et  reste  à  jamais  séparée 
de  la  vie  politique ,  du  mouvement  national.  Ici 
commence  une  nouvelle  tradition  qui  va  désor- 
mais servir  de  base  à  l'histoire  et  se  produire  dans 
les  créations  littéraires.  Nos  poètes  lui  ont  em- 
prunté des  figures  et  des  métaphores  qu'on  ne 
peut  bien  entendre  si  on  ,  n'en  a  pas  étudié  la 
source;  il  serait  même  impossible,  sans  cette  con- 
naissance, de  se  rendre  compte  des  cris  de  guerre 
que  les  Polonais  et  les  Russes  se  lancent  avec  de  mu- 
tuels mépris,  et  que  les  uns  et  les  autres  acceptent 
comme  des  titres  de  gloire. 

Les  Lechs,  tels  qu'ils  sont  représentés  par  la  tra- 
dition poétique ,  étaient  un  peuple  cavalier.  Vers  le 
vr  siècle  ils  faisaient  la  conquête  des  terres  qui  com- 
posent le  duché  actuel  de  Posen,  s'étendaient  jus- 
qu'à la  Baltique  et  quelquefois  jusqu'aux  bords  de 
l'Elbe.  Ils  choisissaient  leurs  rois  dans  une  seule 
femille.  La  couronne  était  souvent  la  récompense  des 
rictoires  gagnées  dans  les  courses  à  cheval.  La  tra- 
dition de  ces  sortes  d'élections  est  commune  à  tous 
les  peuples  qui  descendent  des  Azes.  Les  rois  fabu- 
leux des  Lechs  combattent  souvent  des  monstres  fan- 
tastiques, des  dragons  ;  ils  font  la  guerre  à  Alexandre 
le  Grand,  à  César;  tout  se  mêle  ici;  les  souvenirs 
apportés  de  l'Orient  se  confondent  avec  les  fables 
populaires.  Enfin  la  maison  régnante  des  Lechs  dis- 
paraît ;  elle  est  remplacée  par  la  famille  des  Popiels, 
qui  n'est  elle-même  qu'une  transition  à  une  dynastie 


108  >MlVi:Li,L    TKÀIMTK». 

4 

nouvelle.  Les  ehroniqueiirs,  qui  oui  recueilli  cett 
tradition,  parlent  aussi  de  diplômes  accordés  au; 
Leclis  par  Alexandre  le  Grand  et  par  César,  lesquel 
leur  auraient  abandonné  la  possession  de  tous  le 
pays  du  Nord.  Ces  diplômes,  dit-on,  ont  été  perdu 
dans  une  bataille  contre  les  Turcs  et  doivent  se  re 
trouver  à  Constantinople.  Au  xvr  siècle,  des  rc 
cherches,  des  voyages,  ont  été  entrepris  à  ce  suj€ 
par  des  hommes  graves.  Quoiqu'il  en  soit,  la  tradî 
lion  exprime  ici  visiblement  le  désir  de  faire  la  con 
quête  du  Nord ,  le  mystérieux  espoir  de  rentrer  dan 
tous  les  droits  concédés  par  de  prétendus  diplômes 
pure  invention  de  quelques  chroniqueurs.  Jusqu'i 
la  moitié  du  ix"  siècle,  les  traditions  des  Lechs  et  dei 
Czechs  se  ressemblent;  les  Lechs  y  sont  quelquefoii 
désignés  sous  le  nom  de  Sarmates  ;  ce  nom ,  les  Po 
louais,  dans  leur  style  poétique,  le  donnent  souven 
à  leurs  ancêtres. 

Après  la  maison  nationale  des  Popiels ,  celle  de 
Piasts  prend  le  sceptre  de  Pologne.  LesPiasts  étaien 
Slaves  ;  c'est  le  peuple  lui-môme  qui  choisit  le  premie 
roi  de  cette  famille  qui  régna  longtemps,  et  dont  l 
dernier  descendant  est  mort,  au  xvii*  siècle,  dans  un 
obscure  principauté  de  la  Silésie.  La  dynastie  d( 
Piasts,  sous  laquelle  la  Pologne  s'est  formée  et  de 
veloppée ,  offre  un  caractère  tout  particulier  :  si 
rois  sont  représentés  comme  de  vrais  pères  de  E 
mille  ;  ils  sont  bienveillants  et  môme  débonnaire 
la  simplicité,  la  bonté,  tel  est  le  type  qui  les  d 
lingue. 
La  critique  moderne  a  rejeté  tous  ces  faits  trac 


DlALITr^.    SLWK.  109 

ionnels.  On  a  voulu  prouver  qu'il  n'y  avail  aucun 
rapport  entro  les  Sarmates  et  les  Slaves,  et  que  les 
Lechs  étaient  Slaves  ;  on  a  tourné  en  ridicule  la  dy- 
nastie des  Piasts,  et  cependant  cette  histoire,  préten- 
due fabuleuse ,  a  longtemps  été  le  catéchisme  natio- 
nal. Elle  seule  est  vraie  peut-ôtre ,  car  elle  a  eu  une 
grande  influence  sur  les  idées  polonaises;  car,  dans 
les  diètes  publiques  on  en  appelait  à  la  foi  générale, 
à  ce  catéchisme  dont  on  citait  souvent  des  articles; 
car  les  monarques  polonais  ont  souvent  cherché, 
depuis,  les    frontières  mythiques   de  l'empire   des 
Lechs;  car,  elle  seule,  enfin,  n'a  pu  être  oubliée  du 
peuple.  C'est  en  vain  que  les  historiens  s'effarcent 
de  démontrer  que  l'élection  des  rois  de  Pologne  ne 
date  que  du  xv^  siècle  ;  nous  en  trouvons  des  traces 
dans  la  tradition.  En  vain,  aussi,  a-t-on  tenté  de 
rabaisser  la  mémoire  des  souverains  vénérés  de  la 
nation  et  de  tout  temps  regardés  comme  les  types 
antiques  du  caractère  slave;  le  peuple  s'obstine  à  re- 
pousser l'histoire  qu'on  veut  lui   imposer;  il  n'a 
donné  le  nom  de  Grand  qu'à  un  seul  de  ses  rois,  et 
celui-là  n'a  jamais  été  conquérant;  il  n'avait  aucune 
des  qualités  brillantes  qui  font  le  grand  guerrier  ; 
mais  il  était  bon,  généreux,  libéral;  il  était  le  père 
du  paysan;  il  représentait  le  mieux  le  caractère  na- 
tional. 

L'histoire  des  Normands  de  Russie  est  lout-a-fait 
autre.  Les  Normands  étaient  moins  nombreux  que 
les  Lechs;  ils  appelaient  souvent  les  guerriers  de  la 
Norvège  et  de  la  Suède,  pour  les  aider  à  renverser 
les  prétentions  de  leurs  compétiteurs,  ou  pour  sou- 


110  NOUVELLE   THADITION. 

mettre  les  villes  rebelles  :  ces  {juerriers  traversaîeni 
la  Russie  en  la  pillant,  et  retournaient  ensuite  dann 
leur  patrie.  Ceux  qui  restèrent  en  Russie,  perdirent, 
dès  la  troisième  génération,  tous  les  caractères  d^ 
leur  origine.  La  famille  qui  régnait,  elle-même,  de 
vint  slave  ;  elle  ne  conserva  de  son  origine  étranger 
qu'une  tenace  et  forte  idée  de  domination,  Pendan 
deux  cents  ans,  les  princes  russes  se  sont  livré  de 
guerres  acharnées  pour  s'emparer  des  terres  et  de 
villes.  Aucun  intérêt  populaire,  aucun  mobile  na- 
tional ne  perce  dans  leurs  longues  luttes;  il  n'y  es! 
jamais  question  que  de  ceux  qui  doivent  régner  et 
gouv>erner.  La  famille  des  Plantagenets  nous  offre, 
en  Angleterre,  le  type  le  plus  complet  de  la  domi- 
nation normande.  Elle  a  introduit  en  Angleterre  le 
système  féodal  français ,  système  que  les  Normands 
russes  n'ont  pu  fonder  en  Russie ,  faute  d'élémenls 
sur  lesquels  ils  pussent  l'établir.  Le  peuple  slave 
était  dispersé  dans  de  petites  villes,  dans  de  petites 
colonies,  n'ayant  aucun  lien  entre  elles  :  les  conqué- 
rants se  partagèrent  le  peuple  comme  faisant  partie 
de  la  terre  qu'il  cultivait;  mais  ce  partage  même  ne 
put  servir  de  base  à  une  hiérarchie  quelconque  ;  c'esi 
là  ce  qui  distingue  l'empire  russe  des  autres  em 
pires  normands  de  l'Europe.  Le  prince  russe  étaî 
à  la  fois  chef  politique  et  propriétaire  du  sol;  il  n' 
avait  aucun  rapport  politique  entre  lui  et  les  se 
gneurs  ;  par  le  titre  de  grand-duc  on  voulait  pluH 
désigner  le  fils  aîné  de  la  famille  que  l'héritier  i 
trône.  L'idée  de  la  souveraineté  en  Russie  est  deveni 
complètement  étrangère  à  celle  que  l'on  s'en  fait  < 


nt'ALITK   SLAVE.  lit 

Poicit^e.Le  Isar  esl  l'unique  foyer  de  loul  pouvoir  et 
de  toute  force;  le  peuple  Tappelle  sa  lumière;  il  se 
le  représente  terrible,  puissant,  politique  astucieux 
et  profond.  Il  n\  a  pas  de  bornes  à  sa  puissance , 
comme  il  n  y  a  pas  de  limites  assignées  au  territoire 
delà  Russie.  De  même  que  les  Lechs  et  les  Czechs 
ea  appelaient  à  leurs  diplômes  fabuleux  pour  ap* 
puyer  leurs  prétentions  sur  le  Nord,  de  même,  plus 
tard,  les  Russes  ont  cherché  à  rattacher  leur  dynas- 
tie aux  successeurs  d'Auguste  et  de  César,  et  se  sont 
[ffétendus,  comme  héritiers  des  empereurs  romains, 
les  seuls  maîtres  légitimes  du  nord  de  FEurope. 

Les  pays  slaves  se  trouvent  ainsi  partagés  entre 
deux  puissances  rivales,  et  la  lutte  entre  elles,  dès 
lorigine,  touche  à  une  immense  question.  Il  ne  s'a- 
git pas  ici  de  dominer  sur  telle  ou  telle  province , 
mais  sur  tout  le  Nord  et  peut-être  sur  le  monde  en- 
tier. Déjà,  au  moyen-àge,  les  chroniqueurs  compre- 
naient ainsi  la  question.  D'un  côté  est  Tempire  des 
Xonnands  ^  de  l'autre  celui  des  Lechs  et  des  Czechs 
d'abord  unis  par  des  traditions  communes,  puis  liés 
par  l'histoire  jusqu'au  point  d'avoir  pour  souverains 
des  rois  de  la  même  famille.  Il  est  très  difficile  de 
fixer  le  centre  d'action  des  deux  puissances  rivales; 
les  capitales  de  ces  deux  pouvoirs  semblent  se  dépla- 
cer, voyagercontinuellement.  Les  Polonais  eurent  d'a- 
bord leur  foyer  central  près  des  Karpathes  ;  plus  tard 
ils  placèrent  leur  capitale  dans  les  plaines  de  la  Grande- 
Pologne,  puis  ils  revinrent  la  fixer  de  nouveau  sur  les 
bords  de  la  Vistule.  Les  Russes  descendirent  d'abord 
avec  le  cours  du  Dnieper  Jusqu'à  Kiew,  ensuite  ils 


1 12  hi  Ai.nï.  SI  AVK. 

r(Hiu>i)h**r4M)t  vors  1<*  iH»nl.. Nulle |»:irl  on  no  Irouvciine 
<',ii|)il:ih*  (léKnitivcnirnt  êlalilie;  il  n*\  a  (i<^  stalilu  ({Ui> 
l(*s  diMiv  |)rinri|Ms  (h;  \'w  |M)liti(|iMi  (|ui  aniniunl  les 
(l(iU\  {xnipins  Iiostilc'S,  <*l  qui,  par  (mi\,  a({i88ont  C4)D- 
slannnnnt  sur  los  niasKrs  slaves.  On  pourrait ,  ce- 
pemlanl,  enfornuM*  h;  poinl  principal  do,  raclivito 
russi*  onlre  Nov|;or(Ml  la  Oande  oi  los  sources  du 
Dniépor  cl  de  la  Dwina;  on  pourrait  é{;aloui('nt  éU- 
hlir  um»  capitales  idéale  pour  la  PoIo(;no  centre  les 
Karpallu's  ot  la  Vistul(^  Il  ost  siiifjulior  <|ue  In  lieu 
oiu  suivant  la  tradition  fahuhiuso,  un  dra(;on  à  triple 
l(He  assiô{;ea  Ir  l)en*.isiu  do  la  royauté  Lctchy  ne 
Irouvi*  |>ro(;isénu'nt  «>:elui  où  s(^  sont  consorvés  le  plus 
lon|;lonips  l(s  vosti(;(;s  do  Tindépondanoo  polonaise; 
jo  \0M\  |)arl<M*  d(^  la  villo  lihn*,  do  (Irarovio. 

l/inmumso  espaces  (pii  séparo  eos  doux  r.ontres 
d*a('tion  ronfernio  les  pays  situés  (tntrc  le  Dnieper^ 
hî  Uni;  oi  lo  Niémen .  il  y  a  lonf[toinps  quo  ces  pays 
ont  perdu  leur  dénomination  [{énérah^,  parce  que  les 
différent(»s  tribus  (|ui  s'y  sont  Hxéos  n'ont  pas  ac- 
(M^pléhi  nom  de  Slave  connue  nom  générique  de  race^ 
ol  (pi'ellcs  ne  S(i  sont  jauiais  constituées  on  empira 
séparé,  en  unilé  politi(pie.  Les  Normands  et  lef 
L<ïcbs  y  pénétrèrent  souvent,  ils  y  étaldireul  tour  !< 
tour  leur  dominalion.  l)e])uis  que  la  maison  des  Un- 
ryks  en  a  h\l  déKnitixîment  la  conipuHc,  ils  portcu 
]o  nom  de  terr(»s  russes  ;  mais  les  Polonais  les  ap 
pellent  russi(aines  ou  ruthénicnnc^s,  ])our  les  distin 
guer  de  l'empire  russe  pro|)remcnt  dit.  (iOtte  jjrund 
terre  a  été  le  théAtn^  d(»s  {;u(»rrcs  achariu'^es  entre  1 
Pnlo|{nc  ot  la  Hussii»;  c'esl  là  cpie  rK|jlise  callioliqii 


DtALlTli;    SLAVK.  113 

combaltit  TÉglise  orientale,  que  la  république  nobi- 
liaire lulta  contre  le  système  autocratique. 

Tel  était  Taspect  géographique  des  pays  Slaves  à 
lepoque  où  le  Christianisme  y  fit  son  avénemenl. 
L'influence  de  la  religion  s'y  développa  d'abord  avec 
lenteur.  Dans  les  iv*  et  \^  siècles  il  y  avail  déjà  dos 
apôtres  travaillant  à  propager  le  culte  chrétien  ])arnii 
les  Slaves.  Il  est  clairement  démontré,  aujourd'hui, 
que  le  grand  docteur  de  l'Kglise,  saint  Jérùuie,  était 
Save  de  naissance;  une  tradition  hii  attribue  l'in- 
vention  de  l'écriture  nationale;  un  peu  plus  tard 
nous  rencontrons  beaucoup  de  Slaves  parmi  les  pa- 
triarches de  Constantinople.  Ce  n'est  qu'au  ix- siècle 
que  les  travaux  apostoli([ues  acquièrent,  par  les  ré- 
sultats, une  réelle  importance;  mais  remarquons 
que  l'apostolat  semble  ici  se  diviser  lui-mèmo  en 
deux  branches,  marcher  par  une  double  voie,  revélir 
«i8n  le  caractère  de  la  dualité  slave.  L'histoire  de 
l'introduction  du  christianisme  dans  la  Slavie  touche 
ainsi  aux  plus  profondes  (luestions  de  la  politique  et 
de  la  littérature  ;  elle  a  été  souvent  défigurée  par 
ceux  qui  l'ont  étudiée  au  point  de  vue  exclusif  de 
ces  questions.  Il  est  pourtant  tels  faits  qui  peu- 
vent résoudre  les  difficultés  et  rectifier  bien  des 
weurs. 

Et  d'abord,  il  est  désormais  reconnu  que  saint  Cy- 
rille et  saint  Méthode  étaient  envoyés  par  la  cour  de 
Rome,  qu'ils  évangélisaient  les  Slaves  avant  le  grand 
sehismede  l'Orient,  qu'ils  étaient  munis  des  instruc- 
tions du  pape,  qu'ils  s'i^i  référaient  toujours  à  Fau- 
lorilé  du  Saint-Siège,  el  qui»  l'un  pI  l'autre  sont 

I.  8 


114  DUALITÉ    SLAVE. 

morts  dans  la  capitale  du  monde  catholique.  Il  n*y 
a  donc  aucun  doute  sur  l'origine  de  la  civilisation 
chrétienne  des  Slaves  ;  mais  pour  différentes  causes 
on  s'est  efforcé  plus  tard  de  l'obscurcir.  Les  Slaves^ 
attachés  à  leur  langue  et  hostiles  à  la  langue  latine, 
qui,  selon  eux,  détruisait  les  monuments  de  leur  lit- 
térature, ont  cherché  à  établir  la  prépondérance  des 
la  langue  grecque,  ou  plutôt  slave  orientale.  Il  était 
alors  de  leur  intérêt  de  prouver  que  l'Église  grecque 
parlait  l'idiome  national;  depuis,  les  écrivains  de 
Nord ,  pour  diverses  raisons  politiques ,  ont  aussz 
voulu  effacer  toute  trace  de  l'influence  de  l'Églis  - 
d'Occident  ;  la  question  aété  ainside  plus  en  plus  s'obs 
curcissant ,  grâce  aux  travaux  des  érudits  modernes 
sur  lesantiquités  slaves.  Il  s'agissait  de  fixer  l'époque 
laquelle  furent  introduits  les  alphabets  employés  pa 
l'Église  d'Orient  et  par  celle  d'Occident.  Les  philo 
sophes  du  dernier  siècle,  souvent  sans  justifier  d 
leurs  préférences,  penchaient  visiblement  pour  l'É 
glise  grecque ,  et  cela  uniquement  sans  doute  parc 
que  cette  Église  était  la  négation  de  l'Église  romaine. 
C'est  dans  ce  but  qu'ils  ont  voulu  prouver  que  les 
caractères  slaves,  adoptés  par  TÉglise  d'Occident, 
étaient  une  invention  intéressée  des   moiiies  pour 
combattre  l'influence  de  l'Église  d'Orient.  Leur  opi- 
nion a  été  acceptée  de  quelques  savants;  mais  les 
Bohèmes  ont  démontré  toute  la  fausseté  de  ce  sys- 
tème; ils  ont  découvert  que  les  plus  anciens  monu- 
ments slaves  sont  écrits  avec  les  caractères  acceptés 
par  l'Église  de  Rome,  de  sorte  que  l'antiquité  def 
deux  alphabets  semble  égale,  tandis  que  l'influence 


DUALITÉ    SLAVK.  I  15 

deTÉglise  catholique  est  certainement  plus  ancienne 
que  celle  de  l'Église  grecque. 

Du  reste,  il  suffit  de  citer  les  dates.  Saint  Cyrille 
et  saint  Méthode  sont  arrivés  au  milieu  des  Slaves  en 
Tan  860  ou  867,  et  le  schisme  n'eut  lieu  qu'en  880. 
Ces  deux  docteurs  n'eurent  aucun  rapport  avec  l'É- 
glise d'Orient  pendant  leur  apostolat.  Ce  n'est  qu'a- 
près le  schisme  qu'on  peut  suivre  la  double  action 
do  Christianisme  à  travers  les  pays  slaves.  Pour  bien 
comprendre  les  deux  directions  opposées  de  ce  mou- 
vement religieux,  il  faut  savoir  que  la  cour  de  Rome 
avait  accordé  aux  Slaves  le  privilège  de  célébrer  la 
messe  dans  leur  langue.  Le  privilège  fut,  plus  tard, 
retiré;  puis,  après  des    explications,  concédé    de 
nouveau.  Les  philosophes  et  les  historiens  du  siècle 
passé  ont  attaché  une  trop  grande  importance  à  la 
question  liturgique;  s'il  faut  les  croire,  il  était  né- 
cessaire, indispensable  à  la  civilisation  des  Slaves, 
qu'ils  pussent  célébrer  dans  leur  langue  les  mystères 
de  la  religion.  Les  écrivains  russes  oi  polonais  se 
sont  longtemps  occupés  de  cette  question.  Il  faut 
pourtant  distinguer  la  langue  officielle  de  l'Église, 
la  langue  sacramentelle,  de  colle  dont  on  se  sert 
pour  expliquer  le  dogme  au  peuple.  Rome  a  conservé 
pour  langue  sacramentellv^  le  latin,  le  grec  et  le  sy- 
riaque; mais  elle  ordonnait  aux  prêtres  d'enseigner 
les  peuples  dans  leur  propre  langue,  elle  leur  ordon- 
nait d'apprendre  Tidiome  des  nations  au  sein  des- 
quelles ils  allaient  porter  la  parole  évangéliqu(».  En 
ces  derniers  temps,  on  a  t«»ntè  d'introduire  dans  la 
litur^e  en  France  l'usage  de  la  langue  nationale;  cm 


116  nCAMTÉ    SLAVE. 

attendait  beaucoup  de  cette  réforme;  mais  on  s'est 
bientôt  aperçu  que  les  formules  sacramentelles  en 
latin  ou  en  français,  éjjalement  comprises  des  sa- 
vants, restaient  toujours  inaccessibles  au  peuple. 

L'introduction  du  latin  dans  le  culte  religieux  a 
eu  pour  les  peuples  slaves  dos  résultats  importants. 
La  connaissance  du  latin  donnait  la  clef  des  antiqui- 
tés romaines  et  de  la  littérature  du  moyen  âge.  Le 
clergé  s'initiait  ainsi  a  la  civilisation  de  l'Occident, 
et  plus  tard,  en  écrivant  et  en  parlant,  il  formait  et 
polissait  la  langue,  il  y  indroduisait  des  formes  an- 
tiques et  savamment  élaborées.  Le  grec,  au  contraire, 
négligé  par  le  clergé  d'Orient,  n'a  pu  rendre  les  mê- 
mes services  aux  pays  détachés  de  l'Église  univer- 
selle ;  il  est  resté  inconnu  en  Russie ,  et  ce  n'est  que 
dernièrement  qu'on  a  ordonné  de  l'enseigner  dans  les 
collèges. 

On  reproche  encore  au  Christianisme  d'avoir  ef- 
facé le  passé  des  Slaves,  d'avoir  détruit  leurs  mo- 
numents poétiques  ;  mais  quels  étaient  donc  ces  mo- 
numents de  la  Slavie  païenne  ?  D'après  ce  que  nous 
avons  dit,  il  est  facile  de  voir  qu'une  vaste  littéra- 
ture, l'épopée,  par  exemple,  ne  pouvait  naître  dans 
ce  pays.  Les  doléances  de  ceux  qui  regrettent  des 
épopées  perdues  sont  donc  vaines  et  mal  fondées.  Le 
drame  n'a  pu  se  former  chez  des  peuples  où  la  vie 
politique,  les  idées  littéraires,  les  conceptions  ar- 
tistiques étaient  si  peu  développées.  La  seule  poésie 
lyrique,  qui  est  Texprcssion  des  sentiments  de  la  vie 
domestique ,  avait  un  champ  favorable  sur  la  terre 
slave;  mais  celle  poésie  y  Heurit  (Micore  aujourd'hui 


DlALIir^    SI.AVi:.     PA.NSI.VVISMK.  117 

parmi  les  Slavos,  h;s  llhrinis  ri  les  &>saqiies,  et  ee 
qu'elle  a' de  plus  beau,  elle  le  doil  à  des  inspirations 
toutes  chrétiennes. 

L^oubli  de  l'histoire  païenne  a  donné  lieu  àdesplain 
tes  également  stériles  et  injustes,  puisque  lesdéhrisen 
ont  été  réunis  et  conservés  précisément  par  lesauteurs 
chrétiens.  I^c  peuple  a  de  lui-même  renoncé  à  cette 
histoire,  ou,  pour  mieux  dire,  il  Ta  fondue  dans  un 
seul  récit  symbolique  sur  l'arrivée  des  trois  frères 
I^ch,  Czech  et  Russe.  Ces  trois  noms  lui  rappellent 
la  fraternité  primitive  de  la  race  et  sa  séparation  en 
trois  empires.  Il  ne  sait  rien  de  plus  sur  son  origine; 
il  a  complètement  oublié  toutes  les  Iradi tiens  qui 
pourraient  le  ramener  à  un  btîrccau  commun.  Quant 
aux  regrets  des  slavophiles  qui  prétendent  que  la 
création  des  trois  empires  a  détruit  l'unité  slave,  ils 
ne  nous  semblent  pas  avoir  plus  de  fondement.  Cette 
unité  n'a  jamais  existé.  L'unité  des  peuples  ne  se 
trouve  écrite  que  sur  la  première  pagcî  de  la  Bible  : 
elle  se  retrouvera,  nous  Tespérons,  sur  la  deriMèrc 
page  de  la  vraie  philosophie.  Avant  Thistoire  poli- 
tiquc,  aucun  lien  [jénéral  ne  reliait  les  Slaves  entre 
eux  ;  cette  histoire  elle-même  n\i  constamment  tra- 
vaillé qu'à  détruire  des  caractères  communs  dont  il 
n'existe  presque  plus  de  traces  aujourd'hui.  Le  Po- 
lonais voit  dans  le  Russe  un  homme  d'origine  étran- 
gère; les  Serbes  et  les  Bohèmes  ne  se  regardent 
pas  conune  issus  de  la  même  souche  que  les  peuples 
slaves  du  nord.  L'idée  du  Panslavisme,  ou  unité 
slave,  n'a  commencé  à  poindre  qtie  dans  le  siècle 
dernier;  elle  est  le  fruit  de  travaux  scientifiques  et 


118  DUALITÉ  SLAVE.    PANSLAVISME. 

littéraires;  mais  pour  arriver  à  réaliser  un  jour  cette 
unité,  je  ne  crois  pas  qu'on  ait  pris  les  moyens  les 
plus  propres,  les  voies  les  plus  droites.  Les  savants 
invoquent  toujours  la  communauté  de  race,  oubliant 
que  ce  sont  les  institutions  religieuses  et  politiques 
qui  ont  créé  les  séparations  qu'ils  voudraient  anéan- 
tir, et  qu'il  est  impossible  de  détruire  tout  levasse 
historique  d'une  nation  pour  la  ramener  à  son  ori- 
gine physique.  C'est  ainsi  qu'au  dernier  siècle  on  a 
tenté  de  réunir  les  Allemands  autour  d'une  seule  idée 
Teutonia,  en  leur  rappelant  leur  patriarche  fabuleux 
Tentes.  La  tentative  avorta  et  fut  bientôt  abandon- 
née des  plus  chauds  partisans  de  l'unité  allemande 
D'autres  savants  ont  entrevu  la  possibilité  de  l'unité 
future  des  Slaves  dans  l'adoption  de  certaine  forme 
gouvernementale.  Cependant  quel  gouvernement  a 
jamais  eu  assez  de  force  pour  réunir  et  relier  en- 
semble des  nationalités  différentes?  L'empire  romain, 
qui,  certes,  fut  l'idéal  de  la  puissance  matérielle,  a 
imposé  sa  forme  politique  à  plusieurs  peuples  de 
l'Occident  ;  mais  cette  forme  morte,  ce  lien  sans  vie, 
il  a  suffi  pour  le  briser,  du  premier  coup  porté  par 
l'invasion  des  Barbares.  On  doit  donc  renoncer  à  l'es- 
poir de  grouper  les  peuples  slaves  autour  de  telle  ou 
telle  forme  {jouvernementale ,  autour  d'une  idée  pu- 
rement physique  de  sang  et  de  race;  ce  qu'il  feut, 
c'est  une  idée  commune,  vaste,  immense;  une  idée 
qui  renferme  en  elle  tout  lo  passé  et  aussi  tout  l'a- 
venir do  ces  peuples. 


DlXlEJiE    LEÇON. 


iDTasion  hongroise.  —  Formation  des  dialectes  slaves.  —  Dualité 
slavo-philologifiae.  —  Les  plus  ancien»  monuments  littéraires.  — 
Lt  Jugement  de  lAbussa,  poëme  slave  du  ix*  siècle. 


Mardi,  29  janvier  18Ai. 


Tandis  que  les  Lechs  et  les  Czechs  organisaient 
leurs  royaumes  naissants^  à  leurs  côtés  se  fondait 
un  empire  composé  d'une  race  étrangère.  Cette 
nouvelle  nationalité  n'offre  aucun  lien  avec  This- 
toire  littéraire  des  peuples  slaves;  mais  elle  eut 
une  influence  politique  très  grande  et  souvent  très 
funeste  pour  l'indépendance  slave  :  je  veux  parler 
du  royaume  de  Hongrie. 

En  888  les  Hongrois  entrent  en  scène ,  venant  de 


120  LKS    HONGROIS. 

ces  contrées  mystérieuses  dont  ils  ont  eux-mêmes 
oublié  la  situation.  Poussés  par  les  hordes  barbares 
qui  les  suivaient,  et  appelés  par  Arnolphe,  ils  ren- 
versèrent, après  une  longue  lutte,  Tempire  des  Mo- 
raves  ,  puis  ,  débordant  sur  TAllemagne ,  ils  envahis- 
saient la  France  et  ritalie.  Cependant ,  arrêtés  par  les 
empereurs  allemands,  et  plus  tard,  convertis  au 
christianisme,  ils  se  fixèrent  dans  les  limites  ac- 
tuelles de  la  Hongrie. 

La  horde  des  Hongrois  se  composait  de  trois  tri- 
bus; c'était  une  masse  de  Finnois  du  Nord,  conduite 
par  de  la  cavalerie  turque,  et  obéissant  à  une  auto- 
rité d'origine  aze  ou  caucasienne.  La  tradition  des 
Hongrois  parle  d'Attila  comme  de  l'aïeul  de  leurs 
souverains.  Les  étrangers  leur  donnaient  le  nom  de 
Iluns,  de  Turcs,  ils  s'appelaient  eux-mêmes  Ma- 
giares,  du  nom  d'un  territoire  qui  avoisine  les  pays 
d'où  sont  sortis  les  Turcs.  Ces  particularités  sont  très 
importantes  pour  expliquer  l'histoire  des  Hongrois 
et  des  autres  peuples  venus  de  TAsie,  dont  l'origine 
est  si  difficile  à  démêler.  Si  les  Magiares  n'avaient 
été  qu'une  poignée  d'étrangers,  ils  se  seraient  bien- 
tôt confondus  avec  les  Slaves;  mais,  séparés  de  la 
nation  conquise  par  une  couche  finnoise  et  une  couche 
turque,  ils  lui  sont  restés  superposés,  et  leur  langue 
a  toujours  flotté  à  la  surface  du  sol  slave ,  sans  pou- 
voir jamais  y  prendre  racine.  Mêlés  aux  Finnois,  ils 
acceptèrent  leur  idiome  et  s'isolèrent  complètement 
des  Slaves.  Après  leur  conversion  au  christianisme, 
ils  trouvèrent,  dans  leur  langue  même,  une  barrière 
insurmontable  pour  former  de  plus  étroites  liaisons 


i.Ks  ii(>><;kois.  121 

avec  les  indii^ënes.  Celte  séparation  entro  deux  lan- 
gues, Tune  d'ori{{ine  ouraliennc,  Tautre  d'orif[inc 
indo-germanique,  donnait  au  royaume  de  Hongrie, 
au  sein  de  la  chrétienté,  une  physionomie  étrangère 
et  presque  hostile.  Les  Magiares  n'ont  jamais  rien 
voulu  recevoir  des*  Slaves,  et  les  Slaves  ont  plutôt 
subi  qu'accepté  leur  inHuence.  Les  Hongrois  se 
servaient  toujours  d'interprètes  :  tels  sont  encore 
leurs  moyens  de  communication  avec  la  maison 
régnante  d'Autriche.  De  là  vient  que  dans  les 
plaines  et  les  vallées  de  la  Hongrie ,  où  la  race  con- 
quérante s'est  étendue,  on  ne  parle  (juc  magiare; 
tandis  que  sur  les  montagnes,  où  s'est  réfugiée  la 
population  subjuguée,  le  slave  existe  dans  toute  sa 
pureté  primitive.  Ajoutons  que  dans  les  bureaux  de 
l'administration,  dans  les  maisons  de  commerce,  les 
comptoirs  des  marchands,  etc.,  on  se  sert  de  l'alle- 
mand, et  que  les  Juifs  et  les  Bohémiens,  à  côté  de 
ces  différents  idiomes,  ont  conservé  l'usage  de  leur 
langue. 

Au  milieu  de  ce  chaos ,  la  nationalité  slave ,  re- 
foulée au  fond  de  la  vie  domestique,  eut  assez  de 
force  intérieure  pour  résister  à  l'oppression;  elle 
commence  même  à  réagir  sur  les  Magiares.  Des  jour- 
naux s'impriment  aujourd'hui  en  slave;  des  biblio- 
thèques slaves  se  forment;  et  la  langue  magiare, 
malgré  le  talent  de  ses  écrivains,  perd  visiblement 
de  sa  prépondérance.  Une  grande  preuve  de  sa  fai- 
blesse ,  c'est  que  le  gouvernement  la  prend  sous  sa 
protection,  qu'il  l'impose  de  forcii  aux  provinces  où 
résiste  le  plus  la  langue  slave. 


122  DUALITÉ 

Tous  CCS  changements  ont  eu  lieu  dans  l'antique 
Slavie  vers  l'an  mil  de  l'ère  chrétienne.  Les  royaumes 
des  Lechs,  des  Czechs  et  des  Hongrois,  le  pays  des 
Slaves  autour  des  Karpathos,  et  l'empire  russe  des 
Normands,  se  présentent  sous  un  aspect  plus  dis- 
tinct. Ici  se  termine  l'histoire  de  la  langue  commune 
à  tous  les  Slaves  et  commence  l'histoire  des  idiomes 
nationaux.  Cette  langue  immense  se  divise,  nous 
l'avons  dit,  en  deux  grandes  branches  principales  d'où 
dérivent  une  multitude  de  dialectes  secondaires.  Une 
question  se  présente  maintenant  :  à  laquelle  de  ces 
doux  langues  faut-il  donner  la  préséance  dans 
notre  cours?  Je  suis  obligé  de  m'arrêter  quelques 
instants  sur  cette  question  si  aride  pour  les 
étrangers. 

Les  savants  bohèmes,  voyant  que  les  Polonais  et 
les  Russes  ne  pouvaient  accepter  les  propositions  par 
eux  présentées ,  ont  cherché  un  autre  moyen  de  Iran- 
(*her  la  difficulté;  ils  ont  fait  appel  à  l'antiquité;  ils 
ont  décidé  que  la  querelle  serait  vidée  à  l'aide  des 
monuments  historiques.  Le  mot  slave  vient-il  de 
slovo  (verbe,  parole),  ou  de  slava  (gloire)?  C'est  un 
point  sur  lequel  on  n'est  point  d'accord.  Quoi  qu'il 
en  soit,  dans  l'acception  la  plus  large  du  mot,  la 
langue  slave  ou  slove  signifie  la  langue  de  toute  la 
race  que  nous  avons  partagée  on  deux  grandes  fe- 
milles,  les  Russes  et  les  Polono-Bohémes.  Mais  quelle 
a  été  cette  langue  antique  et  commune?  Quelle  est 
celle  de  ces  deux  familles  dont  le  dialecte  s'en  rap- 
proche le  plus? 

On  soutenait  que  les  livres  liturgiques  étaient  les 


slavo-philologiqi:e.  123 

monuments  les  plus  anciens  de  la  langue  écrite  et 
que,  par  conséquent,  celle  dont  on  s'est  servi  pour 
traduire  la  parole  divine  devait  ôtre  la  plus  ancienne. 
Ce  principe,  une  fois  admis,  il  ne  restait  plus  qu'à 
établir  la  généalogie  dés  dialectes. 

Les  Serbes  et  les  Illyriens  ont  dès  lors  réclamé  le 
droit  d'ainesse  pour  leur  dialecte.  De  cette  manière 
le  russe  serait  le  petit  neveu  de  la  langue  mère,  et  le 
polonais  et  le  bohème  en  seraient  une  descendance 
encore  plus  éloignée.  Mais  la  question  posée  en  ces 
termes  a  de  nouveau  été  débattue.  Le  savant  Do- 
browski,  désintéressé  et  sceptique  de  sa  nature,  a 
prouvé  que  la  langue  sacrée  ou  liturgique  n'était  pas 
la  langue  universelle,  mais  seulement  un  dialecte. 
On  ne  sait  même  pas  s'il  faut  l'appeler  serbien  ou 
illyrien,  ou  s'il  faut  lui  donner  la  double  appellation 
de  serbo-illyrien.  Les  Bohèmes  ne  prononcent  qu'en 
hésitant  ce  mot  de  serbo-illyrien.  Bref,  la  discussion 
s'est  envenimée  à  ce  point  que  les  savants,  après 
bien  des  déboires,  ont  fini  par  abandonner  leurs  re- 
cherches.  ' 

Depuis ,  on  a  tenté  de  résoudre  la  question  à  l'aide 
de  la  statistique  des  peuples  slaves.  On  s'est  de- 
mandé combien  de  milliers  d'hommes  parlent  tel  ou 
tel  dialecte»  et  le  russe  a  naturellement  obtenu  la 
prépondérance.  Mais  si  l'on  voulait  appliquer  ce  sys- 
tème à  l'histoire  de  la  langue,  en  France,  on  arri- 
verait à  placer  au  premier  rang  le  dialecte  du  midi , 
et  le  français  proprement  dit  occuperait  à  peine  la 
seconde  place.  Ajoutons  que  les  savants,  qui  ont  ainsi 
voulu  résoudre  le  problème,  ont  reconnu  comme 


12i  m  w.vvit:  slavo-imiilouxuqik. 

n|)parl('iKn)l  au  russe  hoaurou])  de  dialectes  «{ui  U) 
peu\ent  (Hre  rangés  d'aucune  façon. 

Quels  ont  été  les  premiers  apôtres  de  la  Slavie  et 
([uel  est  le  dialecte  qui  a  servi  à  la  traduction  de  la 
Bible?  Les  écrivains  qui  se  prononcent  pour  la  Russie, 
disent  que  les  premiers  apôtres  étaient  Grecs,  et  que 
l'Église  russe  est  restée  grecque  jusqu'aujourd'hui. 
Les  Polonais  et  les  Bohèmes  répondent  que  ces  apô- 
tres, quoique  Grecs  de  naissance ,  étaient  envoyés  par 
l'Église  d'Occident,  qu'ils  étaient  constamment  sou- 
tenus par  le  pape,  et  que  les  deux  premiers  d'entre 
eux,  les  plus  grands,  sont  morts  à  Rome.  Quant  au 
dialecte  mémo,  la  question  est  encore  plus  contro- 
versée. Les  Serbes  prétendent  que  leur  langue  a 
servi  à  la  version  des  livres  sacrés,  et  les  savants, 
eux,  voient  clairement  que  c'est  le  dialecte  bulgaro- 
servo-macédonien  qui  a  été  employé  à  la  traduction 
de  la  Bible.  Les  Russes,  de  leur  côté,  ont  été  forcés 
de  convenir  que  saint  Cyrille,  qui  était  apôtre  de 
Bohême,  devait  écrire  dans  la  langue  bohème.  En 
un  mot,  la  question  ainsi  envisagée  reste  encore 
pendante  et  ne  semble  pas  offrir  de  solution  pos- 
sible. 

Il  me  paraît  beaucoup  plus  simple  d'abandonner 
tout  système  individuel,  toute  hypothèse  exclusive 
pour  ne  s'occuper  que  des  monuments  écrits.  II  n'y 
a  nul  doute  que  les  plus  anciens  appartiennent  à  la 
langue  polono- bohème. 

Les  Bohèmes  en  possèdent  qui  datent  de  la  fin  du 
ix«  siècle  et  du  commencement  du  x%  tandis  que 
ceux  de  la  Russie  ne  remontent  qu'au  xi*^  siècle.  Nous 


126  LE   JUGEMENT 

Sous  le  rapport  historique ,  les  observations  qu'on 
en  peut  tirer  sont  beaucoup  plus  importantes.  Ce 
manuscrit  confirme  nos  hypothèses  relativement  à 
l'arrivée  des  Lechs  et  des  Czechs.  Ce  qui  prouve 
Tauthenticité  du  poBme,  c'est  que  les  savants  qui 
l'ont  découvert  croyaient  sincèrement  que  les  Czechs 
et  les  Lochs  étaient  slaves  et  les  disaient  venir  des 
bords  du  Danube.  Le  système  héréditaire ,  la  com- 
munauté de  propriété ,  les  droits  des  frères  entre 
eux,  droits  en  vigueur  chez  les  Slaves,  s'y  trou- 
vent parfaitement  exposés.  Le  poète  s'exprime 
ainsi  : 

« —  0  fleuve  de  Wlétawa,  pourquoi  troubles-tu 
ainsi  tes  ondes?  Pourquoi  tes  ondes  argfentées  coulent- 
elles  ainsi  troublées?  Est-ce  le  vent  d'orage  qui  t'a 
bouleversé  et  a  mêlé  l'écume  de  tes  vagues  comme 
une  blanche  toison  au  loin  dispersée?  Est-ce  le  vent 
((ui  secoue  les  nuages  et  les  fait  tomber  en  gouttes 
du  vaste  ciel?  D'où  vient  que  le  sable  des  vastes 
têtes  des  collines  est  enlevée?  Qu'est-ce  qui  soulève 
dans  ton  lit  l'argile  incrustée  d'or? 

»  —  Comment  ne  serai-je  point  troublé  dans  mes 
ondes,  quand  deux  enfants  nés  de  la  même  mère  se 
querellent  !  Quand  doux  frères  ne  peuvent  s'accor- 
der sur  l'héritage  de  leur  père  commun  et  se  com- 
battent avec  acharnement  !  L'un  est  le  terrible 
Chrudpsz,  maître  de  l'Otawa  aux  rives  serpen- 
tantes, au  cours  fortuné  et  roulant  l'or;  l'autre, 
est  le  vaillant  Stoglow,  seigneur  de  Uadbuza  la  fraî- 
che, et  tous  deux  sont  frères,  tous  deux  sont  Klé- 
novvicz  de  la  vieille  race  de  Popiel  qui  arriva  jadit 


DE    LIBtSSA.  127 

dans  nos  fertiles  contrées  à  la  tête  des  escadrons 
desCzechs  après  avoir  franchi  les  trois  fleuves! — w 
Nous  avons  ici  la  preuve  incontestable  de  la  venue 
des  Czechs  après  avoir  franclii  les  trois  fleuves.  Pour 
les  uns,  ces  trois  fleuves  sont  :  la  Vistule,  l'Oder  et 
l'Elbe  ;  pour  les  autres ,  le  Gran ,  le  Wag  et  la  Mo- 
rawa.  Je  continue  à  citer  : 

«  Une  hirondelle  familière  se  hâte  d'accourir  des 
bords  de  rOtawa  aux  rives  serpentantes;  elle  s'as- 
âed  sur  la  fenêtre  spacieuse  dans  la  demeure  de 
Libussa,  dans  le  nid  doré  de  ses  pères,  dans  la 
sainte  acropole  de  Wyszehrad.  Le  pauvre  oiseau 
est  soucieux  ;  il  gémit  douloureusement.  Dès  qu^me 
hirondelle  sa  sœur  Ta  entendue ,  sa  sœur  qui  ha- 
bite la  cour  de  Libussa ,  va  conjurer  la  souveraine 
de  sortir  de  son  château,  de  s'asseoir  sous  le  péri- 
style du  palais  ,  de  faire  comparaître  les  deux  frères 
devant  son  tribunal  et  de  les  juger  d'après  la  loi.  » 

L'arrivée  de  l'hirondelle  qui  vient  des  bords  de 
rOtawa  à  l'acropole  de  Wyszehrad,  ot  qui  annonce 
à  l'hirondelle,  sa  sœur,  habitante  du  château  de  Li- 
bussa, la  querelle  des  deux  frères,  n'est  point, 
comme  on  pourrait  le  croire ,  une  métaphore  pure- 
ment poétique,  une  iSgure  symbolisant  quelque  am- 
bassade :  dans  les  anciens  chants  et  contes  du  peuple 
dave  les  oiseaux  et  les  animaux  adressent  souvent  la 
parole  aux  hommes  comme  à  des  frères.  La  souve- 
raine fait  venir  les  anciens,  les  chefs,  les  guerriers 
et  les  deux  frères.  Remarquons,  en  passant,  que  le 
mot  de  guerrier,  dans  le  texte,  est  remplacé  par  le 
mot  Lech  ;  il  est  évident  que  les  Lechs  formaient  une 


128  LE    JUGEMENT 

rlasso  supérieure  à  celle  des  anciens  et  des  gouver- 
neurs. Le  poëme  continue  ainsi  : 

«  Les  guerriers,  les  chefs  et  les  anciens  réunis, 
ayant  pris  place  chacun  suivant  sa  naissance,  la 
souveraine  apparaît  en  habits  blancs  comme  la 
neige.  Elle  s'assied  sur  le  trône  des  ancêtres.  A  ses 
côtés  sont  deux  vierges  initiées  aux  mystères  de  la 
jurisprudence;  Tune  d'elles  tient  les  tables  de  la 
loi,  et  Tautre  porte  le  glaive  vengeur  des  torts.  De- 
vant leurs  yeux  brûle  le  feu  des  épreuves  juridi- 
ques; à  leurs  pieds  brille  l'eau  lustrale.  » 

Cette  façon  déjuger,  de  chercher  la  vérité  à  l'aide 
du  feu  et  de  l'eau,  que  quelques  critiques  pensent 
n'avoir  été  pratiquée  que  dans  les  temps  chrétiens, 
leur  a  fait  contester  l'antiquité  du  poëme  :  ils  le 
regardent  comme  une  création  postérieure  à  la  date 
qu'on  lui  assigne.  Cependant ,  il  y  a  un  vers  dans  le 
texte  où  Libussa  déclare  qu'elle  n'agit  que  d'après  la 
loi  de  ses  dieux  éternels.  Je  cite  : 

a  La  souveraine  du  haut  du  trône  des  ancêtres , 
parle  ainsi  :  —  0  mes  anciens,  mes  guerriers  et 
vous  chefs  du  peuple ,  d'après  la  loi  des  dieux  éter- 
nels, établissez  la  justice  entre  les  deux  frères 
qui  se  querellent  pour  l'héritage  de  leur  père.  Doi- 
vent-ils posséder  le  bien  en  commun?  ou  doivent- 
ils  se  le  partager  en  deux  portions  égales?  Si  la 
sentence  que  je  vais  prononcer  est  d'accord  avec 
votre  raison,  faites-la  exécuter;  mais  si  elle  est  en 
désaccord  avec  votre  raison,  rendez  une  sentence 
nouvelle  qui  puisse  réconcilier  les  deux  frères.  — 

»  Alors  tous  s'incliuèronl,  les  anciens,  les  guerriers 


1>K    IJKISSA.  129 

el  les  chefs  du  peuple.  A  voix  hasso  ils  coniiuencent  à 
se  consulter;  ils  louent  entre  eux  la  sa[;esse  de  Li- 
bussa.  Lutobor,  sei{{ncur  de  Dobroslawsk,  se  lève  el 
dit  ces  paroles  : 

a  —  Souveraine  illustre ,  noiis  avons  pesé  vos  pa- 
roles, faites  recueillir  les  voix  de  rassemblée. 

» —  Les  vierges  delà  justiee  reeuedlent  les  voles, 
cl,  les  mettant  dans  le  vase  sacré,  les  présentent  aux 
guerriers  pour  qu'ils  proclauicMil  la  sentence.  Rado- 
wan ,  l'un  des  chefs  ,  compte  les  voix  et  rend  ainsi  la 
sentence  : 

»  —  0  frères ,  nés  de  la  mém(»  mère  !  0  Klé- 
nowicz  de  l'antique  race  de  Popiels,  réconciliez- 
vous!  Vous  ne  potivez  partager  riiérilaf;e  paternel; 
jouissez-^n  en  commun  et  en  paix. 

»  —  Mais  Chrudosz,  seigneur  de  TOtawa,  se  dresse; 
le  fiel  s'étant  répandu  sur  son  cœur ,  il  tremble  de 
tous  ses  membres;  il  menace  de  la  main;  il  mugil 
comme  un  taureau  : 

»  —  Malheur  aux  petits  oiseaux  quand  la  vipère 
se  glisse  dans  leur  nid!  Mais  malheur  surlout  aux 
guerriers  quand  c'est  une  femme  qui  {{ouvenie! 
C'est  aux  hommes  de  commander  aux  hommes  ! 
C'est  au  premier  né  qu'apiiarlieut  l'hérilage  pa- 
ternel ! 

»  —  Libussa  se  lève  du  trône  de  ses  ancêtres  et 
dit  aux  guerriers  ,  aux  anciens  et  aux  chefs  du 
peuple  : 

>'  —  Vous  entendez  comme  on  m'outrage  !  Soyez 
'  vous-mêmes  juges  d'après  la  loi  ;  je  m»  veux  plus  dé- 
cider  de   vos  querellés.  (Choisissez  parmi  vous  un 


130  LE   JUGEMENT 

homme  qui  vous  gouverne  avec  le  sceptre  de  fer;  la 
main  d'une  vierge  est  désormais  trop  feible  pour  vous 
conduire. 

y)  —  Ratibor,  Fun  des  chefs ,  se  lève  à  son  tour,  et 
dit  ces  paroles  : 

»  —  Pourquoi  imiterione -^  nous  les  Allemands? 
Chez  nous  la  loi  est  antique  et  sainte;  elle  nous  a 
été  apportée  par  nos  pères  lorsqu'ils  s'établirent  dans 
nos  fertiles  contrées ,  après  avoir  franchi  les  trois 
fleuves.  Chaque  père  de  famille  règne  dans  sa  com- 
munauté domestique.  Les  hommes  travaillent  aux 
champs ,  les  femmes  filent  et  cousent  ;  que  si  la  tête 
de  la  maison  vient  à  tomber,  les  enfants  jouissent  en 
commun  de  l'héritage  paternel;  ils  se  choisissent  un 
chef  de  leur  race,  lequel  pour  le  'bien  de  tous  va  aux 
assemblées  du  peuple  ;  il  y  va  avec  les  anciens ,  avec 
les  guerriers  et  les  chefs.  —  » 

Certes,  voilà  une  exposition  très  claire  du  système 
d'hérédité  et  de  représentation  nationale  dans  l'an- 
cienne Slavie.  —  Jamais  découverte  littéraire  ne  fit 
plus  de  bruit  que  celle  de  ce  petit  fragment  de  poé- 
sie. De  grandes  discussions  eurent  lieu  parmi  les  sa^ 
vants  sur  l'authenticité,  le  sens  et  la  date  de  ce  ma- 
nuscrit. Dobrowski,  le  patriarche  des  érudits  bohè- 
mes, fut  constamment  à  la  tête  des  adversaires  de  ce 
poème,  qu'il  appelle  une  infâme  falsification.  Des  chi- 
mistes furent  mandés  pour  reconnaître  et  analyser 
l'encre;  mais  sur  leur  déclaration  que  l'opération 
chimique  détruirait  le  manuscrit,  Dobrowski  n'osa 
plus  le  leur  livrer.  L'amour  des  monuments  nationaux 
triompha  en  lui  de  ses  soupçons  ;  il  préféra  rester 


1)K    LiniSSA.  i*M 

dans  le  doute  et  conserver  le  manuscrit.  Szaforik,  Pa- 
lacki,  et  beaucoup  d'autres  se  prononcèrent  pour 
l'authenticité.  Aujourd'hui,  le  poème  passe  pour  ap- 
partenir au  IX*  siècle;  le  fait  qu'il  narre  s(^mbIo  re- 
monter à  Tannée  721  de  Tère  chrétienne. 


ONZIEME    LEÇON. 


I)«?coiiverte  lii!(*raire  do  Wenceslas  Uanka.  —  Le  manuscrit  de  Kro- 
lodwor.  —  Le  poëine  héroïque  Zaboï-Slavoï-Ludiek  ;  ce  que  signifie 
ce  poëme.  -  La  lui  te  entre  le  clirislianisme  et  le  paganisme  se 
poursuit  encore  aujourd'hui  dans  la  littérature.  —  Le  christianisme 
introduit  chez  les  Slaves  la  famille  ,  rautorilé ,  renseignement,  etc., 
et  prépare  Tunilé  slave. 


Mardi,  2  février  18'i1. 


Wenceslas  Hanka,  dont  le  nom  est  si  connu  dans 
la  littérature  slave;,  découvrit  en  1817,  à  Krolodwor 
(Kônigskof),  un  manuscrit  bohôme.  Ce  manuscrit 
ne  date  que  du  xiir  siècle ,  mais  on  y  trouve  des  frag- 
ments de  la  plus  haute  antiquité  ;  ce  sont  des  poèmes 
de  peudVlendue.  L'un  d'eux,  poème  héroïque ,  in- 


LK    lH>EMt:    ZABOÏ-SLAVOÏ-LLDItK.  133 

Litulé  Zaboï-Slavoï-Ludiek ,  mérite  parliculièrcuient 
notre  attention. 

Quel  est  le  combat  qu'il  retrace?  Est-ce  celui  que 
les  Bohèmes  livrèrent  à  Louis  le  Germanique^  au 
milieu  du  ix«  siècle?  Quelques  auteurs  le  font  re- 
monter à  une  époque  bien  plus  ancienne,  à  Tannée 
530.  Il  s'agirait,  suivant  cette  version,  de  la  victoire 
jue  Samo,  à  la  tête  des  Slaves ,  remporta  sur  l'un  des 
{énéraux  de  Dagobert,  roi  des  Francs.  Zaboï,  l'un 
les  héros  du  poëme ,  ne  serait  autre  que  Samo  lui- 
néme;  sans  prétendre  résoudre  ici  cette  question 
^ntroversée,  nous  allons  lire  ce  fragment. 

'<Dans  la  foret  Noire,  s'élève  un  rocher;  sur  le 
•ocher  monte  le  vaillant  Zaboï.  Il  promène  ses  re- 
pirds  autour  de  lui ,  et  il  s'afflige  à  la  vue  de  ces 
Miys ,  de  tous  ces  pays.  Et  il  gémit  comme  le  ramier 
»iuvage.  Longtemps  assis  et  sanglotant,  tout  à  coup 
1  s'élance  comme  un  cerf  à  travers  les  vallées  et  les 
forêts,  à  travers  les  forêts  vastes  et  silencieuses.  Il  se 
hâte  de  courir  de  l'homme  à  Thomme ,  du  guerrier 
au  guerrier,  par  toute  la  contrée  ;  il  dit ,  bas  à  Toreillc 
de  chacun,  des  paroles  brèves,  puis  il  court  plus 
loin. 

»  Et  le  premier  jour  s'est  écoulé,  et  le  second  jour 
s'est  écoulé  ;  mais  quand  la  troisième  lune  éclaire  de 
nouveau  la  nuit,  des  hommes  sont  réunis  dans  la  forêt 
Noire.  Zaboï  vient  à  eux,  il  les  fait  descendre  dans 
un  ravin  profond,  dans  le  plus  profond  des  ravins 
boisés.  Il  descend  plus  bas  encore  et  saisit  un  luth 
luunnonieux.  Il  chante  : 

» —  Hommes  aux  cœurs  fraternels,  aux  yeux  en- 


134  LK    l>(»EMK 

flammés ,  j'ontonno  pour  vous  ce  chant  du  fond  de  la 
valloo,  (lu  fond  de  mon  avAXVy  et  dans  mon  cœur  il 
n'y  a  (\\w  doul(»ur. 

w  Notre  bon  chor  pore  s'est  on  allé  chez  les  ancê- 
tres, ayant  abandonné  ici  ses  petits  enfants  et  ses 
chères  compa[pies,  il  n'a  laissé  aucun  chef ,  il  n'a 
dit  à  aucun  de  nous  :  Frère,  parle  aux  autres  avec 
des  paroles  paternelles. 

»  L'étran[;er  envahit  violeuimenl  son  héritage;  dans 
une  lan{ju(î  étranf[ùre  ,  il  nous  donne  des  ordres. 
Comme  nous  vivons  dans  la  terre  étrangère,  il  faut 
que  nos  femmes  et  nos  <mfants  vivent  de  même  ici; 
nous  n'aurons  qu*une  seule  épouse  pour  compagne 
depuis  le  printemps  jusqu'à  la  mort. 

»  Ils  ont  chassé  de  nos  bois  tous  les  éperviers  sa- 
crés et  ils  nous  im|)osent  les  dieux  que  Ton  adore 
dans  la  terre  étran{;ère;  il  nous  faudra  courber  la 
tête  devant  eux,  il  nous  faudra  hîur  sacrifier.  Nous 
n'oserons  plus  frapper  nos  fronts  devant  nos  anciens 
dieux.  Qui  leur  portera  à  manger  à  la  brune,  là  où  nos 
pères  venaient  les  nourrir  et  leur  parler?  L'étranger  a 
abattu  tous  les  arbres,  a  brisé  tous  les  dieux. 

»Ah!  toi,  Zaboï,  tu  chantes  de  cœur  à  cœur,  le 
chant  de  douleur ,  comme  le  vieux  Lumir  qui,  avec 
la  puissance  du  chant  et  de  la  parole,  ébranlait 
le  château  dé  Wyszelirad  et  tous  les  pays  d'alen- 
tour, ainsi  tu  nous  remues,    nioi  et  mes  frères. 

i!  les  dieux  aiment  un  vaillant  poète I  Chante! 
ite  toujours,  les  dieux  t'ont  donné  le  chant  ter- 
rible à  Fennemi,  pour  que  tu  le  niettes  dans  nos 
cœurs. 


ZAbui-SLAVul'LllMkK.  135 

»*  L*œil  de  Slavoï  brûle  d'un  feu  étran(;e,  Zaiioî  le 
voit  et  poursuit  son  chant. 

'^  —  Deux  garçons,  dont  la  voix  éclatait  déjà  comme 
celle  des  hommes,  courent  vers  la  forêt;  là  avec 
Tépée,  avec  le  marteau,  avec  le  javelot,  ils  exer- 
cent leurs  bras.  I^nfjtemps  cachés,  ils  revinrent 
avec  joie;  mais  quand  leurs  bras  ont  acquis  des 
forces  et  que  leur  esprit  a  (^ndi  en  audace  ;  ils  vont 
tomber  alors  sur  leurs  ennemis ,  comme  la  foudre 
d*on  orage:  ils  retourneront  ensuite  sous  leurs  toits 
domestiques,  et  dans  nos  terres  reviendra  le  bon- 
heur, le  bonheur  d'autrefois.  »  — 

^  Alors  tous  s'élancent  vers  Zaboï  et  le  pressent 
dans  leurs  bras,  sa  main  passe  à  la  ronde  de  poitrine 
en  poitrine,  ses  parolds  s^inissent  aux  paroles.  La 
nait  passe^  Taurore  est  déjà  proche ,  et  du  fond  de 
la  vallée  ils  se  répandent  de  tous  côtés  vers  chaque 
arbre,  vers  chaque  arbre  df*  la  forêt.  Et  le  premier 
jour  s'est  écoulé ,  et  le  second  jour  s'est  écoulé;  mais 
dès  que  la  nuit  vient  ol)srurcir  le  troisième  jour, 
Zaboi  s'enfonce  dans  la  forêt ,  et  avec  lui  les  guer- 
riers; Slavoï  s'enfonce  dans  la  forêt,  ei  avec  lui  les 
I guerriers.  Us  marchent  silencieux,  le  cœur  de  cha- 
cmi  attaché  à  son  chef,  le  cceur  de  chacun  obstiné 
contre  le  roi ,  les  armes  de  tr^us  levées  contre  le  roi. 
»> —  O  Slavoï,  o  mon  frère,  là  vers  le  sommet  bleu 
de  la  montagne ,  vers  le  sommet  maître  de  tout  ce 
pays,  dirigeons  nos  pas.  Là  haut,  vers  le  sommet, 
vers  le  soleil  levant  est  une  forêt  sombre  ;  là  nous 
nous  donnerons  les  mains,  ronrs-y  à  pas  de  renard: 
j'y  marcherai  de  mon  côté. 


l.*?6  m:  vniMi. 

» — ZuImh,  mon  livre,  ii  quoi  hon  nous  montrer 
ces  ni<)nla(;iies?  J(»tons-n<)iis  d'ici  dircctcnncntyjetons- 
iious  sur  le  ranip  royal  (*onune  un  oraf[e. 

)i — 0  Slavoi,  mon  frère,  lu  nous  donnes  de  mau- 
vais consiMis,  si  tu  veux  écraser  1(»  serpent ,  marche- 
lui  sur  la  tcte ,  et  sa  tète  est  là-haut.  — 

»  Ils  se  jettent  dans  la  foret  à  {jauche  et  à  droite. 
Là,  le  valeureux  Zaboï  est  à  la  tèlc  des  siens;  ici, 
c'est  Slavonpii  {;nide  les  autres  à  travers  les  brous- 
sailles épaisses  vers  le  sommet  de  la  montajrnc.  Cinq 
soleils  passèrent,  l(»s  j;a<Triers  se  donnèrent. les  mains 
et  de  hîurs  yei;\  de  renard  cherchèrent  les  soldats 
du  roi. 

» —  0  Ludiek,  Ion  armée  d'intidèh's  couvrira  ces 
champs  comme  une  seule  plaie  immense!  A  Ludiek, 
tu  n'es  (pr un  serviteur  parmi  les  serviteurs  du  roi; 
va  dire  à  ton  maître  que  ses  ordn^s  ne  sont  pour 
nous  que  de  la  fumée.  — 

»  Ludiek  s'est  ému  décolère,  il  appelle  les  lroup<»s 
du  roi. 

«L'armée  du  roi  répand  un(^  vaste,  vaste  lueur; 
car  la  lumière  du  soleil  rejaillit  des  armures  des  {jucr- 
riers.  Ils  sont  prêts  à  lever  hî  pied  et  les  mains  pour* 
le  combat  au  mot  d'ordre  de  Ludiek. 

>i  Et  Zaboï  les  char(jea  en  face  comme  la  grôle,  et 
Slavoi  les  battit  en   ttan<*  <  ommc  la  {[rèle. 

»  —  Ah!  frère,  voici  ceux  qui  ont  brisé  nos  dieux  , 
•qui  ont  déraciné  nos  arbres,  qui  ont  chassé  nos 
éperviers  sacrés.  Les  dieux  nous  donnent  la  ven- 
geance !  — 

w  Ludiek  marche  contre  Zaboï.  Lorsqu'un  chènc 


ZAIW>!-Sl,.\VOi-IJ  lUKK.  1  37 

s'abat  sur  un  chAnc,  lonlc  la  forét  lo  voit  :  ZalH)i 
coart  vers  Ludiek,  s'élevant  au-dessus  de  toute  l'ar- 
tnée.  Ludiek  frappe  avec  le  glaive;  il  frappe  le  liou- 
clîer,  trois  peaux  qui  le  recouvraient  sont  brisées. 
Zaboi  saisit  sa  hache,  il  la  lance;  Ludiek  saute  de 
côté,  il  évite  le  coup  et  la  hache  frappe  un  arbre. 
L'arbre  tombe  et  couvre  le  corps  de  trente  guerriers. 
Lndiek  est  plein  de  rage,  il  crie  dans  sa  fureur: 

»  —  Monstre,  reptile  ignoble,  viens  ici  pour  me- 
surer nos  glaives.  — 

»  Zaboî  frappe  avec  le  glaive ,  une  partie  du  bou- 
clier de  Ludiek  est  coupée.  Ludiek  frappe  avec  le 
glaive,  le  glaive  se  plie  sur  l'armure  de  Zaboï.  Tous 
les  deux  s'enflamment  davantage;  un  coup  pour  l'un, 
un  coup  pour  l'autre;  ils  se  frappent  depuis  les  pieds 
jascpi'à  la  tête.  Leur  sang  marque  leurs  traces.  Le 
sang  inonde  tous  les  guerriers ,  car  le  carnage  com- 
mence des  deux  côtés. 

»  Le  soleil  commence  à  s'incliner  et  personne  ne 
recule  encore.  Ici  Zaboï  qui  renverse  et  là  Slavoï  qui 
renverse. 

w  —  Péris,  ennemi,  toi  qui  suces  notre  sang! 

»> —  Zaboî  saisit  de  nouveau  sa  hache;  Ludiek 
veut  l'éviter  de  nouveau.  Zaboï  la  lève  ,  la  tient 
susi>endue  un  instant,  puis  la  lance  sur  l'ennemi. 
La  hache  frappe,  l'armure  se  brise  en  deux,  et  sous 
l'armure  se  brise  la  poitrine  de  Ludiek.  Son  àme  se 
trouble,  s'envole  effrayée,  et  le  corps  se  renverse  à 
quelques  toises  en  arrière. 

»  Les  ennemis  s'enfuient,  la  terreur  les  chasse  du 
champ  de  bataille;  l'épouvante  leur  arrache  des  cris. 


138  LE   POEME   ZÂBOÎ-SLAVOÏ-LUDIEK. 

L'armée  de  Zaboï  est  réjouie  par  le  butin  ;  la  victoire 
les  exalte. 

»  — Frère,  regardez,  avec  l'aide  des  dieux  nous 
avons  vaincu  nos  ennemis.  Qu'un  escadron  coure 
à  gauche  ,  l'autre  à  droite  !  Que  les  chevaux  hennis- 
sent dans  toute  la  forêt.  Fondez  sur  l'ennemi  de 
tous  côtés;  chevaux  agiles ,  partez  sur  les  traces  de 
nos  ennemis,  portez  leur  vengeance.  Zaboï ,  toi,  lion 
terrible,  n'épargne  pas  le  sang  des  mécréants. 

»  Zaboï  jette  son  bouclier  :  d'une  main  il  tient  la 
massue  et  de  l'autre  le  glaive,  à  travers  l'ennemi  il 
se  fraye  une  route.  Les  chevaux  hennissent  dans  toute 
la  forêt.  On  poursuit  l'envahisseur,  on  le  poursuit 
dans  tout  le  pays. 

»  Un  fleuve  mugit  devant  eux,  les  yagues  sautent 
sur  les  vagues,  et  tous  les  guerriers  y  tombent  l'un 
sur  l'autre,  ils  se  poursuivent  à  travers  les  flots  écu- 
mants.  L'onde  engloutit  les  étrangers  en  foule,  mais 
elle  porte  tous  les  siens  au  rivage ,  elle  porte  tous 
les  siens. 

»  A  travers  les  pays ,  en  long  et  en  large ,  le  milan 
étendant  ses  vastes  ailes  donne  la  chasse  aux  oiseaux. 
Ainsi  les  guerriers  de  Zaboï  parcourent  le  pays ,  et 
l'ennemi  est  foulé  aux  pieds  par  les  chevaux.  La  nuit, 
au  clair  de  lune,  on  les  ppursuit;  le  jour,  à  l'é- 
clat du  soleil,  on  les  poursuit,  et  de  nouveau  à  l'om- 
bre de  la  nuit  et  à  la  lueur  de  l'aube  matinale. 

»  Un  fleuve  mugit  devant  eux ,  les  vagues  sautent 
sur  les  vagues ,  et  de  tous  les  côtés  les  guerriers  y 
tombent,  ils  se  poursuivent  à  travers  les  vagues  écu- 
mantes.  L'onde  engloutit  une  foule  d'étrangers,  mais 


LUTTE   ENTRE   LE  CUR1STUN16ME ,    ETC.  139 

elle  porte  les  siens  au  rivage ,  elle  porte  tous  les 
siens* 

y>  —  Jusque-là,  vers  ces  montagnes  bleues  portons 
le  carnage  et  la  vengeance. 

»— Zaboï,  frère,  nous  n'avons  plus  beaucoup  de 
chemin  à  parcourir,  ciir  il  n'y  a  qu'une  poignée 
d'ennemis  qui  se  sauvent  vers  les  monta(^es,  et 
cette  poignée  avec  ses  larmc^s  implore  notre  merci. 

»  —  Maintenant  retournons,  abandonnons  le  reste. 

»  —  Le  vent  parcourt  tous  les  pays  à  la  fois,  les  ar- 
mées courent  vers  tous  les  pays. 

>>  —  0!  mon  frère,  voici  le  sommet  bleu,  c'est  là 
que  les  dieux  nous  donneront  la  victoire.  Là  les 
âmes  par  troupes  courent  d'arbre  en  arbre.  Les  oi- 
seaux en  sont  effrayés ,  les  bôles  fauves  en  ont  peur. 
Le  hibou  seul  ne  les  craint  pas.  Là  sur  le  sommet 
bleu  allons  ensevelir  les  morts,  présentons  aux 
dieux  les  mets  des  sacrifices,  aux  dieux  sauveurs 
donnons  un  sacrifice  splendide.  Nous  leur  adresse- 
rons des  actions  de  grâces  en  leur  offrant  les  armes 
des  vaincus.  »  — 

La  lutte  entre  le  christianisme  et  le  paganisme, 
qui  fait  le  sujet  de  ce  poème,  se  poursuit  encore  au- 
jourd'hui dans  la  littérîfture  slave.  Plusieurs  slavo- 
pbiles  ont  accusé  le  cbristianisme  d'avoir  détruit  les 
anciens  monuments  nationaux.  Mais  aucun  d'eux  n'a 
jamais  compris  l'établissement  dt;  la  religion  cbré- 
tienne.  On  la  représente  toujours  comme  une  religion 
nouvelle  et  violemment  imposée  aux  Slaves.  Cependant 
le  christianisme  ne  peut  être  considéré  comme  une 
chose  toute  nouvelle;  il  ne  venait  pas  détruire  les 


I  W)  luth:  KisiKt  le  chuistiainismë 

ancioniios  Iradilions,  mais  il  so  faisait  fort  de  les  ex- 
pliquer, de  les  accoipplir.  C'est  là  ce  qui  explique 
ses  rapides  progrès.  Tout  le  monde  sait,  en  effet, 
qu'il  existe  des  rapports  profonds  entre  le  dogme 
chrétien  et  les  croyances  antiques  des  peuples.  Le 
christianisme  n'abolissait  pas  le  sacrifice,  il  en  révélait 
la  signification  véritable;  il  ne  rejetait  pas  le  dogme 
de  la  lutte  du  bien  et  du  mal,  il  l'éclaircissait ,  s'ac- 
cordant  ainsi  avec  ce  qu'il  y  avait  de  plus  intime 
dans  les  anciennes  religions.  Les  Slaves  qui,  dans  les 
pays  du  Nord  et  dans  ceux  gouvernés  par  les  Nor- 
mands ,  avaient  conservé  le  dogme  antique ,  accep- 
tèrent le  christianisme  sans  résistance,  chez  eux  il 
n'y  a  point  de  traces  d'une  lutte  entre  les  deux  reli- 
gions. Au  Midi  et  à  l'Ouest,  la  résistance  fut  la  suite 
des  provocations  des  barons  allemands  qui  se  présen- 
taient aux  Slaves  en  conquérants.  La  lutte  fut  courte 
en  Pologne,  mais  elle  fut  opiniâtre  sur  la  limite  des 
pays  slaves  entre  la  Pologne  et  l'Allemagne.  C'est  là, 
en  effet,  que  le  féodalisme  allemand  cherchait  à 
s'établir  en  couvrant  du  voile  de  la  religion  ses  pro- 
jets d'envahissement. 

Cette  lutte  a  donc  le  caractère  plutôt  politique  que 
religieux;  certes, «il  n'est  pas  difficile  de  justifier  le 
christianisme  des  reproches  qu'on  lui  adresse.  C'est 
lui  qui  a  complété  l'organisation  des  royaumes  slaves 
et  assuré  leur  indépendance.  Jusqu'ici  on  n'a  pas  suf- 
fisamment examiné  son  influence  sur  l'état  domes- 
tique, social  et  politique  de  ces  peuples. 

En  première  ligne ,  il  a  fondé  la  famille  par  réta- 
blissement du  mariage  ;  réforme  immense  qui  a  rap- 


ET    hh   VXi.\yîSMf..  1i1 

proche  les  nation»  slaves  dos  races  CKTidontales.  H  a 
consacrer  le  pouvoir;  il  est  probable  que  cliex  les 
Slaves  jamais  un  pouvoir  durable  n'aurait  pu  s%}la- 
blir  sans  Finfluence  chrétienne ,  tant  leur  organisa- 
tion était  contraire  à  toute  idée  f>olitique.  Cest  du 
moment  où  les  ducs  de  Russie  furent  sacrés  par  les 
évéques  d'Orient  et  les  rois  de  Polo{{ne  par  les  pajies, 
qu'ils  devinrent  les  vrais  représentants  de  la  natio- 
nalité. 

Ainsi  le  christianisme  a  réformé  la  vie  domestique 
et  la  vie  politique  dans  les  pays  slaves.  Il  a  établi 
entrceux  un  lien  intime,  en  leur  montrant  un  m^^me 
but  à  atteindre.  Il  a  fondé  ainsi  leur  unité.  Oîtte 
unité  a  pour  premier  organe  la  cloche  élevée  sur  les 
églises.  Cette  voix,  qui  retentit  dans  tous  les  pays 
slaves,  leur  fait  sentir  qu'ils  sont  membres  d'une 
même  communauté.  Plus  tard  cette  cirx-hc  chré- 
tienne devient  le  symlnde  de  l'indépendance  jjoliti- 
que,  car  c'est  elle  qui  appelh;  les  citoyens  à  la  diète. 
Avec  le  christianisme  aussi  les  arts  pénètrent  chez 
les  Slaves.  Les  églises  chrétiennes  sont  leurs  premiers 
édifices  en  pierre  et  leurs  seuls  chefs-d'œuvre  d'ar- 
chitecture. L'institution  de  fêtes  [Kmdant  lesquelles 
le  fieuple  doit  s'abstenir  de  travail  devient  pour  lui 
un  puissant  moyen  d'éducation.  Alors,  au  milieu  de 
ses  amusements,  il  peut  méditer  et  vivre  d'une  vie 
spirituelle,  détachée  de  la  terre.  Enfin  l'introduction 
de  renseignement  par  les  prêtres  fait  époqu(î  chez 
les  Slaves;  jusqu'alors  il  n'y  a>ait  pas  en  de  dogmes 
prêches  parmi  eux. 

Toutes    ces    réformes  ,    l'établissement     de    la 


142  LUTTE   ENTRE   LE   CHRISTIANISME,    ETC. 

royauté,  de  la  paroisse,  du  mariage,  des  fêtes  et 
de  renseignement  transforment  la  société  slave; 
dès  lors  elle  devient  européenne ,  elle  commence 
à  appartenir  à  la  communion  des  peuples  de  TOc- 
cident. 


DOUZIEME    LEÇON. 


Le  manuscrit  de  Krolodwor,  saite.  —  Le  poème  de  la  fille  de  Kou- 
bilaî.  —  Dnalité  slavo-religieuse.  —  Les  barons  allemands  chez  les 
Slaves.  —  Les  Slaves 'catholiques  et  les  Slaves  grecs  orientaux.  — 
L'Église  d^Orient  et  l'Église  d'Occident.  —  Le  chroniqueur  Nestor  et 
le  chroniqueur  Gallus.  —  La  patrie  deGallus. 


Vendredi,  5  février  18Âi. 


Le  fragment  que  nous  avons  cité  dans  la  dernière 
séance,  donne  une  idée  des  poèmes  historiques  con- 
tenus dans  le  manuscrit  de  Krolodwbr.  Je  n'entrerai 
pas  dans  de  longs  détails  sur  chacun  d'eux  ,   tous 
n'ont  pas  la  même  antiquité    ni  la   môme  impor- 
tance ;  il  en  est  môme  quelques  uns  dont  Tauthentî- 
cité  est  contestable.  L'un  d'eux  raconte  les  combats 
livrés  entre  les  chrétiens  et  les  Tartares  au  commen- 
cement du  XIII*  siècle  ;  c'est  le  seul  poëme  contem- 
porain composé   sur  l'invasion  tartare.  Il  est  assez 
curieux  de  voir  à  quelle  cause  le  poète  attribue  cette 


14i  LR  MANlîSCRrT    DE   KU0L01»\'0R. 

invasion.  S'il  faut  l'en  croire,  la  fille  de  Koubilaï,  roi 
des  Tartares  (connu  par  les  mémoires  de  Marco- 
Polo)  ,  ayant  entendu  parler  des  merveilles  de  FOc- 
cident,  voulut  voir  l'Europe.  Elle  part,  se  dirige  vers 
rAllemagne.  Les  Allemands,  séduits  par  sa  beauté  et 
ses  richesses,  l'attaquent  dans  ufae  forêt,  la  dépouil- 
lent et  la  tuent.  Son  père,  pour  la  venger,  se  met  à 
la  tcte  de  toute  l'Asie,  envahit  la  Russie  et  la  Po- 
logne et  menace  TAllemagne.  Ici  le  poète  dépeint  la 
terreur  des  rois  chrétiens  qui  réunissent  leurs  trou- 
pes. Bientôt  les  deux  armées  se  trouvent  en  présence 
(probablement  à  la  bataille  de  Lignitz). 

Les  Tartares  passaient  chez  les  Slaves  pour  sor- 
ciers; ce  qui  explique  cette  réputation,  c'est  qu'ils  se 
servaient  de  la  poudre  et  lançaient  des  fusées.  Aussi 
le  poète  dit  que  Koubilaï  appela  tous  les  sorciers  et 
les  devins  de  son  armée,  leur  ordonna  de  consulter 
les  présages  et  de  prédire  l'issue  du  combat.  Alors 
les  sorciers  et  les  devins  s'assemblent ,  se  partagent 
en  deux  camps,  entre  lesquels  on  plante  un  bâton 
noir.  Les  sorciers  coupent  en  deux  ce  bâton,  donnent 
à  l'un  des  morceaux  le  nom  de  Koubilaï  et  à  Fautre  le 
nom  du  chef  des  chrétiens  ;  puis  des  qu'ils  ont  pro- 
noncé certaines  paroles  magiques,  les  deux  bâtons 
commencent  un  combat  qui  finit  par  la  victoire  du 
bâton  Koubilaï.  En  effet  les  chrétiens  furent  vaincus. 

Les  fragments  lyriques  du  recueil  de  Krolodwor, 
ne  sont  pas  assez  importants  pour  nous  arrêter, 
d'ailleurs  nous  en  parlerons  quand  nous  examine- 
rons la  poésie  des  Serbes. 

Longlemps  avanl  la  composition  do  ces  dernier? 


DUALITÉ   SLAVO-KKLIGIEUSE.  143 

ffïiiginentâ;  les  Russes  et  les  Polonais  possédaient  déjà 
des  monuments  littéraires. 

Nous  avons  vu  dans  les  leçons  précédentes  que 
deux  empires  s'étaient  élevés  au  sein  de  la  race 
slave.  L'établissement  de  ces  deux  nationalités  im- 
primait un  nouveau  mouvement  à  cette  race  qui 
passait,  pour  ainsi  dire,  alors  de  la  vie  végétative  à 
la  vie  animale.  Le  christianisme  seul  put  lui  donner 
le  vrai  souffle  de  la  vie  humaine. 

Les  circonslances  au  milieu  desquelles  cette  reli- 
gion s'introduisit,  le  caractère  du  clergé,  les  rapports 
politiques  enlre  l'Église  et  la  souveraineté  nationale; 
tout  est  différent  dans  ces  deux  élats.  Les  Polonais 
ainsi  que  les  Slaves  du  Midi  et  de  l'Ouest  étaient  obli- 
gés, par  leur  vie  politique  môme,  de  se  convertir  au 
christianisme.  Sans  cette  conversion,  nul  gouverne- 
ment ne  pouvait  se  fonder  définitivement  chez  eux,  et 
plus  tard  ils  n'auraient  eu  aucun  moyen  de  sahit  con- 
tre les  invasions  étrangères.  Déjà,  en  effet,  sous  Da- 
gobert ,  les  Francs  combattaient  les  Slaves  sur  les 
bords  du  Danube  ;  mais  bientôt  ceux-ci  eurent  des  en- 
nemis pbis  terribles  dans  les  empereurs  d'Allema- 
gne. Le  vaste  empire  'allemand  n'avait  pas  une  très 
grande  puissance  d'acticm  dans  son  intérieur  ;  c'était 
un  empire  fondé  sur  la  féodalité,  modifiée  par  les  pri- 
vilèges des  villes  libn^s  ci  (ontc^nue  par  la  puissance 
de  l'Église.  Mais  cet  empin»  était  lout-piiissant  lors- 
qu'il parlait  au  nom  de  l'idée?  de  l'époque,  au  nom  du 
christianisme.  On  sait  (pielles  forces  les  empereurs 
d'Allemagne  opposèrent  aux  Sarrazins.  Au  nom  delà 
r^'ligion,  les  villes  libres,  l<»s  rorporntions,  les  barons, 

I.  10 


14G  DUALITÉ   8LAV0-UËLlGfElIS£. 

s'empressaient  à  l'envi  de  prendre  les  armes ,  d'unir 
leurs  efforts.  C'est  ainsi  que  cet  empire  pesait  de  toute 
sa  masse  sur  les  Slaves;  l'Église  Ty  encourageait.  Les 
individus  y  trouvaient  d'ailleurs  leur  avan&ge  par  la 
formation  d'établissements  féodaux.  Il  ne  faudrait  pas 
se  figurer,  cependant,  qu'ils  fussent  conduits  par  un 
esprit  mercenaire  ;  riien  ne  leur  était  plus  étranger  que 
l'appât  du  gain.  Les  barons  quittaient  des  pays  riches, 
comme  les  bords  du  Rhin,  pour  aller  dans  les  sables 
du  Brandebourg ,  dans  la  Grande-Pologne ,  au  milieu 
des  forêts  et  de  marais  de  la  Prusse.  Là,  une  vie  dure  et 
laborieuse  les  attendait;  ils  étaient  exposés  à  des  pri-^ 
vations  ,  à  des  luttes  continuelles  ;  rarement  ils  mou- 
raient dans  leur  lit;  ils  voyaient  souvent  égorger  leurs 
femmes  et  leurs  enfants.  Qui  donc  les  poussait  vers 
ces  guerres  et  ces  périls?  La  même  cause  qui  pousse 
de  nos  jours  des  hommes  riches  aux  luttes  politiques  : 
l'idée  du  siècle,  le  sentiment  d'un  grand  avenir. 

La  lutte  était  trop  inégale  pour  les  Slaves;  car  les 
Allemands  apportaient  avec  eux  l'organisation  mili- 
taire féodale,  tandis  que  les  Slaves  ne  pouvaient  leur 
opposer  que  des  armées  sans  ordre. 

Les  barons  ne  portaient  pas  aux  Slaves  une  haine 
implacable  :  une  fois  convertis,  ils  recevaient  d'eux 
la  môme  protection  que  les  Allemands.  Toutefois, 
malgré  cette  protection,  les  Slaves  se  trouvaient  mal- 
heureux. Ils  voyaient  avec  peine  s'élever  dans  leur 
pays  le  château  féodal.  Près  de  ces  châteaux  s'éta- 
blissaient des  forges  qui  fabriquaient  des  armes  pour 
le  seigneur;  les  ouvriers  allemands  construisaient 
ensuite  une  église,  et  près  d'elle  se  formait  bientôt 


DUALITÉ   SLAVO-RELIfilEUSE.  I  M 

te  compagnonage  pour  ses  besoins  et  ceux  des  fidèles. 
£îi  s'étendant,  cette  association  devenait  une  ville. 
Les  Slaves  étaient  ainsi  repoussés  vers  la  campagne 
et  obligés  de  se  soumettre  à  un  régime  contraire  à 
leur  nature.  Sous  le  poids  de  cette  atmosphère  étran- 
gère, leur  langue,  leurs  mœurs  et  leurs  coutumes 
s'eJBfaçaient  chaque  jour.  Quelque  empressement  que 
mirent  les  seigneurs  ou  l'Église  à  leur  assurer  une 
vie  libre  et  facile,  ils  ont  disparu  partout  où  s'est 
établie  la  féodalité. 

Quel  était  donc  le  moyen  d'arrêter  cette  invasion 
allemande?  Un  historien  dit  qu'il  n'y  avait  qu'à  éri- 
ger la  croix  sur  la  frontière  pour  enlever  aux  empe- 
reurs allemands  le  principe  de  leur  force.  En  effet, 
l'entrée  des  Slaves  dans  la  communion  chrétienne 
dépouillait  de  tout  caractère  religieux  leurs  contesta- 
tions politiques  avec  l'empire  ;  et  môme ,  avec  le 
temps,  les  princes  slaves,  s'assiirant  l'alliance  des 
barons  par  des  mariages  et  des  traités,  devaient  in- 
flner  sur  les  affaires  intérieures  de  l'Allemagne  et 
devenir  quelquefois  redoutables  aux  empereurs.  Voilà 
,  que  fut  le  service  que  le  christianisme  rendit  à  la 
Pologne  et  à  la  Bohème. 

La  Russie  était  dans  une  situation  différente;  elle 
n'avait  à  combattre  que  les  hordes  nomadesdes  steppes 
qui  fondaient  sur  elle.  Les  Normands  aventureux  qui 
la  gouvernaient  attaquaient  l'empire  d'Orient,  etlts 
Grecs  cherchaient  à  les  convertir  pour  assurer  leurs 
frontières  sans  cesse  menacées.  Wladimir,  contem- 
porain de  Boleslas  le  Grand,  et  le  dernier  des  souve- 
rains russes  qui  ait  appelé  de  nouvelles  bandes  de  la 


148  DUALITÉ   SLAVO-REUGIEUSE. 

Suède  et  de  la  Norwége ,  voulait  ranimer  le  paganisme 
miné  sourdement  par  la  religion  chrétienne;  mais, 
plus  tard,  il  se  ravisa  en  épousant  une  princesse 
grecque.  On  raconte  qu'avant  de  se  convertir  il  exa- 
mina longtemps  les  deux  religions.  Il  appela  même, 
dit-on ,  les  rabbins  d'une  horde  juive  et  des  docteurs 
de  l'église  catholique,  il  envoya  dans  tous  les  pays 
pour  approfondir  les  mystères  ;  enfin ,  il  opta  pour 
l'église  d'Orient.  La  tradition  rapporte  que  ce  fut  un 
sage  Grec,  qui,  lui  ayant  dépeint  le  jugement  der- 
nier, le  décida  enfin. 

Cependant,  l'église  d'Orient  penchait  déjà  vers 
une  séparation  définitive  avec  l'église  catholique  ;  elle 
s'était  appuyée  jusqu'alors  sur  les  conciles;  mais  ayant 
cessé  d'avoir  recours  à  cette  autorité,  elle  n'avait 
plus  d'autre  appui  que  le  gouvernement;  elle  res- 
tait donc  à  sa  merci ,  et  ne  pouvait  plus  désormais 
s'opposer  d'aucune  manière  aux  envahissements  du 
pouvoir  temporel.  Dès  lors,  plus  de  discussions,  plus 
de  synodes  ;  car  on  craignait  qu'il  ne  surgît  des  dis- 
putes théologiques  que  Fon  ne  pourrait  plus  soumettre 
à  la  décision  définitive  des.  évéques  romains.  Plus 
tard,  le  gouvernement,  obéissant  au  même  ordre  d'i- 
dées, en  vint  à  interdire  la  prédication  :  ne  pouvant 
en  effet,  comme  suprême  autorité,  contrôler  partout 
et  toujours  le  clergé  qui  lui  était  soumis,  il  trouvait 
beaucoup  plus  simple  de  supprimer  la  chaire.  Ainsi, 
au  lieu  de  rencontrer  cette  liberté  qu'elle  croyait 
obtenir  en  s'émancipant  du  pouvoir  papal,  l'église 
d'Orient  perdit  toute  indépendance  ;  elle  fut  condam- 
née au  mutisme  oi  a  l'inaction. 


DIJAUTË   SLAVO-RELIGIEL'SË.  149 

Ce  fut  à  cette  époque  que  la  Russie  reçut  la  reli- 
gion grecque.  Les  évoques  orientaux  étaient  des 
hommes  très  pieux,  voués  à  l'étude,  en  dehors  de 
tout  mouvement  politique  ou  social  ;  ils  ressemblaient 
assez  au  clergé  catholique  de  notre  époque  ;  ils  étaient 
regardés  comme  des  administrateurs,  comme  des  em- 
ployés du  gouvernement. 

Us  avaient  peu  de  rapports  avec  ces  évoques  d'Oc- 
cident, auteurs,  législateurs,  guerriers  même,  qui 
.  formaient  la  classe  la  plus  active  au  moyen  âge.  Les 
moines  de  Féglise  d'Orient  n'avaient  pas  plus  d'in- 
fluence que  son  clergé  séculier.  Ces  établissements 
religieux,  qui  ont  exercé  une  action  si  puissante  sur 
les  pays  germaniques  et  romains ,  existaient  à  peine 
dans  cette  église.  Elle  ne  possédait  qu'un  seul  ordre, 
celui  de  saint  Basile,  voué  entièrement  à  l'étude 
et  à  la  vie  contemplative.  En  Occident,  au  con- 
traire, des  ordres  nouveaux  surgissaient  suivant  les 
besoins  de  l'époque;  les  ordres  de  chevalerie  qui 
devaient  changer  la  face  du  Nord  allaient  naître,  et 
l'un  d'eux  devait  servir  de  base  au  royaume  de 
Prusse. 

Toutes  les  libertés  politiquesdes  pays  slaves  du  Nord 
viennent  de  l'église  d'Occident.  Un  roi  polonais,  qui 
tua  un  évoque,  perdit  sa  couronne,  et  dès  lors  l'évo- 
que fut  regardé  comme  inviolable  ;  le  même  privilège 
s'attacha  à  la  personne  des  seigneurs  laïcs  qui 
siégeaient  à  la  diète  à  côté  des  évoques.  En  Russie, 
tout  ce  qui  restait  des  libertés  primitives  se  renferma 
dans  les  villes  et  ne  put  en  sortir;  tandis  qu'en  Po- 
logne ces  libertés  se  sont  développées  dans  les  conseils 


150  LE   CHRONIQUEUR    NESTOR.    ' 

des  rois,  et  plus  tard  dans  les  diètes ;,  où  elles  trou- 
vèrent une  parole  puissante. 

Ainsi ,  r  importance  individuelle  des  hommes  d'é- 
glise est  bien  différente  dans  ces  deux  pays.  L'évêque 
est  une  personne  sacrée  en  Pologne,  tandis  que  chez 
les  Orientaux,  malgré  la  sagesse  du  clergé,  souvent 
supérieur  à  celui  de  T Occident  par  Taustérité  de  sa 
vie,  il  est  traité  durement  par  les  rois  et  par  le  peuple. 
On  no  rencontre  aucun  exemple  d'un  traitement  brutal 
envers  les  prêtres  dans  les  pays  catholiques  du  Nord  ; 
et  si  des  écrivains  et  des  poètes  polonais  haïssent  par- 
fois les  moines,  cette  haine  est  encore  mêlée  de 
respect. 

Les  mêmes  motifs  qui  avaient  fait  interdire  la  pré- 
dication aux  évêques  d'Orient,  amenèrent  les  princes 
russes  à  défendre  au  clergé  d'écrire  les  annales  du 
pays.  Pendant  longtemps,  en  effet,  les  moines,  les 
seules  personnes  lettrées  de  l'empire,  en  rédigèrent 
les  chroniques.  Cette  coutume  devait  sembler  au  gou- 
vernement russe  dangereuse  et  contraire  à  la  politique, 
puisqu'elle  donnai  t  aux  opinions  individuelles  le  moyen 
déjuger  les  affaires  de  l'État  :  elle  dut  cesser. 

Le  plus  ancien  des  chroniqueurs  slaves  est  précisé- 
ment un  de  ces  moines  ;  il  se  nomme  Nestor.  Né  dans 
le  pays  situé  entre  le  lîug  et  le  Borysthène ,  contrée 
qui  porte  le  nom  de  terre  russienne^  et  qui  est  con- 
testé entre  les  Russes  et  les  Polonais,  Nestor  ne  con- 
naissait aucune  littérature  occidentale;  il  ne  savait 
pas  le  latin,  il  avait  pour  guide  unique  les  historiens 
de  Byzance;  il  était  imbu  de  leur  style,  de  leur  esprit. 
Étranger  lui-même  à  toutes  les  affaires  politiques, 


LE    POETE   CURONIUIIELK    GALLtS.  151 

éloigné  de  tout  champ  de  bataille,  il  notait  dans  sa 
cellule  les  traditions  anciennes  et  les  nouvelles  du 
jour  racontées  par  les  autres  moines.  On  sait  que  son 
histoire  ne  remonte  pas  au-delà  de  la  conquête  de 
la  Russie  par  les  Normands.  Il  était  né  au  milieu  du 
XI*  siècle,  c'est-à-dire  deux  cents  ans  après  cette  in- 
vasion. L'histoire  slave  antérieure  ne  l'intéresse  pres- 
que pas  :  quant  à  l'histoire  normande ,  il  la  raconte 
de  la  manière  la  plus  simple.  Ces  notes  historiques 
pourtant  sont  t»ès  importantes  sous  le  rapport  géogra- 
phique. A  l'imitation  des  historiens  grecs,  il  fait  pré- 
céder son  livre  d'une  sorte  do  préface  qui  rattache 
son  histoire  à  l'histoire  du  monde.  L'absence  de  tout 
enthousiasme,  de  toute  idée  générale,  de  tout  point 
*  de  vue  élevé  dans  le  récit  de  Nestor,  a  séduit  les  écri- 
vains du  xviii*  siècle,  qui  en  ont  fait  le  modèle  des 
historiographes.  La  simplicité  de  sa  diction  les  a  tel- 
lement aveuglés,  qu'ils  n'ont  osé  corriger  aucune  de 
ses  fautes  chronologiques  ou  géographiques.  Cepen- 
dant, son  livre  n'est  autre  chose  qu'un  reflet  de  la 
littérature  byzantine  :  or,  les  écrivains  du  bas-empire 
sont  loin  d'être  des  modèles  de  force  et  d'esprit  dans 
leurs  ouvrages  historiques.  Ce  sont  les  œuvres  d'un 
peuple  que  la  vie  abandonne ,  qui  s'éteint.  Nestor  a 
seulement  rafraîchi ,  par  le  charme  de  sa  naïveté 
slave,  l'aridité  des  Byzantins. 

Vers  la  même  époque  apparaît  en  Pologne  un  chro- 
niqueur nomme  Gallus.  On  ne  s'accorde  pas  sur  son 
origine.  On  s'est  demandé  s'il  était  Gaulois  ou  Polo- 
nais ;  mais  ceux  qui  élèvent  ce  doute  n'ont  examiné 
ni  le  rhythme  ni  la  mesure  de  ses  vers  qui,  sous  leur 


152  LE    POKTi:   CUKOMUlifctK 

latinité  coiiune  sous  un  voile  transparent,  laissent  dé- 
couvrir  toutes  les  allures,  tout  le  caractère  de  la  vraie 
langue  polonaise.  Gallus  était  le  chapelain  de  Boles- 
las  111.  Pendant  la  paix  comme  pendant  la  guerre,  il 
menait  une  vie  active  auprès  du  roi  ;  il  avait  visité 
les  pays  étrangers  ;  il  avait,  fait  môme  le  voyage  de 
la  Terre-Sainte.  Tout  révèle  en  lui  un  homme  d'une 
nature  mobile  et  d'un  esprit  poétique.  Son  œuvre 
lient  le  milieu  entre  la  chronique  et  le  poëme.  Il 
raconte  la  naissance  et  les  hauts  fc^ts  de  son  mo- 
narque; mais  il  n'arrive  pas  jusqu'à  sa  mort.  Cha- 
cun de  ses  chapitres  commence  par  une  invoca- 
tion poétique,  et  se  termine  ordinairement  par  une 
prière.  Il  môle  à  son  récit  des  traductions  des  chants 
guerriers  des  Allemands  et  des  Slaves.  D'ordinaire,    • 
il  est  gai,  plein  de  saillies,  d'un  esprit  enjoué  ;  quel- 
quefois il  pèche  contre  la  vérité  par  ses  exagéra- 
tions, mais  jamais  il  ne  perd  de  vue  l'unité  de  son 
sujet;  son  œuvre  forme  un  ensemble  géographique  et 
historique.  Quoiqu'il  se  serve  de  la  langue  latine,  la 
langue  polonaise  semble  résonner  perpétuellement  à 
ses  oreilles.  Sa  versification  se  ressent  des  cadences 
de  ces  chants  nationaux  d'église  qui  se  sont  conservés 
dans  nos  vieux  cantiques.  Le  mot  patiie  se  trouve, 
sans  cesse  sous  sa  plume,  et  il  le  prend  déjà  dans  soix 
acception  la  plus  largci.  Ua  critique  polonais,  qui 
comprend  rarement  l'histoire  de  sa  nation,  a  su  poux*- 
tant  remarquer  que  la  patrie,  dans  Gallus,  ne  signifia' 
pas  uniquement  la  terre  polonaise;  et,  en  réalilii  ? 
Gallus  renferme  déjà  dans  ce  mot  toutes  les  tendance  ^^ 
de  la  nation,  toutes  ses  libertés  et  toute  sa  gloir^^?- 


r.ALLts.  153 

L'histoire  de  la  Polo{;ne,  ses  champs  fertiles,  ses  fo- 
rêts touffues,  ses  hommes  à  la  stature  élevée,  ses 
troupeaux  nombreux,  tout  cela  est  pour  lui  la  patrie  ; 
il  parle  de  toutes  ces  choses  avec  amour  et  avec  or- 
gueil, comme  un  Polonais  enflammé  d'enthousiasme 
pour  son  pays.  11  n'y  a  aucune  ressemblance  entre 
lui  et  Nestor,  qui  raconte  froidement  les  choses  qu'il 
né  sait  que  par  ouï-dire  ;  on  pourrait  le  comparer  plu- 
tôt à  quelques  uns  de  ces  poètes  occidentaux  qu'on 
nomme  troubadours  ou  minnesingers. 


TREIZIÈME    LEÇON. 


La  dualité  slave  se  retrouve  dans  la  littérature.  —  Les  deux  é| 
chrétiennes  cliez  les  Slaves.  —  La  Pologne  au  xi*  siècle.  —  1 
Adalbert,  patron  de  la  Pologne;  son  apostolat,  son  martyre 
chant  national  polonais.  —  Les  rois  de  Pologne  n'ont  pas  louj 
compris  leur  mission.  — -  Le  chroniqueur  russe  Nestor  et  le  chi 
queur  polonais  Gallus  ;  différences  entre  ces  deux  écrivains  dér 
trées  en  les  comparant  aux  chroniqueurs  Dittmar  de  Mersebour 
Kosmas  de  Prague  ;  caractères  littéraires  de  ces  quatre  écrivain 
Origine  des  dialecies.  — Les  dialectes  slaves  sont  des  langues 
Causes  de  la  formation  et  de  la  décadence  des  langues. 


Mardi ,  9  février  1841. 

Les  différences  qui  caractérisent  les  deux  emp 
formés  au  sein  de  la  race  slave  se  manifestent  d 
leurs  monuments  historiques,  dans  l'esprit  et  dan 
forme  de  leurs  chroniques.  Sous  quelles  influer 
s'est  donc  développé  le  caractère  de  ces  peuples?  V 
ce  que  nous  continuons  d'examiner. 

Nous  connaissons  les  circonstances  qui  accompaj 
rent  l'établissement  du  christianisme  dans  la  Ru 
normande  et  dans  la  Pologne  ;  pour  compléter  l'hist 


LA    IH)LO(;Nb    AL    XI'    SIÈCLE.  155 

de  cette  époque,  nous  parlerons  encore  de  quelques 
modifications  auxquelles  furent  soumis  le  dogme  et 
les  lois  canoniques  de  F  Église  dans  ces  deux  sociétés. 
Les  princes  normands  qui  gouvernaient  la  Russie , 
ayant  embrassé  spontanément  la  religion  chrétienne 
du  rit  grec,  et  l'ayant  imposée  à  leurs  sujets ,  prirent 
un  certain  ascendant  sur  l'Église  nationale,  et  se  ser- 
virent de  cette  Église  au  profit  de  leur  politique.  Aussi, 
lans  cet  empire,  le  christianisme  s'étendait  lente- 
nent,  il  jetait  des  racines  qui  devaient  se  développer 
in  jour,  mais  il  ne  pouvait  pénétrer  profondément 
ans  la  vie  sociale. 

En  Pologne,  dans  les  pays  lechites  et  czeches, 
J8  progrès  du  christianisme  rencontraient  des  diffi- 
iltés  d'une  autre  nature.  Les  Lechs  et  les  Czeches 
armaient  une  caste  armée;  (î'était,  comme  les  ordres 
levaleresques ,  une  sorte  de  milice  aristocratique. 
e  christianisme  leur  apparaissait  comme  quelque 
lose  de  menaçant ,  d'abord  parce  qu'il  consacrait  la 
►yauté  et  lui  donnait  une  force  incompatible  avec 
urs  idées  traditionnelles,  ensuite  parce  qu'il  renfer- 
ait  dans  ses  dogmes  une  promesse  concernant  la 
asse  entière  du  peuple,  promesse  que  cette  aristo- 
atie  devinait  instinctivement.  Aussi ,  cette  milice 
-ceptait  volontairement  la  religion  chrétienne  toutes 
s  fois  qu'elle  garantissait  ses  droits  vis-à-vis  du  pou- 
«r  royal,  mais  elle  en  arrêtait  le  développement  et  en 
opêchait  les  conséquences  dès  qu'il  s'agissait  de 
appliquer  aux  masses.  A  ces  deux  obstacles  venait 
en  ajouter  un  troisième  provenant  de  la  fusion  des 
ices  différentes.  La  chevalerie  lechite  et  czeche  s(» 


156  LA   POLOGNK    At    XI*    SIÈCLE. 

composait  cVliommes  valeureux  et  entreprenants  mais 
inconstants  et  légers  (c'est  ainsi,  du  moins,  que  les  au- 
teurs byzantins  ont  dépeint  les  Lechs  du  Caucase);  en 
se  mêlant  aux  Slaves ,  ils  avaient  ajouté,  à  leurs  pro- 
pres défauts,  la  rudesse  et  la  sensualité  de  ces  peuples. 
Le  clergé  chrétien,  entouré  d'une  telle  société,  s'im- 
prégnait, peu  à  peu,  des  mœurs  nationales  et  perdait 
son  ascétisme,  son  autorité  morale  et  surtout  cet  en- 
thousiasme qui  caractérisait  le  prêtre  du  moyen  âge. 

L'état  moral  de  la  Pologne  à  cette  époque  a  été  très 
bien  dépeint  par  un  chroniqueur  contemporain ,  qui 
raconte  l'ambassade  envoyée  au  pape  par  un  prince 
polonais  pour  demander  la  couronne  royale.  Le  pape 
était  bien  disposé,  la  couronne  était  déjà  prête,  lors- 
qu'un ange  apparut  au  souverain  pontife  et  lui  dit 
que  les  Polonais  n'étaient  pas  dignes  encore  d'avoir 
pour  chef  un  oint  du  Seigneur.  Cette  noblesse,  ajoute 
le  chroniqueur,  préfère  la  violence  à  la  justice  ;  ses  fo- 
rêts et  ses  chasses  ont  plus  de  charmes  pour  elle  que 
l'agriculture  et  les  soins  de  la  législation  ;  elle  estime 
plus  ses  limiers  que  les  hommes  ;  elle  est  plus  propre, 
en  un  mot,  à  se  battre  qu'à  bâtir  des  églises. 

Quoi  qu'il  en  soit  de  cette  légende,  les  papes  refu- 
sèrent longtemps  la  couronne  royale  aux  ducs  de  Po- 
logne. 

Les  évêques  catholiques  de  cette  nation  étaient  sou- 
vent, à  cette  époque,  de  grands  seigneurs  polonais; 
dans  leurs  actions,  ils  montraient  toutes  les  qualités 
et  tous  les  vices  de  leur  caste.  Le  clergé  inférieur,  les 
abbés  et  les  curés,  provenant  de  la  petite  noblesse,  ei 
avaient  le  patriotisme,  le  penchant  guerrier,  l'hospi- 


SAINT    ADALBERT.  157 

t  la  bienveillance  sociale,  mais  ils  s'ocèupaîent 
5  intérêts  de  la  religion. 
i  les  Polonais  ne  firent  aucun  effort  pour  ga- 
1  christianisme  leurs  voisins  barbares;  ils  foil- 
insi  à  leur  principale  mission,  car  celle  de  Té- 
était,  avant  tout,  de  propager  le  christianisme 
les  païens,  et  l'oubli  de  ce  devoir  fut  pourra 
e  la  source  de  grands  malheurs, 
rois  rassemblaient  bien  leurs  armées  et  faisaient 
^éditions  dans  ce  but,  mais  ils  étaient  mal  se- 
,  ils  manquaient  d  apôtres*  et  de  martjTS.  Les 
;  venaient  des  pays  étrangers,  on  allait  les  cher- 
i  Allemagne  et  en  Bohême.  Un  d'eux,  un  grand 
; ,  saint  Adalbert ,  est  devenu  le  patron  de  la 
e.  Il  forme,  à  lui  seul,  une  époque  dans  Fhis- 
9  ce  pays. 

t  Adalbert  naquit  en  Bohème ,  sur  les  confins 
^ologne,  d'une  grande  famille  lechite  ;  sion  père 
)mte  et  sa  mère  parente  du  duc  régnant  ;  cette 
I  avait  de  nombreuses  relations  et  une  grande 
ice  en  Pologne.  Dès  son  enfance  on  le  destina 
it  ecclésiastique.  Envoyé  en  Allemagne  pour 
r  ses  études,  il  visita  ensuite  la  France  et  TM- 
îvenu  dans  sa  patrie,  il  fut  sacré  évoque  de 
}.  Le  peuple  le  reçut  avec  enthousiasme,  car  il 
bien  le  slave  et  composait  même  des  poésies 
ette  langue.  Les  grands  aimaient  sa  douceur  et 
éricorde.  Toutefois  un  orage  formidable  éclata 
t  sur  sa  tête,  sous  prétexte  qu'il  introduisait 
utumes  nouvelles  dans  le  pays  :  il  invitait  à  sa 
tous  les  chrétiens  indistinctement,  sans  tenir 


458  SAINT    ADALBERT 

compte  de  leur  position  sociale.  Il  s'opposait  au  trafil 
des  esclaves  (les  Juifs  de  Pologne  et  de  Bohême  ache 
taient  et  vendaient  des  hommes).  Enfin  il  s'e^rçai 
de  détruire  la  polygamie.  Tous  cela  révoltait  les  ha 
bitants  de  Prague;  ils  chassèrent  leur  évêque.  Rappel 
bientôt,  il  fat  de  nouveau  persécuté  et  faillit  péri 
dans  une  émeute.  Sa  maison  fut  brûlée,  on  massacr 
quelques  uns  de  ses  frères.  Lorsque  cette  sédition  fij 
apaisée  on  s'efforça,  par  des  promesses,  de  le  fair 
revenir  à  son  évôché ,  mais  il  demeura  inébranlabl 
dans  la  résolution  d'abandonner  son  diocèse.  Il  se  ser 
lait  appelé  à  une  mission  plus  élevée  :  l'apostolat.  Ces 
dans  ce  but  qu'il  vint  à  Gniezen,  à  la  cour  du  roi  Bo 
leslas  le  Grand ,  et  qu'il  lui  déclara  son  désir  de  s. 
livrer  à  la  conversion  des  peuplad(îs  lithuano-prus 
siennes ,  voisines  dangereuses  de  la  Pologne.  Reçi 
avec  de  grands  honneurs  par  le  roi,  il  consacrât  quel- 
({ues  années  à  étudier  les  langues  des  nations  qu'i 
voulait  évangéliser,  puis  il  prit  la  voie  de  la  Vistuk 
jusqu'à  Dantzick  et  de  là  dirigea  ses  pas  vers  la  Prnss( 
orientale.  Les  Prussiens,  d'abord,  ne  lui  opposèroni 
aucune  résistance;  mais  pendant  une  nuit,  comme  i 
s'Snhardissait  à  pénétrer  dans  la  forêt  sacrée,  et,  er 
célébrant  la  messe,  à  prendre  possession,  au  nom  de 
Christ,  de  ce  siège  du  paganisme,  les  prêtres  du  liev 
tombèrent  sur  lui  et  le  massacrèrent.  Boleslas  rachetî 
le  corps  du  martyr  et  le  déposa  dans  la  ville  de  Gnie- 
zen. Le  bruit  de  la  mort  de  l' évêque,  la  renommée  de 
miracles  qui  s'opéraient  sur  son  tombeau,  se  propa 
géant  dans  toute  la  chrétienté,  attirèrent  beaucoup  d 
pèlerins  dans  la  capitale  de  la  Pologne.  L'empere\i 


PATRON    DE   LA   POLOGNE..  159 

ython  III,  homme  pieux  et  bon,  qui  connaissait  per- 
^nnellement  et  aimait  saint  Adalbert,  étant  alors  en 
juerre  avec  là  Pologne,  conclut  exprès  un  traité  pour 
Raire  un  pèlerinage  et  honorer  les  reliques  de  son  saint 
imi.  Il  arriva  en  grande  pompe  à  Posen ,  et  de  là , 
pieds  nus  ,  il  marcha  jusqu'à  Gniezen.  Reçu  généreu- 
sement par  Boleslas,  il  ôta  de  sa  tête  la  couronne  im- 
périale, et,  la  déposant  sur  celle  de  Boleslas,  il  le 
proclama  roi,  car  le  souverain  polonais  n'avait  encore 
que  le  titre  de  duc.  La  Pologne  commença  dès  lors  à 
ètr,e  regardée  comme  un  royaume  chrétien.  Othon, 
avec  le  titre  de  roi,  accorda  encore  à  Boleslas  de 
grands  privilèges  politiques  et  religieux.  11  lui  donna 
le  droit  d'instituer  des  évêchés  et  d'administrer  son 
Église,  droit  que  les  papes  accordaient  difficilement 
aux  empereurs  eux-mêmes. 

C  est  ainsi  que  le  foyer  religieux  de  l'empire  polo- 
nais, qui  était  auparavant  en  Allemagne,  à  Magde- 
bourg,  fut  transporté  dans  l'intérieur  du  pays;  la  Po- 
logne trouva  en  même  temps  un  centre  politique,  en 
acquérant  un  centre  religieux,  car,  à  cette  époque,  la 
capitale  religieuse  réunissait  en  elle  tous  les  éléments 
nationaux.  Ainsi  saint  Adalbert  a  donné  à  la  Pologne 
une  couronne  royale  et  lui  a  tracé  le  vrai  chemin  des 
conquêtes  à  tenter  dans  l'avenir.  Il  nous  a  laissé,  en 
outre,  comme  souYonir,  un  monument  poétique  qui 
existe  encore  aujourd'hui.  L(îs  Polonais  et  les  Bo- 
hèmes n'ont  pas  de  morceau  littéraire  plus^  ancien 
dont  on  connaisse  l'autour.  C'est  un  chant  de  guerre 
j  composé  par  le  saint  lui-même  ;  ce  chant ,  les  Po- 
lonais l'ont  entonné  dans  leurs   batailles  jusqu'au 


160  CHANT   NATIONAL    DE   SAINT   ADALBERT. 

XVI*  siècle ,  époque  où  ils  cessèrent  de  conqu 

Nous  citerons  quelques  strophes  de  ce  chant  « 
bre,  tant  de  fois  mentionné  par  les  historiens  ] 
nais.  Il  semblera  peut-être  étrange  qu'il  neconti 
rien  qui  rappelle  les  chants  guerriers  de  notre  tei 
c'est  plutôt  une  pieuse  et  naïve  invocation  à  la  s 
Vierge.  Voici  comment  il  commence  : 

«  Mère  de  Dieu,  vierge  sanctifiée  par  Dieu,  ] 
bieuraimce,  par  ton  fils  le  Seigneur,  accorde-i 
fais  descendre  sur  nous  le  royaume  de  ton  fils,  e) 
nos  vœux,  remplis  nos  pensées!  » 

Puis^  après  quelques  strophes,  il  ajoute  : 

c(  Adam,  toi  l'ancien  des  sujets  de  Dieu,  tu  es 
dans  l'assemblée  délibérante  de  Dieu.  (Cela  fait 
sion  à  l'ancien  état  social  des  Slaves.)  Introduis 
là  où  régnent  les  anges,  là  où  est  la  joie ,  lame 
la  vision  angélique  qui  ne  finit  pas.  Ici-bas  le 
diabolique  s'est  réalisé.  Ce  n'est  pas  par  l'or  o 
l'argent  que  Dieu  nous  a  rachetés  de  la  damm 
mais  par  sa  toute-puissance  :  pour  tous  les  hom 
Dieu  se  laissa  percer  les  flancs,  les  mains  et  les  pi 

Enfin ,  le  chant  se  termine  par  une  préparai 
la  mort,  une  prière  : 

«  C'est  le  temps,  c'est  l'heure  de  mériter  l'ai 
tion  des  péchés,  de  glorifier  notre  Dieu.  Prends- 
introduis-nous ,  ô  Jésus-Christ!  pour  que  nous  s 
avec  tof.  Amen!  Dieu,  accorde-nous  à  tous  cl 
dans  le  paradis  où  régnent  les  anges  !  >> 

La  voix  de  la  mort  est  le  sentiment  qui  préd( 
dans  les  paroles  du  martyr  qui  arrosa  do  son  sî: 
lerre  de  Prusse. 


LB  CHRONIQVEUE  RUSSE  NESTOR.       101 

Cependant  les  rois  de  Pologne  n'ont  pas  assez  com- 
pris ces  enseignements  des  apôtres.  Les  apôtres  se 
dirigeaient  sans  cesse  vers  les  pays  barbares,  vers  la 
Prusse,  la  Lithuanie,  la  Poméranie  ;  les  rois,  au  con- 
traire, disaient  dans  le  même  temps  des  expéditions 
en  Ruthénie  et  en  Bohême,  pays  déjà  convertis,  ou 
bien  ils  se  mêlaient  aux  affaires  de  T Allemagne.  Les 
conquêtes  de  Boleslas  le  Grand,  quelque  brillantes 
qu'elles  fussent,  restèrent  stériles  pour  la  Pologne. 
11  possédait  la  Bohême  presque  entière,  une  grande 
partie  de  la  Hongrie  et  tous  les  pays  slaves  entre  TOder 
elle  Borysthène  ;  mais,  après  sa  mort,  la  Pologne  per- 
dit toutes  ses  conquêtes ,  tandis  que  les  pays  nouvel- 
lement convertis  de  la  Prusse  et  de  la  Lithuanie  de- 
vaient plus  tard  faire  corps  avec  elle. 

Après  ce  que  nous  avons  dit  de  la  position  du  clergé 
dans  les  deux  empires  slaves  et  des  obstacles  diffé- 
rents qu'y  rencontraient  les  progrès  du  christianisme, 
on  peut  fecilement  se  rendre  compte  des  caractères 
opposés  des  chroniqueurs  russes  et  des  chroniqu(^urs 
polonais. 

Nous  avons  déjà  parlé  de  Nestor,  de  ce  moine  retiré 
dans  sa  cellule,  qui  raconte  les  événements  sans  avoir 
aucune  idée  générale,  aucune  tendance  politique,  au- 
cun plan,  aucun  but  arrêté.  11  a  intitulé  son  livre  : 
les  Récits  des  temps  anciens.  Il  cherche  seulement 
à  conserver  des  traditions  qui  allaient  s'éteindre.  Dans 
sa  forme  même,  il  n'y  a  rien  d'achevé,  rien  de  précis, 
rien  défini  :  ce  sont  des  versets,  pour  ainsi  dire,  des 
phrases  qui  se  suivent  sans  aucune  liaison.  Quand  il 
parle  des  couvents,  des  moines,  des  églises,  il  est  très 
I.  11 


162        LE  CHRONIQUEUR  RUSSE  NESTOR. 

explicite;  on  voit  qu'il  comprend  très  bien  celte  so- 
ciété religieuse,  qu'il  en  connaît  tous  les  intérêts,  que 
ses  prédilections  sont  pour  elle.  Mais  lorsqu'il  s'agit 
de  raconter  des  batailles,  il  se  borne  à  en  annoncer 
les  résultats;  il  ne  juge  pas  les  actions  des  princes; 
il  les  loue  rarement  et  no  les  blâme  jamais.  Cependant 
on  sent  ([u'il  désirerait  la  prépondérance  des  grands- 
ducs  dans  les([uels  il  voit  la  jK»rsonnification  de  la 
Russi(î ,  parce  qu'il  prévoit  les  malheurs  qui  doivent 
menacer  son  pays  du  côté  des  Barbares. 

Voici  un  e\(împle  du  style  de  Nestor  :  «  Hilarion, 
prêtre  de  Btîrestow,  homme  jeune  et  lettré,  ayant 
abandonné  i»on  église,  alla  aux  bords  du  Dnieper,  sur 
lamontagne  ouest  aujourd'hui  le  monastère  Peczerski, 
et  où  alors  il  n'y  avait  qu'une  grande  forôt;  il  s  y 
creusa  une  petite  caverne  profonde  de  deux  toises,  où 
il  allait  souvent  prier  en  silence.  Quand  en  1050  le 
grand-duc  Jaroslàw  ordonna  à  son  clergé  de  Tolever 
à  la  dignité  de  métropolitain  (car  jusque-là  c'étaient 
les  patriarches  de  Cens  tan  tinople  qui  nommaient  les 
archevêques)^  la  caverne  resta  déserte.»  Telle  est 
l'origine  de  Kiiew. 

Plus  loin,  le  chroniqueur  raconte  la  grandeur  de 
Kiiew  due  aux  monastères  fondés  auprès  de  cette  ca- 
verne qui  existe  encore  aujourd'hui,  et  où  reposent 
les  corps  de  plusieurs  martyrs. 

Kiiew  tire  ainsi  son  origine  des  moines,  et  les  souve- 
nirs religieux  attachés  à  cette  ville  en  ont  fait  la  capi- 
tale de  la  Russie.  Le  peuple  s'est  accoutumé  à  y  voir 
le  centre  de  sa  religion  ;  lorsque  le  duché  fut  fondé, 
tous  ses  vœux  étaient  pour  la  conservation  et  la  gloire 


LE  CHRONIQUEUR  POLONAIS  GALLUS.  163 

de  Kiiew,  de  même  que  la  Pologne ,  par  vénération 
pour  le  tombeau  de  saint  Adalbert,  attribuait  à  Gnié- 
sen  la  suprématie  sur  toutes  les  villes  polonaises. 

Les  chroniqueurs  polonais  qui,  comme  Gallus, 
vivaient  à  la  cour  de  leur  souverain,  partageaient  avec 
eux  les  dangers  de  la  guerre;  ils  devaient,  par  leur 
style  et  leur  langage,  différer  de  Nestor.  Celui-ci  n'a- 
vait pas  d'autre  source ,  d'autre  modèle  que  les  bis- 
toriensde  Byzance  ;  or  la  littérature  grecque,  à  l'époque 
du  scbisme, était  déjà  négligée,  même  dans  la  capi- 
tale de  l'empire  d'Orient ,  malgré  la  science  de  Pbo- 
tius,  l'bomme  le  plus  érudit  de  son  siècle. 

Les  écrivains  de  l'époque  des  Comnènes  ont  seuls 
jeté  sur  la  Russie  un  reflet  de  leurs  faibles  lueurs  ; 
mais  les  auteurs. classiques  de  la  Grèce  n'ont  exercé 
ancune  influence  sur  les  cbroniqueurs  russes,  tandis 
que,  dans  l'église  d'Occident,  le  latin  était  toujours 
une  langue  vivante  et  cultivée.  Les  auteurs  polonais 
et  bohèmes  connaissaient  Cicéron,  Virgile,  Juvénal, 
Tacite;  ils  profitaient,  autant  que  possible,  de  ces 
modèles  et  s'enthousiasmaient  pour  la  poésie,  pour 
l'histoire,  pour  l'art  oratoire  des  anciens  ;  ils  mêlaient 
ces  genres  divers.  Pouvaient- ils  faire  autrement? 
Dans  ce  siècle  de  grands  mouvements,  de  grandes 
entreprises  politiques ,  pouvaient-ils  imiter  le  style 
des  froids  chronographes  de  Byzance  ou  le  style  châ- 
tié des  écrivains  romains  de  l'empire?  Les  critiques 
ont  tort  de  leur  reprocher  ce  mélange  de  tous  les 
styles,  qui  représente  merveilleusement  une  société 
commençant  à  se  former  de  tant  d'éléments  divers. 
Gallus ,  comme  nous  l'avons  dit,  ouvre  presque 


164  LE   CHRONIQUEUR   MLONAIS       ' 

toujours  ses  chapitres  par  un  morceau  de  poésie; 
le  récit  vient  ensuite ,  puis  en  dernier  lieu  une  sorte 
d'élégie  ou  une  prière.  En  voici  un  exemple  :  il  adresse 
ses  ouvrages  aux  évêques  polonais  ses  protecteurs. 

«Comment^  dit-il,  oserais-je  jeter  mon  frêle  esquif 
sur  cet  immense  océan  de  l'histoire?  Mais  le  naviga- 
teur peut  fendre  en  toute  sécurité  les  vagues  furieuses, 
lorsqu'il  a  un  pilote  habile  pour  diriger  son  navire 
d'après  les  vents  et  les  étoiles.  Je  n'aurais  pas  échappé 
au  naufrage  de  ces  Scylla  et  de  ces  Charybde,  si  votre 
charité  ne  m'avait  pas  prêté  le  secours  de  ses  rames. 
Maintenîtnt  je  ne  crains  plus  de  m'aventurer  dans  le 
chemin  périlleux  de  l'histoire,  précédé  que  je  suis 
par  des  hommes  dont  l'esprit  lance  des  éclairs  plus 
forts  que  la  lumière  du  jour.  » 

On  a  cru  remarquer  que  la  langue  latine  étouffiait 
dans  les  écrivains  du  moyen  âge  leur  caractère  propre, 
national  et  local,  tandis  que  le  langage  du  peuple 
pouvait  seul  exprimer  des  sentiments  patriotiques; 
mais  on  ne  peut  pas  faire  ce  reproche  à  Gallus.  D 
viole  souvent  sa  latinité  pour  rendre  tout  ce  qu'il  y  a 
de  slave  dans  son  âme ,  tout  ce  qu'il  a  saisi  dans  les 
chants  nationaux  ;  aucun  écrivain  du  moyen  âge  n'a 
une  couleur  locale  plus  vive. 

Il  rapporte  avec  grand  soin  les  anciennes  coutumes; 
en  parlant  des  personnes ,  il  en  trace  le  portrait ,  il 
décrit  leurs  habitudes ,  leurs  gestes ,  leurs  mouve- 
ments de  tête ,  il  cite  même  leurs  plaisanteries.  Ott 
n'a  qu'à  comparer  les  descriptions  de  Gallus  à  celles 
de  Nestor  ou  de*  tout  autre  écrivain  contemporain  > 
pour  sentir  sa  grande  supériorité  sous  ce  rapport. 


GALIA18.  105 

Voici,  pour  servir  d'exemple,  comment  il  raconte 
la  guerre  des  Polonais  contre  les  Allemands. 

L'empereur  Othon  était  entré  en  Pologne  avec  une 
armée  nombreuse ,  aguerrie ,  disciplinée;  les  Polonais 
ne  pouvaient  offrir  le  combat  ;  ils  cherchaient  seule- 
ment à  inquiéter  cette  armée ,  à  la  harceler  poi|r  la 
détruire  en  détail.  Gallus  trace  admirablement  ce 
tableau  : 

«Boleslas,  dit-il,  s'attachait  au  césar  allemand 
comme  s*il  était  son  compagnon  de  voyage.  Dès  que 
l'empereur  avait  établi  son  camp  quelque  part,  aussi- 
tôt le  roi  de  Pologne  se  plaçait  dans  le  voisinage.  De 
quelque  côté  que  Tempereur  se  tournât,  il  était  sûr  de 
8e  trouver  face  à  face  avec  le  roi ,  qui  rôdait  cx)mme 
un  loup  autour  de  l'armée  d'Othon,  et  réussissait 
chaque  jour  à  attraper  quelques  Allemands.  Ils  le 
craignaient  tellement ,  que  rien  n'était  présent  à  leur 
pensée  que  Boleslas,  que  rien  ne  se  trouvait  au  bout 
de  leur  langue  que  Boleslas.  En  passant  à  côté  de 
chaque*  forêt,  à  côté  presque  de  chaque  buisson ,  ils 
se  disaient  les  uns  aux  autres  que  sans  doute  Boleslas 
était  là.» 

Gallus  ajoute  ici  des  plaisanteries  que  nous  sommes 
forcés  d'omettre ,  puis  il  poursuit  : 

tf  L'empereur  et  son  armée ,  harassés  de  fatigues  , 
ie  voyant  pas  le  moyen  de  sortir  de  cette  guerre,  se 
trouvant  au  milieu  de  forêts,  de  marais  et  de  fon- 
drières ,  au  milieu  de  mouches  qui  piquaient,  au  mi- 
lieu de  flèches  aussi  nombreuses  que  les  mouches  et 
ie  gaillards  aussi  ennuyeux  que  les  mouches  et  les 
fièches,  finit  par  conclure  un  traité.  » 


166  LE   GHl\OmQUELR   POLONAIS   GALLVS. 

Toutes  ces  qualités  d'écrivain  indépendant ,  Galluj 
les  doit  au  christianisme  développé  en  Pologne.  Déjî 
Taristocratie  avait  un  caractère  particulier;  déjà  or 
voyait  sur  la  scène  historique  de  grandes  figures  d( 
gentilshommes  qui  résistaient  au  pouvoir  royal,  quel- 
quefois avec  succès. 

Un  de  ces  personnages ,  nommé  Sieciech ,  que  le 
chroniqueur  compare  à  Jugurtha ,  occupe  plusieurs 
chapitres  de  son  histoire.  Gallus  est  amené  ainsi  2 
juger  les  rapports  politiques  qui  existaient  entre  le 
roi  et  le  peuple.  Il  sait  apprécier  le  caractère  des  sou- 
verains ;  il  ne  passe  pas  sous  silence ,  comme  Nestor, 
leurs  actions  morales  :  il  les  flétrit  ou  il  les  loue 
selon  ses  propres  opinions  religieuses  et  politiques 
Son  héros  Boleslas  fit  tuer  un  de  ses  frères  naturels 
Ce  frère  soulevait  sans  cesse  des  orages  dans  le  pays 
vaincu ,  exilé  plusieurs  fois ,  il  revenait  toujours  poa 
conspirer  de  nouveau.  Gallus,  cependant,  n'excus 
pas  son  prince.  «  —  Dois-je  justifier  Boleslas  ?  Nulle 
ment.  »  —  Toutefois  ,  en  parlant  ainsi ,  il  veut  att^ 
nuer  ses  reproches  par  l'énumération  des  crimes  d 
rebelle ,  et  il  ajoute  :  « —  Nous  avons  vu  la  grand 
douleur  de  notre  maître  ;  nous  F  avons  vu ,  couvert  d 
cendres ,  se  livrer  à  son  désespoir.  » —  Il  raconte  er 
suite  les  bonnes  actions  par  lesquelles  le  roi  voulai 
racheter  son  crime ,  ses  pénitences ,  ses  pèlerinages 
ses  fondations  pieuses.  Cela  montre  déjà  un  sentimer 
moral  très  développé  dans  la  nation  polonaise  et  sui 
tout  dans  la  classe  régnante ,  dans  l'ordre  équestre 
De  môme  que  le  meurtre  deTévêque  Stanislas  fut  dai 
notre  histoire  le  dernier  meurtre  politique ,  ainsi 


DITTMÂR   DE  MERSEB0UR6.  167 

crime  de  Boleslas  fat  le  dernier  assassinat  commis 
dans  un  intérêt  dynastique  sur  la  personne  d  un 
prince.  C'est  une  preuve  que  Topinion  publique  était 
déjà  bien  formée  et  bien  puissante. 

Ce  que  notre  historien  aime  le  mieux  à  raconter,  ce 
sont  les  banquets ,  les  chasses ,  les  tournois,  les  fêtes 
guerrières,  les  libéralités  du  roi ,  cette  profusion  d'or 
et  d'argent  si  grande ,  s'il  faut  Ten  croire ,  qu'on  met- 
tait l'argent  en  tas  comme  le  foin. 

Les  différences  entre  Gallus  et  Nestor  nous  frap- 
peront encore  davantage,  si  nous  les  comparons  à 
d'autres  chroniqueurs  leurs  contemporains,  par  exem- 
ple avec  Dittmar  de  Mersebourg,  le  célèbre  histo- 
rien allemand,  ouKosmas  de  Prague,  l'écrivain  bo- 
hème. 

Dittmar,  qui  précède  Nestor,  était  issu  d'une  fa- 
mille puissante  ;  c'était  le  fils  d'un  grand  seigneur 
saxon,  le  comte  Siegfried  de  Walbeck.  Devenu  évoque 
de  Mersebourg,  il  écrivit  les  mémoires  de  son  temps, 
dans  lesquels  il  comprend  l'histoire  de  Bohême  et  de 
Pologne.  Mais  Dittmar,  homme  pieux  et  enthousiaste, 
ne  perd  jamais  de  vue  l'intérêt  religieux,  c'est  avant 
tout  l'historien  de  l'Église  catholique,  et  en  particu- 
lier de  son  évêché.  Impartial  au  plus  haut  degré,  il 
blâme  souvent  l'empereur  son  protecteur  et  son  pa- 
rpnt;  comme  Gallus,  il  ne  pardonne  pas  à  son  maître 
d'agir  contre  les  intérêts  de  l'Église.  Les  historiens 
modernes .  n'ont  pas  su  apprécier  l'impartialité  de 
Dittmar,  ils  l'accusent  de  calomnier  les  rois  de  Bo- 
hême et  de  Pologne,  d'être  ingrat  envers  l'empereur; 
en  réalité  il  n'était  ni  calomniateur  ni  insensible  aux 


168  K08MikS   DE   PH4GUE. 

bienfaits^  mais  il  était  dévoué^  avant  tout,  à  la  cause 
du  catholicisme. 

Chacun  des  huit  livres  de  ses  chroniques  commence 
par  une  prière.  11  aime  à  noter  les  bonnes  actions, 
parle  rarement  des  batailles,  et  finit  presque  tou- 
jours par  gémir  sur  son  insuffisance,  sur  ses  fai- 
blesses et  ses  fautes.  Comme  il  écrivait  pour  les  mo- 
nastères ,  il  demande  en  récompense  de  son  travail 
des  prières  pour  le  salut  de  son  âme.  Par  l'élévation 
de  ses  vues,  par  sa  vigueur  et  par  son  enthousiasme, 
il  est  bien  au-dessus  de  Nestor  et  de  Gallus. 

Kosmas  de  Prague,  descendant  d'une  famille  polo' 
naise,  établie  en  Bohême,  se  rapproche  beaucoup 
plus  de  Gallus  par  le  ton  et  par  la  forme  de  ses  écrits; 
mais  il  n'a  pas  le  môme  talent  historique.  Sa  narra- 
tion manque  d'ordre  et  d'unité.  Gallus,  après  un  ta- 
bleau géographique,  raconte  une  bataille,  donne  quel* 
ques  détails  sur  Tétat  civil  et  politique  du  pays, 
entremôle  son  histoire  de  poésies,  retrace  les  délibé- 
rations ;  puis,  forcé  de  revenir  aux  combats,  il  égaie 
son  récit  par  des  descriptions  de  fôles,  de  chasses  et 
de  repas.  Cependant  l'unité  de  son  plan  ne  disparaît 
pas  au  milieu  do  cette  variété  excessive.  Kosmas,  tout 
au  contraire,  avec  aussi  peu  de  suite  et  d'ordre  que 
Nestor,  mentionne  tous  les  faits  comme  en  passant, 
sans  but  déterminé  ;  il  manque  d'ailleurs  de  cet  en- 
thousiasme politique  qui  anime  Gallus; 

Nous  voyons  dans  ces  quatre  chroniqueurs  des, 
types  que  reproduiront  ensuite  les  historiens  alle- 
mands, bohômes,  polonais  et  russes. 

Le  chroniqueur  allemand  est  un  grand  seigneur, 


CÀUÀCTËHBS   UTTÉKAIHB9^  ETC.  169 

tiome  pieux 9  austère^  juge  sévère  pour  les  autres  et 
>ur  lui-môme  ;  il  est  grave  et  savant.  Le  chroniqueur 
)béme^  homme  d'étude,  étale  ses  connaissances  et 
iut  paraître  un  grand  érudit.  Le  Polonais  est  avant 
>ut  patriote  j  il  avoue  lui-même  qu'il  n'a  pas  une 
rande  connaissance  de  l'Évangile,  il  ne  peut  se 
éfendré  d'un  certain  plaisir  en  racontant  les  crimes 
t  les  violences  des  rois,  lorsque  ces  crimes  et  ces  vio- 
Jttces  commises  contre  les  étrangers  paraissent  utiles 
sou  pays.  Il  rapporte  que  Ladislas,  le  père  de  son 
éros,  a  ordonné  en  mourant  aux  seigneurs  polonais , 
'élire  pour  roi  parmi  ses  fils  celui  qui  montrerait  le 
lus  d'amour  pour  lagloire  ot  pour  le  bien  de  sa  patrie* 
insi  il  place  déjà  l'honneur  avant  l'utilité  et  discute 
s  droits  des  compétiteurs  à  la  couronne.  Rien  de 
imblable  ne  peut  se  rencontrer  dans  Nestor. 
Quant  au  langage,  les  chroniqueurs  slaves  nous 
entrent  déjà  très  nettement  les  caractères  distinc- 
h  des  différents  dialectes. 

C'est  une  question  débattue  parmi  les  savants  de 
voir  si  les  dialectes  ne  sont  que  le  développement 
ogressif  d'une  langue,  ou  si  ce  sont  les  branches 
un  même  arbre  qui  doivent  croître  simultanément 
X  le  tronc  commun.  Ceux  qui  se  déclarent  pour 
tte  dernière  opinion  démontrent  que  l'histoire  des 
alectes  d'une  langue  commence  avec  l'histoire  de 
îtte  langue  elle-même,  qu'ils  se  trouvent  en  germe 
sa  source  et  qu'ils  en  constituent  même  la  richesse, 
'est  ainsi  qu'on  admire  la  langue  grecque  pour  avoir 
r(Hiuit  trois  grands  dialectes.  Pinceurs  savants  mo- 
eraes,  au  contraire,  prétendent  qu'une  langue  a  de- 


• 


•170  ORIGINE   DES   DIALECTES. 

vant  elle  une  certaine  suite  de  modifications  à  subir, 
et  qu'on  pourrait  presque  prédire  qu'elle  aura  un 
jour  tel  ou  tel  dialecte  marqué  par  tel  ou  tel  ca- 
ractère. 

L'étude  de  la  langue  slave  nous  prouve  pourtant 
qu'il  y  a  eu  de  toute  antiquité  un  groupe  de  dialectes 
qui  ne  pouvaient  ni  se  fondre  ni  se  mêler  ensemble. 
L'opinion  de  quelques  antiquaires  était  que  le  slave 
avait  passé  dans  le  bohème,  que  le  bohème  s'était 
modifié  et  changé  en  polonais,  et  qu'ainsi  cette  der- 
nière langue  pouvait  encore  subir  des  modifications. 
Les  monuments  témoignent  contre  cette  hypothèse; 
les  parchemins  de  Prague ,  les  chants  de  saint  Adal- 
bert,  la  chronique  de  Nestor,  montrent  ces  dialectes 
déjà  formés,  marqués  d'un  cachet  distinct,  capables 
de  se  développer,  mais  non  de  se  transformer.  Il  est 
certain  que  les  dialectes,  issus  de  la  même  souche, 
ont  pu  influer  les  uns  sur  les  autres;  en  effet,  dans 
le  chant  de  saint  Adalbert  on  sent  les  traces  du  Bo- 
hême; la  poésie  moderne  des  Polonais  a  exercé  une 
grande  action  sur  les  Bohèmes  et  sur  les  Serbes,  et 
dans  l'ancienne  littérature  russe ,  on  découvre  l'in- 
fluence du  serbien  ;  mais  le  caractère  particulier  de 
chaque  branche  est  toujours  distinct  et  homogène.  On 
peut  même  dire  que  le  slave  se  partage  plutôt  en  lan- 
gues qu'en  dialectes;  c'est  peut-être  le  seul  idiome 
qui  contienne  plusieurs  langues  dans  son  sein. 

Quelle  est  donc  la  différence  entre  un  dialecte  et 
une  langue? 

En  France  on.  a  défini  le  dialecte  en  disant  que 
c'était  la  manière  de  parler  d'une  province  ou  d'une 


FORMATION  ET   DtiGADENGE   DES  LANGUES.        171 

ville,  que  ce  n'était  pas  la  langue  d'un  état  représen- 
tant rhistoire  entière  d'un  peuple  et  répondant  à 
tous  les  besoins  intellectuels  d'une  nation.  On  a  dit 
qu'une  langue  devait  posséder  l'héritage  d'une  civi- 
lisation précédeiÀe  et  être  capable  de  s'approprier  la 
civilisation  future. 

Pourquoi  y  a-t-il  des  dialectes  qui,  quoique  très 
développés,  très  riches,  ont  disparu  déjà,  ou  dispa- 
raissent aujourd'hui?  Ils  ont  cessé  de  vivre  en  restant 
stationnaires.  Par  exemple,  en  France,  les  dialectes 
méridionaux,  de  beaucoup  les  plus  riches  en  expres- 
sions, les  plus  sonores,  les  plus  gracieux,  sont  tombés 
au  rang  de  patois  de  campagne.  C'est  qu'ils  n'ont  pas 
absorbé  la  civilisation  antique,  qu'ils  ont  repoussé 
rinfluence  du  latin,  croyant  conserver  ainsi  leurs  tra- 
ditions locales ,  qu'ils  se  sont  éloignés  de  tout  mou- 
veibent  historique  et  se  sont  ainsi  condamnés  à  périr 
dans  leur  isolement.  Au  contraire,  le  dialecte  du  nord 
de  la  France,  élaboré  par  la  philosophie  scholastique, 
achevé  par  l'initiation  des  modèles  de  l'antiquité,  re- 
présente, non-seulement  la  civilisation  française,  mais 
encore  tout  ce  qui  pouvait  y  pénétrer  de  la  civilisa- 
tion latine. 

C'est  par  la  même  raison  que  l'antique  dialecte 
slave ,  appelé  à  tort  slave  par  excellence,  c'est-à-dire 
le  dialecte  d'église,  n'a  pu  survivre  à  la  traduction 
de  la  Bible  et  de  quelques  livres  liturgiques  ;  ne  sui- 
vant pas  les  progrès  du  christianisme,  il  ne  pouvait 
exprimer  les  nouveaux  besoins  de  la  société  slave ,  il 
se  contentait  de  parler  du  passé  ;  il  s'est  trouvé  ainsi 
banni  de  la  vie  commune. 


172       FORMATION   ET   DÉCADENCE   DES   LANGUES. 

Des  trois  principales  langues  actuelles  de  la  race 
slave  y  la  langue  russe  a  seule  accepté  Théritagedela 
civilisation  byzantine  ;  elle  aurait  cessé  de  vivre  il 
y  a  longtemps ,  si  elle  ne  s'était  pas  raccrochée  pour 
ainsi  dire  à  la  civilisation  moderne ,  en  imitant  d'a- 
bord le  polonais ,  en  s'imprégnant  ensuite  d'un  peu 
de  force  dans  la  littérature  latine. 

La  littérature  bohème  a  été  étouffée  par  Tinfluence 
allemande;  elle  na  pas  eu,  comme  nous  Tavonsdéjà 
dit,  assez  de  force  pour  s'assimiler  les  éléments  étran- 
gers ,  elle  s'est  trouvée  elle-même  dénationalisée. 

La  littérature  polonaise,  quoique  moins  originale 
que  celle  de  certaines  nations  slaves ,  des  Serbes, 
par  exemple ,  s'est  pourtant  développée  avec  la  plus 
grande  vigueur.  N'ayant  pas  succombé  à  l'influence 
latine,  elle  s'est  approprié  beaucoup  du  génie  fran- 
çais ,  et  a  souvent  aussi  imité  les  Allemands  sans 
rien  perdre  pour  cela  de  son  caractère  primitif. 


OUATORZIEME    LÈCON. 


Les  Slaves  occkleii|aux  ;  leurs  destractions.  —  Otho,  é?éque  de  Bam- 
berg,  convertit  une  partie  de  la  Poméranic.  —  Le  poème  d'Igor.  — 
Roian. 


Vendredi,  12  février  48M. 


Nous  avons  examiné  les  monuments  littéraires  les 
plus  anciens  de  cette  langue  que  quelques  auteurs 
appellent  la  langue  wende  ou  syrbienne,  et  que  nous 
appelons  polonaise  ou  polono-bohéme.  Cette  langue 
comprend  les  dialectes  des  peuples  slaves  du  Nord  et 
du  Nord-Ouest.  Représentée  aujourd'hui  par  la  Po- 
logne et  la  Bohême,  elle  a  fait  des  pertes  immenses  ; 
d'innombrables  tribus  qui  la  parlaient  dans  l'Occident 
ont  péri  sans  laisser  aucune  œuvre  littéraire  écrite. 
Les  Polonais  et  les  Bohèmes ,  leurs  héritiers  dans  le 
domaine  de  la  parole,  s'efforcent  de  reconstruire  leur 


174  LES   SLAVES 

histoire  pour  élever  du  moins  un  monument  funèbre 
à  tant  d<;  peuples  morts  (;t  ensevelis  dans  Toublil 

Je  vous  ai  déjà  dit  vajjuemenl  qu'une  partie  des 
Slaves  habitaient,  à  unci  époque  très  reculée,  rocci- 
dent  d(5  l'Europe.  Sans  chercher  ici  à  discuter  leur 
histoire  primitive,  ce  cjui  ne  n'jjarde  cpie  les  anti- 
quaires, nous  vous  dirons  seuh^ment  ({uelques  mots 
sur  les  teuips  plus  ra])prochés  du  moyen  âye. 

Les  monum<*nts  iiistoricpies  qui  font  mention  de  ces 
peuples  n(;comm(înc(înt(pi'au  viii'  siècle.  Les  savants 
bohèmes  et  ])ol()nais  ont  découvert  et  expliqué  beau- 
coup de  diplônuîs,  de  privilé{{es,  de  donations,  de 
lettres  dV3vé(|U(îs,  ch»  juinces,  de  rois  et  d'empe- 
reurs, (pii ,   non  seul(ini(»nt  témoi{în(int  de  l'ancien- 
neté d(i  leur  existence  daiis  l'Occident,  mais  éclai- 
rent aussi  Icmrs  rapports  av(;c  la  race  {jermanique 
qui  les  ejitourait  de  tonte  part  (ît  les  détruisait  peu  à 
peu.  Ainsi,  en  751,  l'évècpie  lîonifac(i  demandait  au 
pape  s'il  était  permis  d'(;xi{;er  1(5  tribut  des  popu- 
lations  slaves  habitant   le  c(3ntn;  de    l'Alhîmayne. 
Nous  avons  d(;s  traces  de  leurs  colonies  en  Hollande 
et  mènuî  en  An{;l(îternî,  où  l(;s  noms  slaves  do  Wil- 
zembourg,    \Valzbour{;   ((îhâteau   des  Weletcs   ou 
Wilkes),  très  comnmns  dans  le  moyen  â({e,  se  sont 
Cimservés  enquelqu(is  endroits.  On  retrouve  le.mômo 
s(m  dans  les  noms  de  Wilten,  Wiltsetcm  ou  Wilts, 
aujourd'huiWiltsIiire.  Du  reste,  h  séjour  des  Wclcte» 
en  Angleterre  est  conlirmé  par  les  chroniqueurs  qui 
les  appellent  Wiltunisii.  Mais,  dans  tous  ces  pays,  les 
Slaves  n'avaient  pas  d'existence  politique. 

Au  nord  de  l' Alloma|;ne,  au  contraire ,  entre  l'Elbe 


OCGlUENTJkUX.  175 

et  rOder,  après  le  pas8a{;o  des  tribus  (jerniaiiiques 
des  Goths,  des  Vandales,  dos  Burgundes,  des  Scyres, 
des  Hérules,  des  Turcylingues ,  les  peuplades  slaves, 
n'ayant  plus  d'étrangers  parmi  elles,  parvinrent  à 
l'indépendance.  Les  hordes  uiililaires  des  Germains 
n'essayèrent  jamais  do  s'établir  à  demeure  dans  ce 
pays,  à  Texceptiou  toutefois  desSîixous,  qui,  seuls 
fixés  au  sol  et  adonnés  à  l'agriculture,  devinrent  pour 
les  Slaves  des  enui^mis  terribh^s. 

Ainsi ,  le  pays  des  Slaves  indépendants ,  dont  nous 
parlerons  aujourd'hui,  était  compris  entre  l'embou- 
chure de  l'Elbe,  l'Oder  qui  les  séparait  dit  la  Poh>{;ne, 
et  les  montagnes  de  la  Bohême.  C'est  une  contrée 
très  vaste  qui  renferme  une  partie  dcî  la  Saxe ,  l'an- 
cien margraviat  de  Brandebourg,  les  duchés  de  Mec- 
klembourg ,  le  territoire  des  villes  libres  de  Hambourg 
et  de  Lubeck,  et  plusieurs  petites  principautés  alle- 
mandes. Dans  cette  contrée,  les  diverses  populations 
slaves  étaient  connues  sous  les  noms  de  Lutyks, 
Wélètes ,  Wilces  ,  Bodryces  ou  Obotrites ,  Milc(^8 , 
Serbes,  Lusaciens,  etc.  Leur  véritable  nom  était 
celui  de  Weliki ,  c'est-k-dire  Grands ,  ou  Wilki,  Ter- 
ribles. Ces  peuplades  avaient  en  outre  des  noms  de 
^erre  sous  lesquels  on  les  connaissait  au  moyen  âge. 
On  les  divisait  en  plusieurs  tribus  :  les  Bodryces,  ou 
Obotrites ,  demeuraient  dans  1(5  Mecklembourg  ;  les 
Lusaciens  dans  la  Lusace  actuelle  et  une  partie  de  la 
Saxe ,  etc. 

Chacune  de  ces  tribus  se  partagerait  en  petites  sub* 
divisions  qu'il  est  impossible  aujourd'hui  d'énumé- 
rer.  La  plupart  prenaient  des  noms  d'oiseaux  de 


17G  LES   SLAVES 

proie  ;  ainsi  il  y  avait  les  Faucons  (Ravog),  les  Cor- 
neilles (Wranki),  les  Corbeaux  (Kruki).  Libres  depuis 
le  départ  des  Goths  et  des  Hérules,  ces  peuplades 
guerrières  et  pleines  d'audace  attirèrent  Tattention 
des  rois  et  des  empereurs  francs.  Pépin4e-Bref  de- 
manda le  secours  des  Bodryces  contre  les  Saxons  ; 
ils  lui  envoyèrent  cent  mille  combattants.  Charle- 
magne ,  après  lui ,  voulant  envelopper  tout  le  Nord 
dans  son  vaste  empire,  chercha  à  étendre  sa  domina- 
tion sur  les  Slaves  ;  mais  ses  efforts  étaient  surtout 
dirigés  contre  la  Saxe  et  la  Bohême.  Il  conclut  des 
traités  avec  les  chefs  des  Bodryces  ;  l'un  d'eux', 
nommé  Drazko ,  lui  amena  soixante  ou  quatre-vingt 
mille  combattants  pour  l'aider  à  conquérir  la  Saxe. 

Toutes  ces  circonstances  sont  très  peu  connues  au- 
jourd'hui ;  le  souvenir  de  ces  combats  est  conservé 
dans  les  chroniques  du  temps  ;  mais  les  écrivains  ac- 
tuels de  rOccident  s'occupent  peu  de  ces  peuplades. 
Cependant  il  est  certain  que  dans  les  grandes  luttes 
de  Charlemagne  contre  les  Saxons,  l'intervention  des 
Slaves  de  l'autre  côté  de  l'Elbe  a  été  décisive.  Charle- 
magne ,  pour  récompenser  Drazko ,  lui  conféra  quel- 
ques uns  des  privilèges  de  la  royauté. 

La  cause  des  malheurs  des  Slaves  occidentaux  fut 
leur  désunion  et  leur  incapacité  politique,  attestées 
par  les  auteurs  grecs  comme  par  les  chroniqueurs  dès 
Francs  et  des  Goths.  Ces  petites  peuplades,  forcées 
comme  toutes  les  autres  nations  slaves  de  combattre 
des  peuples  plus  civilisés  et  mieux  disciplinés,  ont  été 
forcées  d'obéir  à  des  chefs  ;  mais  ceux-ci  n'apparais- 
saient qu'un  instant  sur  la  scène  sans  laisser  après  eux 


OCCIDENTAUX.  177 

de  germes  d'organisation  politique.  D*aiUeurs,  pour 
mettre  le  comble  à  cette  anarchie ,  ils  étaient  sans 
cesse  en  lutte  les  uns  contre  les  autres  et  se  disaient 
des  guerres  acharnées.  C'est  pourquoi  un  empereur 
grec  donnant  à  son  fils,  dans  son  testament ,  des 
conseils  sur  fa  j[nanière  de  gouverner,  lui  dit  que  les 
Slaves  j  conduits  par  une  multitude  de  chefs ,  sont  le 
peuple  le  plus  facile  à  vaincre,  qu'il  suffit  pour  cela 
de  semer  la  discorde  parmi  eux.  Les  empereurs 
d'Occident  suivaient  à  leur  égard  la  môme  politique. 
Les  Bodryces  étaient  sans  cesse  en  guerre  avec  les 
Lusaciens  :  toutes  les  fois  que  les  Allemands  leur 
laissaient  un  repos  momentané ,  ils  en  profitaient  pour 
courir  aux  armes  et  s' entredéchirer.  Louis-le-Débon- 
naire  et  Louis-le-Gcrmanique  intervenaient  souvent 
dans  leurs  affaires  et  jugeaient  leurs  querelles  intes- 
tines. Ils  donnaient  aussi  Tinvestiture  à  leurs  chefs; 
ces  titres  étrangers  étaient  en  grande  vénération 
diez  les  Slaves. 

Ces  luttes ,  ces  guerres  que  nous  résumons  en 
quelques  mots,  ont  duré  deux  cents  ans.  Plusieurs 
fois  des  armées  de  cinquante  ,  de  soixante  mille 
hommes  se  ronconlrèrent  sur  le  champ  de  bataille. 
Des  victoires  éclatantes,  des  défaites  terribles  se 
succédaient  sans  cesse  ;  pendant  ce  temps  les  Alle- 
mands s'emparaient  lentement  du  pays.  Depuis  Tavé- 
nement  de  la  dynastie  saxonne ,  depuis  le  règne  de 
Henri  l'Oiseleur,  il  devenait  presque  impossible  aux 
Slaves  de  résister  à  ces  (envahisseurs  acharnés.  Les 
empereurs  francs  ,  trop  éloignés  de  ces  contrées  pour 
les  conquérir,  n'avaient  prétondu  qu'à  exercer  sur 

I.  12 


t78  LES   SLAVES 

elles  une  influence  politique  ;  tandis  que  les  empe- 
reurs saxons ,  personnellement  obligés  de  s'occuper 
des  affaires  du  Nord,  saisissaient,  dans  Fintérêt  de 
leur  famille,  toutes  les  occasions  d'élever  de  nou- 
velles forteresses,  de  fonder  de  nouveaux  établisse- 
ments dans  le  pays  des  Slaves.  Heuçi-l'Oiseleur  et 
Othon-le-Grand,  tous  deux  politiques  profonds  è% 
grands  guerriers,  ont  détruit  l'indépendance  de  plu- 
sieurs peuplades  ;  ils  forcèrent  môme  les  Slaves  à 
recevoir  le  christianisme.  Cette  religion  se  propageait 
lentement  chez  eux  parce  qu'elle  y  arrivait  avec  les 
allemands ,  parce  qu'elle  apportait  une  organisation 
hostile ,  mortelle  même  pour  leur  nationalité. 

Le  christianisme ,  pour  ces  peuples ,  n'était  pas 
autre  chose  que  le  germanisme  et  l'esclavage.  Les 
princes,  les  woïwodes,  les  différents  chefs,  sachant 
très  bien  que  leur  puissance  n'avait  pas  de  base  so- 
lide dans  la  nation,  se  faisaient  souvent  baptiser  pour 
avoir  la  protection  de  l'Église  et  pour  trouver  des  al- 
liés dans  le  reste  de  l'Europe;  mais  le  peuple  ne  vou- 
lait pas  entendre  parler  du  christianisme  :  souvent 
il  massacrait  ses  chefs  convertis.  Ces  malheureux 
princes  se  trouvaient  ainsi  placés  entre  la  civilisation 
envahissante,  la  force  irrésistible  du  christianisme 
d'un  côté,  et  la  barbarie  opiniâtre  et  incorrigible  de 
l'autre. 

,  A  chaque  pas  de  cette  histoire  on  rencontre  deux 
chefs  en  concurrence,  Tun  païen,  l'autre  chrétien, 
qui  se  font  une  guerre  acharnée  toutes  les  fois  qu'ils 
n'ont  pas  à  combattre  les  Allemands.  Au  commence- 
ment du  w  siècle,  un  des  plus  grands  chefs  des  Obo- 


OCCIDENTAIX.  179 

trites  s'étant  feit  baptiser,  forma  un  empire  puissant  ; 
mais  bientôt  il  fut  précipité  du  trône  par  un  paien. 

Les  Allemands  avançaient  toujours,  en  bâtissant 
des  forteresses  et  en  érigeant  des  archevêchés.  Ainsi 
fiit  fondé  Tarchevêché  de  Hambourg  ;  Othon  fonda 
ceux  de  Magdebourg  (Dziewin)  et  de  Mersebourg 
(Mîendzyborz). 

Les  archevêques  de  ces  diocèses  étaient  ordinaire- 
ment isolés  dans  leurs  forteresses,  accompagnés  d'un 
très  petit  nombre  de  fidèles  ;  c'étaient  même  souvent 
des  archevêques  in  partibus  ;  il  se  passait  quelque- 
fois un  siècle  avant  que  leurs  successeurs  pussent 
prendre  possession  de  leur  siège  épiscopal.  La  foi, 
cependant,  était  si  puissante  à  cette  époque,  qu'on 
ne  douta  jamais  de  l'avenir  de  ces  archevêchés  dont 
on  traçait  les  limites  idéales  sur  des  terres  à  conqué- 
rir ;  en  effet,  ils  ont  fini  par  atteindre  ces  limites 
et  par  réaliser  toutes  les  espérances.  L'évêché  de 
Hambourg,  plusieurs  fois  détruit  et  brûlé,  réussit  à 
se  maintenir;  celui  de  Magdebourg  devint  même 
le  centre  religieux  de  tous  les  peuples  slaves  jusqu'à 
l'établissement  de  rarchevôché  do  Gniesen,  qui  trans- 
forma cette  ville  en  capitale  de  la  Pologne. 

Vers  k  fin  du  xi*  siècle,  le  combat  définitif  fut 
livré  entre  les  Slaves  et  les  Allemands.  Les  Obotrites 
avaient  alors  deux  chefs  :  l'un  chrétien  ,  l'autre 
pae!n.  Le  premier  cherchait  la  protection  des  Alle- 
mands ;  le  second  appela  à  son  secours  les  Danois. 
Pendant  quelque  temps ,  celui-ci  eut  le  dessus  ;  il 
fut  proclamé  roi  par  toutes  les  tribus  voisines.  Il  s'ap- 
pelait Kruk,  c'est-à-dire  le  corbeau  (c'était  le  nom 


180  LES   SLAVES 

de  sa  tribu),  et  avait  sa  capitale  dans  Tîle  de  Rùgen 
(Rana).  Sa  domination  s'étendit  jusqu'à  l'Oder,  et 
même  en  Poméranie,  jusqu'aux  bouches  de  la  Vistule. 
Mais  le  vieux  roi  Kruk  fut  bientôt  renversé  par  son 
compétiteur  le  chef  chrétien  Gottschalk,  qui,  après 
avoir  séduit  sa  jeune  femme,  la  princesse  Salwida, 
le  tua  et  s'empara  de  tout  son  empire.  Les  fils  du  roi 
Kruk,  en  se  faisant  mutuellement  la  guerre,  perdirent 
tout  ;  avec  eux  s'éteignit  une  dynastie  qui,  à  son 
origine ,  avait  jeté  quelque  éclat.  Un  des  fils  de  Gott- 
schalk fut  proclamé  roi  des  Slaves  à  Lubeck  (Buko- 
wiez).  11  prit  ce  titre  pour  éviter  les  jalousies  entre 
les  diverses  peuplades.  Mais  ce  royaume  slave  n'eut 
pas  une  longue  durée.  Ses  deux  derniers  rois  furent 
Sibislas  (Przybyslaw)  et  Niklot.  Ils  étaient  à  la  tête 
du  parti  païen  dans  la  guerre  contre  les  Allemands, 
et  ils  succombèrent  sous  la  puissance  du  marquis  de 
Brandebourg.  Niklot  périt  dans  une  bataille  ;  Sibislas 
se  fit  chrétien,  prit  le  titre  de  duc  de  Saxe,  et  fut  le 
fondateur  de  la  maison  de  Mecklembourg.  C'est  la 
seule  famille  régnante  aujourd'hui  dont  l'origine  soit 
purement  slave. 

Au  xu^  siècle,  trois  chefs  d'armées  ont  porté  le 
dernier  coup  à  l'indépendance  des  Slaves  transelbiens. 
Ces  princes  sont  Henri-le-Lion ,  duc  de  Saxe ,  Albert 
l'Ours,  duc  de  Magdebourg ,  et  Boleslas  III,  Bouche- 
de-Travers,  roi  de  Pologne.  Les  deux  Allemands  sur- 
tout, dont  les  surnoms  expriment  bien  le  caractère, 
furent  des  persécuteurs  les  plus  acharnés  des  Slaves- 

De  toutes  ces  nations  qui  se  présentaient  souvent 
sur  les  champs  de  bataille  avec  cent  ou  deux  cenl 


OCCIDENTAUX.  t81 

mille  hommes,  qui  affrontèrent  pendant  deux  siè- 
cles toute  la  puissance  de  T  empire  germanique  ^  il  ne 
reste  plus  aujourd'hui  que  deux  cent  mille  âmes,  si 
encore  ce  chiffre  n'est  pas  exagéré  !  L'organisation 
allemande  était  destructive  de  tous  les  éléments  na- 
tionaux; ces  Slaves  oublièrent  peu  à  peu  leur  langue 
et  le  caractère  de  leurs  ancêtres,  leur  race  périt  même 
lentement. 

Cette  longue  et  douloureuse  agonie  s'est  prolongée 
jusqu'au  xvi*  siècle;  alors  la  réforme  religieuse 
acheva  la  ruine  de  la  nationalité  slave ,  comme  nous 
allons  l'expliquer. 

Les  évêques  et  le  clergé  catholique  s'interposaient 
souvent  entre  le  pouvoir  et  les  peuples.  L'évoque 
Bruno  au  x«  siècle,  Dittmar  de  Mersebourg lui-même, 
et  Qthon,  dont  nous  parlerons  plus  tard,  protégeaient, 
iéfendaient  les  Slaves.  Ils  épargnaient  même  leur 
langue;  car  le  catholicisme,  n'ayant  qu'une  langue 
3fficielle,  le  latin,  n'avait  aucun  intérêt  à  détruire 
les  idiomes  locaux  ;  tandis  que  toutes  les  sectes,  toutes 
les  réformes,  prenant  leur  origine  dans  une  seule  na- 
tion, s'efforcèrent  de  devenir  nationales  et  de  propa- 
ger partout  leur  propre  nationalité.  La  réforme  de 
Luther  était  Allemande  par  excellence ,  c'est  elle 
lui  a  détruit  ce  qui  restait  de  l'élément  slave  dans  le 
aord  de  l'Allemagne. 

11  y  a  trente  ans,  un  pasteur  protestant  de  Lubeck, 
kl/  Rœnig  voulut  faire  un  dictionnaire  de  la  langue 
;velète.  Il  ne  put  pas  même  composer  un  petit  voca 
)ulaire.  Quelques  vieillards  seulement  se  souvenaient 
îïicore  de  cette  langue,  et  ils  étaient  honteux  de  la 


182  OTIIO,    ÉVÈQlîE    DE    BAMREIU.. 

parler  devant  leurs  enfants.  C'est  avec  leur  aide  que 
M.  Rœnig  est  parvenu  à  conserver  quelques  débris 
d'une  nationalité  jadis  si  puissante.  Cela  nous  rap- 
pelle le  récit  touchant  d'un  voyageur  qui ,  parlant 
d'une  race  de  sauvages  détruite  en  Amérique,  nous 
dit  qu'un  seul  être  au  monde  savait  encore  quelques 
mots  de  la  langue  de  cette  tribu  :  c'était  un  vieux  pier- 
roquet  qui ,  volant  dans  la  forêt  d'un  arbre  à  Fautre, 
répétait  encore  quelquefois  les  sons  qu'il  entendait 
jadis. 

Tel  fut  le  sort  des  populations  slaves  du  Nord- 
Ouest.  Une  seule  des  vastes  provinces  qu'ils  occu- 
paient jadis,  la  Poméranie,  a  échappé  à  la  destruction, 
grâce  à  sa  conversion  au  christianisme  sous  le  roi  de 
Pologne  Boleslas  Bouc he-de-Tr avers. 

Les  rois  de  Pologne,  dans  leurs  luttes  contre  l'em- 
pire d'Allemagne,  envahirent  plusieurs  fois  la  Milsa- 
vie,  la  Lusace,  mais  sans  jamais  chercher  à  y  établir 
une  domination  fondée  sur  quelque  idée  religieuse 
ou  politique.  Boleslas  appela  de  toutes  parts  les  évo- 
ques et  les  prêtres  de  Pologne  pour  les  charger  de 
prêcher  le  christianisme  aux  païens  de  la  Poméranie; 
mais  il  ne  put  trouver  de  candidat  pour  le  martyre. 
Les  évêques  refusèrent,  les  prêtres  trouvèrent  des 
prétextes  pour  s'excuser,  et,  après  avoir  cherché  pen- 
dant trois  ans,  le  roi  fut  obligé  de  recourir  à  un  Alle- 
mand, à  l'évêque  Otho  de  Bamberg.  Cet  homme,  saint 
et  admirable,  s'empressa  d'apprendre  le  polonais,  puis, 
ayant  quitté  sa  sei{;neurie  et  son  riche  évêché,  il  se 
dirigea  veçs  sa  mission.  Après  plusieurs  années  d'un 
travail  opiniâtre,  par  la  prédication,  par  des  cadeaux 


LE    POËMK    DIGOU.  183 

de  toute  espèce  qu'il  faisait  aux  chefs  et  au  peuple, 
il  parvint  à  convertir  ce  pays.  Ce  fut  ainsi  qu'une 
partie  de  la  Poméranie  resta  à  la  Pologne. 

Le  dernier  refuge  du  paganisme  fut  l'île  de  iiûgen, 
Tancienne  capitale  du  roi  Kruk.  Ce  roi  avait  fait  bâtir 
dans  cette  île,  à  Swiatowid,  un  magnifique  temple. 
Il  y  avait  rassemblé  toutes  les  idoles  qu'il  avait  pu 
trouver  dans  les  pays  slaves,  et  en  avait  même  fait 
venir  de  l'Allemagne.  Plus  tard,  l'île  de  Rûgen  fut 
attaquée  et  prise  par  les  Danois.  Cette  conquête  mit 
fin  à  l'existence  indépendante  de  c  ^  peuple  wélète  qui 
formait  une  partie  des  Slaves  appartenant  à  la  grande 
fiaimille  polono-bohême. 

Si  nous  continuons  à  suivre  Fordre  chronologique, 
nous  nous  transporterons  maintenant  chez  les  Slaves 
orientaux  pour  y  examiner  le  monument  le  plus  re- 
marquable de  l'époque  où  nous  sommes  parvenus  ;  je 
veux  parler  du  poème  d'Tgor. 

Ce  poème  du  xir  siècle,  dont  Fauteur  est  inconnu, 
fiit  découvert,  en  1795,  parle  comte  Mussin-Pushkin 
dans  une  collection  de  manuscrits  achetés  après  la 
mort  d'un  archimandrite  de  Kiowîe.  Il  paraît  que 
d'abord  le  comte  n'en  comprit  pas  la  valeur,  car  il 
ne  le  publia  qu'en  1800.  Quelques  années  plus  tard, 
l'amiral  Szyszkow  le  traduisit  en  langue  vulgaire ,  et 
chercha  à  y  intéresser  le  public,  qui  s'en  occupait 
fort  peu.  L'authenticité  du  poème  n'a  été  contestée 
par  personne,  et  ses  premiers  commentateurs  n'en 
ont  pas  plus  senti  Fimporlance  et  la  beauté  (juc  celui 
'    même  qui  l'avait  découvert. 

Aujourd'hui,  la  question  d'authenticité  serait  im- 


184  LE'  POEMB    d'iGOK. 

|)ossible  à  résoudre  sur  des  preuves  matérielles,  car  le 
manuscrit  original  a  péri  dans  Tincendie  de  Moscou. 

Igor,  fils  de  Swiatoslow,  prince  de  Nowogorod  Sie- 
wierski,  régnait  entre  1151  et  1202.  Partagé  entre 
plusieurs  principautés  indépendantes ,  troublé  con- 
stamment par  des  guerres  civiles  acharnées  entre  les 
descendants  de  Rurik,  Tétat  russien  était  alors  sou- 
vent attaqué  par  les  peuplades  du  Nord  et  de  l'Est, 
et  notamment  par  les  Polovzs.  Les  princes  russes  fai- 
saient en  revanche  de  fréquentes  expéditions  offen- 
sives contre  ces  barbares.  C'est  une  de  ces  expéditions 
qui  fait  le  sujet  de  notre  poëme.  L'auteur  semble  être 
contemporain  du  héros  ;  il  en  parle  comme  d'un  prince 
régnant.  Si  l'on  compare  cet  écrivain  avec  Nestor,  il 
est  facile  de  voir  qu'il  était  laïque;  cependant  il  con- 
naissait la  Bible ,  car  il  se  sert  souvent  d'expressions 
qui  rappellent  les  termes  de  l'Écriture  sainte.  On  peut 
aussi  remarquer  dans  plusieurs  passages  une  certaine 
imitation  de  la  poésie  normande  de  cette  époque,  telle 
qu'elle  ndu^^st  parvenue  dans  quelques  fragments  : 
c'est  tout  ce  que  hous  savons  du  poète  ;  son  nom  nous 
est  complètement  inconnu.  Nous  examinerons  plus 
tard  la  forme  et  l'esprit  de  son  œuvre,  dont  la  compo- 
sition est  très  simple.  Il  commence  par  déclarer  qu'il 
racontera  les  choses  telles  qu'elles  se  sont  passées, 
qu'il  ne  se  permettra  pas  des  inventions  comme  celles 
du  vieux  Boïan.  Le  nom  de  ce  vieux  poète  ne  se  trouve 
nulle  part  ailleurs  que  dans  ce  monument  ;  mais  l'ad- 
miration que  notre  auteur  professe  pour  lui  prouve 
qu'il  était  très  populaire  chez  les  Slaves  an  ciens, 

Vient  ensuite  le  récit  : 


LE  iMiE)iK  i»'H;on.  185 

I^or,  voulant  venger  les  injun*s  iaiU*s  aux  Russes, 
entreprend  une  expédition  contn;  les  Polovzs ,  en  se 
concertant  avec  trois  de  ses  cousins^  sans  prendre  avis 
du  prince  aine,  le  plus  puissant  d'entre  eux.  L  armée 
des  fédérés  s'avance;  desfentômes,  présages  sinistres 
de  mauvais  augure,  ne  peuvent  troubler  le  duc.  Dans 
la  première  bataille,  les  Polovzs  sont  dispersés;  puis, 
Fennenu,  ayant  rallié  ses  forces,  entoure  les  Russiens. 
La  bataille  dure  deux  jours  et  se  lermine  par  la  dé- 
faite de  l'armée  chrétienne.  l{;or  est  fait  prisonnier. 
Le  vieux  duc,  qui  rèjjne  en  Kiowie,  voit  en  songe  tous 
ces  malheurs,  et,  dans  une  sorte  d'élégie,  il  chante 
l'bUtoire  de  sa  maison.  Igor  se  sauve,  retourne  à  Kiew  ; 
il  est  accueilli  par  un  hymne  d'allégresse. 
Voici  le  commencement  du  jmeme  : 
«  Ne  serait-il  pas  beau ,  frère ,  de  commcmccr  en 
vieilles  paroles  le  récit  douloureux  de  l'expédition 
d'Igor,  d'Igor,  fils  de  Swiatoslaw?  Laissez  ce  chant 
rouler  sur  les  événements  du  temps  d'alors,  et  non 
pas  sur  les  inventions  de  Boïan.  Boïan  l'inspiré  vou- 
laiUl  entonner  un  chant  à  la  gloire  de  quelqu'un?  Il 
se  répandait  en  esprit  entre  les  arbres,  courait  à  tra- 
vers les  champs  comme  un  loup  fauve,  s'élançait  vers 
les  nuages  comme  un  aigle.    S'il  méditait  sur  les 
goerres  anciennes,  il  lançait  dix  faucons  contre  une 
Iroupe  de  cygnes,  et  celui  des  dix  faucons  qui  attei- 
gnait le  premier  sa  proi(»,  commençait  aussi  le  premier 
Sachant  en  l'honneur  du  vieux  Jaroslaw,  de  l'in- 
Irépide  Mscislaw,  qui  abattit  Bodeda  en  vue  des  trou- 
pes des  Casagues.  Or,  ce  n'étaient  pas  dix  faucons  que 
ffeian  lançait  sur  une  troupe  de  cygnes;  mais  il  ap- 


186  LE   POEME    DIGOR. 

pliquait  ses  doigts  poétiques  sur  les  cordes  de  sa 
lyre,  et  les  cordes  vivantes  résonnaient  en  glorifiant 
le  héros. 

«Commençons  donc,  frères,  ce  récit  depuis  Fan — 
cien  Wladimir  jusqu'à  notre  Igor,  lequel,  s'étant  serr^S 
Tâme  avec  force,  aiguisa  son  cœur  avec  le  courage,  c     ■! 
rempli  de  l'esprit  belliqueux,  investit  avec  son  armé»  ^^5( 
la  terre  des  Polovcs,  pour  venger  les   terres  rus  -^• 
siennes.  » 

Après  cette  introduction,  le  poète  raconte  la  march-^B^ 
à  travers  les  steppes. 

«  En  ce  temps-là,  Igor  leva  les  yeux  vers  le  soleil  ^^t 
vit  que  le  soleil  couvrait  d'ombre  toute  son  armée^s, 
et  Igor  dit  à  ses  compagnons  :  Frères  et  compagnong=?, 

mieux  vaut  pour  nous  être  hachés  que  d'être  enchsb î- 

nés;  ô  frères,  à  cheval!   Allons  voir  un  peu  le  Do^^n 
tleu  !  Le  courage  redresse  Tesprit  du  prince  et  ^=e 
met  entre  lui  et  les  sinistres  présages.  Il  sent  l'avait-  t- 
goût  de  l'eau  du  Don.  Car,  je  veux  ,  dit-il ,  rompi^re 
des  lances  au-delà  des  terres  des  Polowcs.   Ouj  "*y 
coucherai  ma  tête ,  ou  je  boirai  le  Don  avec  mon 
casque. 

»Boïan,  rossignol  des  temps  anciens,  oh!  si  c*^- 
tait  toi  qui  pouvais  chanter  cette  expédition,  sautant 
comme  un  rossignol  de  branche  en  branche  sur  la 
terre,  avec  ton  esprit  tu  t'élèverais  vers  les  cieux,  réu- 
nissant les  deux  cordes  de  la  gloire;  toi  qui  as  chante 
le  grand  Boïan  ,  tu  chanterais  aussi  son  descendant 
Igor.  » 

Puis  vient  le  premier  tableau  du  mouvement  de 
l'armée  russienne  : 


L£   POEME    DIGOR.  187 

<i  Au-delà  de  SuUa  on  entend  hennir  les  chevaux, 
et  les  trompettes  résonnent  dans  les  murs  de  Novogo* 
rod.  Kiiew  est  rempli  da  gloire,  et  à  Putywel  les  éten- 
dards sont  déployés.  Igor  attend  Wsewolod,  et  ce 
jeune  héros  dit  à  Igor  :  —  Frère,  lumière  de  ma  lu- 
mière, le  sang  de  Swiatoslaw  coule  dans  nos  veines. 
Igor,  fais  seller  tes  chevaux  agiles,  les  miens  sont  déjà 
à  Kursk  et  hennissent  pour  le  combat.  Les  habitants 
de  Kursk  ont  déjà  pris  les  devants. — Ils  ont  été  bercés 
dans  les  boucliers,  au  son  des  trompettes,  et  les  fers 
de  leurs  lances  leur  donnaient  à  manger.  —  Ils  con- 
naissent tous  les  sentiers ,  aucun  ravin  n*est  caché  à 
leurs  yeux.  Leurs  arcs  bandés  sifflent  éternellement 
avec  leurs  flèches.  Leurs  carquois  sont  toujours  ou- 
verts, et  leurs  sabres  toujours  prêts  à  frapper.  Comme 
des  loups  fauves  ils  parcourent  les  steppes  pour  ac- 
quérir une  gloire  éternelle  pour  eux,  une  gloire  éter- 
nelle pour  leurs  princes... 

«Le  vendredi,  l'armée  des  Polowcicns,  à  peine  éveil- 
lée dès  le  premier  crépuscule,  se  disperse  sous  les 
flèches  ruthiniennes ,  et  leurs  belles  filles,  et  leurs 
terres,  sont  la  récompense  des  vainqueurs,  et  avec 
eux  les  riches  tissus,  les  velours  et  For...  » 

Ce  beau  tableau  se  termine  par  un  récit  où  Ton 
voit  les  belliqueux  enfants  d'Oleg  s'endormir  trop 
confiants  au  milieu  des  steppes  : 

«Ils  s'endorment,  car  ils  ne  sont  pas  venus  au 

monde  éclairés  par  une  étoile  de  malheur,  et  ils  n'ont 

pas  grandi  pour  servir  de  pâture  aux  faucons  ni  à  toi, 

noir  corbeau  des  Polowcicns.  » 

Mais  cette  confiance  devait  les   perdre;  car  les 


188  LE   POEME   n'iGOR. 

chefs  des  Polowciens ,  Grak  et  Konczack ,  arrivent 
avec  des  forces  nouvelles  et  se  jettent  sur  les  Rus- 
siens. 

f<  Le  lendemain^  de  grand  matin,  Taube  ensanglan- 
tée amène  le  jour;  mais  les  nuages  arrivent  de  la  mer, 
escaladent  le  ciel ,  assez  noirs  pour  obscurcir  quatre 
soleils.  —  Les  éclairs  bleuâtres  traversent  le  ciel,  une 
foudre  frappe  après  l'autre ,  et  du  côté  du  Don  ar- 
rive un  orage  de  flèches!  Le  crji  des  enfants  de  l'en- 
fer s'élève  jusqu  au  ciel ,  et  les  Russiens  mettent 
entre  eux  et  leurs  ennemis  leurs  grands  boucliers 
rouges.  » 

Pendant  qu'il  raconte  le  commencement  de  cette  ba- 
taille, le  poète  s'interrompt  tout  à  coup  pour  jeter  un 
regard  douloureux  sur  le  passé.  Il  rappelle  le  temps 
d'Oleg,  et  il  dit,  que  c'est  alors  qu'on  a  semé  tant  de 
grains  de  discorde  qui  maintenant  donne  une  si 
abondante  moisson  de  malheurs.  Puis ,  retournant  à 
son  récit,  il  mêle  le  triste  tableau  des  querelles 
intestines  à  celui  de  la  défaite  d'Igor,  ensuite  il 
ajoute  : 

«Les  deux  forces  s'entrechoquèrent  entre  elles- 
On  n'a  jamais  entendu  parler  de  pareils  combats. 
De  l'aube  du  jour  jusqu'à  la  nuit,  de  la  nuil 
jusqu'au  jour,  tombe  la  pluie  des  flèches.  Le  fracas 
des  sabres  et  des  javelots  retentit  dans  les  steppes 
des  Polowciens ,  et  la  terre  noire  est  labourée 
par  le  sabot  des  chevaux,  semée  d'os,  arrosée  de 
sang.  Et  la  moisson  est- riche  pour  Ruthinie,  la  mois- 
son du  malheur  !  Vers  le  matin ,  quel  gémissement 
traverse  la  plaine?  C'est  Igor,  qui  pleure  après  toi, 


LE   IH)EME   d'iGOR.  189 

cher  frère  Wsewolod.  Et  le  lendemain ,  et  le  jour 
suivant  la  bataille  continue.  Et  les  étendards  d'Igor 
tombent.  Le  frère  dit  adieu  à  son  frère  en  s  em- 
brassant, et  au  bord  de  la  Kaiala  la  valeureuse 
race  des  Ruthiniens  succombe  pour  son  pays.  Le  ga- 
zon souillé  et  jauni  recouvre  la  terre  avec  tris- 
tesse, les  arbres  dans  leur  douleur  penchent  leurs 
branches  vers  la  terre.  Car  le  temps  n'est  pas  le 
temps  de  la  joie  Qt  toute  la  contrée  est  devenue 
déserte.  Et  une  vierge  inconnue  à  la  race  des  Holeg 
plane  sur  la  terre  de  Boian.  C'est  le  malheur.  Et 
elle » 

Ce  malheur,  représenté  très  souvent  comme  une 
vierge,  est  une  image  fréquente  dans  la  poésie  slave. 
Beaucoup  de  passages  de  cette  composition  sont  obs- 
curs pour  nous.  Les  commentaires  qui  ont  paru  jus- 
qu'ici sont  insuffisants  ;  on  ne  leur  trouvera  un  vé- 
ritable éclaircissement  que  dans  d'autres  poésies  na- 
tionales, dont  l'amour  patriotique  fait  tous  les  jours 
paraître  des  collections  nouvelles. 

Quant  au  Boïan  dont  parle  le  poète,  on  présume 
que  c'était  un  des  chevaliers  du  prince  russien.  Le 
Bttot  boî  signifie  la  môme  chose  que  guerre,  alors 
^ian  signifierait  le  gueriier.  Plus  tard  on  crut  que 
ce  Boian  devait  être  la  personnification  des  contes 
populaires  ;  car  le  mot  slave  bai  signifie  conte.  Ce  Baï 
est  représenté  avec  une  casaque  de  paysan,  des  chaus- 
sures d'écorce.  Le  paysan  slave,  avant  de  conter,  a 
1  habitude  de  regarder  en  Tair,  de  se  tourner  comme 
pour  chercher  l'inspiration,  il  dit  alors  :  «  Baï  se  pro- 
*  mène  sur  le  plafond,  Baï  so  promène  sur  les  murs.  » 


190  LE   POEMfi  D-IGOH. 

Piiis,  comme  s'il  le  voyait  réellement,  il  lui  demande 
s'il  doit  conter  ou  non  :  «  Bat  czy  nie  bai.  » 

Nous  ne  savons  rien  de  plus  sur  cette  divinité.  Il 
est  donc  possible  que  ce  nom  de  Boïan  soit  la  per- 
sonnification des  contes  et  des  chants  populaires. 


QUINZIEME   LEÇON. 


Hflite  do  poème  d'Igor  ;  caractères  littérairca.  de  ce  pfième.  —  Les 
croyaoceA  surnaturelle»  des  peuples.  —  Les  vampires  et  le  vampi- 
risme des  Slaves  ;  ce  que  c'est.  —  Les  DIves.  —  l^s  Bulgares;  leur» 
conquêtes  en  Servie  ;  ils  assi^gent  Gonstantinople  ;  leur  destruction 
^T  l'empereur  Basile.  —  Le»  Serbes;  leur  gouvernemeni.  —  Bela- 
Ilrosz.  —  Les  N<^mania.  —  fUlenne  Duszan.  —  l/empire  serbien. 


Mardi,  16  février i8&4. 

Messieurs, 

Après  cette  bataille  où  nous  avons  vu  les  Polovzs 
vainqueurs  emmener  en  captivité  le  prince  I{jor,  le 
f^rede  ce  héros,  Swiatoslaw,  eut  un  songe  qu'il  ra- 
conte ainsi  à  ses  boyards  : 

'c  —  A  Kiiew,  sur  la  montagne,  on  me  couvrit  d'un 
Manteau  noir;  moi,  étant  assis  sur  un  lit  en  bois  dlf, 
on  me  versa  du  vin  livide  et  empoisonné,  d'un  car- 
4^iois  vide  une  grosse  perle  tomba  sur  mon  soin,  mon 
palais  aux  tours  dorées  était  une  voûte  de  planches, 
toute  la  nuit  le  corbeau  croassait  depuis  le  pré  de 


192  LE   POEME   n'iGOR. 

Plisensk.  Dois-je  envoyer  quelqu'un  pour  avoir  de 
nouvelles  du  côté  de  la  mer?  » 

Les  boyards  répondirent  : 

«  —  0  prince,  un  grand  chagrin  pèse  sur  tes  viea 
jours,  car  il  y  a  deux  oiseaux  qui  se  sont  envolés  J 
ta  maison  pour  prendre  Tmoutmorakan ,  pour  hoir 
le  Don  avec  leurs  casques;  mais  déjà  les  païens  ave 
leurs  glaives  leur  ont  coupé  les  ailes  et  sur  leurs  piec 
ils  ont  mis  des  fers. 

»  11  y  eut  deux  belles  journées,  il  fit  sombre  le  tro 
sième  jour,  et  les  deux  soleils  s'éclipsèrent,  et  ave 
eux  deux  lunes  nouvelles. 

»  Swiatoslaw  avec  Oleg  se  cachent  dans  les  brouî 
lards,  car  il  y  a  un  nuage  aux  bords  de  la  Kaïala.  L^ 
ennemis  se  répandent  sur  la  terre  russienne  et  i 
envoient  par  mer  beaucoup  de  butin  dans  leur  pa 
et  de  grands  cadeaux  pour  leur  khan.  » 

Ici  commence  le  plus  beau  passage  du  poênk 
Swiatoslaw,  tournant  tontes  ses  pensées  vers  la  Ru 
sie,  reproche  aux  princes  ses  parents,  d'avoir  aba: 
donné  la  Russie.  Voici  ce  morceau ,  bien  difficile 
traduire. 

«Alors  le  grand  Swiatoslaw  versa  ces  paroles  d* 
pur,  lavées  dans  les  larmes  ;  —  Ah  !  mes  fils  ,  voJ 
avez  dit  :  Osons  nous  seuls  !  Nous  atteindrons  à  noi 
deux  la  renommée  qui  est  devant  nous.  Oh  !  mes  er 
fants ,  vous  avez  trop  tôt  ceint  le  glaive  à  vos  côté.« 
Pour  vous  seuls  vous  avez  voulu  la  gloire;  par  vou 
seuls  la  défaite  des  Polovczs.  Oui,  vos  cœurs  son 
forgés  d'un  acier  pur,  retrempés  dans  la  vaillance 
mais  dans  cette  guerre  vous  vous  êtes  conduits  oi 


LE   POEMiS    h' IGOR.  193 

vrais  enfents.  Vous  avoz  combatlii  avec  gloire;  mais 
vous  n'avez  pas  veillé  avec  gloire.  Quels  malheurs 
vous  avez  attirés  sur  mes  villes  !  0  Jaroslaw  !  mon 
firère  bien-aimé ,  où  sont  tes  beaux  villages ,  tes  châ- 
teaux pleins  de  trésors  et  de  riches  armures  ?  Toi  qui 
menais  au  combat  de  nombreux  guerriers  de  Tcherni- 
gow  avec  tous  tes  compagnons,  qui ,  sans  bouclier,  se 
jetaient  au  milieu  des  batailles  en  faisant  résonner  le 
chant  de  gloire  de  leurs  ancêtres  !  Et  vous ,  mes  en- 
fants ,  en  vous  jetant  sur  les  ennemis ,  vous  vous  êtes 
dit  :  «  Nous  aurons  pour  nous  seuls  la  gloire  !  »  Serait-ce 
donc  un  miracle,  si  un  vieillard  rajeunissait?  Quand 
un  faucon  perd  ses  plumes,  il  s'élève  plus  haut,  et 
malheur  à  celui  qui  oserait  attaquer  soa  nid.  Mais  il 
me  faut  du  secours  des  princes,  mes  parents.  » 

loi,  Swiatoslaw  appelle  tous  les  princes  de  la  terre 
russienne,  Wladimir,  le  grand  Wsewalod,  Rurik  le 
Fort  avec  son  frère  David,  Jaroslaw  de  Halitch,  qu'il 
nomme  l'homme  aux  huit  sens  ;  puis ,  en  parlant  d'I- 
gor, il  dit  : 

« —  0  Igor!  le  soleil  a  perdu  son  éclat,  F  arbre 
fleuri  a  couvert  la  terre  de  ses  fleurs  flétries  ;  Tennemi 
saccage  tes  villes  ;  mais  personne  ne  pourra  ressusci- 
ter ton  armée.  » 

Alors  il  excite  tous  ses  compagnons  à  la  vengeance. 
Il  rappelle  tous  les  vieux  souvenirs ,  toutes  les  expé- 
ditions anciennes ,  puis  il  termine  ainsi  : 

«  —  Frères ,  baissez  vos  étendards  ,  jetez  vos  armes 
de  discorde ,  car  la  gloire  de  vos  perces  est  outragée 
par  VOUS;  car  renncmi,  encouragé  par  vos  querelles, 
saccage  la  terrr  russienne  » 


194  LE   POKMK   i/i(;oit. 

Après  co  passage  vionl  uno  belle  élégie  que  le  poëte 
met  dans  la  bouche  d(^  la  princesse  Jaroslawna  , 
femme  d'ijjor  : 

«  La  voix  de  Jaroslawna  retentit  comme  celle  du 
coucou  caché  dans  le  feuillage:  — Je  volerai,  dit-elle, 
je  volerai  sur  les  rives  du  Dniester  ;  je  tremperai  ma^ 
manche  de  castor  dans  les  Hots  de  la  Kaïala ,  pou»:" 
étancher  le  sang  sur  \e  corps  de  mon  prince,  pouac 
lav(»r  l(is  ])laies  sur  son  corps  refroidi.  — 

»  Du  haut  de  la  tour  de  Putywl ,  on  entend  la  voi^^ 
de  Jaroslawna.  C'est  ainsi  cpf  elle  pleure  à  Taubcî  du 
Jour.., — Ovent!  pourquoi ,  (*n  soufflant,  tes  ailes  vo — 
lent  elles  au  secours  du  Khan-?  Pourquoi  jettes-tu  le« 
Huches  sur  mes  guerriers  si  cluu's?  N'as-tu  pas  assex 
de  jouer  avec  la  cime  des  foréls  et  de  plier  les  niâtes 
sur  la  mer  bleue?  Pourquoi  Ion  souffle  m'enlève-l-il 
mon  bonheur? — 

^^Du  haut  de  la  tour  de»  Putywl,  on  entend  la  voix 
de  Jaroslawna  :  —  0  Dnieper  !  toi  qui  coules  avec  tan  t 
d(î  gloire  sur  nos  terres,  avec  tes  flots  tu  as  brisé  los 
rochers  des  Polowzs,  tu  as  porté  h)  vaisseau  de  Swia- 
toslaw  contre  Kobiak!  Uends-moi  mon  bien-aimé  , 
n'emporte  pas  eu  vain  mes  larmes  vers  la  mer!  — 

))De  la  tour  de  Putywl,  on  entend  la  voix  de  Ja- 
roslawna, etc.  » 

Puis  commence  le  récit  de  l'évasion  d'Igor,  au- 
qu<îl  h*  Polowz  Owlur  donner  un  cheval.  Tout  ce  pas- 
sage est  très  |)oétique. 

«  A  minuit,  la  mer  bouillonne,  les  fantômes  s'élè- 
vent dans  les  brouillards.  Di(Mi  montre  au  prince  Igor 
la  V(»i(^  qui  u\n\v  do  la  lerrc  des  Polowzs  vers  la  Rus- 


sio.  I{;or  dort,  îjjor  s'rvoilh»;  s;i  jM'nsrr  anlnili»  pur- 
court  Tespace  tMitre  le?  Don  ri  Ir  Donotz.  Owliirallciiil 
avec  lochrval,  il  sifHi»;  If;or  a  <*oinpris  11»  siFHniirrit 
J'Owlur.  Il  n'y  a  plus  (.ri|;or;  mais  bion  loin  on  en- 
tend sourdoinont  rrtonlir  la  Irrro,  on  onlond  \o  bruit 
du  gazon  des  steppes,  et  au  loin,  déjà  derrière  lui, 
se  noircissent  les  tours  des  Polowzs.  I.e  prinee  Ir^or 
s'élance  comme  une  hermine  sur  les  roseaux  ;  <'omme 
un  plon^^eon,  il  pénètre  dans  les  vajpies  ;  tantôt  il 
s;iute  sur  son  roursit^r,  tantôt  il  court  à  pied  comme 
un  loup  vers  les  bords  du  Donrtz.  Il  fend  le  brouillard 
romnie  le  fau<;on ,  tuant  It-s  oies  et  1rs  cvjjnrs  pour  se 
nourrir  le  malin,  à  midi  ri  le  soir... 

»  —  Prince  I{;or,  séeria  Ir  Donrtz,  à  toi  la  {;loire, 

il  Kontchak  ramerlumo,  à  la  Kussir  la  joie!  —  Igor 

rèpijndit  :  A  toi  la  jjloiri»,  ô  Donrtz!  Toi  <|ui  biTcrs 

^     luullenicnt  ton  prin<(»  sur  tes  Hots,  lu  lui  as  préparé 

un  lit  de  jjazon  sur  tes  rives  ar|;rnté<»s,  lu  le  couvres 

d'un  nua{i[e   chaud   à  l'ombre   d?s   v(»rls   rameaux. 

J  w  été  p<jur  toi   dans  1rs  rau\  un   ])lon{j(»on  ,  sur 

les  vagues  un  vanm^au ,  dans  les  airs  un  canard  sau- 

>'Gsak  et  Kruitchak  suivrnt  1rs  Irares  d'Infor.  Cr- 
|)cndant«  les  corbeaux  ne  croassent  plus,  léserais  se 
lîïiseiil,  les  pies  fjardrnt  le  silrnre.  Les  pies  seuls 
nioniiMit  sur  les  arbrrs  et  indi(pienl  par  leurs  coups 
•leherle  chrmin  dr  la  ri\irrr.  —  ()sak  dit  à  Kont- 
chak . —  Si  Ir  l'auron  s'rst  emoh'»  vrrs  sa  drmeure, 
i»\er  des  Hèrhrs  dor  nous  turrous  Ir  fauronneau. — 
lionti:hak  lui  n'»poud  :  Si  Ir  l'auron  s'rst  rn\olé 
HTS  s«i  demrur<',  nou^  iiKiri^Tons  Ir  fauronnrau  a\rc 


196  CARACTÈRES    LITTÉRAIUES 

une  belle  fillo.  —  Mais  Gsak  lui  dit  :  Si  nous  marions 
le  fauconneau  avec  une  belle  tille,  le  fauconneau  se 
sauvera,  et  la  fille  se  sauvera,  et  les  ennemis  vien- 
dront tomber  sur  nous.  —  » 

Cette  conversation  sur  le  fauconneau  concerne  Wla- 
dimir,  le  fils  dlgor,  resté  en  esclavage,  qui  est  devenu- 
amoureux  de  la  fille  du  prince  polowz.  Il  l'épousa, 
et,  revenu  de  sa  captivité,  il  lui  donna  en  baptême  l(ï=^ 
nom  de  Swoboda,  qui  signifie  liberté. 

Le  poëme  se  termine  par  un  hymne  d'allégresse^^ 
sur  le  retour  d'Igor.  Cet  hymne  retentit  jusqu'aux=^ 
bords  du  Danube  (expression  populaire  pour  dire^r^ 
jusque  dans  les  pays  les  plus  éloignés).  Le  prince  j^.     , 
pour  remercier  Dieu  de  sa  délivrance  ,  visite  le  lieii^  -^^^ 
saint  de  Boryczewo,  où  Ton  voit  une  image  miracu- -Pil- 
leuse de  la  Vierge  apportée,  dit-on,  de  Constantino —  «- 
pie  par  un  nommé  Pirogoszcz.Des  chants  retentissen  ^r~i\ 
dans  toutes  tes  contrées  à  la  gloire  des  princes. 

On  remarque  dans  ce  poëme  d'Igor  un  caractère -":*< 
grave,  triste,  douloureux,  bien  différent  de  cette  joie  ^ 
de  cette  pétulance  que  nous  avons  vues  dans  les  poëte  ^ 
chroniqueurs  polonais  de  la  môme  époque. 

Que  Ton  compare ,  par  exemple ,  cette  poésie  s=^  ^i 
triste  avec  les  vers  que  Gallus  cite  comme  une  cantw^^  i- 
lena,  une  chanson  populaire  composée  en  ThonneiL.^/' 
de  Boleslas ,  dans  le  temps  où  ce  roi  avait  conduit  so"^iw 
armée  jusqu'aux  bords  de  la  mer,  alors  que  les  poist  — 
sons  frais,  selon  l'expression  du  poëte,  semblaient 
venir  au-devant  des   vainqueurs,  tandis  que  leurs 
ancêtres  ne  recevaient  que  les  poissons  salés  et  gâtés.        j. 
Il  y  a  une  joie  Iriomphalo  dans  celle  chanson  :  c>s(        , 


ni:  poKMi:  i)'ii;<)n.  197 

que,  lorscjUi^lle  l'ut  coniimsée,  la  Polo^juc  élait  ^jrandc 
et  conquérante  ;  elle  marchait  vers  la  liberté!  tandis 
que,  au  moment  de  la  création  du  chant  d'Igor,  un 
pressentiment  douloureux  préoccupait  les  Russes.  Ce 
peuple,  comm(3  on  le  voit  dans  Nestor,  avait  conscience 
de  son  impuissance  à  se  {{ouverner;  il  était  en  outre  dans 
l'impossibilité  d'inspirer  aux  princes  normands,  qui 
régnaient  sur  lui,  des  sentiments  patriotiques  etgém;- 
•reux. 

La  forme  du  poëme  dMgor  est  originale  ;  elle  ne 
peut  se  comparer  ni  avec  Tépopéc  des  Grecs  ni  avec 
la  poésie  lyrique  de  nos  jours.  On  y  sent  de  suite 
l'absence  de  cet  élément  surnaturel ,  du  merveilleux  ; 
de  œt  élément,  si  essentiel  dans  de  pareilles  œuvres, 
appelé  vulgairement,  dans  le  langage  de  l'école, 
machine  y  et  qui,  dans  l'épopée,  explique,  résume 
toute  la  pensée  de  la  création  poétique.  Chez  les 
Normands,  la  poésie  marche  toujours  enfoncée  dans 
les  nuages.  Elle  est  toujours  fantastique;  les  héros 
sont  mus  par  la  destinée ,  par  les  influences  des  di- 
vinités; aussi  leurs  projets  ne  peuvent  jamais  s'expli- 
quer d'une  manière  rationnelle.  Il  y  a  toujours  un 
vague  terrible  qui  plane  sur  toutes  les  histoires  de  la 
poésie  normande. 

Les  Grecs  ont  fini  par  naturaliser  pour  ainsi  dire 
la  divinité.  Ils  ont  fixe  le  monde  invisible  sur  une 
montagne,  sur  l'Olympe;  puis  ils  ont  représenté  une 
autre  face  de  ce  monde  invisible,  l'enfer,  comme  un 
précipice,  comme  un  souterrain.  Mais  toujours  les 
deux  pôles  de.  rexist(Mice  ap])araissent  dans  leurs 
comj)ositionî>  poétiques  ;  chez(»ux,  l'homme,  le  héros, 


IDS  <.\iu(;ii.iu.s  i.irn:i(.\iKr.s 

a{;il  loujours  <^nvironiu';  iW,  Ions  c^Hés  piir  des  puiti- 
Sciiiros  in)slérii3iis<>s. 

(iiirx  les  Slaves,  ers  éléineiils  surnaturels  inaiiqueut 
ai)S()luiiH^ut.  Leur  [XHisir  esl  tout  à  fait  ualurelie, 
terrestre.  Sa  splièn*.  est  liïrniiuée  par  le  Danuije, 
du  moins  dans  l'anei<*nn<*  poésie,  et  par  les  pays 
des  Lithuaniens  <*t  des  Allemands.  Ce  qui  est  re- 
manpiabhi  j  c'est  la  l'orme  plastique  du  style.  Les 
formes  de  la  poésie*  normande;  sont  toujours  arrêtées; 
le  dessin  de  elia<pi(;  pièce;  est  pari'aitement  net, 
mioique  l'idée;  ileilte  élans  le'S  nua{j;e;s;  h;  style;  e3St  très 
précis  e;t  tre;s  expre'ssif.  Dans  la  |)e)ésie  i;re;cque,  on 
treiuve;  ele  la  niolle*sse;,  mai|;ré  la  matjnilicence  du  co- 
loris. La  pe>ésie;  slave  e'st  inte;rme'Mliaire;  entre  ce;s  deux 
{;e;nres.  Llle  n'a  pas  la  perleetieui  étueliée  du  style 
{;rec;  elle  n'a  pas  ele;  ce)ntours  aussi  durs  que  C(;uv  dc8 
peje";mes  lyrique;s  des  Se'anelinave's.  Elle;  est  plastique , 
elle  e;st  visible  e;t  sensible  élans  se)n  style;  e;ett(;  forme 
la  distin{;ue;  ele  la  |>ejésie*  seanelinave  ane^ienne  ainsi 
que  de  la  j^oésie  alle;mand(;  moel(;rne;. 

On  n'a  |)as  réussi  jusqu'à  prése;nt  à  retrouver 
la  m(;sure;  ele  ranci(;nne  e'e)mpe)sitie)n  slave.  I>a 
fornu;  n'e»st  pas  le  mètre;  {;re;c;  elle;  rapp(;lle  plutôt  la 
prose  de  re';{;lise;  hitine;  epii  e;st  si  pe)Otiepie  et  par  les 
idées  et  aussi  par  la  musiejue;  prose;  mesure'^e  <;t  quel- 
quefi)is  dét<;rminée;  j)ar  le;s  assonance>setl(;rliythme. 
On  retre)uve  c<;tte  fe)rme'  ehins  le*s  plus  ancie;ns  pO("*mes 
pe)le)nais,  dans  le;s  eJiants  ele  saint  Aelalbertet  m^me 
dans  le;s  plus  beaux  chants  ele>s  e^anliepies  eh^  rK{;lise. 

Plus  tarel,  la  poeisie  russe  e';e:riLe;  ayant  été  conqdé- 
temeMil    ne';{;li};ée\    ere;tt(;   loruie*    a   disparu;   inainU.^- 


nant  il  est  assez  difficile  do  la  rétablir.  Mais  ces  re- 
marques générales  sur  la  composition  et  sur  la  forme 
du  poêmo  ne  Texpliquont  nullement  et  surtout  ne 
feront  jamais  comprendre  le  mérite  de  ce  poème 
dlgor  et  le  charme  que  le  Slave  ressent  en  le  li- 
sant. 11  est  impossible  de  commencer  une  histoire 
littéraire  par  de  tels  poèmes.  Il  faudrait  les  lire  à  la 
fin  d'un  cours.  Il  faudrait  même,  pour  cela,  avoir  ap- 
pris sinon  la  langue,  du  moins  Thisloire  de  ce  peuple. 
Car  chacune  de  ses  expressions  se  retrouve  plus  tard 
chez  les  poètes  russes ,  polonais ,  el  souvent  même 
chez  les  poètes  bohèmes,  qui  ont  le  moins  d'origi- 
nalité. 

On  pourrait  dire-  qiK>  chaque  verset  du  poème 
d'Igor  a  servi  de  lexUî  aux  poètes  ([ui  sont  venus  en- 
suite. Et  cependant  on  ne  connaissait  pas  cette  com- 
position. Des  écrivains  russes  1res  distingués  l'onl 
peu  lu,  d'autres  n'ont  jamais  voulu  l'étudier;  car 
on  a  été  choqué  de  certaines  difficultés  de  l'expres- 
sion, et  on  n'a  pas  voulu  examiner  ce  qu'il  y  avait  de 
beau  dans  ce  style  ancien. 

Les  Polonais  ignoraient  absolument  l'existence  de 
ce  chant  d'Igor.  Les  Bohèmes  Tout  publié  et  l'ont 
examiné,  mais  plutôt  dans  l'inlérètde  la  science  phi-  ^ 
lologique  et  sans  s'occuper  beaucoup  de  son  mérite 
poétique. 

Cette  ressemblance  continuelle,  entre  les  monu- 
ments les  plus  anciens  de  la  poésïe  slave  et  tous  les 
chefs d'œuvre  de  la  poésie  moderne,  prouve  l'éter- 
nelle'beauté  de  ce  poème.  Toutes  les  images  sont 
prises  dans  la   nature;   his    «aractères   sont  dessi- 


200  <  AK.VCIKKfS    l.lilKUAlKKS 

nrs  d'apivs  iKilurc  Tant  ([uo  cotte  nature  sla\ti 
n'aura  pas  «liaujîé,  ce  poiMuiî  sera  toujours  regardé 
eoiniue  uational ,  il  conservera  Tn<>ino  un  caractère 
d'actualité.  Ainsi,  par  e\<^ni|)le^  pour  sentir  les  char- 
mes de  la  description  de  ccîtte  fuite  du  prince  qui  se 
résume  en  quelques  paroles ,  il  fondrait  raconter  de 
lon^Mies  histoires.  Il  fau<lrait<;nl(mdre  un  réfractaire, 
un  soldai,  un  prisonni(u*  polili(pie  tpii  s'enfuit  à  tra- 
vers les  steppes ,  el  (pii  a  eu  pré(Msément  l'imagina- 
tion frappée  des  nu'^mes  objets;  (pii,  en  racontant  sa 
fuitcî.  Si)  sert  |)n»sque  toujours  d<^s  mêmes  expressions. 

11  a  obser\é  c<'s  ois<;au\  de  mauvais  aufjure,  le  cor- 
\h\u\  et  la  pie,  |)arce  (pi(^  c(»s  (»spéc(S  d'oiseaux  s'al- 
tachcuit  a\(»c  acharncMuent  à  un  honnne  qui  traverse 
los  sl<îppes,  ils  tourment  autour  de  lui  et  trahissent 
ainsi  sa  cachelt(^  ('.(iu\  (|ui  poursuivent  le  fuyard 
n'ont  (pi'à  observer  ces  oiseaux  |)our  retrouver  la 
trace  du  fugitif,  (îomme  le  chasseur,  par  (ixemple, 
obs(ïr\e  le  vol  des  hirondelles  sau\aj»es  pour  retrou- 
ver le  loup  cervier  <lans  la  foret. 

L(»  pic  est  un  oiseau  chéri,  car  dans  ces  slepjx^s 
peu  boisées,  il  se  dirige  toujours  vers  les  arbres; 
en  le  sui\ant,  on  retrouve  un  ravin  pour  se  cacher, 
des  sourctîs  ])lus  tard,  (aïKu  on  (h^scend  vers  le 
Heu\e;  on  ju^it  ainsi  s'orienter  et  reconnaître  sou 
chemin.  Mais  tous  <'.es  détails,  il  est  diflîcile  de  les 
conq)rendr(i  dans  des  pays  aussi  éloi{;nés  de  cette 
nature  oi  surtout  de  co  \]oauv,  de  vi(\  Tous  l(»s  écri- 
\ains(pii  ont  parcouru  nos  contréi's,  (pii  ont  connu 
les  habitudes  de  nos  peuph's,  reproduisent  qubhpies 
Iraitsépars  de  ces  tableaux.  Dernièrement,  dans  les 


1)1    potMK  i)'i<;4)ii.  201 

Mémoires  d'ua  soldat  français ,  lon^jlemps  prisonnier 
îû Russie,  nous  retrouvions  la  description  de  ces  oi- 
seaux de  la  forêt. 

Les  poètes  modernes  polonais  et  russes,  emploient 
à  chaque  moment  dos  mots ,  quelquefois  des  expres- 
sions, qui  paraissent  tirées  de  ce  poème;  et  ce- 
pendant, on  peut  assurer  que  ces  poètes,  au  moment 
où  ils  ont  composé  leurs  ouvrages,  connaissaient  peu 
le  monument  littéraire  dont  nous  parlons. 

Les  sentiments  patriotiques  que  le  poète  met  dans 
labouche  du  prince  Igor,  sont  une  invention  poétique. 
L'auteur  a  voulu  idéaliser  son  siècle  et  exprimer  ses 
souhaits,  ses  désirs.  En  effet,  il  rend  le  sentiment 
général  du  peuple  slave  de  cette  époque,  le  vœu  de 
voir  un  empire  fort  et  puissant,  et  surtout  uni.  Il 
cite  même  des  paroles  de  Boïan,  ce  vieux  poète  mys- 
tique, qui  s'écrie  :  malheur  à  un  homme  sans  tête,  à 
un  pays  sans  monarque  !  Mais  les  princes  Varogues 
s'occupaient  peu  de  ces  intérêts  nationaux  ;  il  aspi- 
rait seulement  à  la  puissance  et  à  la  grandeur.  Ces 
princes  s'entre-détruisaient  mutuellement  dans  l'in- 
térêt de  leur  propre  puissance.  On  ne  trouve  dans 
Fhistoire  aucune  trace  qu'ils  aient  eu,  du  moins  à 
cette  époque,  un  sentiment  élevé,  un  sentiment 
national.  Ils  pensaient  si  peu  aux  Slaves  de  la 
Russie,  que  l'arrière  petit-fils  d'Igor  quitta  cette 
contrée  pour  faire  des  conquêtes  sur  le  Danube , 
dans  le  pays  des  Bulgares ,  avec  l'intention  de  s'y 
élal)lir.  Il  aurait  abandonné  la  Russie  ,  s'il  n'avait 
)as  été  repoussé  do  ces  contrées  par  l'empereur 
:rec. 


202  m:^  vampikks 

Nous  Irouvoiis  encore  dans  ce  poëuie  quelques  al- 
lusions aux  croyances  populaires  qu'il  faut  expliquer, 
car  nous  les  rencontrerons  plus  tard  dans  la  poésie 
servienne  et  môme  dans  les  chroniques  polo- 
naises. 

On  rencontre  toujours  dans  tous  les  pays ,  à  côté 
d'une  {jrande religion,  un  certain  système  de  croyances 
qui  n'est  pas  précisément  lié  au  dogme  principal , 
mais  qui  paraît  être  attaché  à  la  môme  racine  et  qui 
s'explique  par  ce  dogme. 

Ainsi,  chez  les  Persans,  à  côté  de  la  religion  de 
Zoroastre,  existent  des  croyances  qui  supposent 
l'existence  de  génies  présidant  aux  éléments.  Ces 
croyances  sortt  répandues  chez  plusieurs  autres 
peuples ,  parmi  les  Indiens  et  parmi  les  Slaves.  Dans 
la  race  celtique ,  qui  supposait  des  communications 
entre  les  esprits  et  l'homme  ,  il  y  a  une  croyance  qui 
doue  les  hommes  d'une  double  vue,  du  pouvoir  de 
découvrir  l'avenir,  de  voir  à  des  distances  immenses. 
Chez  les  Allemands  ,  dont  le  sentiment  de  religiosité 
est  certîiinement  très  développé ,  on  rencontrait  sou- 
vent des  hommes  et  des  femmes  doués  de  clairvoyance. 
La  clairvoyance  est  un  caractère  propre  à  la  race  alle- 
mande. Chez  les  Slaves,  le  phénomène  surnaturel  le 
plus  connu  est  le  \ampirisme.  L'idée  du  vampirisme 
est  sortie  du  fonds  du  peuple  slave,  de  là  il  s'est  ré- 
pandu chez  les  Allemands  ,  chez  les  Celtes  ;  on  en 
trouve  même  des  traces  chez  les  Romains.  On  a  des 
preuves  que  toutes  les  fables  sur  le  vampirisme  ont 
une  origine  commune  ,  qu'elles  viennent  des  peuples 
de  race  slave. 


VVr    LE    VA.M14RISMK    SLAVE.  203 

Lo  nom  même  de  vampire^  chez  les  Grecs,  n'est 
que  la  traduction  du  mot  serbien,  qui  ne  signifie 
autre  chose  que  :  le  buveur  du  sang. 

Strix ,  mot  avec  lequel  on  désigne  en  latin  un 
oiseau  de  nuit,  ainsi  qu'un  vampire,  n'est  autre 
que  le  mot  des  Slaves,  Striga,  sorcier,  vampire. 

Le  système  du  vampirisme  est  si  développé  chez 
les  Slaves,  que  des  hommes  savants  ont  pu  en  assem- 
bler et  en  coordonner  d'une  manière  scientifique 
tous  les  éléments.  Un  écrivain,  M.  Malianowic ,  a  pu- 
blié récemment  une  dissertation  très  curieuse  sur  ces 
phénomènes.  Le  vampire,  d'après  l'idée  slave,  n'est 
pas  un  possédé  dominé  par  un  mauvais  esprit;  c'est 
un  être  humain  monstrueux.  On  suppose  qu'un  vam- 
pire naît  avec  un  cœur  double  et  avec  une  àme  double. 
II  reste  jusqu'à  l'âge  de  l'adolescence  sans  se  con- 
naître lui-même  ;  mais  plus  tard  son  instinct  destructif 
se  révèle ,  et  cette  âme ,  que  le  savant  Malianowic 
appelle  l'âme  négative,  le  cœur  négatif,  commence  à 
prédominer. 

Le  vampire  reconnaît  ses  confrères  qu'il  rencontre 
dans  la  société;  la  nuit,  il  les  retrouve  dans  des  réu- 
nions mystérieuses.  Là,  ils  se  consultent  mutuelle- 
ment sur  les  moyens  de  détruire  les  populations,  car 
toutes  leurs  actions  n'ont  qu'un  but ,  la  destruction , 
e  mal.  Ainsi,  les  pestes,  les  maladies  des  animaux 
^t  même  la  disette,  selon  les  Slaves,  viennent  des 
i^ampires.  Le  siège  de  cette  croyance  est  surtout  dans 
es  pays  du  Danube ,  dans  la  Servie,  dans  la  Carniole, 
lansla  Hertzogovine.  Il  y  a  quelques  années,  pendant 
'/u«î  le  choléra  sévissait  dans  ces  contrées ,  plusieurs 


204  LES  \n\Es, 

honmios  et  feiiimos  ont  péri  jmursuivis  par  le  peuple, 
(jiii  les  accusait  de  vampirisme  ou  d'avoir  eu  des  rap- 
ports avec  les  vampires. 

Ces  vampires,  sur  lesquels  il  existe  une  intinité  de 
contes  et  de  poésies,  et  dont  l'apparition  est  racontée 
souvent  par  les  graves  chroniqueurs ,  peuvent  être 
arrêtés  ,  paralysés  dans  leur  action.  On  emploi<3  pour 
cela  mille  moyens  connus,  même  dans  les  pays  où 
le  vampirisme  n'est  pas  une  foi  populaire. 

En  général ,  on  leur  coupe  les  jambes  ou  on  les  fixe 
dans  leurs  tombeaux  avec  un  clou  ;  surtout  on  a  soin 
de  les  ent(Trer  profondément,  parce  que  la  lumière 
de  la  lune  a  le  pouvoir  de  les  tirer  de  la  tombe. 

I^e  vampire  est  connu  chez  les  Turcs  sous  le  nom 
de  GoiUa  et  A  frite!  Lord  Byron  y  a  puisé  le  sujet  de 
son  Vampire  et  les  épisodes  du  Giaonr. 

Ce  qui  prouve  que  le  vampirisme  est  d'origine 
slave,  c'est  que,  chez  les  Romains ,  par  exemple,  on 
ne  trouve  aucune  liaison  entre  la  croyance  à  ce  phé- 
nomène extraordinaire  el  la  mythologie  grecque  ou 
latine. 

On  trouve  encore  à  côté  de  ces  vampires  d'autres 
êtres  fantastiques  qui  sont  appelés  chez  les  Slaves 
Wila,  Ces  êtres  ont  une  origine  orientale ,  ainsi  qiic 
des  génies  qui  président  aux  éléments.  Le  nom  même 
de  ces  génies  orientaux,  Dziw^  en  slave,  est  un  mot 
sanscrit,  Div,  qui,  chez  les  Persans,  est  employé  jus- 
qu'à présent  à  exprimer  la  mêm(^  idée. 

Plus  tard,  le  mahométisme  a  confondu  l'idée  do 
Dive  avec  celle  du  diable  ;  le  Divc»  paraît  déjà  dam 
la  poésie  orientale  moderne  comme   un  esprit  ré- 


LES  bii.(;aues.  2U5 

prouvé.  Ancicnncmcnl  c  était  un  génie.  Il  apparaît 
lans  la  poésie  slave  cl  servienne  sous  c(î  caractère. 

Avec  ce  monument  unique,  que  nous  avons  nommé 
le  poème  dlgor ,  finit  Thistoire  poétique  russe  du 
moyen  âge. 

Les  pressentiments  sinistres  du  malheureux  avenir 
réservé  aux  Russes,  redouté  par  Nestor  et  par  notre 
poète  d'Igor,  ne  tardèrent  pas  à  se  réaliser  :  les  Mon- 
gols arrivèrent,  envahirent  la  Russie,  étouffèrent 
toute  indépendance,  toute  civilisation,  toute  poésie. 

Nous  passerons  maintenant  de  l'autre  côté  des  Kar- 
pathes;  nous  jetterons  un  coup  d'œil  sur  la  littéra- 
ture des  Bulgares,  et  sur  celle  des  Serbiens. 

Les  pays  compris  par  les  Romains  sous  le  nom  gé- 
néral d'IUyrie  et  de  Mœsie,  ont  été  de  tout  temps 
peuplés  par  les  Slaves.  Les  invasions  des  barbares  les 
refoulaient  souvent  vers  les  montagnes,  effaçaient 
dans  les  vallées  les  traces  mêmes  de  leur  nom  ;  mais 
quoique  mêlés  avec  les  étrangers,  et  opprimés  par 
eux,  ils  ont  réussi  plus  d'une  fois  à  secouer  le  joug. 
Ainsi  qu'entre  les  années  637  et  640,  les  Horvates 
ont  détruit  leurs  oppresseurs,  les  Avares;  et  les 
Serbes  sont  parvenus  à  une  grande  puissance  après 
la  chute  des  Bulgares. 

Les  Bulgares,  peuple  nomade,  sont  venus  d'au-delk 
du  Don,  au  iv*  siècle;  ils  firent  la  conquête  de  la 
Moldavie,  de  la  Valachic  et  de  la  Transylvanie;  ils 
établirent  un  empire  sur  le  Danube,  où,  fondus  avec 
les  Slaves,  ils  devinrent  menaçants  pour  l'empire  d'O- 
rient. Au  ix*'  siècle,  ils  assiégèrent  Conslantinople. 
L'empereurBasile,  suriioininr  lo  luonr  dos  Bulgares, 


2()(>  JISTINIEN. 

après  une  giierro  de  tronto  ans  (981-1019),  remar- 
quable par  la  terrible  cruauté  qu'il  y  montra,  dé- 
truisit l'empire  des  Bulgares,  dont  une  partie  seu- 
lement conserva  quelque  indépendance. 

Les  écrivains  contemporains  et  les  savants  mo- 
dernes s'accordent  à  dire  que  les  premiers  livres 
d'église  écrits  en  langue  slave  ont  été  composés  dans 
les  pays  des  Bulgares,  dans  la  Mœsie,  la  Macédoine 
et  la  Thrace. 

La  mention  la  plus  ancienne  des  Slaves ,  comme 
peuple  indépendant,  remonte  au  temps  de  Justinien. 
Le  précepteur  de  ce  prince ,  Théophile ,  dit  même 
que  son  élève  était  Slave  d'origine;  le  nom  de  Justi- 
nien ,  ainsi  que  celui  de  son  père  et  de  sa  mère ,  pour- 
raient confirmer  cette  affirmation.  Cet  empereur 
était  nommé  parmi  ses  compatriotes  Uprawda ,  ou 
WprawdUj  ce  qui  peut  se  traduire  par  Justinien. 
Car  le  mot  latin  Jw5,  Justicia^  répond  au  mot  slave 
prawday  et  la  lettre  fJ,  qui  précède  ce  mot,  semble 
être  une  simple  aspiration.  Le  père  de  Justinien, 
appelé  par  les  Grecs  Sabbatias,  Sabbatios,  ou  Sab- 
baziosy  dans  sa  langue  maternelle  s'appelait  Istok 
Wostock,  en  russe;  Wshodz,  en  polonais;  sa  mère 
avait  un  nom  slave  :  Digleniça  ou  Wigleniça. 

Les  Serbes,  qui  séjournaient  sur  les  bords  du  Da- 
nube, étaient  constamment  en  rapport  avec  les  Grecs; 
ils  étaient  gouvernés  par  des  dignitaires  appelés  Zu- 
pans.  Les  Grecs  sont  parvenus  à  établir  leur  pouvoir 
sur  ces  peuples  ;  ils  nommaient  le  grand  zupan,  auquel 
les  autres  zupans  obéissaient  rarement.  Vers  l'année 
1120,  la  Serlâe  était  gouvernée  par  Bêla  Urosz,  le 


Lt.s    NEMAMA.  'Hil 

kodatêurde  la  maison  Neinaiiia«qui  lirilla  ponilant 
uelque  temps  dans  ces  contnk^s.  Etienne  lui  a  siic- 
ïdé,  nommé  yrand  zii[»an  [Kir  l'empereur  d'Orient, 
a  laissé  trois  Hls,  dont  Taîné,  Sîiwa,  s'est  consacré 
la  vie  monastique^  et  a  été  le  premier  archevêque 
es  Serkîens  :  il  est  regardé  comme  ra[Hitre  de  ce 
ays;  le  second  fils,  nommé  aussi  Etienne,  sur- 
Dmmé  Perwowenczan  le  premier  couronné),  a  re- 
né après  son  père:  le  troisième  fils,  Wuk,  eut  en 
artage  des  terres  séparées.  La  race  desUrosz  ou  des 
émaniez,  se  livra  pendant  longtempjs  à  des  guerres 
ilestines.  L'histoire  de  ces  luttes  intérieures  ressem- 
le  beaucoup  aux  guerres  civiles  des  Slaves  du  Nord, 
esgrandszupans^ou  lesfirinces,  s'attachaient  souvent 
des  religions  contraires  :  mais  on  ne  rencontre  nulle 
aride  traces  d'un  élément  païen,  ce  sont  seulement  les 
eux  rils,  c'est  la  guerre  grecque  ^[  romaine.  Mais  le 
md  de  la  querelle  est  toujours  le  pouvoir  ou  la  pré- 
oadérance.  Les  uns  cherchent  un  appui  à  Constan- 
inople,  et  les  autres  à  Rome.  Quelques  unsde  ces 
fincês  mém«^  làchaii.*nl  d'avoir  leur  onction  du  pape 
I  du  patriarche  pour  se  fortifier  des  deux  côtés  ou 
»our  réconcilier  les  deux  partis.  C'est  une  suit**  dV 
;ressions,  de  trahisons  et  nuMue  Jl*  niriirtn-s.  C'l*sI 
e  fils  qui  précipite  son  pèn*  du  trône;  le  père 
pii  6iit  crever  les  yeux  à  son  fils,  ou  l'enferme  dans 
10  couvent:  le  frère  qui  tue  son  frère  ou  les  iie- 
tux  dont  il  a  la  tutelle.  Kn  un  mot  e'rst  l'histoire 
le  Conslantinople  qui  se  réjK-le ,  le  retlel  du  Biis- 
jDpire  dans  sa  décadence.  Kufiii  ;tu  xiv  si«M|»* , 
0  des  descendant^  dt*  l  rosz,  Ktieniie-l)uszan,  sur- 


208  LES    NEMAMA. 

nommé  Silmj  (le  fort),  s'éleva  au  dessus  des  autres 
zuparis  et  gouverna  la  Bulgarie,  la  Bosnie,  la  Macé- 
doine, r Albanie,  la  Dalmatie  et  la  Transylvanie.  Il 
soumit  la  république  de  Raguse,  se  proclama  tsar, 
et  prit  même  le  titre  d'empereur  des  Grecs  tribal- 
liens.  Il  songeait  même  à  conquérir  Constantinople. 
Mais  le  tsar  Duschan ,  meurtrier  de  son  père ,  ne  put 
conserver  son  empire  à  ses  descendants,  son  fils  fut 
tué  par  un  de  ses  grands ,  et  les  Turcs  détruisirent 
bientôt  l'empire  serbien. 

L'histoire  de  la  famille  des  Nemania,  depuis  son 
fondateur,  Urosz ,  qui  est  réellement  une  grande  fi- 
gure historique,  et  qui  rappelle  beaucoup  le  roi  Kruk, 
de  l'île  de  Rugen,  jusqu'à  la  mort  du  dernier  des- 
cendant de  cette  famille,  forme  un  cycle  chanté 
par  tous  les  poètes  serbiens.  Il  nous  faut  donc 
faire  connaissance  avec  cette  histoire  et  jeter  les  yeux 
sur  les  guerres  entre  les  Serbiens  et  les  Turcs,  prin- 
cipalement sous  Amurat ,  qui  joue  un  grand  rôle  dans 
la  poésk'. 


SEIZIEME   LEÇON. 


Serbiens.  —  Éïienne  l  roscli,  Teinpire  des  Grecs  iriballiens.  — -  Lt* 
H  des  Serbiens ,  Lazare.  -  Asservissement  des  Serbiens  par  les 
urcs.  —  Giovani  Campislrano  prêche  la  croisade  pour  la  déli- 
rancc  de  la  Serbie.  —  Divergence  siirThistoire  de  la  Serbie  entre 
s  aalcnrs  de  Byzance  et  les  poêles  serbiens.  —  Mythologie  ser- 
ienne.  —  Poème  du  mariage  du  roi  Lazare.  —  Légende  poé- 
jue  des  saints.  —  Caractère  de  la  poésie  serbienne.  —  Les  rapsodes 
irbiens.  —  Découvertes  littéraires  de  M.  Wouk. 


Vendredi,  49  février  1844. 

Tons  los  événomonls  inlt'rossanls  concernani  les 
ves  du  Danube  se  rattachent  à  l'histoire  de  la  fa- 
ie  desNemanitsclis,  la  seule  qui  ait  conservé  son 
lépendance  dans  les  \r,  mi*'  et  xnr  siècles.  Les 
t)iis  de  Monlenej^ro  (*t  les  villes  maritimes  méritent 
f*  notice  a  part,  bien  qu'elles  n'aient  pas  eu  une 
nde  influence  poIiti([ue.  Les  rois  de  Serbie,^euls, 
ient  alors  représt»ntants  des  Slaves,  dans  les  pavs 
Danube. 
I.  ri 


2t0  LES    SERBIENS. 

Le  plus  puissant  de  ces  rois ,  Etienne  Urosch  ,  le 
meurtrier  de  son  père ,  fut  élevé  à  Gonâtantinople.  Il 
y  conçut  l'idée  d'organiser  l'empire  slave  sur  le  mo- 
dèle bysantin. 

Il  chercha  à  créer  une  hiérarchie  gouvernementale 
et  à  introduire  dans  sa  cour  une  étiquette  rigide.  Il 
emprunta  aux  Occidentaux  quelques  institutions, 
entre  autres  celle  des  ordres  de  chevalerie;  il  créa 
Tordre  de  Saint-Étienne  ;  voulut  protéger  le  commerce 
des  villes  maritimes,  et,  dans  ce  but,  accorda  de 
grands  privilèges  à  la  ville  de  Raguse.  Enfin  il  prit 
le  titre  d'empereur  des  Grecs  triballiens ,  et  proje- 
tait la  conquête  de  Gonstantinople  lorsqu'il  mourut, 
Tan  1358.  Un  jeune  enfant  fut  Théritier  de  son  vaste 
empire,  qui  déjà  était  divisé  en  plusieurs  princi- 
pautés ,  dont  les  chefs  avaient  le  titre  de  rois. 

Etienne  Urosch  avait  accordé  à  ces  chefs  le  droit 
de  porter  des  bottines  rouges ,  c'était  le  signe  de  la 
souveraineté ,  et  les  chefs  slaves,  une  fois  en  posses- 
sion de  ce  droit,  ne  voulurent  plus,  comme  ils  le  di- 
saient, se  laisser  déchausser.  Le  successeur  d'Etienne 
ne  put  parvenir  à  les  soumettre. 

Les  plus  puissants  de  ces  chefs  étaient  un  certain 
Yug,  gouverneur  des  provinces  macédoniennes;  un 
Woucachin,  qui  administrait  le  nord  de  Tempire  ser- 
vien,  et  le  prince  Lazare,  de  Serbie,  tout-puissant 
dans  une  principauté  enclavée  maintenant  dans  le 
royaume  de  Hongrie.  Ges  trois  princes  se  feisaienl 
une  ^guerre  acharnée,  et  n'obéissaient  pas  à  la  reine 
douairière  résidant  dans  le  pays  de  Woucachin. 

Woucachin  tua  son  roi  légitime ,  le  jeune  fils  de 


LES   SEKbU:NS.  211 

l'empereur  Étienno   Uroscli.   Ainsi    s'éleiynil,  l'an 
1366,  la  famille  des  Nemanitschs. 

Au  milieu  de  ces  troubles,  les  Turcs  débarquaienl 
en  Europe.  Lk^s  einpenuirs  de  Constantinople ,  qui 
n'avaient  pas  d'autres  moyens  de  défendre  leur  em- 
pire, se  servaient  des  S<îrbi<»ns  pour  cet  usage.  Ils  les 
appelèrent  à  leur  aide  ;  bientôt  après  ils  en  firent 
autant  des  Bulgares. 

Les  empereurs  grecs  commirent  une  faute  énorme 
lorsque ,  dans  Tespérance  de  détruire  plus  facilement 
los  Turcs  en  Europe,  ils  les  laissèrent  franchir  le  dé- 
troit en  leur  ouvrant  leurs  ports.  Alors  l'empire  d'O- 
rient avait  à  sa  disposition  la  seub»  flotte  militaire  qui 
existât  en  Europe.  L(»s  empereurs  pouvaient  donc 
facilement  repousser  les  Turcs ,  les  empt^cber  de 
franchir  le  Bosphore;  ils  prcférùnîut  se  confier  aux 
murailles  de  Constantinople,  ne  pouvant  concevoir 
qu'une  ville  fortifiée,  comme  l'était  la  capitale  de 
l'empire,  pût  être  prise  par  des  barbares.  Comment, 
en  effet,  des  hordcîs  de  cavaliers  oseraient-elles  atta- 
quer une  ville  immense,  parfaitement  fortifiée,  con- 
tenant une  population  nombreuse  et  une  armée  bien 
disciplinée? 

Dans  cette  folle  confiance,  les  empereurs  grecs 
donnèrent  aux  Turcs  la  clé  de  leur  empire  en  leur 
abandonnant  les  ports  par  où  ils  pénétrèrent  en  Eu- 
j'ope ,  puis  en  les  laissant  traverser  le  détroit.  Après 
cette  imprudence,  lorsqu'ils  voulurent  se  débarrasser 
de  leurs  redoutabh^s  (mnemis,  ils  furent  obligés  de 
recourir  aux  Ser])iens.  Les  chefs  serbiens  Yug ,  La- 
zare et  Woucachiu,  viurenl  avec  wuo  grande  armée 


212  LES   8ERB1ENS. 

au  secours  de  Constantinople  ;  mais  Âmurat ,  sultan 
des  Turcs ,  plus  habile  que  ses  adversaires ,  ayant 
d'ailleurs  à  sa  disposition  do  meilleures  troupes ,  les 
surprit  près  de  Taganrog ,  et  détruisit  presque  toute 
leur  armée.  Woucachin  et  Yug  périrent  sur  le  champ 
de  bataille.  Lazare  seul  put  s'échapper,  et  fut  pro- 
clamé plus  tard  roi  de  Serbie.  Mais  dix-huit  ans  après, 
Amurat,  ayant  terminé  ses  affaires  en  Asie^  débarqua 
de  nouveau,  et  demanda  un  tribut  aux  Serbiens. 

Le  roi  Lazare  envoya  des  ambassades  de  tous  cô- 
tés pour  demander  des  secours.  Le  roi  de  Hongrie, 
qui  avait  des  démêlés  avec  les  Serbiens,  resta  spec- 
tateur tranquille  de  cette  lutte.  Les  empereurs 
d'Allemagne  n'envoyèrent  ni  les  troupes  ni  Fargent 
qu'on  leur  demandait.  La  Pologne  était  encore  très 
éloignée  ;  elle  n'apparaît  sur  la  scène  que  vingt  an- 
nées plus  tard.  Le  roi  Lazare,  réduit  ainsi  h  ses 
seules  ressources,  réunit  quelques  troupes  d'Alba- 
nais, de  Bulgares,  de  Serbiens ,  et  présenta  la  ba- 
taille. 

Mais  la  discorde  se  mit  entre  les  chefs  de  son  ar- 
mée. Les  deux  beaux-fils  du  roi,  Milosch  et  Wuk, 
les  plus  vaillants  et  les  plus  influents  des  seigneurs 
serbiens ,  se  haïssaient  mutuellement  ;  ils  étaient  en- 
core excités  dans  leur  haine  par  leurs  femmes  qui  se 
détestaient;  Wuk ,  aveuglé  par  sa  passion  ,  entrete- 
nait des  correspondances  avec  les  Turcs ,  et  prépa- 
rait sa  trahison.  Il  commença  par  calomnier  son  beau- 
frère,  le  vaillant  Milosch,  en  l'accusant  de  vouloir 
trahir  la  cause  des  Serbiens. 

Milosch,  outré  des  reproches  du  prince,  ne  répon* 


LKS    SKIlHlt>S.  213 

dit  rini:  iiiais,  la  nuit,  il  4|iiittas4Mi  aniiér  «  |fén<'*lra 
dans  le  caia|i  des  Tuns ;  admis  (*n  présence  du  sui- 
tan ,  il  lui  plontj<M  son  cout^'aii  dans  le  ventre.  11 
massacra  encore  pIusitMjrs  Turcs  ,  puis  enfin  il  fut  tué 
et  haché  en  morceaux ,  ainsi  ([ue  deux  de  ses  com- 
pagnons. Cf*t  héroïsme  sublime  ne  pouvait  pas  sauver 
Tarmée  des  Serbiens.  Les  troupes  commandées  par 
Miloscli ,  n'ayant  rien  su  d^.*  ses  projets ,  effrayées,  et 
démoralisées  d*ailleurs  par  ht  bruit  qui  courait  sur 
sa  prétendue  trahison ,  h<'*silèrent  au  moment  du 
combat.  D<*  son  côté  Wuk,  à  Tiiistant  décisif  de  la 
bataille  y  renvoya  ses  troup<.»s.  De  sorte  que  le  roi 
Lazare,  après  avoir  combattu  lonjjtemps,  ayant  eu 
un  cheval  tué  sous  bii,  fut  enfin  fait  prisonnier  et  tué 
par  les  Turcs. 

hits  historiens  racout<fnl  div(*rsem<Mit  sa  mort. 
Celui  d<*s  chroniqueurs  qui  mérite  le  plus  de  œn- 
fiance  est  connu  sous  le  nom  de  Janissaire  polonais. 
qui,  en  sa  qualité  de  janissaire,  fut  probablement 
témoin  oculaire  de  la  scène.  Il  raconte  que  le  sultan 
Bajazet ,  fils  du  sultan  Amurat ,  tué  par  les  Serbiens, 
lit  amener  le  roi  Lazan*  devant  les  cadavres  de  son 
père  et  de  son  frère  morts  dans  la  balailb» ,  et  lui  dit 
d'une  voix  menaçantf*  :  «  Comment  as-tu  osé  commettre 
un  tel  crime?  —  «  Comment,  ton  père  et  loi,  osez-vous 
envahir  mon  royaume?»  lui  répondit  le  roi  Lazare. — 

Un  serviteur  fidèle  du  roi  Lazare,  un  de  ses  com- 
pagnons d'armes,  prisonnier  comme  lui ,  le  conjurait 
de  réfKmdre  avec  plus  de  modestie  .  — ^'Koi  Lazare, 
disait-il ,  est-ce  ([lut  ta  lèl<.'  et  ton  «ou  sont  feits  en 
bois  de  saule?  est  ce  que  lu  trois  ([u'unc  fois  coupés 


21  V  Li:s  si.i;iiiK>s. 

ils  pourront  refleurir?» — Mais  le  roi  Lazare  de- 
meura ferme;  il  dit  môme  à  Bajazet  que  s'il  avait  à 
ses  côtés  une  certaine  chose  qui  lui  manquait ,  il  le 
coucherait  à  côté  de  son  père  et  de  son  frère. 

Le  sultan  ordonna  de  lui  couper  la  tête.  Son  com- 
pagnon d'armes  se  mit  à  genoux,  et  présenta  son 
manteau  pour  recevoir  la  tète  de  son  roi.  Puis  il 
dit  :  —  «.  J'ai  juré  de  laisser  tomber  ma  léte  à  côté  de 
celle  de  mon  souverain,» —  et  s'étant  incliné,  il 
reçut  le  coup  de  yatagan  qui  fit  tomber  sa  tôte  à  côté 
de  celle  de  Lazare. 

Telle  fut  la  fin  du  dernier  roi  des  Serbiens.  Après 
sa  mort ,  le  sultan  Bajazet  donna  l'investiture  d'un 
lambeau  du  royaume  de  Serbie  à  Etienne ,  fils  de  La- 
zare, et  accorda  une  principauté  au  traître  Wuk 
Brankowitsch  et  à  ses  rils. 

Pendant  cent  cinquante  ans,  la  lutte  continua  entre  ^ 
ces  deux  dynasties ,  dont  l'une  prit  le  parti  des  Turcs 
et  l'autre  celle  du  fils  de  Lazare.  Celui-ci  essaya  plu- 
sieurs fois  de  reconquérir  l'indépendance.  Les  Ser- 
biens furent  encore  obligés  de  se  mêler  des  que- 
relles des  princes  turcs,  et,  dans  la  terrible  bataille 
d'Ancire,  entre  les  Tartares  et  les  Turcs,  ils  combat- 
tirent pour  ces  derniers.  Après  la  destruction  de  l'ar- 
mée turque,  ils  appuyèrent  le  sultan  Soliman  contre 
l'usurpation  de  son  frère. 

Les  rois  chrétiens,  qui  auraient  pu  profiter  de  cet 
affaissement  de  l'empire  turc  pour  en  consommer  la 
destruction,  ne  cherchèrent  qu'a  exploiter  dans  leurs 
intérêts  privés  les  événements  politiques.  Ils  ap- 
puyaient tantôt  le  sultan  Soliman ,  tantôt  Moussa  tî\ 


LES   SEKBIEMS.  215 

les  autres  prétendants  Turcs,  sans  pouvoir  concevoir 
ridée  de  reconquérir  l'Asie  occupée  par  les  In- 
fidèles. 

La  dernière  tentative  qui  fut  faite  pour  délivrer 
les  Serbiens  eut  lieu  en  1459. 

Le  pape  Sylvestre  envoya  pour  prêcher  la  croisade 
contre  les  Turcs  un  moine  fameux,  Giovani  Campis- 
trano.  Cet  homme  célèbre  parcx)urut  T Allemagne , 
la  Hongrie,  les  pays  slaves,  en  conjurant  ces  peuples, 
au  nom  de  Dieu,  de  sauver  la  chrétienté.  Mais  il  était 
contrarié  chez  les  Bohèmes  par  la  faction  des  Hus- 
sites  ;  le  roi  de  Bohême  le  chassa  même  de  son  pays. 
Jean  Gampistrano  réunit  seulement  autour  de  lui 
quelques  paysans  polonais,  hongrois  et  bohèmes 
avec  lesquels  il  marcha  sur  Belgrade  et  repoussa 
l'ennemi.  Il  mourut  quelques  années  après;  dès 
lors  les  Serbiens  n'eurent  plus  aucun  espoir  de  se- 
cours. 

La  veuve  du  dernier  despote  serbien  envoya  une 
ambassade  au  pape,  lui  abandonnant  son  pays  en 
échange  de  sa  protection.  Le  peuple  ayant  appris 
cette  décision ,  poussé  par  le  clergé ,  se  révolta.  11 
répéta  ces  paroles  du  patriarche  grec  :  -  «  Plutôt  les 
Turcs  que  les  catholiques.»  —  Les  Serbiens  se  sou- 
mirent aux  Turcs;  Mahomet  entra  dans  leur  pays,  et, 
violant  la  capitulation,  fit  brûler  les  villes,  les  vil- 
lages, dévaster  les  campagnes.  Il  emmena  en  Turquie 
200,000  Serbiens  qui  périrent  de  faim  et  de  mi- 
sère. 

Le  pays  était  devenu  un  vaste  désert,  excepté  cette 
partie  qui ,  plus  tard,  devint  la  principauté  indépen- 


216  iJi TKii.vriiit  stunit.N.Nt. 

danlo  de  Serbie.  Telle   est  Thistoire  des  Serbiens 
d'après  les  sources  bysautines  et  d'après  les  chroni- 
ques étrangères.  Mais  dès  le  xiir  siècle  et  même  dès 
la  fin  du  xir  siècle,  il  existe  une  scission  entre  l'his- 
toire étrangère  et  Thistoire  nationale  de  ces  peuples. 
La  poésie  naquit  alors  dans  ce  pays ,  et  commença  à 
se  développer  ;  le  peuple  conçut  d'une  autre  manière 
et  son  passé  et  son  avenir. 

Les  rois  dont  nçus  avons  cité  les  noms,  les  chefs 
dont  nous  avons  raconté  les  exploits,  portent  des 
noms  différents  chez  les  Grecs  et  chez  les  Serbiens; 
(pielquefois  il  est  impossible  même  d'accorder  les 
deux  histoires.  Le  peuple  saisit  seulement  les  traits 
principaux  des  caractères  de  ses  héros;  il  les  élève 
et  idéalise  dans  leurs  personnes  les  idées  et  les  sen- 
timents nationaux. 

Laquelle  de  ces  deux  histoires  est  la  plus  vraie, 
puisqu'il  est  impossible  de  les  accorder?  Chacune 
d'elles  exprime  à  sa  manière  une  des  phases  de  la 
^érité.  Le  chroniqueur  trace,  pour  ainsi  dire ,  les 
contours,  dessine  l'histoire  ;  tandis  que  le  poète  donne 
à  cette  histoire  le  coloris  et  l'expression. 

Les  historiens  étrangers,  qui  détachaient  la  poU- 
liquc  générale  du  mouvement  des  Serbiens,  se  per- 
daient dans  la  confusion;  au  contraire,  les  poètes 
nationaux,  détachant  la  généralité,  de  leur  propre 
histoire,  rétrécissent  l'horizon  afin  de  pouvoir  mieux 
le  dominer  par  l'imagination. 

On  pourrait  comparer  les  historiens  et  les  chroni- 
queurs étrangers  au  géographe  rpii  trace  sur  une  vaste 
étendue  de  pa^^  le  cours  des  fleuves  principauv  el 


LITTÉIIATIUL    SKIlltILMM-:.  217 

des  muutagues,  tandis  c[ue  le  poote  dessine  les  pa)- 
sages  et  nous  fait  connaître  parfaitement  la  nature  et 
l'aspect  du  soL 

Ainsi,  après  la  chute  du  royaume  serbien,  lorsqu'il 
n'y  avait  plus  dans  la  Serbie  ni  roi,  ni  partis  politi* 
ques,  ni  livres,  l'histoire  est  reftûle  par  la  poésie. 
La  religion ,  d'abord  chrétienne,  commence  à  pren- 
dre un  coloris  mythok)gique.  Les  poètes  empruntent 
à  cette  histoire  quelques  h'^gendes  merveilleuses 
sur  les  saints ,  quelques  traditions  sur  les  miracles. 
Us  créent  une  espèce  d'Olympe  poétique.  Les  figures 
historiques  sont  ainsi  idéalisées  ;  par  exemple  le  roi 
Urosch,  le  dernier  des  Urosch ,  Etienne ,  le  meurtrier 
de  son  père,  homme  cruel  et  ambitieux,  est  repré- 
senté par  la  poésie  comme  type  de  la  grandeur  et  de 
la  force.  On  ne  parle  pas  de  ses  crimes  domestiques, 
pas  plus  qu'Homère  ne  parle  des  crimes  de  la  femille 
des  Atrides.  Le  roi  Yug,  peu  connu  dans  l'histoire, 
apparaît  conmie  patriarche,  comme  père  d'une  nom- 
breuse femille,  c'est  quelque  chose  comme  un  cheva- 
lier Aymon,  père  aussi  de  plusieurs  chevaliers  cé- 
lèbres. Le  roi  Woucachin  est  un  homme  politique, 
un  grand  guerrier,  une  espèce  d'Ulysse  slave.  Le  roi 
Lazare  est  le  chevalier  le  plus  parfait,  hî  vrai  héros. 
On  a  cherché  à  idéaliser  dans  son  caractère  les 
sentiments  chrétiens  de  sou  époque.  Il  ress(^mble  à 
Godfroy  de  Bouillon  par  la  pureté  de  ses  mœurs,  par 
sa  piété  et  sa  force.  11  est  en  même  temps  Slave, 
aimant  les  repas,  les  chants,  la  magnificence;  c'est 
par  ce  côté  qu'il  sympathise  avec  sa  nation.  Tout  est 
merveilleux  dans  son  histoire.  D'après  les  poêles, 


218  PO£MK   m.    MAKlAf.E 

il  t*st  d*uiie  naissance  mystérieuse.  On  le  suppose  Hls 
d'un  roi.  Il  est  pajje  h  la  cour  du  roi. 

Il  épouse  la  fill<»  de  Yuy,  ce  femeux  patriarche, 
père  de  plusieurs  guerriers;  le  prince  lui  accorde 
sa  fille  ^  parce  qu'il  trouve  dans  les  livres  mysté- 
rieux une  prophétie  qui  le  concerne.  Lazcire  est  plus 
tard  glorifié  comme  martyr  de  la  cause  nationale. 
Les  postes  ne  savent  rien  de  son  esclavage  chez  les 
Turcs ,  on  le  suppose  toujours  tué  sur  le  champ  de 
bataille  y  et  on  raconte  des  merveilles  sur  ses  faits 
d'armes. 

Après  ce  premier  cycle  de  la  poésie  épique^  com- 
mence un  cycle  romanesque.  Ce  sont  des  exploits 
.  d'individus,  de  guerriers,  qui  n'ont  plus  aucune  ten- 
dance, aucune  idée  nationale.  Ce  sont  des  chevaliers 
qui  se  font  Turcs,  des  apostats,  des  chercheurs  d'a- 
ventures, mais  toujours  tenant  à  la  femille  de  La- 
zare. 

Nous  allons  lire  ici  un  poème  ou  on  raconte  le 
mariage  du  prince  Lazare  avec  la  fille  du  femeux 
Yug.  La  scèn(;  se  passe  à  la  cour  du  roi  Etienne. 
Lazare  est  page  et  serviteur  du  roi ,  qui  le  protège, 
parce  que  plus  tard  on  découvre  qu'il  doit  rempla- 
cer sur  le  trône»  la  femille  des  Nemanitchs.  Nous 
citons  : 

«  Le  vaillant  roi  Etienne  boit  son  vin  dans  sa  bonne 
ville  ])lanche  de  Prizven.  Son  fidèle  serviteur  Lazo 
lui  verse  du  vin;  il  lui  apporte  deux  coupes  Tune 
après  l'autre  ;  mais  il  regarde  de  travers  son  roi.  Le 
loi  s'adresse  à  son  fidèle  serviteur  Lazo. 

—  f<  Par  Dieu!  ô  mon  fidèle  serviteur  Lazo ,  ré- 


Dl     U(H    LAZ.VnE.  219 

ponds  en  toute  vérité  à  ce  que  je  le  demande  :  Pour- 
quoi me  présentes-tu  la  coupe  ainsi?  Pourquoi  me 
regardes-lu  de  travers?  Ton  cheval  serait-il  malade? 
Aurais-tu  usé  tes  habits?  ou  bien  serais-tu  à  court 
d'argent,  mon  fils?  Dis  donc  ce  qui  te  manque  à  ma 
cour. 
»Le  serviteur  Lazo  lui  répond  î 

—  »Mon  cheval  n*est  pas  éreinté,  mes  habits  ne 
sont  pas  encore  usés  et  j'ai  assez  d'argent,  car  à  votre 
cour  on  ne  manque  do  rien  ;  mais  puisque  vous  m'in- 
terrogez ,  je  vous  répondrai  sincèrement.  Tous  vos 
serviteurs,  et  môme  ceux  qui  se  sont  engagés  après 
moi,  sont  déjà  établis  ;  tous  son  mariés,  moi  seul,  je 
reste  orphelin  ;  tu  ne  veux  pas  me  marier  pendant 
que  je  suis  encore  jeune  et  beau. 

»  Le  vaillant  roi  Etienne  lui  répondit  : 

—  «Par  Dieu!  ô  mon  fidèle  Lazo,  je  ne  puis  pas 
pourtant  te  marier  avec  la  fille  de  quelque  gardien  de 
bœufe  ou  de  porcs.  Je  cherche  pour  toi  une  noble 
ftUe  et  pour  moi  de  braves  amis  qui  puissent  s'asseoir 
à  mes  côtés  et  avec  lesquels  je  puisse  boire  joyeuse- 
ment mon  vin.  Écoute!  serviteur  fidèle.  J'ai  déjà 
trouvé  pour  loi  une  noble  fille,  et  des  amis  fidèles 
pour  moi:  c'est  Militza  ,  la  fille  chérie ,  la  plus  jeune 
des  enfants  du  vieil  Yug  Bogdan,  la  sœur  cadette  des 
neuf  Yugowitchs.  Le  roi  Yug  a  neuf  fils.  Mais  je  n  ose 
pas  en  parler  à  Yug,  et  ce  n'est  pas  une  chose  facile 
d'en  parler;  car  Yug  est  vieux ,  il  est  de  haute  nais- 
sance, et  il  ne  voudrait  pas  donner  sa  fille  à  un  pauvre 
page  comme  toi.  Mais,  écoute,  ô  fidèle  serviteur,  aujour 
d'hui  c'est  vendredi ,  demain  samedi ,  et  après-demain 


220  roKMi:  ui  .\iakia<;k 

le  saint  diiuaurlie.  Oi\  nous  voulons  aller  à  la  chasse 
clans  les  monta{;nes,  cl  nous  y  inviterons  le  vieil  Yug 
et  de  mùme  les  neuf  fils  de  Yui;.  Tu  n'iras  pas  dans 
les  monta{{nes,  Lazo,  tu  resteras  ici ,  dans  ma  blan- 
che maison,  tu  prépareras  un  souper  magnifique. 
Quand  nous  aurons  fini  la  chasse,  et  quand  nous  au- 
rons pris  place  aulour  de  la  table,  fais  servir  copieu- 
sement de  reau-de\ie  et  du  sucre  y  n'épargne  pas 
mon  vin  rouge.  Or,  quand  nous  aurons  bien  bu,  le 
vieil  Yug  ne  manquera  pas  de  parler  des  temps  an- 
ciens, dos  héros  et  de  leurs  exploits,  puis  il  prendra 
ces  vieux  livres  qu(»  tu  sais...  » 

On  ne  sait  pas  de  «piels  livres  il  est  ici  question; 
mais  le  peuple  attachait  une  idée  superstitieuse 
aux  livres  en  général ,  il  croyait  qu'on  peut  y  trouver 
des  prédictions  de  l'avenir;  un  homme  qui  savait 
lire  passait  pour  une  espèce  de  sorcier.  Le  roi  Etienne 
continue  ainsi  : 

«  —  Dans  ces  livres  célèbres,  il  cherchera  des  pré- 
dictions sur  les  temps  à  venir.  Lorsque  tu  auras  vu 
et  entendu  tout  cela ,  monte  vite  sur  la  haute  tour  de 
mon  palais  et  prends-y  la  coupe  d'or  que  j'ai  récem- 
ment achetée  dans  la  blanche  ville  de  Waradine ,  et 
pour  laquelle,  après  avoir  longtemps  marchandé, 
j'ai  donné  autant  d'or  qu'un  mulet  en  peut  porter. 
Remplis  bien  vite  cette  coupe  avec  du  vin  rouge,  et , 
après  avoir  fait  une  profonde  révérence ,  présente- 
la  à  Yug.  Alors  le  vieux  Bogdan  réfléchira  sur  ce  qu'il 
devra  t'offrir  pour  une  si  belle  coupe,  et  je  lui  par- 
lerai de  JVlilitza,  la  plus  jeune  de  ses  enfants,  o 

Ici  commence  le  récit  de  la  chasse.  Le  poète  ra- 


m   ROI  j.A/ARi:.  22t 

conte  avec  une  fidélité  lioniérîquetous  les  événements. 
Ils  ont  chassée  ils  reviennent^  le  roi  invite  le  vieux 
Yug;  Lazare  invite  les  jeunes  frères;  ils  s'assem- 
blent et  prennent  place  autour  de  la  table.  Alors  le 
poète  s'exprime  ainsi  : 

«  D'abord  le  vaillant  roi  Etienne  met  à  côté  de  lui 
le  vieil  Yug,  et  tout  autour  les  neuf  Yugowitchs.  Le 
fidèle  serviteur  Lazo  les  sert  à  table;  il  apporte 
beaucoup  d'eau-de-vie  et  de  sucre  ,  et  il  verse  du 
vin-.  Yug  commence  à  parler  des  héros  et  de  leurs 
e&ploits,  puis  il  ouvre  les  grands  vieux  livres  et  y 
cherche  les  prédictions  sur  les  temps  à  venir. 

»  —  Regardez-y,  ù  mes  chers  enfonts;  voyez  ce 
que  ces  livres  vous  annoncent  :  Les  derniers  temps 
vont  venir  ;  on  ne  verra  plus  sur  terre  ni  brebis  ni 
froment,  ni  abeilles  ;  il  n'y  aura  plus  de  forêts  dans 
le  pays.  Les  amis  se  citeront  en  justice  ;  ils  plaideront 
devant  les  tribunaux  les  uns  contre  les  autres,  et  il 
y  aura  des  duels  entre  eux.  — 

»  Or,  Lazo,  ayant  entendu  cela ,  monte  sur  la  tour 

du  palais,  prend  la  coupe  précieuse »  —  Ici  le 

poète  répète  de  nouveau,  à  la  manière  d'Homère, 
l'histoire  de  l'achat  de  cette  coupe.  —  «  ...Il  la  rem- 
plit de  vin  et  la  présente  à  Yug  en  faisant  une  pro- 
fonde révérence.  Yug  prend  la  coupe:  mais  il  n(»  se 
hâte  pas  de  la  vider;  car  il  pense  comment  et  avec 
qnoiil  récompensera  Lazare.  Les  neuf  fils  se  lèvent 
alors  et  parlent  ainsi  à  leur  père  : 

»  —  Notre  père ,  vieux  seigneur,  pourquoi  ne  bois- 
tu  pas  le  vin  que  Lazare  vient  de  te  servir? 

»  A  quoi  le  vieil  \\\\]  répond  :  —  O,  mes  enftints  ! 


222  POEMi:  m  AUKUGt: 

* 

mes  neuf  lionceaux ,  je  voudrais  bien  boire  ce  vin  ; 
mais  je  pense  comment  et  avec  quoi  je  récompenserai 
Lazare. 

»  Un  d'eux  lui  dit  :  —  Il  te  sera  facile  de  lui  faire 
un  beau  cadeau ,  car  tu  possèdes  des  chevaux ,  des 
bœufs ,  des  faucons,  des  plumes  d'autruche. 

»  Alors  le  vaillant  roi  Etienne  prend  la  parole  :  — 
Mon  serviteur  Lazare  ne  manque  pas  de  chevaux;  il 
a  des  faucons  et  des  plumes  d'autruche.  Il  ne  veut 
rien  de  tout  cela;  mais  il  voudrait  épouser  ])|ilitza, 
la  plus  jeune  de  tes  enfants ,  votre  sœur,  ô  Yugo- 
witchs!  — 

«  Dès  que  les  neuf  fils  eurent  entendu  ces  paroles , 
ils  s'élancèrent  tous  de  leur  siège  et  tirèrent  leur 
sabre  pour  tuer  le  roi  sur  son  trône.  Le  vieil  Yug 
leur  adressa  alors  ces  paroles  : 

»  —  Arrêtez,  ô  mes  fils  !  si  le  salut  de  vos  âmes 
vous  est  cher.  Si  vous  tuez  ici  le  roi ,  la  malédiction 
du  ciel  vous  suivra  dans  Téternité.  Arrêtez ,  et  laissez- 
moi  consulter  les  vieux  livres  pour  voir  si  Militza 
est  réellement  destinée  à  Lazare.  »  — 

Yug  recommence   alors   à  déchiffrer   les    vieux 
livres  ;  à  force  de  les  lire,  il  y  trouve  une  prophétie, 
-et  il  s'écrie  : 

«  —  Arrêtez,  ô  mes  fils!  si  le  salut  de  vos  âmes 
vous  est  cher.  Militza  est  destinée  à  Lazai'e ,  et 
le  royaume  lui  est  destiné,  et  il  régnera  un  jour 
au  milieu  de  la  blanche  ville  de  Kroushevatz  sur 
Morava.»  — 

»  Le  roi  Etienne  ayant  mis  la  main  dans  son  ceintu- 
ron, il  (m  tira  mille  pièces  d'or,  et  il  en  tira  aussi  une 


DU   &OI  JLAZARE.  223 

belle  pomme  ornée  de  diamants.  H  les  donna  à  Lazo 
pour  en  foire  le  cadeau  à  Militza.  » 

Ainsi  finit  cette  histoire ,  par  laquelle  le  roi  Lazare 
entre  pour  la  première  fois  dans  la  poésie.  Il  y  a  très 
peu  de  poésies  sur  le  roi  Etienne  ;  nous  en  citerons 
quelques  unes  plus  tard.  Dans  le  récit  que  je  viens 
de  vous  lire,  où  il  n*y  a  presque  rien  d'historicpie ,  où 
tout  est  coloris  et  invention ,  ce  prince  est  déjà  idéa- 
lisé; plus  tard  il  s  agrandit  encore. 

Nous  avons  parlé  des  changements  que  la  poésie  a 
apportés  à  la  mythologie.  Je  vous  ai  dit  comment  elle 
a  cherché  à  rétrécir  la  sphère  des  idées  religiet^es  en 
les  rendant  palpables  et  sensibles.  Pour  en  donner 
un  exemple,  je  vais  vous  lire  une  petite  légende  sur 
le  conseil  des  saints.  Les  saints ,  d'après  la  poésie 
serbienne,  ressemblent  beaucoup  aux  divinités  grec- 
ques ;  sous  ce  rapport  Tétude  de  cette  poésie  pour- 
rait éclaircir  plusieurs  questions  importantes  de 
l'histoire  des  Grecs.  On  a  cru,  par  exemple,  que  la 
mythologie  commençait  avec  Homère ,  que  les  poètes 
postérieurs  l'avaient  perfectionnée  ;  cependant  nous 
trouvons  dans  les  poésies  les  plus  anciennes  des  Grecs 
des  idées  religieuses  parvenues  au  degré  le  plus  élevé, 
un  système  religieux  plus  savant,  plus  complet  que 
celui  des  Homérides. 

Qui  voudrait  tracer  l'histoire  du  christianisme 
d'après  les  poésies  serbiennes?  Comme  le  christia- 
nisme nous  paraîtrait  pauvre  ,  si  on  le  jugeait  d'après 
les  idées  qui  sont  répandues  sur  lui  dans  ces  poésies! 
Et  cependant  les  motifs  poétiques  sont  tirés  de  la 
religion  même. 


224  LÉ(>KNI)K    D1<S   SAINTS. 

Après  la  destriiclion  de  toute  civilisation  dans  la 
Serbie,  le  peuple  seul,  ayant  conservé  quelques  tradi- 
tions tronquées ,  chercha  à  les  resserrer,  à  les  ratta- 
cher entre  elles.  Très  probablement  les  Homérides  se 
sont  trouvés  dans  la  même  position  par  rapport  à  leurs 
ancêtres,  les  poètes  de  l'époque  d'Orphée  et  de  Musée. 

La  légende  que  je  vais  vous  lire  est  une  discussion 
entre  les  saints  patrons,  sur  les  attributions,  sur  les 
bénédictions  dont  ils  doivent  disposer.  La  sainte 
vierge  Marie  s'approche  de  ces  saints ,  elle  leur  ra- 
conte les  malheurs  arrivés  dans  un  pays  étranger 
que  le  poëte  appelle  le  pays  des  Indes ,  c'est-à-dire 
un  pays  très  éloigné. 

«  0  Seigneur,  dit  le  poète,  quel  miracle  étrange  ! 
Est-ce  un  tonnerre  ?  est-ce  un  tremblement  de  terre? 
est-ce  la  mer  en  grondant  qui  envahit  le  rivage? 
Non  !  Il  ne  tonne  pas ,  la  terre  ne  tremble  pas ,  ce 
n'est  pas  la  mer  qui  gronde,  mais  ce  sont  les  saints 
qui ,  dans  le  ciel ,  se  partagent  les  bénédictions  :  saint 
Pierre,  saint  Paul,  saint  Nicolas,  saint  Jean,  saint 
Ëlie,  et  avec  eux  saint  Pantaléon. 

»  La  sainte  vierge  Marie  s'approche  pleine  de 
larmes.  Alors  Élie ,  le  maître  du  tonnerre,  —  (Élie 
ressemble  beaucoup  à  Jupiter  dans  la  poésie  ser- 
bienne)  — lui  dit  :  0  !  notre  chère  sœur,  ô  Marie  bien- 
heureuse ,  qu'est-ce  qui  t' arrive  de  si  malheureux , 
car  je  te  vois  verser  des  larmes? 

>i  Marie,  la  bienheureuse,  lui  répond  :  0!  mon 
frère  V^lie',  maître  du  tonnerre ,  comment  ne  verse- 
rais-je  pas  des  larmes,  puisque  j'arrive  des  terres 
de«^  Indosl   11  règno   dans  (eMo   torro  une  grande 


LÉ(;E>iD£   StinBlbN.NE.  225 

corruption  ;  les  jeunes  gens  ne  respectent  plus  les 
vieillards,  les  enfants  n'obéissent  plus  a  leurs  parents, 
les  amis  se  citent  mutuellement  en  justice,  et  les 
frères  se  défient  en  duel. 

» — Élie,  armé  du  tonnerre,  lui  répond  :  Notre  sœur, 
bienheureuse  Marie,  essuie  tes  larmes  ;  dès  que  nous 
aurons  achevé  le  partage  des  bénédictions ,  nous  nous 
rendrons  au  conseil  du  Seigneur  :  nous  prierons 
le  Seigneur  qu'il  daigne  nous  remettre  les  clefs  du 
firmament;  nous  fermerons  les  sept  cieux  ;  nous 
mettrons  notre  cachet  sur  les  nuages  pour  qu'il  ne 
tombe  aucune  goutte  de  pluie  ni  de  rosée,  qu'il  n'y 
ait  pas  la  nuit  de  clair  de  lune  pendant  trois  années 
entières.  —  » 

Les  saints  se  partagent  ensuile  les  bénédictions  ; 
Pierre  a  pris  le  vin,  le  froment  et  la  clef  du  ciel  ;  Êliç 
le  tonnerre  et  les  éclairs  ;  Pantaléon  les  chaleurs  de 
Tété;  Jean  prend  sous  son  patronage  les  droits  de 
la  fraternité  et  de  l'hospitalité,  puis  ils  se  rendent 
au  conseil  du  Seigneur.  Ils  prient  trois  jours  et 
trois  nuits  consécutifs  pour  obtenir  ce  qu'ils  de- 
mandent. Le  Seigneur  leur  remet  enfin  les  clefs  du 
ciel.  Ils  ferment  les  sept  cieux  l'un  après  l'autre  ;  ils 
mettent  le  cachet  sur  les  nuages.  Enfin  les  malheurs 
arrivèrent,  la  sécheresse,  les  maladies.  Les  Indiens 
se  convertissent  de  nouveau  ;  ils  obtiennent  leur  par- 
don et  des  bénédictions.  Le  poëto  finit  en  priant 
Dieu  pour  que  ces  malheurs  no  se  renouvellent  plus 
ni  dans  les  Indes  ni  dans  aucun  autre  pays. 

Cette  légende,  ([uant  à  la  forme  de  la  composi- 
tion, ressemble  beaucouj)  à  celle  cpradoptèront  les 

I.  15 


226  CARACTÈRES    DE   LA    POÉSIE    SERRIENNË. 

Homérides  ;  le  style  en  est  éminemment  épique.  Si 
Tode,  si  la  poésie  lyrique  paraissent  avoir  régné  chez 
les  Scandinaves^  si  la  poésie  lyrique  moderne,  cet 
élan  vers  l'inconnu,  vers  les  régions  fantastiques, 
semble  avoir  été  créée  par  la  race  germanique ,  la 
poésie  épique  moderne  est  surtout  slave. 

Nous  retrouvons  dans  la  poésie  slave  cette  haute 
impartialité  qu'on  admire  dans  Homère ,  et  même 
une  espèce  d'impartialité  religieuse,  malgré  l'atta- 
chement des  Slaves  à  la  cause  et  à  la  doctrine  natio- 
nale. Il  est  curieux  de  comparer,  avec  les  traditions 
sur  les  Homérides ,  tout  ce  que  nous  savons  sur  la 
manière  dont  s'est  créée  la  poésie  serbienne. 

En  général  ,  elle  est  composée  de  fragments 
divers,  de  récils  de  circonstances,  d'événements  qui 
n'ont  entre  eux  aucune  liaison  immédiate,  mais  qui 
se  rattachent  à  un  événement  principal.  Dans  ces 
récits  reviennent  toujours  quelques  strophes ,  quel- 
ques formules  acceptées  par  tout  le  peuple,  quon 
apprend  par  coour,  et  qu'on  cherche  à  intercaler 
partout. 

En  répétant  ces  récits  ,  le  peuple  ajoute  quelques 
strophes  de  sa  façon,  en  retranche  plusieurs;  il 
les  transforme  ainsi  à  chaque  époque.  11  est  im- 
possible maintenant  de  distinguer  ce  que ,  dans  la 
poésie  serbienne,  il  y  a  d'ancien  d'avec  ce  qu'on  y  a 
ajouté  plus  tard.  Ce  travail  continuel  épurait  les  ré- 
cits, en  retranchait  tout  ce  qui  paraissait  maniéré 
ou  qui  était  trop  individuel;  c'est,  en  effet,  la  seule 
poésie  qui  n'ait  pas  de  manière,  de  formules.  Chez 
les  Grecs,  la  poésie  homéride  avait  cette  qualité  qui. 


LES    RAPSODES   SERBIRNS.  227 

îhez  les  modernes,  se  retrouve  dans  la  poésie  ser- 
)ienne.  Les  plus  grandes  compositions  produites  par 
m  homme  de  génie  portent  toujours  l'empreinte  de 
cet  homme,  et  dégénèrent  ordinairement  en  ce  qu'on 
sippelle  la  manière.  Les  poésies  grecques  et  les  poé- 
sies serbiennes  ont  évité  cet  inconvénient  par  la  fe- 
çon  même  dont  elles  nous  sont  parvenues.  Ces  poé- 
sies, sans  cesser  d'être  anciennes,  ne  cessèrent  pas 
non  plus  d'être  jeunes ,  précisément  parce  qu'elles 
étaient  chantées  par  tout  le  peuple,  récitées  par  des 
rapsodes,  et  qu'elles  vivaient  ainsi  de  la  vie  du 
peuple. 

Les  poètes  qui  les  cliantaient  et  qui  les  compo- 
saient sont  aussi  chez  les  Serb^ens  des  aveugles,  chose 
extraordinaire  ! 

Sous  ce  rapport ,  les  rapsodes  serbiens  rappellent 
encore  les  Homérides.  Dans  les  basses  terres,  en 
Serbie,  Faveugle  signifie  le  poète  :  ces  deux  mots 
sont  synommes.  Ces  aveugles  mendiants  parcourent 
lés  villages,  s'arrêtent  devant  chaque  maison,  et 
presque  toujours  y  chantent  une  rapsodie.  Ils  sont 
mendiants  comme  Homère.  Mais  les  Serbiens  n'ont 
pasattaché  àcemotme?irfia;iHesidées  d'aujourd'hui. 
Les  mendiants  ne  sont  pas  humiliés  ni  méprisés  chez 
les  peuples  slaves,  surtout  chez  les  Serbiens;  ils 
'•écitent  des  prières  et  chantent  des  poésies  :  ils  sont 
-ntourés  d'une  sorte  de  respect. 

Le  principal  siège  de  composition  poétique  des 
Serbiens  était  le  pays  des  montagnes,  le  Monté- 
négro, la  Bosnie,  l'Herzogovine.  C'est  là  qu'a  pris 
naissance  la  poésie  héroïque,  répétée  ensuite  parles 


228  DÉCOUVERTES    DE    M.    WOUK. 

peuples  de  la  plaine  qui,  dans  leur  dialecte,  repro- 
duisent les  mômes  strophes,  en  changeant  seule- 
ment quelques  paroles.  Dans  les  pays  de  plaine,  la 
grande  poésie  se  rétrécit  ;  on  chante  moins  souvent 
les  rapsodies  héroïques  :  on  préfère  la  poésie  de 
fables  et  de  petits  fabliaux,  des  histoires  de  brigands, 
de  fentômes  et  de  spectres. 

Ce  fut  dans  le  commencement  de  ce  siècle  que  ces 
poésies  attirèrent  pour  la  première  fois  Tattention  des 
étrangers  ;  un  Serbien,  M.  Wouk  Stefanowitch 
Karadzitch  les  a  recueillies  et  publiées.  M.  Wouk 
raconte  avec  beaucoup  de  naïveté  les  peines  qu'il 
s'est  données  pour  réunir  ces  poésies ,  les  mendiants 
ne  voulant  pas  chanter  devant  un  homme  qui  avait 
les  manières  étrangères.  En  général,  ceux  de  ces 
mendiants  qui  ont  une  belle  voix  négligent  la  poésie, 
ils  aiment  mieux  faire  briller  leur  talent  en  répétant 
quelques  strophes  qui  prêtent  à  la  musique.  Mais 
les  chanteurs  les  plus  admirables  sont  ceux  qui  ré- 
citent seulement  les  vers  en  s'accornpagnant  sur  la 
guzla,  instrument  peu  harmonieux  qui  n'a  qu'une 
seule  corde.  Ils  chantent  ces  vers  en  manière  de 
récitatif  en  s'accompagnant.  Le  plus  souvent,  ils  ne 
chantent  que  les  passages  où  sont  exprimées  les  pas- 
sions les  plus  fortes ,  et  racontent  les  événements  les 
plus  importants. 

M.  Wouk  dit  que  dans  ses  courses  sur  les  mon- 
tagnes il  rencontra  un  certain  vieillard  qui  con- 
naissait presque  toutes  les  chansons  de  son  pays  et 
qui  lui  dicta  la  plus  grande  partie  de  son  recueil. 
Cet  homme  vénérable  était  un  marchand    ambu- 


DÉCOLVEKTES    DE   M.    WOIK.  229 

lant,  il  avait  eu  le  malheur  de  tuer  un  Turc;  il 
s'enfuit  dans  les  montagnes  y  et  se  fit  brigand.  C'est 
pendant  son  séjour  parmi  les  Monténégrins  qu'il  re- 
cueillit, au  milieu  de  ses  compatriotes,  les  trésors 
qu'il  communiqua  à  M.  Wouk. 


DIX-SEPTIEME    LEÇON. 


Poésie  serbiennc.  -  Légende  de  la  fondation  des  églises  en  Serbie.  — 
I^Yaginenls  du  poème  de  la  bataille  de  Kossowo.—  L'épopée  païenne 
et  l'épopée  serbienne.  -  La  langue  serbienne.  —  Le  Verbe  ;  son 
importance  dans  toutes  les  langues.  —  Les  époques  héroïque  ,  ro- 
manesque et  poétique  de  la  Serbie.  --  Le  roi  Marco  et  le  roi  Arthur. 


Vendredi,  26 féTrier  1848. 

Si  on  voulait  mettre  en  ordre  les  fragments  des 
poèmes  qui  composent  l'épopée  slave,  on  devrait  com- 
mencer par  une  pieuse  légende,  où  est  racontée  l'his- 
toire de  la  fondation  des  églises.  Dans  cette  légende 
le  roi  Lazare,  ce  page  qui  épouse  une  princesse  et 
qui  devient  roi  des  Serbicns,  apparaît  à  Tapogée  de 
sa  puissance.  Il  célèbre  dans  son  château  l'anniver- 
saire du  jour  de  son  baptême,  fête  solennelle  chez 
tous  les  peuples  slaves.  Il  réunit  autour  de  lui  tous 
les  seigneurs  de  son  pays;  au  milieu  de  cette  fête  ap- 


LÉGËr^DË    U£    LA    FOM»ATlO>^  ETC.  231 

paratl  sa  femme,  la  reine  Militza,  la  plus  belle  des 
femmes  de  son  temps,  dit  la  légende. 

Cette  reine  £ait  remarquer  à  son  mari  que  tous 
les  rois  de  la  famille  des  Nemanitschs,  ses  prédéces- 
seurs, laissèrent  des  souvenirs  honorables  dans  le  pays, 
par  leurs  fondations  monastiques.  Elle  se  met  alors 
à  raconter  Thisloire  de  toutes  ces  fondations.  C'est  là 
un  morceau  aussi  précieux  pour  Thistoire  slave  que 
le  sont  certains  détails,  sur  la  fondation  des  villes, 
qui  se  trouvent  dans  riliade.  A  ce  récit,  le  roi,  trans- 
porté d'enthousiasme,  fait  le  vœu  de  bâtir  un  couvent 
qui  surpasserait  en  grandeur  et  en  magnificence  tous 
les  monuments  slaves.  Il  fera,  dit-il,  couler  les  fon- 
dements en  plomb,  il  élèvera  des  murailles,  des  pa- 
rois, en  argent  battu,  et  le  toit  sera  couvert  de  perles 
fines  et  de  pierreries. 

Mais  Milosch  ObiWlch,  le  chevalier  par  excellence 
(c'est  le  môme  Milosch  qui  tua  plus  tard  le  sultan 
Âmurat) ,  consulte  ses  livres  sacrés  :  ces  livres  qui 
jouent  le  même  rôle  que  Calchas  dans  la  poésie  grec- 
que, et  auxquels  on  a  recours  dans  toutes  les  occa- 
sions et  à  la  veille  de  tous  les  grands  événements. 
Or,  Milosch  voit  dans  ces  livres  la  preuve  qu'on  est 
arrivé  aux  derniers  temps;  que  la  fin  de  la  société, 
du  royaume  serbien  est  arrivée  ;  que  les  Turcs  doi- 
vent conquérir  le  pays.  Or,  comme  ces  Turcs  avides 
cherchent  surtout  l'or,  l'argent  et  les  pierreries,  il 
vaut  donc  mieux  fonder  cette  église  sur  le  granit,  la 
liàtir  en  brique  et  la  couvrir  en  luiles.  Ainsi  faite, 
elle  survivra  à  la  conquête  des  infidèles.  Cette  pré- 
diction s'est  vérifiée,  car  le  couvent  de  Uawanitza, 


232  LÉGENDE    DE    LA    FONDATION   DES   ÉGLISES. 

si  célèbre  dans  la  poésie  serbienne,  existe  encore, 
dit-on. 

Après  ce  premier  fragment,  qui  exprime  un  pres- 
sentiment douloureux  de  l'avenir,  *de  la  catastrophe 
qui  approche,  on  pourrait  citer  un  autre  fragment 
où  il  est  déjà  question  de  la  présence  du  sultan 
Amurat  en  Serbie  avec  ses  troupes.  Dans  ce  frag- 
ment, ce  sultan  envoie  un  défi  au  roi  Lazare. 

«Le  sultan  Amurat,  dit  le  poète,  arrive  sur  le  champ 
de  Kossowo,  et  arrivé  sur  ce  champ,  il  écrit  un  petit 
livret,  qu'il  expédie  pour  qu'on  le  mette  sur  les  ge- 
noux du  roi  Lazare.  » 

Suit  le  contenu  de  ce  livret. 

«  0  Lazare  !  chef  des  Serbiens,  on  n'a  jamais  vu, 
on  ne  verra  jamais  qu'une  seule  terre  ait  deux  maî- 
tres, qu'un  seul  sujet  paie  deux  impôts  à  la  fois. 
Ainsi ,  nous  ne  pourrons  pas  régner  l'un  et  l'autre 
en  même  temps.  Or,  envoie-moi  les  clefs  et  les  tri- 
buts, les  clefs  d'or  de  toutes  les  villes  et  le  tribut  de 
cette  année.  Si  tu  ne  veux  pas  m'envoyer  cela,  viens 
sur  le  champ  de  Kossowo  et  nous  partagerons  la  terre 
avec  nos  sabres,  w 

Lorsque  Lazare  eut  lu  ce  petit  livret  du  sultan, 
il  commença  à  pleurer  amèrement,  puis  il  envoya 
des  ordres  à  ses  sujets  pour  qu'ils  eussent  à  se  réu- 
nir promptement. 

Il  y  aurait ,  dit  le  poète ,  de  quoi  vraiment  s'éton- 
ner, si  on  entendait  les  imprécations  dont  le  prince 
accompagne  ses  ordres. 

—  «Que  celui  qui  no  se  rendra  pas  sur  le  champ 
de  Kossowo,  n^î  voie  rien  prospérer  sous  sa  main  !  ni 


i/ÉPOPÉK   PAÏKN^iK^    KTC:.  233 

le  froment  blanc  sur  ses  champs  ^  ni  la  vigne  dans 
ses  jardins!» 

J'aurais  dû,  avant,  vous  donner  lecture  d'un  autre 
fragment  qui  ouvre  la  marche  de  l'action  :  c'est  le 
message  apporté  par  un  faucon  gris  de  la  part  de 
Notre-Dame  de  Jérusalem.  Dans  ce  message,  on  laisse 
au  roi  Lazare  le  choix  entre  le  triomphe  et  la  royauté 
de  la  terre,  ou  la  mort  et  la  royauté  du  ciel;  le  roi 
se  décide  pour  le  ciel. 

Nulle  part  l'idée  chrétienne,  qui  commence  une 
série  nouvelle  de  poëmes,  n'a  été  si  clairement,  si 
franchement  exprimée.  On  sait  que  chez  les  anciens, 
les  héros   étaient  toujours  des   hommes  heureux , 
riches ,  jouissant  d'une  bonne  santé  et  de  grandes 
forces  physiques.  Homère  appelle  i)artout  les  hommes 
riches  et  les  hommes  forts  les  enfants  des  dieux,  ou 
ks  hommes  aimés  des  dieux,  tandis  que  dans  le 
même  poète ,  les  dieux  détestent  les  hommes  mal- 
heureux; le  malheur  y  est  ordinairement  la  preuve 
de  la  disgrâce  qu'on  a  encourue. 

Cette  idée  sert  de  fondement  à  l'épopée  grecque  ; 
elle  finit  toujours  où  commence  le  malheur  pour  le 
héros.  Chez  les  poètes  chrétiens,  chez  les  Minnésin- 
{jers  et  chez  les  Irouvers,  dont  la  poésie  est  morale- 
ment plus  élevée  et  littérairement  mieux  développée 
que  chez  les  Slaves,  l'idée  fondamentale  chrétienne, 
la  réhabilitation  du  malheur  n'est  pas  aussi  claire- 
ment expliquée. 

L'idée  de  dévouement  absolu  appartient  à  l'épo- 
pée slave,  qui  n'est  que  l'histoire  de  grands  mal- 
heurs, de  grands  désastres.  Le  triomphe  est  dans  le 


234  FRAGMËINTS  Dt  PObMb  DE 

ciel  ;  sur  la  terre ,  le  poète  se  borne  à  revendiquer  la 
gloire  pour  ses  héros.  Au  contraire ,  le  culte  de  la 
force  paraît  à  plusieurs  reprises  dans  les  poètes  mo- 
dernes, chez  les  peuples  paganisés;  ce  culte  du 
succès  ferme  leur  histoire  comme  elle  a  commencé 
celle  des  vieilles  nations. 

Après  le  défi  du  sultan ,  le  roi  avec  ses  chevaliers 
célèbre  une  fête  ;  c'est  par  des  fêtes  que  com- 
mencent et  finissent  la  plupart  des  poèmes  slaves; 
presque  toujours  on  en  célèbre  une  avant  chaque 
bataille.  Déjà,  dans  ce  poëme,  les  deux  rivaux,  Mi- 
losch  et  Wouk  Brankowitch,  sont  divisés  d'opinions. 
Wouk  Brankowitch  médite  sa  trahison  ;  il  calomnie 
son  rival  pour  le  perdre  dans  l'esprit  du  prince  ;  il 
l'accuse  de  vouloir  trahir  la  cause  des  Slaves.  Le  roi 
Lazare  se  conduit  très  noblement;  dans  cette  fête , 
qui  préside  le  combat,  il  porte  le  premier  toast  à 
Milosch,  le  plus  brave  de  ses  guerriers,  et  lui  donne 
une  preuve  de  sa  confiance.  Voici  cette  partie  du 
poème  : 

«  Le  roi  Lazare  célèbre  ses  fêtes  dans  la  ville  de 
Krouschevatz.  Tous  les  seigneurs  sont  assis  à  sa  table; 
tous  les  seigneurs  et  toutes  les  grandes  dames.  A 
droite  est  assis  le  vieil  Yug ,  à  côté  de  lui  les  neuf 
Yugowitchs,  ses  fils;  à  côté  d*eux  Wuk  Brankowitsz, 
et  au  bout  de  la  table  le  vaillant  Milosch  Obylicz. 
(  Le  bout  de  la  table  était  la  place  d'honneur,  vis-à- 
vis  du  roi.  ) 

»  Il  prend  une  coupe  d'or  et  parle  ainsi  :  —  Sei- 
gneurs serbiens ,  à  qui  dois-je  d'abord  offrir  cette 
coupe?  Si  je  ne  considère  que  l'âge  de  mes  con- 


LA    BATAILLE    l)L    KOSSOWO.  235 

vives ,  je  boirai  d'abord  à  ta  sauté  j  ô  Yug  !  Si  je 
considère  la  naissance  ^  je  boirai  à  la  santé  de  Wouk. 
Si  je  ne  consulte  que  mes  sentiments  de  parenté*  je 
boirai  avons,  ô  mes  neuf  frères,  mes  neuf  Yugowitchs  ! 
Si  je  voulais  choisir  parmi  vous  le  plus  beau ,  ce  se- 
rait toi,  ô  Jean  Kossantchitz  !  Si  je  commençais  par 
celui  dont  la  haute  taille  nous  domine ,  j*appellerais 
Milan  Toplitza.  Mais  si  je  dois  chercher  le  brave 
entre  les  braves,  je  boirai  à  la  santé  de  Milosch.  A  ta 
santé ,  ô  Milosch  I  Fidèle  ou  infidèle ,  je  fai  vu  fidèle, 
et  on  te  dit  infidèle  ;  demaip  tu  dois  me  trahir  sur  le 
champ  de  Kossowo,  me  livrer  entre  les  mains  d'A- 
murât  ;  et  cependant ,  Milosch ,  bois  ce  vin ,  prends 
cette  coupe!» 

Ici  Milosch  répond  qu'on  verra  le  lendemain,  sur 
le  champ  de  bataille  de  Kossowo,  la  preuve  de  sa  fidé- 
lité; alors,  dit-il,  on  pourra  juger  entre  lui  et  le 
prince  Brankowitcli. 

Dans  un  troisième  fragment,  ce  chevalier,  héros, 
Milosch ,  avec  ses  deux  amis ,  dont  l'un  a  été  cité 
précédemment  comme  le  plus  beau ,  et  l'autre  comme 
le  plus  grand  et  le  plus  fort  des  seigneurs  scrbiens, 
s'approchent  du  camp  des  Turcs.  Milosch  consulte 
ses  deux  compagnons  d'armes  sur  son  projet  de  tuer 
le  sultan. 

Les  Serbiens ,  les  Slaves  en  général ,  appellent 
frères ,  leurs  comi)agnons  d'armes.  11  existait  même 
une  institution  de  confrérie  guerrière  dont  nous  par- 
lerons plus  tard. 

« —  0  mon  frère,  mon  compaj;non d'armes ,  Kos- 
:»Dtchitz,  dit  Milosch,  as-tu  exploré  le  camp  des 


236  FRAGMENTS   1)U    IKJEMË    DE 

Turcs?  Le  Turc  a-t-il  une  grande  armée?  Pouvons- 
nous  l'attaquer  et  sommes-nous  en  état  de  le  vain- 
cre ?»  A  quoi  l'autre  répond  : 

« — 0  mon  frère  Milosch,  j'ai  exploré  l'armée 
des  Turcs;  le  sultan  a  véritablement  une  armée 
très  grande  :  si  nous  nous  changions,  nous  tous,  certes, 
tant  que  nous  sommes  ,  en  bloc  de  sel,  il  n'y  aurait 
pas  assez  de  sel  pour  assaisonner  le  repas  des  Turcs.  » 

Cette  citation  nous  rappelle  un  passage  d'Homère 
qui  ressemble  beaucoup  à  celui-ci  :  Agamemnon,  par- 
lant aux  chefs  grecs ,  dit,  pour  les  encourager,  que 
leur  nombre  est  tellement  grand ,  que  si  un  Troyeu 
voulait  verser  du  vin  à  dix  Grecs  ,  plusieurs  dizaines 
manqueraient  d'échansons.  C'est  à  peu  près  la  môme 
manière  d'exprimer  la  môme  pensée. 

«  —  Pendant  plus  de  quinze  jours,  dit  Kossantchitz, 
j'ai  rôdé  chez  les  Turcs  en  cherchant  en  vain  à 
découvrir  le  nombre  de  leurs  soldats  et  les  limites 
de  leur  camp  immense.  Depuis  la  montagne  jusqu'au 
fleuve,  depuis  le  fleuve... ,  etc.  » 

Ici,  il  commence  à  décrire  les  villes ,  les  villages , 
toute  la  topographie  des  lieux  où  était  assis  le  camp 
des  Turcs.  Tous  ces  détails  sont  précieux  pour  l'his- 
toire. Il  continue  ainsi  : 

«  —  Toute  cette  terre  est  couverte  de  l'armée 
turque.  Les  chevaux  sont  serrés  contre  les  chevaux, 
les  guerriers  contre  les  guerriers.  La  forêt  compacte 
de  leurs  lances  apparaît  de  loin  comme  une  masse 
de  granit  ;  les  étendards  flottent  au-dessus  ox>mme 
des  nuages  ,  et  les  tentes  nombreuses  et  vastes  bril- 
lent comme  des  glaces.  Si  une  goutte  de  pluie  tom- 


LA    BATAILLB    DR    KOSSOWO.  237 

l>ait  du  ciel ,  elle  ne  tomberait  pas  sur  la  terre,  mais 
sur  le  casque  d'un  guerrier,  ou  sur  la  crinière  de 
(juelque  beau  cheval  de  guerre. 

»  —  0  Jean,  mon  frère ,  dit  alors  Milosch  ,  où  est 
la  tente  d'Amurat?  car  je  voudrais  pénétrer  dans 
cette  tente  et  le  massacrer.  —  Jean  lui  répond  : 

»  —  Quelle  folie ,  ô  mon  frère  !  La  tente  du  sultan 
est  au  milieu  de  cette  masse  immense  de  lances  et  de 
chevaux  !  Si  tu  prenais  des  ailes  de  faucon,  si  tu  tom- 
bais du  haut  du  ciel  au  milieu  de  ce  camp,  tu  ne 
pourrais  pas  y  pénétrer  sans  perdre  ton  piu- 
mage  !  » 

Alors  Milosch  le  conjure  de  ne  pas  dire  toutes  ces 
choses  au  prince  pour  ne  pas  l'effrayer,  pour  ne  pas 
décourager,  démoraliser  l'armée  des  chrétiens. 

Le  poète  décrit  ensuite  la  bataille  dans  plusieurs 
fragments  qui  diffèrent  entre  eux,  et  où  l'on  remarque 
quelques  erreurs  au  sujet  de  la  mort  du  roi  et  de 
celle  de  Yug,  et  de  ses  neuf  fils.  L'histoire  nous 
rapporte  que  Yug  et  ses  neuf  fils  sont  morts  une 
quinzaine  d'années  avant  la  bataille  de  Kossowo,  et 
cependant  le  poète  décrit  ici  leurs  exploits.  Voici 
encore  quelques  fragments  qui  feront  mieux  con- 
naître le  poème  que  je  ne  le  pourrais  faire  k  l'aide 
de  Tanalyse. 

«Le roi  Lazare  est  assis  au  souper;  à  côté  de  lui 
est  la  reine  Militza.  Elle  lui  dit  : 

w —  0  roi  Lazare,  couronne  d'or  de  la  Serbie,  de- 
main tu  marcheras  vers  les  camps  de  Kossowo  em- 
menant tes  serviteurs,  t(»s  guerriers,  et  tu  ne  lais- 
seras  personne  au   palais.    0  roi  Lazare,  pas    un 


238  FRAGMENTS    DU    POEME   DE 

domestique  qui  puisse  te  porter  à  Kossowo  une  lettre 
de  ma  part,  et  me  rapporter  la  réponse;  et  tu  m'en- 
lève mes  neuf  frères  chéris,  mes  neuf  Yugowitchs ! 
Oh  !  laisse-moi  du  moins  un  seul  de  mes  frères  ! 
»  Le  roi  Lazare  lui  répond  : 

—  «Chère  épouse,  reine  Militza,  lequel  de  tes 
frères  veux-tu  que  je  laisse  dans  mon  palais?  prends- 
le? 

—  »Laisse-moi  Bozko,  lui  dit-elle. — Et  Lazare  lui 
répond  : 

—  »  Chère  reine  Militza,  lorsque  demain  Taurore 
se  lèvera ,  et  que  le  soleil  apparaîtra  lumineux  et 
chaud,  lorsqu'on  ouvrira  les  portes  de  la  ville,  sors 
de  la  ville,  et  arréte-toi  près  de  la  porte.  Là,  les 
guerriers  commenceront  à  défiler  en  ordre  de  ba- 
taille, tous  à  cheval,  la  lance  à  la  main.  A  leur  tête 
marchera  Bozko  portant  l'étendard  de  la  croix  ;  tu  le 
prieras  de  mapart  qu'il  remette  l'étendard  à  un  autre, 
et  qu'il  reste  avec  toi  au  palais. —  » 

La  reine  exécute  ces  ordres  ;  elle  part ,   elle  sort 
de  la  ville  et  s'arrête  près  de  la  porte;  l'armée  dé — 
file  dans  l'ordre  qui  est  décrit  d'avance. 

«  Déjà  les  troupes  sortent  en  ordre,  déjà  Bozkcz 
paraît  :  il  monte  un  cheval  alezan  resplendissant  d'o"M 
pur;  il  porte  la  grande  bannière  du  Ciirist,  qui  flotte 
et  couvre  de  ses  plis  le  corps  de  son  cheval.  Sur  Is:. 
bannière  brille  une  pomme  d'or,  de  la  pomme  d'o * 
descendent  trois  croix  d'or,  et  de  chaque  croix  d*or 
pendent  dos  houpcs  qui  flottent  sur  les  épaules  de 
Bozko.  La  reine  arrête  son  frère  chéri  et  lui  dit  : 

» — Cher  frère  Bozko,  le  roi  vient  de  te  donner 


LA    BATAI LLK    Î>E   KOSSOWO.  239 

ordre  de  remettre  l'étendard  à  quelqu'un  de  vous  et 
de  rester  auprès  de  moi. 

D  Mais  Bozko  lui  répond  : 

»  —  Va,  ô  ma  sœur,  retourne  à  la  tour  blanche  , 
mais  moi,  je  ne  retournerai  pas  et  je  ne  donnerai  à 
personne  cet  étendard  de  la  croix  quand  le  roi  me 
ferait  cadeau  de  sa  ville  de  Krouschovatz,  car  mes 
compagnons  pourraient  dire,  si  je  restais  avec  toi: 
—  «  Voyez  ce  lâche  Bozko ,  il  n'ose  pas  aller  à  Kos- 
»sowo,  verser  son  sang  pour  son  prince  et  mourir 
»en  défendant  sa  foi!  —  » 

Après  Bozko,  vient  Yug  et  ses  autres  enfants.  La 
reine  arrête  successivement  tous  ses  frères ,  et  cha- 
cun d'eux  refuse  de  rester.  Arrive  enfin  le  plus  jeune 
d'entre  eux  qui  ne  peut  pas  encore  combattre  :  il  con- 
duit les  chevaux  de  bî\taille  des  princes.  Celui  ci  re- 
fuse également  de  rester,  et  il  franchit,  en  se  hâtant, 
la  porte  de  la  forteresse. 

«4  cette  vue,  la  reine  chancelle  et  tombe  sans 
connaissance  sur  une  pierre  froide.  Dans  ce  moment 
le  roi  Lazare  passe,  el,  voyant  son  épouse  Militza 
étendue  sur  une  pierre  froide,  il  s'arrête  et  appelle 
son  serviteur  Goluban  et  lui  dit  : 

» —  Goluban,  fidèle  serviteur,  descends  de  Ion 
cheval,  ôte  les  sangles,  prends  ta  maîtresse  par  ses 
blanches  mains  et  ramùne-la  vers  la  tour.  Ne  va  pas 
à  Kossowo,  reste  dans  ma  maison  blanche.  —  » 

Mais  ce  serviteur  lui-même,  ai)ros  avoir  ramené 
la  reine,  monte  à  cheval  et  retourne  au  champ  de 
bataille;  de  sorte  qu'il  ne  reste  pas  un  seul  domes- 
tique mâle  dans  le  palais. 


240  FKAGMEINTS   DU    POEME    DE 

«  Le  lendemain  du  jour  où  les  princes  étaient 
partis ,  deux  corbeaux  noirs ,  venus  du  côté  de  Kos- 
sowo,  tombèrent  sur  la  tour  de  Lazare.  L'un  croas- 
sait et  Tautre  disait  : 

»  —  N'est-ce  pas  ici  le  palais  de  Lazare?  N'y  a-t-ii 
personne  dans  ce  palais?  — 

»  Cependant  aucune  voix  ne  répondait. 

wMais  la  reine  avait  entendu  les  corbeaux;  aussitôt 
elle  monte  sur  la  tour  blanche  et  les  salue  ainsi  : 

»  —  Que  Dieu  vous  ait  en  sa  sainte  garde,  ô  !  deux 
noirs  corbeaux.  D'où  venez-vous  de  si  matin?  Ne  se- 
rait-ce pas  des  champ  de  Kossowo?  Y  vîtes-vous  deux 
puissantes  armées?  Ces  deux  armées  se  sont-elles 
combattues?  laquelle  des  deux  est  victorieuse? 

»  Les  deux  corbeaux  répondirent  à  la  reine  : 

»  —  Que  Dieu  vous  ait  en  sa  garde ,  ô  reine  Mi- 
litza!  Nous  venons  des  champs  de  Kossowo,..,  etc. — » 

Ils  disent  alors  qu'il  reste  très  peu  de  Turcs  sur 
lechamp  de  bataille,  mais  que  tous  les  chrétiens  ont 
péri  ou  sont  blessés. 

Enfin,  récuyer  du  roi  Lazare  arrive,  monté  sur 
un  cheval  couvert  de  sueur,  et  soutenant  de  sa  main 
gauche  sa  main  droite  blessée.  La  reine  lui  demande  ; 
des  nouvelles.  Mais  il  prie  d'abord  qu'on  lui  donne 
de  l'eau  et  du  vin  :  de  l'eau  pour  laver  son  front,  et 
un  peu  de  vin  pour  qu'il  se  rafraîchisse ,  car  il  tombe 
de  fatigue ,  et  il  est  exténué  par  la  perte  de  son  sang. 
La  reine  elle-même  s'occupe  de  ce  soin.  Il  lui  ra- 
conte alors  comment  le  roi,  comment  Yug  Bogdanet 
ses  neuf  fils  ont  péri  sur  le  champ  de  Kossowo. 

Il  y  a  beaucoup  de  rapports  entre  cette  description 


LA    IIATAII.LK    l>K    KOSSOWO.  241 

et  celle  de  llliade ,  où  Homère  raconle  une  défaite 
«les  Grecs  dans  Tassant  que  les  Troyens  donnèrent  à 
leurs  camps  :  Antiloch  arrive  hlessù  ;  il  raconte  les 
détails  de  la  pertt^  des  Grecs,  pendant  que  Patrocle 
s'occupe  de  laver  ses  blessures  oi  de  lui  donner  du 
\în.  On  trouverait  les  mt>nies  rapports  dans  les  carac- 
tères des  héros. 

Comme  tout  le  monde  connaît  la  iK)ésie  homéri- 
que, il  serait  inutile  ici  de  parler  Ion};uement  des 
mœurs,  des  habitudes  de  ces  hommes  de  Tàge  hé- 
roïque. Cet  âge  se  ressemble  partout.  Les  héros  slaves 
sont,  comme  ceu\  d'Homère,  des  hommes  simples, 
enthousiastes,  passionnés;  ils  estiment  surtout  la 
guerre.  Ils  regardent  la  vah»ur  comme  la  vertu  prin- 
cipale. Ils  respectent  la  religion,  ils  aiment  le  luxe 
et  la  splendeur,  ils  sont  portés  fiicilem(»nt  à  la  vio- 
lence ;  mais  ils  ne  sont  pas  sauvages.  La  guerre  n'est 
pas  pour  eux ,  comm<^  pour  les  peuples  d'Amérique, 
une  chasse  aux  hommes.  Ces  héros  observent  certains 
droits  des  gens.  Ils  respectent  le  serment,  ils  gardent 
leur  parole  d'honneur,  ils  n'emploient  que  les  ar- 
mes légitimes.  Leur  caractère  est  encore  élevé  par 
l'influence  du  christianisme.  Les  vengeances  atroces 
des  Grecs,  les  violences  d(»s  ïroyons  ne  se  retrou- 
ent pas  dans  la  poésie  sc^biennc  ;  il  y  a  plus  d'hu- 
manité. On  épargn(î  l(»s  prisonniers ,  on  ne  se  venge 
pas  sur  le  corps  mort  d'un  ennemi  vaincu. 

La  femme,  dans  cet  âge  héroïque  des  Slaves,  est 
encore  enfermée  dans  la  vie  domestique.  Klle  apparaît 
rarement  sur  la  scèm?.  Klle  u'ajjit  presipie  jamais 
eomnu'  un  ])ersonnage  politiques  ou  comme  uneper- 


M» 


242  FRAGMENTS    DU    POEME    DE 

sonne  morale ,  indépendante.  Elle  a  les  mœurs  et  les 
habitudes  orientales.  De  là  cette  modestie  et  cette 
retenue  des  femmes  que  Ton  retrouve  aussi  dans  la 
poésie  appelée  féminine.  Mais  la  femme  est  respectée 
par  les  héros  comme  leur  compagne,  comme  leur  mère, 
comme  la  mère  de  leurs  enfants  ;  on  n'a  pas  d'exemple , 
dans  la  poésie  serbicnne,  de  ce  mépris  pour  la  femme 
qu'on  trouve  souvent  dans  les  compositions  poéti- 
ques des  sociétés  plus  policées  et  plus  corrompues. 
En  général,  à  cette  époque,  à  la  fin  du  xiv*'  siècle, 
où  la  poésie  chevaleresque  finit  en  Europe ,  où  com- 
mence le  roman,  la  femme  n'apparaît  plus  que  sous  la 
forme  d'une  beauté  physique,  et  n'intéresse  que  par 
ses  passions.  Les  caractères  des  femmes  sont  plus 
variés  dans  la  poésie  antique,  et  surtout  dans  celle 
des  Scrbiens ,  où  la  fiîmme  n'est  plus  esclave  quoi- 
qu'elle no  soit  pas  entourée  de  cette  sainteté  que 
la  race  germanique  lui  accordait,  et  de  cette  au- 
réole dont  la  poésie  catholique  en  a  revêtu  l'idéal. 

Vers  la  fin  du  poôme  de  la  bataille  de  Kossowo , 
\me  femme ,  une  jcunci  fille  s'est  introduite  sur  le 
champ  de  bataille  pour  y  chercher  les  héros  de  siJ 
connaissanciî.  Ce  passage  nous  donne  une  certaine 
idée  de  la  manière  dont  les  Slaves  décrivent  la  femme 
dans  leurs  poèmes. 

«  Le  dimanche  (c'était  le  lendemain  de  labataille), 
(le  grand  matin,  la  jeune  fille  de  Kossowo  se  met  en 
marche  :  elle  a  retroussé  ses  manches  jusqu'aux  cou- 
des ;  sur  son  épaule  elle  porte  des  pains  blancs,  et  dans 
chacuncî  de  ses  mains  une  coupe  d'or.  L'une  do  c^s 
coupes  (»st    rempli (»  d'eau    fraîche,   l'autre  de    vin 


LA    BATAILLK    DK   KOSSO\\'0.  243 

i^ouge.  Ainsi,  elle  allait  vers  les  champs  de  Kossowo, 

6t  déjà  elle  parcourl  le  champ  de  bataille  de  l'illustre 

I^azare.  Elle  observe ,  elle  retourne  les  corps  des  hé- 

■•os  qui  nagent  dans  leur  sang,  et  lorsqu'elle  trouve 

Un  guerrier  qui  donne  encore  quelques  faibles  signes 

cle  vie  ,  elle  lui  lave  le  front  avec  l'eau  fraîche,  elle 

lui  verse  dans  la  bouche  du  vin  rouge ,  elle  le  restaure 

avec  du  pain  blanc.  Ainsi  marchant  et  cherchant, 

elle  arrive  par  hasard  près  de  Paul  Orlovitsch ,  le 

jeune  porte-drapeau  du  roi ,  elle  le  trouve.»  encore  vi- 

.     vant  :  sa  main  droite  était  délachée  du  bras;  son  pied 

^    gauche  coupé  jusqu'aux  {jenoux  ,  h»  Hanc  entr'ouvert. 

La  jeune  fille  le  tire  do  la  fange  ensanglantée;  alors, 

sentant  son  cœur  se  rauimer,  il  parle  ainsi  : 

—  «0!  chère  bien-aiiuée  Hlle  de  Kossowo,  quel 
malheur  vous  arrivo-t-il?  Pourquoi  restes-tu  ainsi 
au  milieu  des  cadavnisV  Que  cherches-tu  sur  ce  champ 
de  bataille?  Cherches-tu  un  frère  ou  un  fils  de  ton 
frère,  ou  peut  -ôtre  cherclies-tu  ici  Ion  vieux  père?  —  » 

Alors  elle  lui  répond  par  la  formule  ordinaire  on 
répétant  les  mômes  expressions  employées  par  le 
f)orte-drapeau  ,  qu'elle  ne  cherche  ni  son  père,  ni 
%(m  frère,  ni  le  fils  de  S(m  frère ,  puis  elle  ajoute  eu 
terminant  : 

—  «Ocher  frère,  guerrier  inconnu  !  te  rappelles- 
tu  comment  le  roi  Lazare,  trois  semaines  avant  la 
bataille,  ayant  réuni  tous  ses  guerriers  ,  dans  la  su- 
perbe église  de  Samodrcscha,  leur  laissa  administrer 
le  saint  sacrement  par  l(?s  mains  de  trente  prêtres? 
Lorsque  l'armée  sorlil  de  Téglise ,  j'ai  vu  trois  guer- 
riers qui  se  reliraieiil   ave<-   Milosch;  mais  moi,  je 


24i  1  RAGMENTS   1)1'    POEMr    l)K 

restai  à  la  porto,  ot  j'observai  Milosch  qui  s'en 
allait.  Qu'il  était  beau  !  qu'il  était  fier!  Son  sabre  d'ar- 
{fent  battait  les  dalles  de  rc{;lise,  une  plume  d'au- 
truche flottait  sur  son  bonnet,  et  il  portait  un  man- 
teau richement  brodé.  En  refjardanl  aiUour  de  lui, 
il  me  vil,  et,  détachant  de  son  épaule  son  beau  mau- 
leau ,  il  me  l'offrit ,  en  disant  :  —  «  Belle  enfant, 
»  prends  ce  manteau  ;  que  ce  cadeau  me  rappelle  à 
»  ton  souvenir  !  Mais  je»  vais  à  la  (çuerre  pour  mou- 
))rir;  prie  Dieu  pour  que  je  puisse  revenir  sain  et 
»  sauf,  je  te  rendrai  heureus(\,  j(î  le  donnerai  à  mon 
»  frère  Milan  Toplitza.  —  »  Et  il  est  parti  et  vopge! 
je  le  cherche  maintenant  sur  le  champ  de  bataille! 

La  jeune  fille  dit  encore  qu'un  autre  waïwod 
lui  a  donné  une  boucle ,  un  troisièm<î  un  anneau, 
en  lui  promettant  de  l'épouser  s'il  revenait  de  cotte 
guerre,  et  qu'elle  cherche  aussi  le  corps  de  ces  deux 
guerriers  en  môme  temps  que  celui  du  prince  Mi- 
losch. Le  porte-drapeau  blessé  lui  dit  : 

«  —  0  fille  de  Kossowo!  ô  sœur  chère!  vois-lu 
là  ce  las  do  lances  brisées  !  là  le  sang  coulait  àpleinf* 
bords;  il  montait  jusqu'à  l'étrier  des  (juerriers;  là 
les  trois  waïwod  tombèrent  l'un  à  c(Mé  de  l'autre. 
Mais  toi,  retourne  à  la  maison,  ne  souille  pas  de  sang 
tes  mains  blanches  et  tes  beaux  habits.  — 

»  Et  la  jeune  fille,  ayant  entendu  ces  paroles,  s'en 
alla  vers  sa  maison  en  pleurant  et  en  sanglotant,  v 

Cette  j)etite  pièce  ferme  pour  ainsi  dire  le  cycle 
héroïque  que  nous  venons  d'examiner.  Elle  est  com- 
posée de  plusieurs  fragments.  Le  rhythme  de  ce 
poëme  est  très  simple  :  <*haque  strophe  se  compose 


LA  iUlTAillk  de  kossowo.  245 

;    de  dix  vers  de  cinq  pieds  de  deux  syllabes,  dont  la 
césure  tombe  sur  le  deuxième  pied.  Cette  simplicité 
^    a  rendu  ces  sortes  de  poèmes  très  faciles;  c'est  elle 
qui,  peut-t^tre,  en  a  favorisé  la  création  en  Serbie, 
tandis  que  chez  les  autres  peuples  slaves  ,  le  mètre 
étant  très  difficile,  on  préférait  la  prose;  cette  sim- 
plicité aussi  a  emjiè(rlié  le  perfectionnement  de  ces 
poésies,  parce  que  la  mesure  étant  trop  dominée  par 
ia  musique,  le  vers  devenait  monotone,  on  n*a\ait 
pas  assez  de  facilité  pour  une  jurande  composition, 
ni  assez  d'éléments  pour  la  varier. 

Si  Ton  étudie  rhexîimùlre  grec ,  on  trouve  qu'il  se 
composait  aussi  de  deux  >ers,  séparés  par  une 
césure,  qui  plus  lard  se  réunirent  pour  former 
l'hexamètre  ;  probablement  cette  réforme  a  eu  lieu 
à  l'époque  où  la  poésie  n'élail  plus  chantée,  ni 
accompagnée  de  la  musi({ue ,  alors  qu(5  Ton  com- 
mençait à  la  réciter.  Chez  les  peuples  slaves ,  au 
contraire,  jusqu'à  présent  la  poésie  est  restée  sous 
rinttuence  de  la  musique  ;  aussi  certaines  formules 
lyriques,  la  répétition  des  mômes  mots,  la  manière 
de  commencer  les  strophes,  tout  cela  détruisait  la 
liberté  du  rhythme  serbien. 

Le  dialecte  serbien  est  de  tous  les  dialectes  slaves 
le  plus  harmonieux  et  le  plus  musical.  Il  modifie  les 
consonnes,  il  les  adoucit,  c'est  Vilalien  des  peuples 
slaves.  On  a  remarqué  (nous  avons  déjà  nous-méme 
foit  cette  remarque)  que  les  consonnes  forment  le 
squelelte,  le  corps  d'une  langue,  les  voyelles  en 
formant  Tespril.  Tous  les  dialectes  slaves  se  res- 
semblent par  les  consonnes,  tous  les  mots  y  sont 


246  LA^Gl'E 

composés  des  mômes  consonnes  cornbin  ées  de  manière 
différentes.  Or,  le  dialecte  serbien  montre  un  très 
grand  développement  du  système  des  consonnes  et 
une  grande  pauvreté  du  système  des  voyelles.  Ce 
système  se  trouve  plus  parfait  relativement  aux  peu- 
ples slaves  dans  la  langue  polonaise  et  dans  la  langue 
des  Bohèmes  qui  ont  un  grand  nombre  de  voyelles  et 
en  outre  le  son  des  voyelles  nasales. 

Avec  tous  ces  avantages ,  avec  un  goût  du  peuple 
pour  la  poésie ,  un  talent  presque  inné  pour  le 
chant,  une  grande  tradition  nationale,  un  langage 
très  beau  et  très  poétique,  comment  se  fait-il  qu'on 
n'ait  pas  réussi  à  créer  une  épopée  serbienne  com- 
plète? 

Quelques  savants  espèrent  que  ce  phénomène  aura 
lieu ,  et  même  quelques  savants  étrangers  comme 
MM.Water  et  Grimm  sont  dans  l'attente  d'un  poème 
épique  slave.  Cependant  en  examinant  l'histoire 
littéraire  de  ce  pays,  on  peut  trouver  des  raisons  de 
douter  de  la  possibilité  d'une  telle  création.  Jusqu'à 
présent  le  peuple  n'est  pas  parvenu  à  la  former,  les  . 
poètes  savants  probablement  ne  seront  pas  plus  heu- 
reux. 

Nous  avons  déjà  dit  que  ce  qui  manquait  surtout  à 
cette  poésie,  c'était  la  mythologie  qui  n'a  jamais 
existé  chez  les  peuples  slaves.  Plus  tard,  ces  peu- 
ples adoptèrent  la  religion  chrétienne,  et  en  la  dé- 
composant formèrent  de  ses  débris  une  espèce  de 
mythologie  qui  ressemblait  un  peu  à  celle  des  Grecs. 
Mais  cette  mythologie  ne  pouvait  pas  se  développer. 
Chez  les  Grecs,  dans  les  temps  homériques,  la  re- 


Kl   poÉsiK  shi;i;iK\>K.  217 

ligion  était  enfermée  dans  le  saiicluaiiv;  li.'s  pivlres 
el  le  peuple  étaient  franciienienî  idolâtres.  L'idolâ- 
trie formait  même  la  ftic<?  extérieure  de  la  reli^;ioii. 
Dans  le  peuple ,  les  hommes  inleHi{jents,  les  artistes 
s'appliquaient  à  ])erfectionner  ces  idées  mytholo(ji- 
ques,  adonner  au  système  un  développement  artis- 
tique et  scientifique.  Dès  l'époque  de  Pisistrate,  où  Ton 
a  commencé  à  réunir  les  tVa^jments  dt>  ^épopé(^  les 
poètes,  les  mythologues  n'étaient  plus  des  mendiants, 
c'étaient  des  artistes <,  des  hommes  supérieurs,  des 
chefs  intellectuels  el  artistiques  de  la  société.  Cette 
classe  d'hommes  n'a  pu  naitre  <*licz  h.*s  Serbiens.  La 
mythologie  chrétienne»,  qu'ils  ont  substituée  à  TO- 
lympe  grec,  nepimvait  être  acceptée  que  par  la  popu- 
lacoetdut  rester  locale.  Parce  que  tlun  cO»té  la  re- 
ligion chrétienne  qui  Hurissait  chez  les  nations  slaves 
voisinas, qui  s'y  développait  par  la  science  et  par  l'art, 
ne  pouvait  pas  se  concilier  avec  les  idées  grossières 
des  poètes  serbiens  ;  el  que  d'un  autre  coté  linHuence 
de  l'islamisme  en  arrêtant  tout  projjrès  chrétien  ,  ne 
laissa  au  peuple  comjuis  ijue  ses  superstitions.  De 
sorte  que  le  merveilleux ,  la  mythologie ,  le  fond  ,  la 
racine  de  tout  poème  épique,  se  corrompit  chez  les 
Slaves  avant  même  (pie  la  poésie  épique  put  réunir 
i^s  éléments  nécessaires  à  son  <\xistence. 

La  langue  elle  même  a  subi  aussi  des  changements, 
par  suite  de  l'introduction  d'un  grand  nombre  de 
mots  turcs.  Depuis  longtemps,  d'ailIcMirs,  le  voisinage 
^les  peuples  ouralieiis  «lésor;;ani>ail  la  langue*  sluve. 
Cependant  on  a  obserxé  qu«'  celle  lanj;ue  n'accepta 
que  les  substantifs  :  si  elh*  emprunta  des  mois  elran- 


248  Î.K    VKUUK. 

gers,  jamais  ces  emprunts  ne  furent  des  verbes.  Ces* 
là  une  remarque  capitale ,  car  la  vieille  langue ,  It» 
langue  complète,  commence  par  le  verbe,  et  c'est 
la  partie  essentielle,  la  partie  pour  ainsi  dire  divine 
des  langues. 

Les  substantifs,  au  contraire,  en  forment  la  baso 
et  la  partie  matérielle.  Il  y  a  des  langues  qui  acceptent 
des  verbes  des  pays  étrangers,  elles  se  détruisent.  Telle 
a  été ,  par  exemple ,  la  langue  des  Bretons  dans  les 
Iles-Britanniques,  qui,  acceptant  la  partie  intellec- 
tuelle de  la  langue  du  peuple  normand,  tout  en  ga- 
gnant en  lucidité,  en  clarté,  a  perdu  l'élément  spiri- 
tuel, l'élément  qu'on  pourrait  appeler  divin. 

C'était  aussi  le  cas  de  plusieurs  langues  celtiques. 
Dans  une  telle  langue ,  il  est  impossible  de  rendre 
certaines  idées,  certains  sentiments  d'un  ordre 
élevé,  comme  il  est  impossible  de  rendre  par  le  burin 
le  coloris,  le  clair-obscur.  Ainsi  dans  les  languesvcel- 
tiques ,  on  ne  parviendra  jamais  à  traduire  certains 
passages  de  la  poésie  orientale ,  et  même  un  grand 
nombre  de  poésies  germaniques.  La  langue  sla\e, 
bien  qu'ayant  cuq)runlé  beaucoup  de  substantifs 
étrangers,  les  laisse  indéclinables,,  ne  les  accepte  ja- 
ujais  dans  son  organisation  intérieure  et  n'en  forme 
pas  des  \(irbos ,  de  sorte  qu'elle  ne  cesse  de  posséder 
son  élément  essentiel  :  le  verbe  qui  constitue  son  es- 
sence. Avec  tout  C(da,  il  ne  sera  probablement  pas 
donné  aux  Slaves  ,  ni  à  aucun  autre  peuple,  de  créer 
une»  autre  Iliade  ou  Odyssée. 

Les  poésies  dont  n(Mis  \enons  do  j)arler  ressem- 
blent tout  au  plus  aux  fragments  homériques.  Elles? 


LK    ROI    M.VKCO.  249 

se  sont   formées   de  la  même  manière.   H  y  a  un 
grand  intérêt  à  les  étudier,  même  pour  expliquer 
l'histoire  littéraire  des  Grecs.  Mais  il  ne  faut  pas  se 
fedre  l'illusion  de  rroire  que  ces  poem(»s  peuvent 
égaler  la  vaste  et  merveilleuse  composition  {jrecque,  ou 
qu'on  pourra  en  former  unensemhle  de  celte  {jrandeur. 
Après  la  chute  de  l'indépendance  s<»rbienne ,  et 
vers  la  fin  du  cycle  héroïque,  commence  un  autre 
cycle  qu'on  pourrait  appel(»r  romant^sque.  Les  événe- 
ments nationaux  ne  forment  plus  \o  sujet  principal 
des  poèmes;  les  idées  nationales  se  rattachent  à  un 
individu  quelconque,  qui  reste  ainsi  représentant  de 
son  époque.  On  a  choisi,  parmi  les  individus  du  cycle 
romanesque ,  un  tils  du  roi ,  un  certain  Marco ,  et  on  lui 
a  attribué  tous  les  hauts  faits  des  guerriers  sc^rhiens. 
Il  est  le  héros  de  tous  les  combats,  le  représentant  de 
toute  la  nationalité  serbieime.  11  ressemlde,  sous  ce 
rapport,  au  roi  Arthur  de  Bretap,n<\  qui  forme  aussi 
le  cycle  de  la  poésie  clievaleresqu(^,  et  qui,  selon  les 
croyances  populaires,  vit  et  agit  toujours.  De  même 
Marco,   fils  du  roi  Woucaschine  ,   selon  la  poésie 
populaire ,  jouissait  d'une  espèce  <rinnnortalité.  Vi- 
vant des  siècles,  il  fit  la  guerre  en  Europe,  dans  les 
pays  serbiens ,  et  dans  le  pays  des  Latins ,  c'est-à-dire 
Jans  rOccident  ;  ou  croit  même  qu'il  n'est  pasmorl, 
4^'il  vit  en  ermite  retiré  dans  les  m(^nta{;nes,  déses- 
péré de  la  découvertii  de   la    poudre  el  des  armes  ii 
''f^n  qui  mirent  fin  à  l'héroïsuie  ancien. 

Le  poème  qui  raconte  les  hauts  faits  du  juince 
Marco  forme  le  cule  romanesque,  après  leipiel  \ient 
i^  cycle  de  poésie  çi\ile  et  domesti([ue. 


250  LE    KOI  >|AKr<). 

Avant  d'examiner  le  roman ,  disons  quelques  moL  s 
sur  la  position  des  peuples  serbiens  vis-à-vis  dcsTure:» 
et  des  Grecs.  Le  combat  de  Kossowo,  malheureii.:x 
pour  les  Serbiens ,  ne  fut  pas  la  cause  unique  de  Is 
destruction  de  leur  empire. 


DlX-HUlTlEME    LEÇON. 


Causes  de  la  ruine  des  Slaves  du  Danube.  —  Les  Slaves  parmi  les 
Hellènes.  —  L'empire  byzantin  ;  sa  puissance  et  sa  faiblesse  ;  cause 
de  sa  chate.  —  Les  Slaves  parmi  les  Turcs ,  les  Janissaires  et 
les  .Mamclucks.  — Pourquoi  la  lUissiea  seule  profité  jusqu'à  présent 
des  embarras  de  la  question  orientale.  —  Le  personnage  mystique 
de  Marco  n'e>l  autre  chose  que  l'incarnation  de  Thistoire  des  Ser- 
biens.  —  Le  poème  sur  le  mariage  du  fils  d'Ivan.  —  Monténégro  et 
les  Monténégrins  ;  leurs  coutumes ,  leurs  lois ,  leurs  mariages. 


Mardi ,  2  mars  1841. 

La  poésie  attribue  la  ruine  des  Slaves  du  Danube, 
iantôi  à  la  trahison  de  quelques  chefs ,  tantôt  à  la 
perfidie  des  Turcs  et  à  l'immensité  de  leurs  forces, 
liais,  les  véritables  causes  des  désastres  et  de  l'escla- 
'age  des  Slaves  ne  sont  pas  encore  suffisamment 
connues.  On  peut  affirmer  que  ce  fut  l'organisation 
particulière  de  ces  peuples ,  leur  position  entre  la 
Turquie,  l'Occident  et  la  Grèce  qui  déterminèrent 
leur  sort  politique. 


252  LES    SLAVKS 

On  trouve  dans  l'histoire  du  moyen  âge  et  daniM 
celle  du  Bas-Empire  ])lusicurs  questions  obscures 
qu'on  ne  pourra  expliqu<îr  qu'en  consultant  les  mo- 
numents slaves  ;  il  en  est  de  môme  de  l'histoire  tur- 
que. Dernièrement  la  question  orientale  ayant  remué 
tous  les  esprits ,  des  auteurs  étrangers ,  plusieurs  au- 
teurs français  ,  ont  cherché  à  attirer  l'attention  de 
l'Europe  sur  l'histoire  slave,  en  démontrant  que  la 
question  orienlale  n'est  pas  turque  ou  arabe,  mais 
bien  une  qu(»stion  chrétienne  et  surtout  slave.  Ces 
auteurs  s'aperçoivcîut  qu'il  est  impossible  de  rien  dire 
sur  l'avenir  des  pays  musulmans  sans  avoir  pris  cou- 
naissance  du  passé  des  Slaves. 

J(^  vous  ai  déjà  dit  que,  jus(|u'au  vr  siècle,  on 
ignorait  même  Texistence  de  ces  peuples.  Il  est  donc 
impossible  d'en  riiconstruire  l'histoire  suivie.  Mais  lu 
critique  modiU'ncî  forme  des  rapprochements  in{;é- 
nieux ,  qui  paraissent  s'appuyer  sur  des  probabilités 
historiques.  Ainsi,  depuis  quelque  temps,  on  remonte 
jusqu'aux  origines  des  ])euplesdela  Grèce;  on  cher- 
che à  connaître  quels  furent  les  habitants  les  plus 
anciens  de  ces  contrées ,  et  l'on  a  découvert  que  les 
Pélagiens,  (jui  ,  déjà  à  l'époque  d'Homère,  étaient 
regardés  comme  un  peuple  anti([ue ,  déchus  et  subju- 
gués par  des  Hellènes,  les  Achéens  et  les  Dorions,  on 
a  découvert,  dis-je,*que  ces  Pélagiens  étaient  un 
peuple  slave.  II  paraît  ([ue  leur  race  continua  d'exis- 
ter sous  d(;s  noms  différents,  ([uoique  subjuguée 
par  hi  fédération  helléniijue,  par  des  popidations 
bourgeoisies  et  guerrières.  La  ])lus  intéressante  Av 
ces  [)opuhitious   pélagienues,  celle  de  Laçons,  <|ui 


PAKMl    KKS    IIELLENKS.  2Î53 

était  dominée  par  les  Spartiates,  dans  la  célèbre 
république  de  Sparte ,  survécut  k  ses  maîtres ,  et , 
dans  le  moyen  âge,  elle  existait  encore  sur  le  même 
sol,  occupant  la  même  position  auprès  du  mont 
Ténare,  et  sur  TEurotas.  A  côté  des  Laçons  se  trou- 
vaient les  Maïnotes,  établis  comme  eux  dans  des  con- 
ditions identiques  sur  le  même  territoire.  Les  débris 
de  Laçons  et  de  Maïnotes  existaient  encore ,  que  de- 
puis longtemps  il  n'y  avait  plus  de  Spartiates. 

Entre  Nauplie  et  Montbazis  était  aussi  une  popula- 
tion connue  sous  le  nom  de  Zacconi ,  et  que  les  Alle- 
mands appellent ,  on  ne  sait,  pourquoi  Zieconi.  Cette 
population,  dans  le  moyen  Age,  étonnait  déjà  les 
empereurs  grecs  qui  ignoraient  l'histoire  ancienne 
de  la  Grèce.  Cependant  les  écrivains  du  moyen 
i\ge,  Nestor,  Grégorius  et  les  autres,  soutiennent 
que  ces  Zacconi  sont  les  descendants  des  Laçons. 
Plus  tard ,  les  savants  modernes ,  comme  Villoi- 
son  parmi  les  Français,  et  parmi  les  Allemands 
M.  Thierch,  un  des  plus  célèbres  philologues,  cher- 
chaient à  rattacher  l'histoire  de  ces  Zacconi  à  This- 
loirc  des  Pélagiens,  en  prouvant  que  ces  restes  de 
Laçons  étaient  les  descendants  des  habitants  primitifs 
de  Pantique  Grèce.  Le  voyageur  anglais  Liek  ,  qui  a 
publié  aussi  des  recherches  sur  cette  question ,  est  de 
la  même  opinion.  Mais  ce  sont  surtout  les  noms  des 
ailles  et  des  divers  li(Hi\  géographiques  qui  prouvent 
J^ïsqu'à  l'évidence  le  rapport  qui  existe  entre  les 
Slavcset  les  Laçons,  c'est-à-dire  entre  tous  les  peuples 
^Rricolesde  la  Grèce  et  les  Pélagiens.  Pour  s'en  con- 
^î^inore,  il  suffit  de  lire  sur  la  carte  le  nom  de  ces 


254  LES   SLAVES    PARMI    LES   HELLÈNES. 

villes,  par  exemple,  Warsowa,  ou  Polonitza.  Les 
Byzantins  croyaient  que  ces  peuples  étaient  entrés, 
du  vi*=  au  VIP  siècle  en  Grèce,  mais  les  recherches 
des  philologues  modernes  établissent  leur  antiquité. 

Vous  voyez  donc.  Messieurs,  que  le  peuple  slave 
occupait ,  non  seulement  le  nord  de  la  Grèce,  où  on 
le  trouve  maintenant,  non  seulement  hi  Macédoine, 
la  Thrace ,  mais  encore  le  Péloponèse  entier,  comme 
peuple  agricole,  comme  esclaves  des  Achéens  et  des 
Hellènes. 

Au  moment  où  la  fédération  grecque  commen- 
çait à  faiblir,  à  Tépoque  d'Alexandre  le  Grand,  ce 
peuple,  probablement  avec  les  Arnautcs  et  les  Alba- 
nais ,  constituait  la  force  principale  du  conquérant 
macédonien.  Mais  il  fut  de  nouveau  subjugué  par 
l'empire  romain  qui  introduisit  sa  savante  et  com- 
plète organisation  militaire  dans  les  pays  grecs. 
L'empire  byzantin ,  ayant  hérite  des  Romains  ,  con- 
tinua leur  œuvre.  L'histoire  de  cet  empire,  peu 
connu  et  très  calomnié,  est  d'un  grand  intérêt,  sur- 
tout pour  l'histoire  des  pays  du  Nord  ;  car  plusieurs 
formes  gouvernementales  et  le  môme  esprit  qui 
anime  quelques  peuples  slaves  sont  sortis  de  Byzance. 

L'empire  byzantin  était  sans  contredit  la  plus  sa- 
vante et  la  plus  belle  combinaison  qui  ait  jamais  régi 
les  hommes  d'après  les  principes  purement  ration- 
nels :  c'était  une  nation  sacrifiée  au  gouvernement. 
Ce  n'était  pas  une  autocratie,  puisque  les  empe- 
reurs avaient  peu  de  pouvoir  par  eux-mômes;  c'é* 
tait  un  régime  gouvernemental ,  dont  le  centre 
était  dans   la  personne  de  l'empereur.  Comme  re- 


i/rmpire  byzaktin.  255 

présentant  de  l'État,  cet  empereur  était  souverain  ; 
'Ëtat,  c'était  lui.  Il  administrait,  il  gouvernait,  il 
munissait.  Mais  comme  individu ,  on  ne  Taimait  pas 
Jus  qu'on  ne  le  haïssait  ;  il  n'avait  pas  de  partisans. 
Jne  fois  renversé  du  trône,  il  n'avait  ni  amis,  ni 
nnemis.  On  lui  coupait  le  nez  ou  les  oreilles,  on 
enfermait  dans  un  monastère  et  on  ne  pensait  plus 
lui-  Au-dessous  de  l'empereur  une  hiérarchie  des 
dministrés,  une  bureaucratie  savante,  divisée  en  de- 
[rés,  jugeait  et  administrait  le  pays.  C'étaient  des 
lommes  habiles,  pleins  d'expérience  et  de  savoir. 
Is  étaient  obligés  d'abord  de  faire  des  études  et  un 
orig  apprentissage  avant  d'être  créés  magistrats.  Une 
innée  disciplinée  ,  obéissante,  remplissait  les  ordres 
les  chefs  avec  résignation.  Cette  administration  s'ap- 
payait  sur  le  code  romain,  dont  tout  le  monde  con- 
naît la  profondeur  et  la  perfection.  Dans  cette  or- 
pnisation  du  gouvernement  grec ,  toute  individualité 
88t  détruite,  tous  les  hommes  sont  égaux  devant  la 
loi  ou  plutôt  devant  le  gouvernement  même ,  et  tout 
est  sacrifié  à  la  marche  de  la   machine  froide  et 
compliquée.  Il  n'y  avait  plus  aucune  vie  dans  l'em- 
pire ;  les  sujets ,  tout  on  obéissant ,  n'avaient  plus 
iucun  intérêt   moral  d'appuyer    le  gouvernement, 
^tissi,  dès  que  les  armées  de  Tenipereur  étaient  re- 
^ussées  d'un  territoire,  ses  habitants  préféraient 
>béir  à  un  conquérant  barbare  plutôt  que  de  con- 
inuer  à  vivre  sous  la  domination  impitoyable  et 
divisible  des  empereurs  byzantins.  Le  chef  barbare 
'Wt  violent,  sans  doute,  mais  il  y  avait  dans  ces 
^ssions  quelque  chose  d'humain  qui  lui  valait  les 


256  lV.mpiue  byzantin. 

sympathies  du  peuple.  D'ailleurs,  les  barbares  n'é — 
laient  pas  des  financiers  profonds,  ils  se  contentaien  * 
de  petites  redevances;  tandis  que  la  perfection  des 
cadastres  grecs  permettait  de  lever  les  impôts  avec 
facilité;  on  les  augmentait  souvent;  les  besoins  de 
l'empire  croissaient  toujours  et  devaient  amener  à  la 
longue  la  ruine  complète  du  peuple.  \ 

Dans  rOccident ,  un  pareil  état  de  choses  n'a  ja- 
mais pu  prendre  racine.  L'esprit  celtique  s'y  opposait 
forcément;  mais  les  Grecs,  qui  déjà  du  temps  delà 
république  de  Rome  avaient,  après  de  longues  révo- 
lutions, détruit  leur  constitution  primitive,  avaient 
aplani  le  chemin  au  despotisme.  N'ayant  plus  de  foi 
im  eux-mêmes,  ils  devinrent  les  esclaves  les  plus 
soumis  de  l'empire  romain.  Ils  raisonnaient  cet  empire, 
ils  cherchaient  à  l'établir  sur  la  logique  et  à  l'appuyer 
parleurs  théories.  Déjà ,  au  temps  de  Scipion,  Polybe, 
le  premier  des  Grecs,  découvrit  l'unité  future  des 
Romains  ;  plus  tard ,  les  légistes  grecs  trouvèrent  le 
moyen  de  justifier  scientifiquement  toutes  les  mesures 
des  empereurs.  Ainsi  les  peuples  slaves  de  la  Grèce 
ot  des  environs ,  les  peuples  du  Danube ,  se  trouvèrent 
placés  entre  l'empire  grec  et  l'empire  d'Occident,  sans 
pouvoir  se  fondre  dans  l'un  ni  rentrer  dans  l'autre* 
Nous  avons  déjà  dit  que  le  féodalisme  détruisait  l'or- 
ganisation sociale  des  Slaves  et  que  l'empire  grec  ne 
leur  laissait  pas  de  vie  morale.  Il  y  avait  des  Slaves  qui 
dovonaiont  évoques,  généraux,  empereurs  même; 
mais  la  manière  de  régir  cet  empire,  jusqu'à  Tclat 
militaire  qui  demandait  une  discipline  sévère  et  de 
longs  services ,  était  diamétralement  opposée  à  leur 


i/kmpihr  HYZANTIN.  27u 

Daluro. Ils  pouvaient (>li'o  es<1;ivfs  <lo  col  ompiro,  ils 
ne  pouvaient  jamais  en  devenir  des  citoyens.  Dès  que 
Tempire  commença  à  chanceler,  vers  les  vret  vii«  siè- 
cles ,  on  découvrit  tout  d'un  coup  ces  Slaves  incon- 
nus ,  sur  tous  les  points  de  la  Grèce  et  de  l'Orient. 
Ainsi,  dans  le  viir  siècle,  ils  tentent  des  révoltes 
contre   les  empereurs   grecs  ;    ils    sont   battus  et 
Soumis;   des  populations  nombreuses  de  Slaves  en- 
voyées dans  l'Asie  mineure  pour  combattre  les  Turcs 
passent  du  c6té  des  Turcs;  une  armée  slave  de  120  à 
150,000  hommes  s'établit  dans  l'Âsio  mineure,  et, 
enRu,  l'histoire  raconte  qu'un  chef  slave,  nommé 
Thomas ,  avant  pris  parti  pour  les  Turcs ,  fit  beau- 
coup de  mal  aux  Grecs. 

La  chute  de  l'empire  byzantin,  cette  vaste  agrégation 
d'États  qui  comprenait  non  seulement  la  Grèce  en- 
tière ,  mais  encore  la  Syrie  et  l'Egypte,  et  qui  ne  put 
résister  aux  attaques  de  quelques  milliers  d'Arabes, 
s'explique  par  l'abandon  ,  par  l'indifférence  des  po- 
pulations qui  le  composaient.  On  sait  que  déjà,  avant 
la  conquête,  ces  populations  étaient  moralement 
divisées  par  leurs  discordes  religieuses;  on  n'ignore 
pas  que  les  Ariens,  les  Manichéens ,  les  Coptes,  gra- 
vitaient vers  l'islamisme  ;  mais  la  cause  physique  de  la 
destruction  de  l'empire  vint  des  Slaves.  Dans  l'Asie 
mineure  et  plus  tard  dans  la  Grèce ,  les  Slaves  ayant 
reçu ,  ou  du  moins  toléré  les  Turcs  ,  l'cmpin»  n'eut 
plus  de  ressources  pour  la  guerre.  La  force  même  de» 
la  Turquie  fut  dès  lors  et  surtout  basée  sur  le  peuple 
slave.  Amurat,  ayant  formé  les  janissaires,  ordonna 
aux  populations  chrétiennes  de  livrer  un  cinquième 


17 


258  LES   SLAVES    PARMI    LES   TtRCS. 

des  enfants  pour  l'armée.  Le  produit  de  cet  impôt 
humain   fut   ainsi  réparti  :  les  Grecs   furent  em- 
ployés dans    la  marine,   les  Slaves    formèrent  le 
corps  des  janissaires.  Cette  infanterie  régulière,  la 
première  qui  ait  été  organisée  en  Europe,  était  com- 
posée de  40  et  plus  tard  de  50  et  60,000  hommes; 
elle  était  l'élite,  la  force  principale  de  l'armée  tur- 
que. Les  enfants  de  quinze  à  seize  ans,  convertis  à 
l'islamisme ,  exercés  au  maniement  des  armes ,  fai- 
saient la  garde  du  sultan,  et  en  même  temps  for- 
maient l'armée  la  plus  formidable  que  le  sultan  pât 
opposer  aux  armées  de  l'Europe ,  armées  longtemps 
irrégulières  et  mal  disciplinées. 

Cet  état  de   choses   subsista  jusqu'aux  derniers 
temps.  Les  Grecs  et  les  Slaves  étant  employés  par  les 
Turcs ,  les  uns  sur  leur  flotte  et  dans  leur  diplomatie, 
les  autres  dans  leurs  armées  de  terre ,  les  Turcs  se 
sont  usés  eux-mêmes,  et  ces  antiques  populations  se 
sont  1  etrouvées  en  présence  les  unes  des  autres.  Ces 
détails  sojit  peu  connus.  Fn  général,  la  politique  eu- 
ropéenne ,  même  dans  le  temps  où  elle  s'occupait 
principalement  à  combattre  les  Turcs,  n'a  jamais 
voulu  s'éclairer  sur  l'état  antérieur  de  cet  empiré  et 
sur  ses  ressources.  Aujourd'hui  les  esprits  plus  pé- 
nétrants commencent  à  approfondir  cette  question. 

Un  Français  vient  de  fonder  un  journal  consacré  à 
la  cause  orientale.  Dans  cette  publication,  il  expose 
la  question  orientale  en  la  traitant  du  point  de  vue 
que  j'ai  moi-même  choisi.  Vous  me  permettrez  de 
citer  quelques  lignes  : 

«  Les  Grecs  et  les  Slavc^s   sont  les  plus  anciens 


LES   SLAVES   PARMI    LES  Tt'RCS.  259 

noaltresde  la  Turquie.  Encore  aujourd'hui,  ils  pos- 
1    sèdenty  quoique  peuples  subjugués,  la  presque  tola- 
1   lité  du  soL  Les  Slaves  pauvres  occupent  les  arides 
'  montagnes  de  Tintérieur  du  pays.  Les  Grecs  riches 
sont  maîtres  des  plaines  fertiles.  Aux  Grecs  le  com- 
merce y  les  arts ,  les  belles  villes ,  la  joie  ;  aux  Slaves 
l'agriculture,  les  campagnes ,  les  rudes  travaux  et  les 
peines.  Or,  ces  derniers  ^  se  trouvant  beaucoup  plus 
QOflibreux  que  leurs  frères  helléniques  j  cherchaient 
naturellement  à  refouler  ceux-ci  pour  hériter  de  leurs 
richesses.  De  là  cette  antipathie  entre  les  deux  peu 
pies ,  qui  date  du  moyen  âge. 

»  Les  Turcs  vinrent^  comme  plus  tard  les  Allemands 
sont  venus  en  Hongrie^  en  qualité  de  producteurs  et 
non  de  maîtres.  Les  Grecs  reçurent  avec  joie  leurs 
alliés ,  les  Turcs  9  qui  abusèrent  ^  comme  toujours ,  de 
leurs  forces  ,  et  plus  tard  devinrent  conquérants.  >> 

L'auteur  finit  par  établir,  comme  je  l'ai  dit,  que 
la  question  orientale  est  surtout  slave,  et  qu  elle  ne 
peut  se  résoudre  que  par  une  immense  révolution , 
par  une  réorganisation  de  l'Orient  qui  affectera 
profondément  Tétat  politique  de  l'Europe.  D'après 
ces  Considérations,  il  était  facile  de  prévoir  l'issue 
de  la  question  d'Orient.  Les  Grecs  étant  obligés  de 
s* appuyer  sur  les  Slaves  grecs,  de  leur  côté,  les 
Slaves  catholiques  et  les  populations  de  la  Syrie  ca- 
tholique, ne  trouvant  aucun  appui  en  Europe,  natu- 
rellement la  cause  de  l'Orient  devait  rester  sous  la 
dépendance  de  l'empire  russe. 

Cet  état  de  choses  et  cette  position  des  Slaves  dé- 
testant les  Grecs,  rraignant  les  Latins,  subjugués 


260  MAnco. 

par  les  Turcs ,  osl  dâpeinie  dans  rhisloire  du  poinçon- 
nage fabuleux  ,  Marco,  fils  du  roi  Woueaschine, dont 
nous  avons  dernièrement  parlé.  Selon  l'histoitè  ,  ce  . 
Marco  se  fit  Turc,  et  périt  dans  un  corhbat  côTitrê  les 
chrétiens;  mais  il  a  toujours  détesté  les  Turcs.  11  en 
est  de  ce  héros  comme  des  Slaves  devenus  musul- 
mans :  il 'déteste  les  Turcs,  cômnie  îés  Albaiiaîs';  les' 
Bosniaques,  les  Slaves  turcs  ,  qui ,  tout^h  professant 
le  Goràn,  Saisissent  chaque  occasion  "pour  se  tévôitèr 
contre  le  sultan. 

Marco  est  fier,  il  bràVô  lé^ultîih,  iï  ttiè,utf  vîsif} 
c'est  l'histoire  des  janissaires.  Une  fois ,  eii  chassait 
avec  lesTiircSjVoyârttVju'ûn'pachsl  avait  ft^b^^ê  Isôn 
faticon,  il  commença  à  pleurer ,  ëtl^  reconnaissant  sa 
position  solitaire  au  milieu  des  ennemis -il' se  mîi  èïi- 
suito  à  déplorer  tout  haut  le  sort  dés  Sërbîens  ;  puis  il 
tua  le  vi^ir.  Le  sultan,  au  lieu  de  se  fâdher;  lui  dorina 
quelque  argent  et  dît  : 

—  «  On  peut  trouver  a  remplacer  un  vlsft*;  inais^ 
on  ne  trouvera  pas  fecilcment  un  guerrier  alissi  vail- 
lant que  Marco.  —  » 

C'eistia  politique  que  suivaient  les  sultanà  TÎs-à-viiS 
des  janissaires,  letir  laissant tùeV  leiit^  chiBfb'sans  lés 
réprimer jl  diR  cHiritè  de  les' mécônten^^ter. 

Marco  fit  aussi  des  voyagésetl  Ôriif^hti  il  cotnbsiltît 
en  Egypte  :  cVst  l'histoire  des  itiâmélucks,  parmi 
lesqtielsil  y  avait  plusieurs  Slaves;  c'est  aussi  l'histoire 
des  régiments  slaves  envoyés  en  Asie  mineure.  La  fia 
de  ce  personnage  est  aussi  mythique  que  son  exis- 
tence; on   pôunait  y  trouver  quelque    allusion    ^ 
riiistoiro  :  ollc^  explique  et  la  position  et  l'avenir  d^^^^ 


MAIICO.  261 

peuples  sla\e|!i..  I)'aprè8  les  puésit*s^  Marco  vécut  trois 
cents  ans*  Il  serait  mort  ainsi  à  peu  près  vers  le 
commencement  du  xvui"  siècle,  préciséuient  au  mo* 
ment  où  les  peuples  du  Danube  perdirent  les  der- 
niers vestiges  de  leur  indépendance,  au  moment  où 
le  titre  de  dépote  des  Serbiens  était  déjà  aboli. 

Suivant  les  poésies,  ce  hérx>s  na  j)as  été  tué  par 
les  Turcs.  Il  a  été  frappé  par  la  main  de  Dieu,  que 
les  Serbiens  appellent  /e  vieux  tueur  des  guerriers. 
n  voy^eait,  à  ce  que  dit  le  pocte,  dans  les  monta- 
gnes, lorsque  tout  à  coup  un  être  fantastique,  une 
sorcière,  une  espèce  de  nymphe,  Wila,  lui  cria  du 
haut  d'une  montagne,  que  le  temps  était  venu  où  il 
devait  se  séparer  de  son  cheval.  Marco,  fâché,  repro- 
die  à  la  nymphe  de  dire  des  mensonges.  Il  ajoute, 
qa'ayant. traversé  tant  de  pays  et  de  rivières  sur  son 
cheval ,  il  ne  voit  pas  de  raison  de  le  quitter .  La  nymphe 
iui  répond  qu'il  n'aqu*k  regarder  dans  la  rivière  et  à 
consulter  Teau  pour  s'éclairer  sur  son  sort.  Marco 
s'approche,  de  la  source  et  voit  dans  Teau  son  ave- 
ïUr  :  il  reconnaît  que  le  moment  de  sa  mort  est  ar- 
ïûvé.  Alors  il  tue  son  cheval,  pour  qu'il  ne  tombe  ja- 
tt^ais  entre  les  mains  des  Turcs ,  il  brise  son  sabre 
^n  morceaux,  puis  il  écrit  son  icstament. 

n  lègue  les  trois  bourses  d'or  qu'il  porte  toujours 
^>ec  lui  :  une  à  celui  qui  l'enterrera ,  l'autre  à  l'église 
^t  aux  prêtres,  la  troisième  aux  aveugles  poètes,  à 
^^^  rapsodes  serbiens  qui  parcourent  les  villages  et 
^^content  les  hauts  faits  des  ancêtres  ;  Marco  leur 
**^ommandedc  ne  jamais  l'oublier.  Il  se  cache  ensuite 
^^l  meurt  dans  la  montagne.  Quelques  traditions  pré- 


262  "  MAUCO. 

tendent  qu'il  vil  toujours  et  qu'il  doit  reparaître.  La 
nationalité  serbienne  s'est  éteinte  à  peu  près  de  cette 
manière,  ou  plutôt  s'est  endormie  dans  les  monta- 
gnes. L'empire  serbien,  en  effet,  ayant  été  détruit 
dans  la  plaine,  les  populations  indépendantes  des 
Monténégrins  et  de  quelques  districts  maritimes  ont 
conservé  seules  les  traditions  historiques  et  poétiques 
du  peuple  slave. 

Une  nouvelle  poésie  commence  après  l'époque  de 
la  lutte  contre  les  Turcs.  Ce  nouveau  cycle  littéraire 
est  composé  de  romans,  contenant  le  récit  des 
aventures,,  des  exploits  guerriers  ou  amoureux  de 
quelques  individus  importants  de  l'histoire  ser- 
bienne.  Le  plus  beau  poème  qui  existe  dans  la  lan- 
gue serbienne  appartient  à  cette  classe  de  compost- 
t^/ons;  il  est  aussi  un  des  plu^  longs.  Il  se  compose  de 
douze  à  treize  cents  vers,  que  les  aveugles  chantent 
de  mémoire,  sans  en  oublier  une  seule  atrophie.  Il  a 
donc  l'étendue  d'un  chant  de  l'Iliade. 

La  composition  de  ce  poème  est  des  plus  simples  ; 
le  merveilleux  n'y  règne  pas  ;  ce  n'est  pas  un  mondl^ 
entier,  une  épopée  que  le  poète  a  eu.à  créer,  c'est  un 
récit  où  l'action  est  des  plus  concentrées.  Il  serait 
difficile  de  trouver  chez  aucun  peuple  une  oeuvre 
poétique  de  ce  genre  aussi  achevée,  aussi  bien  con- 
duite dans  tous  ses  détails  que  le  poème  sur  le  ma- 
riage du  fils  d'Ivân. 

Ivan ,  chef  bosniaque ,  qui ,  par  les  femmes ,  de^s- 
cendait  de  la  famille  .des  rois  serbiens,  harcelé  par  1^^ 
Turcs,  chercha  un  refuge  dans  les  montagnes  <l6 
MontenegrQ^  Le  poème  raconte  le  mariage  du  fils    àe 


i 


POEME   1)1    MARIAGK   l)i:    l'ILS    lUVAN.  263 

cet  Ivan,  ainsi  que  la  querelle  et  la  guerre  qui  s'en- 
suivirent. 

Pour  comprendre  tous  les  détails  de  ce  poëme, 
dont  vous  me  permettrez  de  citer  quelques  extraits, 
î!  fendrait  d'abord  dire  quelques  mots  sur  les  mœurs 
domestiques  des  populations  de  Monténégro.  Ce  poëme 
est  originaire  de  cette  contrée,  et  Monténégro  ainsi 
que  Raguse  remplacèrent  plus  tard  la  Serbie  dans  la 
politique  et  dans  la  littérature  slave. 

Ce  pays,  si  rapproché  de  TEurope  par  sa  position, 
est. le  moins  connu  de  toutes  les  contrées.  L'igno- 
rance des  étrangers  sur  ce  qui  concerne  les  Slaves 
est  si  grande,  que  M.  de  Pradt,  qui  fut  membre  du 
corps  diplomatique,  dit  dans  son  ouvrage  sur  la 
Grèce  et  la  Turquie  que  cette  première  contrée  s'é- 
tendait jusqu'au  Danube ,  oubliant  ainsi  qu'entre  le 
Danube  et  la  Grèce  il  \  avait  une  population  slave 
beaucoup  plus  nombreuse  que  tous  les  Grecs  pris  en- 
semble. 

•  *  ». 

Un  autre  écrivain,  qui  a  voyagé  dans  le  Monténé- 
gro, un  colonel  français,  M.  Vialla,  a  publié, 
sous  le  titre  :  Voyage  pittoresque  dans  le  Monténégro, 
un  ouvrage  où  il  soutient  que  les  Monténégrins  par- 
lent un  dialecte  grec;  et ,  ce  qu'il  y  a  de  plus  éton- 
nant ,  cet  officier  affirme  que  lui-même  parle  parfai- 
tement ce  dialecte. 

Le  pays  de  Monténégro  est  situé  entre  Raguse  et  la 
Bosnie,  qui  le  sépare  des  provinces  turques.  C'est 
uïie  contrée  de  monlagnes;  elle  touche  presque  à  la 
mer,  et  n'en  est  séparée  (|ue  par  une  langue  de  pays, 
l'Albanie  autrichieime.  C'est  un  sol  aride  et  monta 


264  MOMENEGUO. 

gneux.  Les  Montenegrius  racontent  que  Dieu ,  créant 
le  monde  ,  ayant  apporté  des  pierres  dans  un  sac  pour 
former  des  montagnes,  parcourait  la  terre;  lesacs'é- 
tant  détaché  lorsqu*il  arriva  à  Monténégro,  toutes  les 
pierres  y  tombèrent.  C'est  ainsi  qu'ils  expliquent  la 
configuration  géologique  de  leur  pays.  On  n^en  con- 
naît pas  beaucoup  l'étendue;  aucun  géogrjaphe  n'y  a 
pénétré.  On  croit  cependant  qu'il  a  plus  de  cin- 
quante lioues  carrées  ;  on  est  encore  moins  d'accord 
touchant  le  nombre  de  ses  habitants.  Dans  quel- 
ques statistiques,  on  lui  donne  seulement  50^000 
âmes,  tandis  que  les  voyageurs  l'élèvent  jusqu'à 
100,000.  Monténégro  compte  20,000  fusils,  c'est-à- 
dire  20,000  guerriers.  Ce  petit  pays  a  résisté  aux 
Turcs ,  aux  Autrichiens ,  et  même  dernièrement  à  la 
conquête  des  Français.  Il  a  toujours  maintenu  son 
indépendance ,  grâce  à  la  localité  et  à  la  valeur  de 
ses  Iiabitants.  Son  histoire  est  d'un  grand  intérêt  pour 
les  Slaves;  le  tableau  de  son  état  social  est  la  rer 
présentation  la  plus  parfaite  de  la  société  slave.  Ce 
pays  offre  l'image  du  règne  absolu  de  la  liberté  ;  de  la 
liberté  et  de  l'égalité. 

Les  Monténégrins  ne  reconnaissent  en  général 
aucune  supériorité  sociale,  ni  de  naissance  ,  ni  de  ri- 
chesse; ils  n'acceptent  même  pas  la  supériorité  hié- 
rarchique ;  c'est  une  nation  sans  aucune  espèce  de 
gouvernement.  Les  quatre  districts  sont  habités  par 
vingt-quatre  tribus  ou  familles;  dans  chaque  famille 
il  y  a  un  chef  héréditaire,  mais  qui  n  exerce  aucune 
influence  gouvernementale.  Il  y  existe  aussi  un  porle- 
drapeuu  héréditaire,  dont  le  devoir  est  d'aller  ii  !» 


B  avec  un  {{rand  drapeau,  ce  qui  lui  donne  une 
e  de  considération  ;  il  n'a  d'ailleurs  aucune  au- 
militaire.  La  dynastie  qui  régnait  autrefois  sur 
fs  9  dynastie  serbîenne  ^  s'étant  éteinte  y  le  per- 
gelé  plus  reniarquahledupays,  Tévéque,  suc- 
lu  prince;  jusqu'à  présent  il  est  rq^ardé  comme 
tfdu  pays,  quoique  son  autorité  [lolitique  y  soit 
L'évêque  appelle  le  peuple  à  la  guerre  lorsque 
ircs  s'approchent  du  pays«  Quelquefois  il  préside 
iseil  ;  son  autorité  se  borne  à  diriger  scmlement  le 
i.  La  religion  mémc^ ,  l'organisation  ecclésiasti- 
a  été  absorbée  par  le  slavisnie. 
elquefois  ou  trouve  un  prêtre  comme  maître 
^ge  j  qui  vend  du  \in  et  qui  chante  des[H)ésies 
guzla.  Ce  prêtre  ne  diffère  en  rien  ni  dans  ses 
*8 ,  ni  dans  ses  habitudes ,  ni  même  dans  son 
tue,  d'un  paysan  de  Monténégro.  Les  Monténe* 
sont  armés  de  fusils,  de  sabres;  ils  portant  des 
taches ,  ont  la  tête  rasée. 
03  une  société  semblable  ne  reconnaissant  au- 
autorité,  il  s'est  créé  des  habitudes,  des  cou- 
$  qui  assurent  cependant  l'existence  des  citoyens, 
i  les  Monténégrins,  la  vengeance,  comme  loi,  a 
onçue  et  développée  d'une  manière  systémati- 
les  légisti5S  mêmes  pourraient  étudier  cette  ma-  • 
à  Monténégro.  Si  quelqu'un  tue  son  voisin,  la 
le  du  voisin,  la  tribu  entière  est  obligée  de  le 
îr,  c'est-à-dire  de  tuer,  non  pas  le  meurtrier 
sairement ,  mais  un  homme  de  sa  famille  ou  de 
bu;  et  inême  ,  pour  rendre  une  ven({eance  plus 
tiite ,  oq  choisit  l'homme  le  [4us  marquant  de  la 


266  MONTENtjOKO. 

ifiamille ,  afin  de  lui  feire  porter  la  peine  du  meur- 
tre.  La  tête  compte  pour  tête.  La  femille  entière  ott 
la  tribu  est  obligée  de  prêter  main-forte  à  cette  ven- 
geance. ^Quelquefois,  cependant,  si  la  femille  est  trop 
puissante  qy'il  soit  impossible  d'en  tirer  vengeance, 
on  cherche  à  s'accorder.  On  paie  la  tête.  Le  prix  eu 
est  fixé  ordinairement  à  cent  ducats.  Pour  le  vol, 
comme  il  n'y  a  pas  de  police,  quelques  habitants  mieux 
avisés,  plus  adroits,  font  la  police  en  amateurs. Us 
cherchent  les  voleurs,  ils  les  dénoncent  pour  un  cer- 
tain paiement.  On  oblige  le  voleur  à  restituer  Tobjel 
volé  ou  bien  on  se  venge  par  des  coups  de  fusils; 
rhistoire  des    vengeances    sanglantes  recommence 
alors.  Cependant  le  vol  est  très  rare  dans  ce  pays. 

Le  dernier  Wladica  (  Tévêque  )  de  Monténégro  a  été 
appelé  à  Saint-Pétersbourg  ;  Tempereur  de  Russie  lui 
accorda  une  pension.  Ce  Wladica  chercha  à  son  tour 
k  organiser  un  gouvernement  quelconque ,  en  distri- 
buant l'argent  qu'il  recevait  de  Russie. 

Ce  petit  pays  jouait ,  au  xvii*  siècle ,  un  rôle  actif 
dans  les  guerres  d'Autriche  et  de  Russie  contre  les 
Turcs.  L'Autriche  le  souleva  plus  d'une  fois  contre 
ces  derniers  ;  mais  toujours,  en  concluant  la  paix  avec 
la  Porte-Ottomane,  elle  abandonnait  les  Monténégrins, 
sans  stipuler  aucun  article  en  leur  faveur. 

La  Russie  suivait  la  même  politique  ;  chaque  fois 
qu  elle  attaquait  la  Turquie,  aile  envoyait  des  émis- 
saires à  Monténégro  afin  de  lier  ses  intérêts  à  ceux  de 
ses  habitants.  Mais  bientôt  elle  se  hâtait  de  les  aban- 
donner. 1^8  Monténégrins  étaient  alors  exposés  à 
toutes  Im  vengeances  des  Turcs.  Dernièrement  en- 


mOntënïëgro.  267 

core,  en  1834,  une  grande  armée  turque  pénétra  à 
Monténégro  sans  parvenir  <^ependant  à  se  maintenir 
dans  ses  montagnes. 

Le  dernier  Wladica  établi  sous  l'influence  des 
Basses ,  chercha  à  donner  une  constitution ,  à  fonder 
un  sénat,  de  la  gendarmerie ,  des  tribunaux.  Son  pré- 
décesseur est  considéré  comme  un  homme  célèbre , 
conme  un  saint  chez  les  Slaves.  Il  est  mort  en  Tan 
1830,  quelques  mois  après  la  révolution  de  juillet. 
n  était  connu  en  Europe,  plusieurs  monarques  trai- 
tèrent avec  lui.  C'était  un  homme  de  très  grande 
honnêteté ,  très  aimé  de  ses  compatriotes  et  très  in- 
fluent. Les  détails  sur  les  derniers  moments  de  ce 
souverain  sont  très  intéressants,  ils  présentent  un 
taUeau  fidèle  des  mœurs  du  peuple.  Le  Wladica,  en 
l'an  1830  ,  se  sentant  très  feible ,  appela  les  chefs  du 
peuple  auprès  de  lui  ;  comme  il  faisait  très  froid ,  il 
se  ftt  porter  dans  sa  cuisine,  n'ayant  pas  de  cfae- 
iainée  dans  sa  maison.  Auprès  du  feu,  entouré  de 
ses  chefs ,  il  leur  annonça  que  son  heure  dernière 
approchait  et  tes  conjura  .de  rester  toujours  unis ,  de 
ne  jamais  laisser  pénétrer  les  étrangers  ni  leur  in- 
fluence parmi  eux ,  et  de  jurer  de  conserver  en  signe 
de  deuîl  un  armistice  pour  quelques  mois.  Les  aktek 
jurèr^fti;  alors Tévèque,  s'étant  réchauffé,  se  fit  porter 
«UT  son  lit  et  expira  sans  avoir  souffert,  sans  avoir 
fatii  une  maladie.  Son  corps  repose  dans  une  église  ; 
il  est  vénéré  comme  saint.' 

Son  successeur,  homme  très  adroit,  celui  cpii  intro- 
duisit le  sénat  et  la  gendarmerie  dans  le  pays,  n'eut  pas 
cependant  la  même  influence.  Le  sénat  se  réunit  dans 


:ÎG8  .MOMbMi(;iiu. 

unegraude  maison  y  dont  une  partie  forme  ^l'écurie. 
Chaque  sénateur  reçoit  200  francs  et  de  la.  ferine 
pour  son  pain.  Il  apporte  avec  lui  son  fusil,  et  après 
avoir  jugé  quelqu'un,  il  est  obligé  de  prêter  aussi 
main-forte  à  la  justice.  Mais  tout  le  mtonde  voulant 
être  sénateur,  cette  place  étant  la  seule  rétribuée, 
Tévéquc  a  été  obligé  de  proclamer  une  loi  d  après 
laquelle  les  Monténégrins  devenaient  sénateurs  à  tour 
de  rôle.  Jusqu'à  présent,  ces  institutioins. judiciaires 
ne.  réussissent  pas.  Il  est  difficile  de  juger  un  coujïable 
qui  se  réfugie  au  sein  de  sa  famille,  cette  femille  re- 
gardant comme  de  la  dernière  ini^mie  l'acte  de  livrer 
le  coupable.  Tout  fait  croirfe  que  la  réforme  tombera 
d'elle-même-,  que  le  pays  restera  tei- qu'il  a  existé 
dans  ses  mœurs  primitives.  Les  réformes. concernant 
l'administration  civile  sont  de  même. impossibles  àin- 
troduire.  Lorsqu'il  y  a  matière  à  procès,  on  dhoisitim 
juge;  ce  juge  stipule  d'abord  le  paiement  qui  lui  sera 
dû  pour  son  jugement;  après  quoi  il  s^'oblige  »: foire 
exécuter  l'arrêt.  On  choisit  pour  j  uge  un  homme  fort, 
un  bon  tireur  de  fusil ,  et  qui  a  beaucoup  d'amis^  c'est 
le  moyen  de  faire  respecter  la  justice.  La  pos^on 
singulière  de  ce  pays  de  montagnes,  les  mrœurs  de  ce 
peuple,  d'ailleurs  bon,  hospitalier,  en  ont  jusqn'à 
présent  assuré  l'indépendance,  sanS' pourtant  qu'il 
puisse  jamais  prétendre  à  exercer  aucune  iuflueftce 
extérieure.  Probablement,  tous  les  peuples  ^slaves 
continueraient  à  exister  dans  le  même   état  s'ik 
étaient  défendus  par  des  montagnes  comme  Monté- 
négro, ou  par  la  jalousie  de  leurs  voisins,  les  Véni- 
tiens ,  les  Autrichiens  et  les  Turcs  ;  ceux-ci  défendçnl 


l'indépftïitlnfnce  de  Mt>nlcnegi*o  coinmo  assnraht  leur 
frontière. 

La  poésie  de  Monlcnef[ro  tout  entière  roule  sur  des 
événements  domestiques^  sur  des  guerres  partielles 
contre  les  Turcs.  Chaque  tribu  a  le  droit  de  foire  la 
guerre ,  de  conclure  quelquefois  la  paix  sans  deman- 
der des  conseils  à  personne. 

La  poésie  décrit  aussi  les  cérémonies  de  la  vie  do- 
mestique^ c'est-à-dire  les  fêtes  et  surtout  les  noces. 
Celle-ci  est  la  cérémonie  la  plus  importante  de  la 
vie  des  Serbiens ,  celle  qui  est  le  plus  souvent  décrite 
dans  toutes  les  chansons ,  dont  nous  lirons  plus 
tard  quelques  extraits.  La  femme,  chez  les  Serbiens, 
ne  jouit  d'aucune  espèce  d'indépendance.  Elle  est 
obligée  de  travailler  non  seulement  dans  la  mai- 
son, mais  encore  dans  hs  champs,  l'homme  s'occu- 
pant  plus  particulièrement  des  choses  de  la  guerre. 
Les  jeunes  gens  qui  se  marient  ne  choisissent  pas 
leurs  épouses;  ce  soin  appartient  au  chef  de  la 
fomille.  Il  arrange  le  mariage  quelquefois  une 
vingtaine  d'années  avant  sa  célébration.  Dès  que  le 
mariage  est  conclu  ,  le  nouveau  marié  est  obligé 
d'appeler  tous  ses  amis,  tous  ses  parents,  pour  en 
former  un  cortège  splendide,  afin  d'en  imposer  à  la 
population.  Le  souvenir  d<»  c(*s  managers  se  conserve 
des  siècles,  et  on  les  chante  commit  des  événements 
extraordinaires.  Le  parent  le  plus  proche  conduit  la 
fiancée.  Elle  lui  est  confiée  comme  un  dépôt  sacré,  il 
doit  la  remettre  à  son  mari.  Il  y  a  encore  d'autres  per- 
sonnes officielles  employées  dans  cette  cérémonie»  ; 
elles  portent  des  litres  <»t  des  costumes  différents.  Il 


270  MONTENEGRO. 

y  a  enU'e  autres  un  bouffon  de  noce,  dont  le  (jtevok  es 
de  chanter  des  parodies  et  de  jouer  des  farces.  Enfi] 
les  noces  ressen;iblQnt  à  une  cérémonie  utilitaire  ;  tou 
les  hoinçies  sont  armés.  Les  Monténégrins,  soit  iom 
qu'ils  travaillent ,  soit  même  lorsqu'ils  restent  à  l 
maison,  ne  quittent  jamais  leur  fusil  ni  leur  sabre. 
Telles  sont  les  mœurs  de  Monténégro. 


DÏX-NÉUYIÈME    LEÇON. 


iqses  détails  sur  les  mœurs  domestiques  sla?es.  —  Véritable  ca- 
icike  de  Pépopée.  —  Nature  des  relations  des  Slaves  a\ec  les  pays 
rienlaux  et  occidentaux.  —  Ce  que  Venise  était  pour  les  Serhiens. 
-  ivan  Zernoyewitsrh.  —  l'oémedu  mariage  du  fils  dMvan. 


Vendredi,  5  iqars  i8M. 


Messieurs  9 

I  me  reste ,  pour  vous  foire  mieux  connaître  les 
urs  slaves ,  de  vous  lire  un  morceau  du  poème 
[,ue  du  Mariage  du  fils  d'Ivan,  Nous  y  trouverons 
traits  principaux  du  caractère  slave  relevés  par  les 
lemenls  quî  y  sont  si  bien  racontés.  Une  remarque 
je  dois  faire  ici,  et  qui  n'est  pas  sans  importance, 
t  que  toutes  les  épopées  dignes  véritablement  de 
lom  contiennent  des  détails  précieux  sur  la  vie 
ne  des    peuples    qu'elles   célèbrent  :   l'épopée 


21(2  MOEinS  imMESTIQrKS  SLAVES. 

homérique ,  par  exemple.  Dans  les  œuvres  clos  vé- 
ritables poètes  épiques ,  rien  n'est  imaginaire ,    rien 
n'est  arbitraire.   Le  merveilleux  même  que  nous  y 
voyons  n'est  qu'une  décomposition,  quelquefois  une 
parodie  de  l'antique  tradition  religieuse  ;  ce  n  est  pas 
une  invention  du  poète.  Le  sujet  est  tiré  de  l'his- 
toire ,  la  disposition  du  poème  réside  d^n^  le  sujet. 
On  n'a  qu'à  se  rappeler  l'Iliade  :  ce  contraste  entre 
une  ville  assiégée  qui  défend  son  indépendance  et  un 
camp  ennemi  appuyé  sur  une  flotte  ;  deux  gouverne- 
ments différents,  deux  buts,   deux  actions  diffé- 
rentes. Tout  cela  est  de  Thistoiro;  le  poète  n'afeit 
que  peindre  la  réalité. 

Dans  l'épopée  du  mariage  du  fds  d'Ivan,  tel  est  aussi 
le  mérite  principal  de  la  composition,  image  fidèle 
de  la  position  do  la  Serbie  et  du  caractère  guerrier  de 
ses  habitants. 

Nous  avons  déjà  examiné  les  rapports  politiques 
de  ces  peuples  avec  l'Orient  et  l'Occident.  La  poésie 
conçoit  autrement  ces  rapports  :  la  Grèce  n'existe 
pas  pour  les  poètes  serbiens  ;  ils  ne  connaissent  que 
rempcrcur,  qu'ils  représentent  toujours  comme  un 
personnage  grave,  sage.  11  n'est  pas  question  peureux 
des  guerriers  grecs ,  mais  seulement  dé  la  religion 
grecque;  la  Grèce,  comme  église,  entre  souvent  en 
scène.  Le  mont  Athos ,  cette  montagne  enclavée  dans 
le  pays  turc  ,  est  un  lieu  sacré  ;  c'est  une  espèce  de 
Delphes,  de  Lesbos  slave.  Cette  montagne,  comme  on 
sait,  est  couverte  de  monastères;  elle  est  habitée  ex- 
clusivement par  une  population  de  moines;  on  yen 
compte  six  mille.  Los  chefs  serbiens  élèvent  à  leurs 


LES  CROISÉS   EN   SERUtE.  27â 

frais  des  églises  sur  cctlo  montagne  sacrée  dont  ils 
sont  regardés  comftie  les  suzerains ,  comme  protec- 
teurs. Les  empereurs  russes  succédèrent  aux  chefs 
serbiens  en  cette  qualité  9  et  ils  ont  étendu  leur  pro- 
teclion  religieuse  sur  tout  le  pays  qui  dépend  do  l'É- 
glise orientale. 

Les  anciens  rois  serbiens ,  dans  le  malheur,  se  fai- 
saient souvent  moines  et  se  retiraient  dans  cette  con- 
trée mystérieuse.  Le  célèbre  Siméonest  enterré  dans 
une  de  ces  églises  ;  mais  on  n'a  pas  voulu  lui  élever  un 
monument  de  peur  qu'il  ne  fût  profané  par  les  Turcs. 
Le  pays  des  Latins  est  au  contraire  regardé  par  les 
Serbiens  comme  une  contrée  fertile  cti  aventures  ro- 
manesques :  c'est  un  pays  de  clievaleric. 

Les  Slaves,  dès  le  moyen  âge,  ont  ressenti  Tin- 
fllucncc  de  rOccident;  ils  furent  aussi  agités  par  Tes- 
prit  de  croisade.  Leur  pays  se  trouvait  sur  îe  chemin 
des  croisés.  La  première  croisade  est  passée  par 
la  Serbie  ;  plusieurs  chefs  allemands  dirigeaient 
des  slaves  allant  combattre  les  Turcs.  Los  croisés 
n'eurent  qu*à  se  louer  de  la  réception  que  leur  fai- 
saient les  Slaves,  à  part  quelques  combats  partiels  que 
leurs  troupes  indisciplinées  eurent  à  soutenir  contre 
les  montagnards  serbiens. 

Mais  à  Tépoque  où  nous  sommes  arrivés^  déjà  les 
croisés  n'apparaissent  plus  dans  ces  contrées,  et  les 
idées  des  Serbiens  sont  changées  complètement. 
Jusque  là,  l'Occident  était  représenté  par  Tempereur 
et  par  les  chevaliers  francs  ;  maintenant  on  ne  les 
connaît  plus.  Venise  a  remplacé ,  pour  les  Slaves , 
l'empereur  et  les  chevaliers;  cette  ville  leur  repré- 

I*  18 


27^  VENISE, 

sentait,  en  Occident,  les  richesses  et  les  arts  :  c'était 
un  pays  d'héroïsme  dont  le  doge  était  le  souverain. 
Ses  fils,  ses  oncles,  sa  famille  entière  c'étaient  des 
puissances  et  des  magnificences.  Le  doge  était  tou- 
jours immensément  riche;  il  commandait  les  flottes; 
il  avait  sous  ses  ordres  des  troupes  payées ,  souvent 
des  troupes   slaves.  En   un  mot,  Venise  résumait 
alors  pour  les  Slaves  toute  la  puissance  et  toutes  les 
richesses  de  TOccident. 

Dans  le  poème  dont  nous  allons  prendre  connais- 
sance, Ivan  Zernoyewitsch,  grand  chef  indépendant 
(sa  capitale  est  dans  le  fort  de  Schablak ,  situé  sur 
le  lacScutari),  entreprend  une  expédition  à  Venise, 
ii  y  va  chercher  une  fiancée  pour  soixfils. 

c<  Ivan  Zernoyewitsch  se  lève,  et  il  s'en  va,  à  tra- 
vers la  mer  bleue,  en  emportant  d'immenses  ri- 
chesses ;  il  va  demander  une  belle  fille  pour  la  fiancer 
à  Maxime,  son  fils  chéri,  la  fille  du  doge  de  Venise. 
Ivan  la  demande,  le  doge  la  refuse  ;  mais  Ivan  ne  se 
laisse  pas  rebuter,  il  la  demande  pendant  trois  an- 
nées, en  faisant  des  dépenses  énormes.  Enfin  les 
Latins  lui  accordent  sa  demande  :  les  bagues  sont 
échangées.  » 

Vient  ensuite  le  récit  des  cérémonies  qui  eurent 
lieu  pour  le  départ  du  prince  slave.  Mais,  au  mo- 
ment du  départ,  Ivan  a  failli.  Il  est  sage,  et  cepen- 
dant, rempli  de  joie  et  d'orgueil,  il  prononce  des 
paroles  insensées. 

«  —  Ami,  doge  de  Venise,  dit-il,  attends-moi  ici, 
je  vais  revenir  avec  une  belle* escorte,  tu  peuxconap- 
ter  sur  mille  hommes  d'escorte;  je  n'en  amènerai 


LE   MAHIAGI^   l>t    FlLt(   o'iVAN.  275 

pas  moins  de  mille ,  et  si  je  veux,  j'en  amènerai 
davantage  ;  et  quand  j  après  avoir  traversé  la  mer,  je 
débarquerai  sur  cette  plage ,  envoie  mille  Latins  à  ma 
rencontre,  et  de  mes  mille  Serbiensetde  tes  mille 
Latins ,  le  plus  beau  'et  le  plus  magnifique  sera 
Maxime,  mon  enfent,  ton  beau  fils  chéri.  — 

»  Et  le  doge  entendit  ces  paroles,  et  les  deux 
princes  ses  fils,  et  les  cent  seigneurs  latins  l'en- 
tendirent aussi.  Le  prince  vénitien,  tout  heureux-^ 
ouvrit  ses  bras  à  Ivan ,  et  il  le  baisa  au  visage. 

»  —  Merci  pour  de  telles  paroles;  si  j'ai  le  bonheur 
d'avoir  un  beau  fils,  beau  entre  mille,  il  me  sera 
précieux  comme  mon  œil,  je  Faimerai  comme  mon 
propre  enfont.  Mais  s'il  n'en  est  pas  ainsi,  tu  peux 
toujours  venir  ;  mais  ton  départ  d'ici  ne  serait  peut- 
être  pas  sans  quelques  désagréments.  — » 

Il  est  assez  remarquable  que  dans  cette  poésie  po- 
pulaire^  le  doge  s'exprime  avec  tant  de  retenue.  U 
menace,  mais  en  diplomate,  par  une  phrase  obscure  ; 
il  dit  que  si  le  prince  ne  tient  pas  ^a  parole ,  il  pourra 
avoir  quelques  désagréments.  Tous  les  critiques  qui 
examinèrent  ce  poème  sont  d'accord  pour  y  trouver  un 
singulier  caractère  de  calme ,  de  retenue  et  de  sagesse, 
même  là  où  le  personnage  parle  avec  passion.  Les 
paroles  sont  quelquefois  dures;  mais  il  y  a  un  certain 
ordre,  une  certaine  logique  dans  chaque  discours. 

Au  contraire ,  dans  la  poésie  moderne,  la  passioi) 
domine;  même  quand  elle  s'exprime  avec  calme ,  on 
peut  apercevoir,  malgré  la  froideur  des  phrases ,  un 
désordre  intérieur  dans  les  idées.  Ce  caractère  de 
gravité,  de  calme,  ptopre  à  la  poésie  slave,  vient 


i76  FRAGMENTS   l)tl   POEilK   DU 

aussi  du  caractère  du  peuple.  Le  voyageur  observo 
que  les  Serbiens ,  et  surtout  les  montagnards  indé- 
pendants, dans  leurs  conseils,  conservent  cette  ini- 
passibilité,  cette  gravité  qui  distingue  les  héros  sau- 
vages de  Cooper.  Les  orateurs  ont  beau  en  appeler 
aux  passions  de  Tauditoire,  ils  défient  quelquefois 
leurs  adversaires  à  prouver  le  contraire  de  leurs  as- 
sertions; ils  leui;  disent  même  des  injures;  mais 
personne  ne  les  interrompt.  Quelquefois  seulement, 
d'après  la  masse  de  fumée  que  les  auditeurs  lancent 
en  fumant  leur  pipe ,  on  peut  juger  de  leurs  senti- 
ments pour  Torateur  ;  mais  ils  écoutent  toujours  jus- 
qu'à la  fin.  Chaque  membre  de  ces  conseils ,  obligé 
de  se  défendre  lui-même',  est  toujours  armé,  et,  exa- 
minant soigneusement  ses  collègues ,  il  se  tient  sans 
cesse  sur  ses  gardes. 

Ivan,  ayant  obtenu  la  promesse  du  doge,  retourne 
en  Serbie.  Son  flls  Maxime  accourt  au-devant  de  lui, 
apportant  une-  chaise  d'argent  pour  que  son  père 
puisse  se  reposer  et  ôter  ses  bottines.  Ivan ,  à  peine 
assis ,  cherche  des  yeux  son  fils  ;  il  l'aperçoit,  et  reste 
stupéfait  en  le  contemplant  en  silence. 

«  Quelle  douleur  !  Pendant  que  le  père  était  absent, 
une  terrible  maladie  (la  petite  vérole)  éclata  àSchablak. 
Maxime ,  le  beau  Maxime ,  devint  si  noir  et  si  défi- 
guré qu'il  n  y  a  pas  d'homme  aussi  hideux  que  lui. 
Ivan  se  rappelle  les^paroles  orgueilleuses  dont  il  s'est 
servi  on  prenant  congé  du  doge.  Son  âme  est  frappée 
de  découragement  profond;  son  front  se  couvre  de 
rides  ;  ses  noires  moustaches  s'abaissent  et  tombè- 
rent sur  SOS  épaules;.  Il  ne  dit  pas  un  mol  à  personne 


MAHIAGR   Df    FILS    d'iVAN.  277 

ol  fixe  SOS  regards  à  torro.  La  clame  ,  voyant  son  sei- 
gneur ainsi  affligé,  embrassa  ses  mains  et  ses  genoux  : 

»  —  Seigneur,  mon  époux ,  dites,  pourquoi  me  re- 
gardez-vous d'un  air  aussi  sombre?  Le  doge  vous 
a-t-il  refusé  sa  fille,  ou  bien  regrettez-vous  vos 
trésors?  —  » 

Alors  Ivan  leur  explique  longuement  l'affaire;  il 
avoue  avoir  fait  des  promesses  orgueilleuses  ;  il  ne 
sait  plus  comment  se  tirer  d'embarras.  Il  prévoit  la 
colère  du  doge  et  se  rappelle  sa  menace  ;  il  craint 
qu'il  n'y  ait  quelque  querelle  entre  les  Serbiens  et  les 
Vénitiens. 

Sa  femme,  ayant  entendu  tout  cela,  lui  dit  : 

a  —  Ne  vois-tu  pas,  ô  seigneur,  que  c'est  une  juste 
punition  du  ciel  pour  ton  orgueil?  Orgueilleux,  tu  es 
allé  te  chercher  une  bru  au-delà  dos  mers,  à  quarante 
jours  de  marche ,  toi ,  seigneur  de  Dolcigno ,  d'Anti- 
varî  et  de  sept  montagnes  et  de  sept  tribus.  — 

»  Quand  Zemoyewitsch  entendit  ces  paroles ,  il 
tressaillit  comme  une  flamme  vive  : 

»  —  Non,  jamais  je  n'y  ai  été;  je  n'ai  pas  demandé 
de  fille  à  fiancer  !  Quiconque  me  vient  parler  de  ce 
voyage  ou  me  féliciter,  je  lui  arrache  un  œil  du 
front  !  — 

»  Une  année  s'est  écoulée,  et  cette  année,  en  gros- 
sissant, s'est  doublée,  triplée  et  devint  un  espacé  de 
neuf  ans.  Mais  dans  la  neuvième  année  Ivan  reçoit 
une  lettre  de  son  nouveau  parent,  nouveau  parent 
devenu  déjà  ancien,  car  enfin  neuf  ans  c'est  du 
temps.  Le  doge  lui  reproche  de  n'avoir  pas  tenu  pa- 
role; il  le  somme  d'onvovor  le  fiancé  on  de  le  délier 


278  '    FRAGMENTS   DU   POEME   DU 

de  son  (mgafîemenl.  Ivîm  oxamino  la  lettre;  il  se  dé  — 
sole;  il  n'avait  dans  ce  moment  auprès  lui  aucuan 
3age,  aucun  homme  de  conseil  à  qui  il  pût  confier  &a 
peine  ;  il  regarde  tristement  sa  femme  :     . 

»  Sa  femme  lui  dit:  —  Seigneur  et  maître Zernoyé- 
witsch,  une  femme  a-t-ellc  jamais  donné  de  bons 
conseils?  est-elle  capable  d'en  donner?  Nous  avons 
une  chevelure  longue,  mais  un  esprit  court.  Cepen- 
dant, si  tu  le  demandes ,  je  m'expliquerai.  Cest  un 
grand  péché  aux  yeux  de  Dieu,  une  honte  et  un  par- 
jure, d'empêcher  le  bonheur  de  cette  fille  latine,  et 
do  la  condamner  ainsi  à  une  réclusion  éternelle.  Sans 
doute  Maxime  est  cruellement  défiguré  par  la  maladie, 
mais  les  Vénitiens  sont  de  braves  gens,  et  puis  ils 
sont  déjà  tes  parents,  ne  crains  pas  leurs  reproches; 
et  j'ajouterai  encore  ceci  :  Chacun  craint  la  mort  et 
Tesclavage,  Si  tu  prévois  quelques  désagréments  dans 
les  pays  d'outre-mer,  n'oublie  donc  pas  que  tu  as  ici 
une  bourse  remplie  dor,  tes  caves  bien  fournies  de 
vins  et  tes  magasins  pleins  de  froments*  Il  y  aura  de 
quoi  payer  les  hôtes  des  noces.  Tu  voulais  en  réunir 
un  millier,  prends  en  deux  mille ,  choisis  les  meil- 
leurs guerriers  et  les  meilleurs  chevaux.  EtlesLiatins, 
en  te  voyant  ainsi  escorté ,  n'oseront  pas  te  chercher 
querelle,  même  si  notfe  fils  était  aveugle.  —  » 

Ivan  pousse  un  long  cri  de  joie,  en  entendant  ce 
sage  conseil  de  sa  femme.  Il  se  hâte  d'écrire  au  doge 
de  Venise  pour  lui  annoncer  sa  prochaine  arrivée , 
puis  il  appelle  ses  scribes ,  et  leur  dicte  ses  instruc- 
tions détaillées  pour  tous  les  chefs  qui  sont  sous  ses 
ordres    11  leur  explique  la  manière  dont  ils  doivent 


BfAEIAGfi   DU    FILS   o'iVAN.  270 

armer  et  équiper  leurs  gens,  pour  qu'ils  puissent  pa** 
raitre  avec  éclat  à  Venise.  Il  écrit  ensuite  à  Milosch, 
le  chef  d'une  tribu  voisine,  et  à  Jean ,  capitan 
ou  chef  Monténégrin ,  son  neveu;  il  nomme  ce  chef 
le  conducteur  des  noces;  et  lui  en  fait  une  descrip- 
tion très  longue.  Après  tous  ces  détails  le  poSte 
s'écrie  : 

«  Ah  I  si  vous  pouviez  voir  de  vos  yeux ,  si  vous 
pouviez  entendre  de  vos  oreilles  comment,  les  lettres 
s' étant  répandues,  les  chefs  serbes  depuis  la  mer 
jusqu'à  Lim  se  réunissaient  et  s'armaient ,  les  chefe 
et  les  nobles  invités  à  la  noce,  et  tous  les  guerriers 
célèbres.  Â  ce  spectacle,  les  vieillards,  les  paysans ^ 
abandonnent  leurs  charrues  avec  l'attelage  et  courent 
en  suivant  le  cortège  vers  la  plaine  de  Schablak.  Les 
pâtres  désertent  leurs  troupeaux.  A  peine  est-il  dans 
le  pays  un  pâtre  pour  dix  troupeaux.  Les  populations 
entière^  émigrent  vers  Schablak,  pour  assister  aux  * 
noces  de  leur  seigneur.  Un  camp  immense  entoure 
les  tentes  des  chefs.  Ils  restèrent  ainsi  toute  la  jour- 
née. » 

Le  xvnp  siècle  était  si  exclusif  qu'il  s'est  trouvé 
des  poètes  qui  ont  tourné  en  ridicule  le  chant  de 
Y  Iliade  où  l'on  décrit  la  puissance  de  Priam  et  les 
richesses  des  Troyens.  Voltaire  surtout  s'est  moqué 
de  leurs  richesses.  Sans  doute,  si  on  les  compare 
aux  capitaux  des  banquiers  modernes,  elles  paraî- 
tront peu  de  chose.  ^Mais  ce  n'est  pas  sous  ce  point 
de  vue  étroit  qu'il  faut  considérer  la  poésie;  on  doit 
se  reporter ,  par  la  pensée ,  «sur  le  lieu  de  la  scène. 
Ce  n'est  pas  la. quantité  de  capitaux ,  ce  n'est  pas  la 


280  frai;mknts  m  ihikhe  w 

force  qu'on  ostim<%  co  sont  les  senlimenls.  Olte 
force  existe  dans  les  sentiments  d'admiration,  de  {^n- 
deur  qu'elle  inspirait  jadis  y  que  le  poôte  a  conservés 
et  représentés  dans  ses  ouvrages,  et  que  nous  res- 
sentons  encore  en  les  lisant. 

Lorsqu'lvan  aperçut  sa  suite  dans  toute  sa  gran- 
deur et  tout  son  éclat,  il  en  ressentit  autant  de  fierté 
que  pourrait  en  avoir  le  plus  puissant  monarque  de 
l'Europe  à  la  vue  de  son  armée.  Le  poëme  continue 
ainsi  : 

«  La  nuit  vint.  Et  voici  qu'un  chef  serbe  se  lève 
avant  le  soleil,  le  chef  qui  s'appelle  Jean,  le  capi- 
tan  de  Monténégrins,  le  conducteur  de  la  noce. 

»  Il  quitte  le  camp  et  se  dirige  vers  la  forteresse. 
Il  parcourt  les  campagnes  seul ,  suivi  de  loin  de  deux 
guerriers  silencieux.  Jean  ne  leur  dit  rien,  il  fronce 
le  sourcil,  son  front  se  ride,  ses  moustaches  retom- 
bent sur  ses  épaules.  Il  se  promène  tristement,  il 
regarde  les  canons  ;  il  jette  un  coup  d'ϔl  sur  son  do 
maine  d(^  Monténégro  ;  il  parcourt  des  yeux  les  États 
du  sultan,  et  s'arrôlo  à  examiner  le  camp  étendu 
autour  de  la  forteresse.  Ivan  l'aperçoit  de  loin,  le 
salue  et  lui  demande  avec  inquiétude  pourquoi  il  est 
venu  seul  de  si  grand  matin  et  d'où  lui  viennent  ses 
sombres  regards.  » 

Le  capitan  le  prie  d'abord  d'abandonner  son  pro- 
jet; il  lui  fait  observer  que  les  Turcs  peuvent  profiter 
de  son  départ  pour  tomber  sur  la  Serbie  ;  mais  le 
vieillard  no  voulant  pas  céder  à  ces  considérations, 
le  capitan  ajoute  : 

«  —  Je  pressens  des  malheurs  et  des  désastres,  ô 


MAitiAoe  nr  fils  i/ivan.  281 

mon  digne  oncle  !  je  le  conterai  les  causes  de  mon 
inquiétude.  Hier  au  soir  je  vais  me  coucher^  mes  . 
deux  serviteurs  accourent  et  me  couvrent  de  mon 
manteau  de  fourrure  et  m'enveloppent  soigneusement 
la  tête,  A  peine  ai-je  ou  fermé  les  yeux,  qu'un  rêve 
vient  m' assaillir,  un  rêve  hideux  que  je  vais  te  con- 
ter. J'ai  rêvé  que  je  regardais  le  ciel;  tout  à  coup, 
des  nuages  noirs  s'assemblent  vers  Schablak  et  tour- 
nent suspendus  au-dessus  de  la  forteresse.  Le  ton- 
nerre gronde  et  la  foudre  tombe  sur  le  beau  palais 
de  Schablak,  le  sîége  de  la  seigneurie.  La  flamme 
embrase  les  murs  et  les  dévore  jusqu'aux  fonde- 
ments. Enfin ,  le  blanc  pavillon  qui  s'élève  au  milieu 
de  la  tour  s'écroule  sur  les  épaules  de  ton  fils  Maxime, 
et  cependant  il  reste  sain  et  sauf  avec  les  mu- 
railles sur  ses  épaules.  0  mon  digne  oncle  Ivan  Zer- 
noyéwitsch,  je  n'ose  pas  expliquer  ce  rêve,  mais  je 
comprends  ce  rêve  et  ce  signe.  Ta  noce  te  sera  fatale, 
et,  certes,  je  mourrai  ou  je  serai  grièvement  blessé. 
0  mon  oncle ,  Dieu  te  jugera  s'il  m'arrive  quelque 
malheur;  soit  que  l'on  me  tue  ou  que  l'on  me  blesse, 
tu  auras  à  t'en  repentir,  car  tu  connais  les  terribles 
Monténégrins  que  je  commande;  tous  les  cinq  cents 
sont  du  même  clan  ,  tous  me  suivent  comme  un 
seul  homme;  si  je  crie  :  malheur!  ils  répondront 
tous  :  malheur  !  Si  on  me  tue ,  ils  se  feront  tous 
tuer.  —  » 

Ivan  répond  qu'il  lui  est  impossible  d'abandonner 
Tentreprise ,  qu'il  deviendrait  la  risée^  publique  s'il 
en  avait  seulement  la  pensée,  et  que,  dût-il  y  périr, 
îl  ira  à  Venise.  Il  est  impossible,  ajoute-t-il ,  de  lais- 


282  FliAGMENTS   l>l    POEME   hV 

scr  une  pauvre  iille  toujours  enfermée  ches  ses  pa^ 
rents  en  attendant  son  fiancé  ^  il  termine  ainsi  : 

«  — ;  0  mon  neveu  capitan^  tu  as  eu  un  mauvais 
rêve;  Dieu  seul  sait  ce  qu'il  t'annonce;  mais  si  tu 
fois  de  mauvais  rêves,  pourquoi  venir  les  racqnter  au 
moment  où  tous  nos  amis  sont  prêts  à  se  mettre  en 
marche?  Sache,  6  mon  neveu,  qu'un  rêve  est  un 
mensonge,  et  Dieu  est  la  vérité.  Élève  la  voixiu 
haut  de  ce  fort,  et  commande  aux  artilleurs  de 
charger  mes  trentç  canons;  appelle  le  vieux  Nie- 
dielko  ,  dont  la  barbe  blanche  descend  jusqu'à  sa 
ceinture ,  qui  seul  sait  manier  mes  deux  fameux  ca- 
nons ,  le  Zelenko  et  le  Kernio.  —  » 

Canons  célèbres  dans  les  poésies  slaves  1  Jusqu'à 
présent  les  canons  sont  regardés  par  les  peuples 
slaves  comme  des  machines  étonnantes  auxquelles 
ils  supposent  des  effets  merveilleux.  Le  peuple  russe 
ne  manque  pas ,  encore  aujourd'hui ,  'de  visiter  un 
canon  monstre  qui  est  exposé  auprès  de  l'arsenal 
de  Moskou  ;  on  raconte  les  ravages  qu'il  a  faits  sur 
les  armées  françaises ,  bien  qu'il  n'ait  jamais  été 
employé. 

Ivan  peint  ici  ses  canons  comme  étant  d'une  gran- 
deur si  immense  et  d'un  calibre  si  puissant ,  qu'on 
entendait  leur  décharge  à  Venise  lorsqu'on  les  tirait 
dans  l'Albanie  (la  forteresse  de  Schablak  était  sur  le 
territoire  albanais). 

«  —  Des  canons  tels  qu'il  n'y  en  a  pas  de  sem- 
blables dans  le  pays  ni  dans  les  sept  royaumes  de  la 
chrétienté ,  ni  dans  les  États  du  sultan.  Appelle 
donc  Niedielko,  qu'il  charge  ces  canons,  qu'il  les 


MARIAGE   ni'    FILS   d'iVAN.  283 

reiaplisse  de  poudre  et  de  plomb  et  qu'il  les  dirige 
vers  les  nuages  pour  faire  trembler  le  ciel.  Mais  d'a- 
bord envoie  vers  nos  amis  y  qu'ils  s'arment  de  cou* 
rage ,  qu'ils  éloignent  leurs  chevaux  des  bords  de  la 
rivière ,  car  les  chevaux ,  à  ce  bruit  formidable^  peu- 
vent bien  devenir  furieux  et  se  précipiter  dans  la 
rivière ,  et  nos  amis  qui  n'y  auraient  pas  été  prépa- 
rés pourraient  avoir  la  fièvre.  —  » 

Le  capitan  exécute  ses  ordres.  Il  élève  sa  voix  de 
stentor  qui  est  entendue  dans  tout  le  camp ,  puis  il 
feit  tirer  ces  puissants  canons  et  l'escorte  se  met  en, 
marche.  Suit  une  très  belle  description  de  cette 
marche.  On  essaie  des  chevaux  ^  on  lance  des  djerits, 
on  s'amuse  à  des  jeux  de  guerre  de  toute  espèce.  On 
arrive  enfin  à  Venise  ;  mais ,  avant  d'entrer  dans  la 
ville: 

«  Ivan  est  au  milieu  de  tous.  Monté  sur  la  Grue, 
son  cheval  de  bataille ,  il  a  deux  faucons  gris  à  ses 
côtés  9  l'un  est  son  fils  et  l'autre  est  Milosch.  » 

Il  consulte  les  chefs  et  propose  à  Milosch ,  qui  est 
le  plus  beau  de  sa  troupe ,  de  le  présenter  comme 
son  fils ,  parce  qu'il  craint  de  montrer  ce  fils  hideux, 
après  avoir  tant  parlé  de  sa  beauté.  Les  chefs ,  quoi- 
que indignés  de  cette  proposition,  n'osent  cependant 
rien  dire,  craignant  d'offenser  le  prince  Maxime, 
dont  on  connaît  la  nature  violente,  et  qui  descend , 
comme  ils  le  disent ,  d'une  race  sanguinaire ,  par  les 
femmes.  Cependant  Milosch  n'hésite  pas  à  accepter 
cette  proposition. 

«^ — Pourquoi,  répond-il,  Ivan,  chef  des  Serbes, 
rassembler  le  conseil  et  convoquer  tes  frères?  Avance 


284  FHAGMKNTS   DU    POEME   1)1 

vers  moi  la  main  droite  ;  jure,  qu'en  écartant  pour  le 
moment  ton  fils  tu  ne  lui  fois  pas  une  offense  mortelle, 
jure-le  ;  de  mon  côté ,  je  te  promets  sous  serment  de 
t' amener  la  fiancée  sans  obstacles  et  sans  querelles  ; 
mais  je  ne  veux  pas  le  faire  pour  rien  :  que  les  pré- 
sents que  Ton  doit  au  fiancé  m'appartiennent  sans 
partage.  —  » 

C'est  là  un  trait  du  caractère  de  la  poésie  héroï- 
que. On  sait  que  dans  Homère  la  querelle  commence 
entre  Agamemnon  et  Achille  pour  le  partage  du  butin. 
Le  chef  serbien  rit  de  la  proposition  de  Milosch  et 
lui  dit  qu'il  a  une  tour  remplie  d'or  ;  que  non  seu- 
lement il  lui  donnera  tous  les  cadeaux  qu'il  va  rece- 
voir, mais  qu'il  y  ajoutera  encore  trois  bottes  pleines 
de  ducats.  (C'est  la  mesure  ordinaire  chez  les  Slaves.) 
Le  traité  est  conclu;  ils  arrivent  à  Venise.  Le  doge 
les  reçoit  avec  magnificence.  Il  est  enchanté  de  la 
beauté  de  Milosch  qui  joue  le  rôle  du  fils ,  et  il  lui 
apporte  des  cadeaux.  D'abord  le  fils  du  doge  lui  offre 
un  cheval  qui  se  courbe  sous  le  poids  de  l'or  et  de 
l'argent  dont  il  est  couvert.  On  lui  donne  ensuite  une 
épée  d'or  avec  laquelle ,  dit  le  poète ,  on  achèterait 
une  ville  entière.  Le  frère  du  doge  qui  avait  élevé  la 
jeune  fille  et  l'avait  adoptée ,  arrive  en  pleurant;  il 
porte  sous  son  bras  un  tout  petit  paquet  qu'il  déroule. 
On  voit  avec  étonnement  en  un  grand  manteau  qui 
couvre  le  prince  de  la  tête  aux  pieds.  La  doublure 
valait  30  bourses  d'or;  quant  à  l'étoffe ,  personne  n'a 
pu  en  connaître  le  prix. 

Mais  le  cadeau  le  plus  précieux,  c'étaitune  blouse. 
On  ne  l'avait  pas  filée  ni  travaillée  au  métier  ;  elle 


MAEIAGE  t)L    FILS   D^IVAN.  285 

avait  été  faite  à  la  main  par  la  flllc  du  do(;e  j  elle  était 
tissue  de  Tor  le  plus  fin  ;  au  col  de  celle  blouse  était 
enlacé  un  serpent  d'or  qui  paraissait  se  mouvoir  et 
prêt  à  mordre  ceux  qui  le  regardaienl. 

Son  <Bil  était  formé  d'un  diamant  si  prodigieux  et 
si  éclatant ,  que  les  nouveaux  mariés ,  en  entrant 
dans  leur  chambre  ^  pourraient  se.  passer  de  flam- 
beau. 
■        Milosch  accepte  ce  don  qui  doit  lui  appartenir  ;  et, 
'    après  avoir  donné  et  accepté  des  fôtes,  onrepartpour 
[^    Schablak.  Chemin  faisant ,  Milosch ,  dans  un  accès 
[    de  galanterie ,  s'approche  de  la  fiancée  et  lui  adresse 
({uelques  paroles.  La  fiancée  ,  qui,  d'après  les  habi- 
tudes du  pays,  n'a  point  encore  vu  son  promis,  Tayant 
alors  aperçu,  étonnée  de  sa  beauté,  range  de  côté 
son  voile  et  tend  la  main  vers  Milosch.  Ivan ,  scanda- 
lisé de  ce  geste,  accourt,  menace,  et  avoue  la  vérité 
en  disant  à  la  fille  du  doge  que  Milosch  n'est  pas  son 
fiancé. — «  C'est,  lui  dit-il,  ce  jeune  homme  qui  est  à  la 
tête  des  troupes  qui  vous  est  destiné.  »  —  Mais  la  fille 
du  doge,  qui  n'avait  pas  la  résignation,  l'humilité  des 
femmes  serbienntîs,  s'arrête,  au  grand  étonnement 
du  vieillard,  et,  lui  parlant  d'une  voix  ferme  et  déci- 
dée, elle  lui  adresse  de  violents  reproches. 

«  —  Pourquoi,  ôbeau-pcrc,  as-tu  détruit  le  bon- 
heur de  ton  fils  en  le  sacrifiant  à  Milosch?  Que  Dieu: 
vous  juge.  S'il  est  défiguré ,  je  suis  assez  sage  pour 
savoir  que  le  môme  malheur  peut  arriver  à  tout  le 
monde.  Si  sa  figure  est  noire ,  son  regard  est  vif,  et  sa 
maladie  n'a  pas  noirci  son  cœur.  Je  Tai  attendu  neuf 
ans  y  et  je  iK>urrois  Tattendre  encore  avec  patience 


286  FiVAGMËMTS   DU    POËMK   DU 

comme  il  siedi  à  une  tille  honnête  ;  or  personne  n  a 
rien  à  me  reprocher.  Je  le  supplie  maintenant^  rends 
à  ton  fils  le  trésor  qui  lui  appartient  ;  autrement  je 
reste  ici ,  dussé-je  être  hachée  en  morceaux.  »  — 

Ivan,  étonné  de  ses  reproches,  fait  appeler  Milosch, 
et  le  conjure  d'apaiser  cette  femme  fière,  en  lui  res- 
tituant les  présents.  Il  appelle  aussi  les  autres  chefe; 
mais  ceux-ci  n'osent  pas  se  môler  de  cette  affaire,  le 
traité  ayant  été  conclu.  Milosch,  touché  de  l'embarras 
du  vieillard ,  lui  répond  qu'il  peut  repreftdre  se»  ca- 
deaux. 

«  —  Cependant,  ajoute-t-il,  ne  m'as-tu  pas  aban- 
donné ces  cadeaux?  Eh  bien!  écoute.  Si  tu  if aimes 
pas  à  tenir  ta  parole,  je  cède  ;  mais  par  respect  pour 
un  ancien  ami ,  reçois  de  moi  et  la  fille  et  le  cheval 
avec  tout  For  et  l'argent  qu'il  porte  ^  prends  même 
ce  faucon  gris,  et  détache  si  tu  veux  ce  sabre  déjà 
suspendu  à  mes  côtés;  je  te  rends  tout  cela  !  Mais, 
entends  bien,. j'excepte  trois  objets  :  ce  manteau  rond 
et  long ,  la  plume  qui  flotte  à  mon  chapeau  et  la  mer- 
veilleuse chemise.  Par  Dieu  et  sa  sainte  église,  je  ne 
céderai  un  seul  de  ces  objets.  —  ». 

Tout  le  monde  croit  qu'on  arrangera  enfin  cette 
malheureuse  affaire  ;  mais  la  fille  des  Latins ,  n'en- 
tendant rien ,  appelle  Maxime  à  haute  voix ,  et  lui 
adresse  ces  paroles  sinistres  : 

«  —  Maxime,  fils  unique  de  ta  mère,  puisse-t-elle 
ne  te  revoir  jamais,  ne  t'embrasser  jamais  de  ton  vi- 
vant ;  puisses-tu  n'avoir  pour  ton  cercueil:  d'autre 
bois  que  celui  de  lances  rompues,  d'autre  pierre  sé- 
pulcrale que  ton  bouclier  ;  que  ton  âme  apparaisse 


MAUlàGË    ht    FILS   i>'iVAK.  2^7 

dovaiU  le  tribunal  do  Diou  aussi  noire  et  aussi  hi- 
deuse que  l'esl  aujourd'lxui  ton  visa(;e,  si  tu  ne  com- 
bats à  l'instani  Miloseh.  Pourquoi  mes  trésors  se- 
raient-ils dans  les  mains  des  autres?  S'ils  sont  la 
proie  de  Milosch,  que  lui-mûme  soit  la  proie  du  mal- 
heur. Ce  que  je  regrette  surtout^  c'est  une  chemise 
ea  or  :  je  l'ai  tissée  moi-môme,  travaillée  jour  et 
nuit  avec  mes  trois  compagnes  pendant  trois  années 
entières,  et  j'ai  failli  perdre  mes  beaux  yeux  en 
travaillant  ce  bel  ouvrage.  Je  voulais  revôtir  mon  mari 
de  ce  tissu  d'or ,  et  tu  le  laisserais  entre  les  mains 
d'un  étranger!  Or,  Maxime,  mon  fiancé,  écoute  bien, 
redemande  ces  trésors,  et  situ  ne  l'oses  pas,  je  jure, 
par  le  nom  de  Dieu,  que  je  reste  ici  et  on  ne  me  fera 
pas  faire  un  pas.  Ou  bien  je  n'ai  qu'à  lancer  mon 
cheval  vers  le  rivage,  j'arraclierai  une  lance,  je  l'en- 
foncerai dans  ma  poitrine,  j'écrirai  avec  mon  sang 
une  lettre  à  mon  père  et  je  la  remettrai  à  ce  fidèle 
faucon,  et  mon  père  viendra  avec  une  armée  renver- 
ser ce  blanc  Schablak  et  venger  mon  affront.  —  >; 

Maxime ,  ayant  entendu  cette  apostrophe ,  ne  ré- 
pond rien  ;  mais  il  donne  un  grand  coup  de  fouet  à  son 
cheval.  Son  fouet  entoure  l'animal  d'un  nœud  triple, 
et  lui  déchire  la  peau  jusqu'au  sang.  Le  cheval  bondit 
àlahauteurde  trois  lances,  et  Milosch,  étonné  de  cette 
manœuvre,  dit,  en  souriant,  que  Maxime  finira  pro- 
bablement par  tomber.  Mais  Maxime,  au  môme  instant, 
se  retourne ,  frappe  Milosch  au  front  entre  les  deux 
yeux  ,  il  le  tue ,  lui  coupe  la  tôte  et  l'emporte  pour  le 
montrer  à  Schablak. 

Alors  les  Serbiens,  attachés  au  chef  qui  vient 


288  FRAGMENTS^  DU   POËMË  Ht 

do  périr ,  font  uno  décharge  générale  contre  les 
gens  do  Maxime^  et  Ton  commence^  dit  le  poète,  à  se 
foire  des  cadeaux  en  plomb  et  en  fer.  Le  combat  est 
merveilleusement  décrit;  c'est  une  espèce  de  lutte 
gigantesque  qui  ressemble  au  fameux  combat  entre 
les  Lapithes  et  les  Centaures^  dont  la  scène  se  passe 
dans  le  même  pays.  Enfin  le  sang  monte  jusqu'aux 
genoux  des  chevaux,  et  les  combattants  disparaissent 
dans  des  tourbillons  de  poussière. 

Un  vieillard  parcourt  le  champ  de  bataille,  cher- 
chant à  reconnaître  son  fils  parmi  les  combattants; 
il  passe  auprès  du  capitan  Jean,  criblé  de  coups, 
le  même  qui  avait  fait  entendre  de  sinistres  pres- 
sentiments avant  rèxpédition.  Le  capitan  l'arrête  : 
• —  «D'où  vient,  lui  dit-il,  cet  orgueil  de  passer 
ainsi  auprès  de  son  ami  sans  le  reconnaître?  —  »  Le 
vieillard  s'approche  de  lui  et,  après  lui  avoir  demandé 
s'il  y  a  moyen  de  le  sauver,  il  lui  parle  de  son  fils 
et  lui  demande  s'il  Ta  vu  quelque  part.  Le  capitan 
répond  que  Maxime  a  couru  dans  la  direction  de 
Schablak.  Aussitôt  le  vieillard  suit  le  même  chemin. 
Il  trouve  son  fils  assis  devant  là  porte  de  la  forteresse, 
écrivant  une  lettre  qu'il  expédie  au  doge. 

«  —  Doge  de  Venise,  écrit-il,  c'en  est  fait  de  mon 
bonheur,'  de  ma  domination,  de  ma  seigneurie  ;  je  te 
laisse  ici  ta  fille  qui  n'est  pas  mariée,  et  je  cours  chez 
les  Turcs.  Je  me  ferai  Musulman  et  je  poursuivrai  à 
toul  jamais  lesSerbiens  et  tous  les  Chrétiens.  — » 

Le  frère  de  Milosch,  ayant  entendu  ces  paroles,  com- 
prend alors  le  projet  de  ce  transfuge. — «Maintenant, 
se  dit-il ,  nous  aurons  en  lui  un  ennemi  acharné.  »  — 


MAKI  AGE    DU   FILS   d'iVAN.  289 

pour  sauver  mon  pays  il  faut  que  je  me  dévoue.»  — 
Il  va  chez  les  Turcs,  se  fait  Musulman  afin  de 
contrecarrer  les  projets  de  Maxime  ;  est  reçu  par  le 
sultan  et  lutte  à  sa  cour  contre  son  ennemi  acharné. 
Pendant  neuf  ans  il  sert  le  sultan,  qui  lui  accorde  en 
récompense  un  pachalik,  en  même  temps  qu'il  en 
doane  un  autre  à  son  rival  Maxime..  Comme  ils  se 
combattirent  toute  leur  vie,  l'un  en  attaquant  les 
Chrétiens,  Tautre  en  les  défendant,  la  poésie  fixe  là 
Toriginede  cette  haine  qui  existe  encore  entre  lesSei- 
biens  chrétiens  et  les  Serbiens  musulmans. 


19 


VINGTIEME    LÈCON. 


Le  sentimeut  de  la  famille  parmi  les  Slaves.  — <Le  compagnoa  d'armes. 
Romans  poétlc|ues  serbiens,  —  Contes  serblens. 


Mardi ,  9  mars  1841. 


L'événement  chanté  dans  le  poème  du  Mariage 
du  fils  d'Ivan  est  d'une  grande  importance  histo- 
rique pour  le  j)ays  de  Monténégro  :  les  Slaves  qui 
étaient  du  parti  de  l'apostat  Maxime  se  firent  Mu- 
sulmans. Ils  se  révoltèrent  contre  les  Chrétiens ,  et 
amenèrent  les  Turcs  dans  le  pays.  L'évéque,  dans  le 
siècle  passé,  prépara  contre  eux  une  espèce  de  Saint- 
Bar  thélemy.  A  un  signal  donné,  les  Monténégrins  se 
jetèrent  sur  leurs  compatriotes  mahométans  et  les 
écrasèrent  ;  ainsi  disparut  de  Monténégro  la  popula- 
tion musulmane. 

La  collection  des  chansons  de  Monténégro  n'est 
pas  encore  achevée.  On  ignore  si  ce  massacre  donna 


KOJIÂIV»   K£RIUC?(S.  291 

Baissanoe  à  quelque  poésie  épique.  Mais  on  peut 
en  douter  parce  que  l'épopée,  dès  le  xv«  siècle, 
commeuce,  chez  les  Monténégrins  et  chez  les  Slaves 
du  Danube,  à  se  dissoudre  en  petits  romans.  Parmi 
les  ressorts  qui  font  mouvoir  les  personnages  de  ces 
imnans,  ce  qui  est  particulier  et  caractéristique,  c'est 
an  amour  profond  de  la  Camille.  La  famille  est  ce  qu'il 
y  a  de  plus  sacré  pour  le  ^ve  :  c^est  son  monde. 

Le  poète  ne  conçoit  pas  de  plus  grand  malheur 
que  cehii  d'être  orphelin.  Le  pore,  que  les  Serbes 
JippeUentAa^,  en  empruntant  ce  nom  vénérable  aux 
Turcs  y  est  di>éi  et  respecté  par  les  enfemts,  et  la  vieil- 
lesse lui  donne  un  caractère  de  sainteté.  Chez  les 
Turcs,  ce  respect  est  mêlé  dune  espèce  d effroi, 
fliiaîs  l'amour  domine  chez  les  peuples  slaves  où  la 
polygamie  n'a  pasdéU'uit  les  rapports  de  famille. 

Après  le  père,  et  la  mère,  que  Ion  consulte  aussi 
dans  les  circonstances  les  plus  importantes,  vient  le 
frère. 

Rien  de  plus  touchant  que  TauKHir  fraternel  chez 
ces  peuples.  Un  frère  cadet  ayant  apfiris  que  son  aîné 
s'était  fait  brigand,  quitte  sa  maison  et  va  le  cher- 
cher. Il  est  tué  par  ce  frère,  qui  ne  le  reconnaît  qu  au 
■lomentoù  il  rend  le  dernier  soupir  :  le  jeune  hoinmo 
meurt  consolé  parce  qu'il  a  vu  la  figure  chérie  de 
son  frère  ^  parce  qu'il  a  entendu  le  son  de  la  voix 
fraternelle  !  On  jure  f>ar  le  nom  de  son  frère  ;  ce  mot 
revient  à  chaque  instant.  Souvent  dans  la  poésio 
slave  les  frères  et  h*s  sœurs  se  plaignent  de  n'avoir 
personne  par  la  tête  de  qui  ils  puissent  jurer.  La 
ÊuniUe  af^Kàratt  avec  tout  son  cortège  dans  les 


S92  ROMANS    SËUUIF.NS. 

circonstances  solennelles,  c'est-à-dire  dans  les  noces 
et  les  combats.  On  regarde  encore  comme  appartenant 
à  la  famille,  un  personnage  propre  aux  Slaves,  celui 
du  compagnon  d'armes  ,  sorte  de  parenté  qui  a  existé 
de  toute  antiquité  parmi  les  Slaves,  quelle  qu'en  soit 
l'origine.  L'institution  du  compagnonage  d'armes 
était  connue  des  Macédoniens ,  elle  se  conserva  long- 
temps chez  les  Thobains. 

Le  christianisme  consacra  cet  usage,  qui  subsiste 
encore  dans  toute  sa  vigueur  chez  les  Serbes,  les 
Bulgares,  et  même  chez  les  Albanais.  Les  jeunes  gens 
qui  désirent  conclure  le  traité  de  compagnonage ,  con- 
tracter cette  parenté  spirituelle,  se  rendent  dans  une 
église.  L'Église  orientale  a,  dans  son  rituel,  une  for- 
mule particulière  pour  bénir  ce  mariage  moral.  Ainsi 
les  compagnons  sont  obligés  de  se  défendre  mutuelle- 
ment. Tout  est  commun  entre  eux.  Ils  peuvent  dis- 
poser mutuellement  de  leur  fortune  et  de  leur  vie. 
Ne  pas  racheter  un  frère  d'armes  qui  serait  dans 
l'esclavage,  ou  ne  pas  le  défendre  lorsqu'il  est  atta- 
qué, serait  la  plus  grande  infamie.  Dans  les  noces,  il 
conduit  l'assemblée  d'assistants;  dans  la  guerre,  s'il 
est  plus  jeune,  il  est  l'écuyer  de  son  frère,  ou  il  est 
son  commandant,  s'il  est  plus  âgé  et  plus  expéri- 
menté. 

La  monotonie  des  descriptions  de  noces,  dans  lès 
romans  slaves,  est  variée  par  la  position  des  deux  fa- 
milles chrétienne  et  turque,  ayant  des  mœurs  et  des 
religions  différentes, ainsi  que  par  la  manière  dont 
on  élève  les  enfants  chez  les  Turcs  et  chez  les  Slaves. 

La  jeune  fille  musulmane,  invisible  jusqu'au  moment 


ROMANS  ftRRBfENS.  293 

da  maridgo,  ne  connaît  pas  son  fiancé.  Or  il  arrive  qu'il 
se  répand  un  bruit  que  y  chez  tel  pacha  y  il  existe 
une  Hlle  d'une  beauté  merveilleuse,  que  personne 
n'a  vue ,  même   le  soleil ,   et  auprès  de  laquelle  y 
comme  disent  les  poètes,  les  rayons  de  l'astre  du  jour 
auraient  de  la  difficulté  à  pénétrer.  Alors,  le  guer- 
rier slave  tente  des  aventures  pour  obtenir  cette 
précieuse  beauté.  Il  s'engage  ordinairement  en  qua- 
lité de  janissaire  chez  le  pacha.  Il  épie  le  moment 
de  surprendre  la  Hlle  ;  quelquefois  il  réussit  à  l'épou- 
ser. Souvent  aussi  il  découvre  quelque  défaut  phy- 
sique ou  moral  dans  cette  beauté;   d'où    viennent 
tontes  sortes  d'aventures.  levais  vous  lire  un  extrait 
d'un  poème  de  ce  genre  : 

«  L'aurore  ne  pensait  pas  encore  à  se  lever  et  déjà   • 
s'ouvraient  les  portes  de  la  forteresse.  Une  troupe  de 
trente-quatre  guerriers  turcs  en  sortit.  Leur  chef, 
Moustay-bey  pacha,  allait  chasser  dans  la   mon- 
tagne. 

»  Pendant  trois  jours  les  Turcs  parcoururent  lo 
pays  sans  trouver  du  gibier.  Il  était  temps  de  retour- 
ner. Les  Turcs  traversaient  une  forêt  de  sapins  et  se 
dirigeaient  vers  une  source  pour  se  désaltérer.  Sou- 
dain, ils  voient  une  lumière  percer  à  travers  les  bran- 
ches de  sapins.  Ils  se  dirigent  de  ce  côté  et  ils 
trouvent ,  étendu  sur  la  prairie ,  un  guerrier  tout 
couvert  d'or  et  d'argent.  Son  bonnet  était  surmonté 
de  neuf  plumes  d'autruche  (une  aile  d'autruche  en- 
châssée dans  de  l'or  valait  un  millier  de  ducats).  Un 
riche  dolman  pendait  de  ses  épaules  orné  de  trente 
boutons  d'argent.  Chaque  bouton  valait  une  livre 


M4  ROMANS  SEIUIISII8. 

d'or.  Ses  pieds  étaient  cliaussés  de  bollines  jauoei; 
son  cou  était  entouré  d'une  chaîne  d'or  d'où  pen« 
daient  des  fran^jes  telles  que  les  filles  nobles  ont  coU'* 
tume  d'en  porter.  Dans  ce  riche  costume  brillaient 
des  pistolets  couverts  d'or^  à  côté  un  sabre  avec  une 
triple  poignée  ornée  de  trois  grands  diamants.  On 
achèterait  cerlainement  trois  villes  turques  pour  un 
tel  sabre.  Sur  sa  poitrine  s'allongeait  un  fusil  dont  le 
canon  est  garni  de  trente  anneaux  d'argent.  Chaque 
anneau  valait  au  moins  dix  ducats*  Il  y  avait  ploi 
d*or  que  do  clous  dans  son  armure.  » 

Je  cite  seulement  des  parties  de  cette  description 
qui  est  très  longue  et  très  minutieuse^  dans  le  genre 
de  celles  du  romancier  éi^ossais.  Les  Turcs,  contents 
d'avoir  aperçu  une  telle  proie,  se  jettent  sur  le  guer- 
rier endormi.  Le  Slave ,  après  une  longue  lutte ,  où 
il  tue  quelques  Turcs  ,  est  enfin  lié.  On  l'entratoe 
dans  les  champs,  en  présence  du  pacha  turc  qui  loi 
dit: 

<c  —  Au  nom  de  Dieu,  inconnu,  d'où  viens-tu? 
comment  t'appelles- tu?  où  allais-tu?  où  sont  tes 
compagnons?  —  » 

Le  guerrier  inconnu  lui  répondit  : 

«  —A  quoi  bon  demandercela?  As-tu  entendu  parler 
d'une  contrée  latine  appelée  Kotari,  et  d'un  guerrier 
appelé  Stoyan?  C'est  moi.  Je  n'avais  pas  de  compa- 
gnons ;  nous  n'étions  que  doux,  Dieu  et  moi.  Si  tu  veux 
savoir  où  j'allais,  je  te  dirai  que  j'allais  tout  dr<Nt 
vers  la  tour  de  ta  forteresse  avec  le  projet  de  séduire 
et  d'enlever  ta  sœur;  mais  Dieu  en  a  décidé  autre- 
mont;  la  maudite  hoifwon  m'a  trahi.  i>  ■**- 


ROMANS  SERBIENS.  195 

Il  paratt  que  le  guerrier  était  ivre.  —  «Allah ,  ré- 
pondit Moustay-bey^  tu  as  trouvé  ton  homme.  Je  veux 
te  marier,  mon  épouseur.  —  »  Ils  l'entraînent ,  et  on 
le  condui  y  les  mains  attachées  derrière  le  dos,  en 
triomphe  vers  la  forteresse*  Les  Turcs  entourent  le 
cortège ,  admirent  la  belle  mine  et  la  haute  taille  du 
guerrier.  Mais  personne  ne  l'admirait  autant  que  la 
sœur  du  pacha,  la  belle  Aicouna,  qui  était  sur  la  ter- 
rasse ^  alors  occupée  à  broder  sur  un  métier  en  corail 
avec  des  aiguilles  en  cristal. 

Elle  est  tellement  frappé  à  la  vue  de  ce  guerrier, 
qu'elle  repousse  du  pied  le  métier  qui  se  brise,  et  elle 
s'étonne  comment  on  a  pu  feire  prisonnier  un  homme 
aussi  fort,  aussi  grand,  sans  l'avoir  tué  et  même  sans 
l'avoir  blessé. 

Cependant  le  pacha ,  ayant  désarmé  le  prisonnier, 
porte  sa  riche  armure  dans  son  trésor  ;  il  fait  jeter 
le  prisonnier  dans  un  puits  profond  de  quatre  cents 
pas,  où  le  prisonnier  avait  de  l'eau  jusqu'aux  genoux 
ot  des  ossements  de  cadavre  jusqu'à  l'épaule. 

Le  pacha  triomphant  se  rend  dans  un  café  pour 
boire  avec  ses  compagnons  et  conter  son  aventure  aux 
Turcs;  mais  la  belle  Aîcouna ,  en  attendant,  quitte  la 
U'rrasse  et  descend  vers  le  puits  portant  une  cruche 
et  une  corde.  Elle  descend  une  cruche  de  vin  au  pri- 
sonnier et  lui  demande  qui  il  est  et  comment  il  était 
tombé  entre  les  mains  des  Turcs.  Le  prisonnier,  ayant 
d'abord  vidé  la  cruche  de  vin  et  appris  que  cette  fille 
s'appelait  Aîcouna,  répondit  :  « —  Que  la  foudre  t  é- 
crase ,  belle  Aîcouna;  c'est  à  cause  de  toi  que  je  suis 
ici.  »  —  Il  lui  raconte  alors  toutes  les  circonstances 


29ti  HOMANf;   SERnrENS. 

do  son  vo\aye,  et  comment  il  a  été  saisi  parles  Turcs. 
Aïcouna  lui  feit  observiBr  qu'il  n'a  aucun  moyen  de  se 
sauver  à  moins  de  se  foire  Turc  : 

«  —  Alors  tu  m'épouseras.  Mon  frère  a  deux  tours 
remplies  d  or,  et  comme  il  est  plus  âgé  que  moi ,  si 
Dieu  le  permet ,  il  mourra  le  premier,  et  nous  héri- 
terons de  ses  trésors. 

'  »  — Ne  dites  pas  de  semblables  absurdités,  répond 
le  guerrier.  Je  ne  me  ferais  pas  Turc,  si  même  on  me 
donnait  les  deux  villes  que  possède  ton  frère.  Je  suis 
plus  riche  et  plus  brave  que  vos  Turcs  ;  mais  si  Dieu 
le  permet,  demain  avant  la  nuit,  mes  guerriers  de 
Koiari  viendront  ici  me  chercher  et  attaquer  la  for- 
teresse. —  » 

La  jeune  fille  lui  dit  que  ce  serait  trop  tard,  parce 
que  le  pacha  tient  précisément  conseil  en  ce  moment 
et  discute  de  quelle  manière  il  doit  le  tuer.  Elle  se 
retire  éplorée;  elle  tombe  et  se  roule  par  terre  dans 
des  angoisses  inexprimables.  Le  pacha  accourt,  ef- 
frayé do  l'état  de  sa  sœur.  Il  demande  la  cause  de  sa 
maladie. 

c< —  Ne  mêle  demande  pas,  6  mon  cher  frère; 
j'ai  un  mal  de  tête  affreux,  le  cœur  me  feit  mal; 
vous  voyez  comme  je  tremble  de  la  fièvre.  0  mon 
frère,  je  me  meurs.  Prenez  place  sur  ce  divan,  que 
j'appuie  ma  tête  sur  votre  poitrine ,  et  que  je  rende 
mon  derniçr  soupir  sur  votre  sein,  moi,  pauvre  pé-  - 
cheresse  !  —  » 

Le  pacha,  touché  des  larmes  de  sa  sœur,  la  ca — 
resse ,  et  elle ,  tout  en  mourant ,  met  la  main  dan^ 
sa  poche ,  en  tire  la  clef  de  la  forteresse  ;  elle  dé— 


ROMANS   SRRBIRNS.  297 

robe  en  même  temps  une  autre  clef  de  la  chambre  où 
étaient  les  trésors  du  pacha:  enfin  elle  délivre  le 
chef  slave,  ils  s'enfuient  ensemble.  Cependant  le 
roman  ne  finit  pas  encore.  J^e  guerrier,  dans  son  or- 
jaeil  et  dans  son  insouciance,  veut  se  reposer  à  peine 
étant  sorti  de  la  prison  ;  il  s'étend  sur  la  prairie  et 
s'endort.  La  fille  turque  regte  auprès  de  lui  en  trem- 
blant. Tout  d'un  coup  le  chef  endormi  sent  sur  sa 
figure  une  rosée  froide,c'étaient  les  larmes  de  la  belle 
Turque  qui  n'osait  pas  le  réveiller,  mais  qui  pleu- 
rait en  voyant  les  Turcs  sortis  de  la  forteresse 
pour  le  saisir.  Stoyan  réveillé,  tue,  comme  de 
raison,  tous  les  Turcs ,  il  lie  les  mains  au  pacha  et 
veut  lui  couper  la  tête,  mais  la  belle  le  sauve  en 
prononçant  le.  nom  sacré  de  frère. 

Il  y  a  une  vingtaine  de  petits  romans  de  ce  genre 
dans  la  collection  publiée  par  M.  Karadzicz. 

Le  Duel ,  dont  nous  ne  lirons  pas  la  description, 
est  un  sujet  épuisé  dans  les  romans  de  chevalerie  ; 
je  citerai  quelques  phrases  comme  tableau  de  mœurs. 
Vous  verrez  la  manière  dont  se  défient  les  Slaves  et 
les  Turcs. 

Un  pacha  turc  écrit  une  lettre  pour  défier  un  chef 
slave  qui  avait  autrefois  tué  son  frère. 

Le  Slave  demande  excuse,  il  offre  même  le  prix 
du  sang  en  disant  que  c'est  par  hasard  que  dans  une 
rencontre  malheureuse  il  a  tué  ce  Turc  ;  mais  le  pa- 
cha repousse  les  excuses. 

a —  Je  ne  te  laisserais  pas  en  repos,  même  si  tu  me 
donnais  mille  piastres.  Si  tu  veux  que  je  me  récon- 
cilie ,  viens  chez  moi ,  dans  ma  cour,  embrasser  les 


S98  ROMANS  SËRBIBM6. 

yeux  de  mon  chien  lévrier;  puis  tu  te  prosterneras 
devant  moi  et  tu  baiseras  les  fers  de  mon  cheval 
arabe  ^  le  pan  de  mon  habit  ^  puis  encore  tu  viendras 
embrasser  ma  main.  » 

Cette  punition  était  très  connue  dans  le  moyen 
âge.  Les  empereurs  de  la  maison  de  Saxô  et  de  la 
maison  de  Svabe  condamnaient  souvent  leurs  grands 
vassaux  à  porter  ou  à  embrasser  un  chien* 

Le  chef  slave  ne  peut  accepter  de  pareilles  condi- 
tions. Il  prend  son  habit  de  soie  et  velours }  il  prend 
deux  épées  faites  par  la  main  du  même  armurier  et 
se  dirige  vers  la  forteresse  du  pacha  suivi  de  son 
frère  d'armes.  On  fixe  d'abord  l'endroit  où  ils  de- 
vaient combattre.  Déjà  le  Turc  l'attendait.  Il  avait 
placé  une  tente  blanche,  et  il  y  était  assis ^  buvant 
du  vin.  Son  frère  d'armes ,  Chaban-Aga  le  servait 
à  table.  Dès  que  le  chef  slave  fut  arrivé,  il  entra 
dans  la  tente ,  puis  il  s'assit  par  terre.  Il  dit  alors  : 
«  — Quel  que  soit  le  résultat  de  notre  combat,  je  vous 
salue,  ô  Pacha  !  au  nom  de  Dieu.  »  —  Il  tire  ensuite 
les  deux  épées ,  et  les  jette  devant  le  Turc.  «  —  Voyeï 
ces  deux  armes,  elles  sont  faites  par  la  main  du 
môme  armurier.  Choisissez  celle  des  deux  qui  vous 
plaira ,  prenez  la  meilleure  ,  laissez-moi  la  moins 
bonne  pour  qu'on  ne  puisse  pas  dire  que  je  vous  ai 
trompé,  —  » 

Cette  manière  môme  de  choisir  les  armes  tient 
aux  habitudes  slaves,  où  toute  sorte  de  partage  se  fait 
de  cette  manière.  On  laisse  toujours  au  frère  cadet, 
ou  à  son  ennemi ,  ou  à  celui  qui  vous  cite  en  juge- 
ment, lé  droit  de  choisir  entre  les  objets  en  litige. 


BOMâNS  SEMIfillS.  S99 

Les  poëmes  dont  mous  avons  lu  les  extraits  ont 
quelquefois  deux  ou  trois  cents  vers.  Celui  sur  le 
mariage  du  fils  d'Ivan  ^  le  plus  long  j  en  compte 
treize  cents  ,  je  l'ai  déjà  dit.  On  est  étonné  de  voir 
qu'un  poëme  de  cette  étendue  ait  pu  être  conservé 
dans  la  mémoire^  et  transmis  de  bouche  en  bouche 
pendant  l'espace  de  trois  cents  ans.  Lors  des  discus^ 
sion»  sur  les  homérides  j  ceux  qui  combattaient  le 
système  de  Vico  et  de  Wolff  demandaient  si  un  bar- 
bare^  du  temps  d'Homère  j  pouvait  se  rappeler  un 
nombre  aussi  prodigieux  dç  vers. 

On  concevrait  cette  facilité  de  mémoire  pour  des 

parties  lyriques  et  passionnées  d'un  poëme  ;  alors,  le 

poète  ,* en  choisissant  un  thème,  en  se  mettant  à  Tu*^ 

ûisson  avec  l'original,  a  toute  la  latitude.  Il  peut 

broder  le  thème  choisi  et  le  varier  à  l'infini.  Mais  il  y 

a  dans  l'épopée  un  canevas  ;  il  y  a  des  parties  essen^ 

tielles,  pour  ainsi  dire  matérielles ,  que  l'imagination 

ne  peut  pas  déplacer,  qu'il  lui  est  défendu  de  modi^ 

fier  :  la   description  des  localités,   l'énumération 

des  troupes,   la  généalogie,    comment    varier    et 

Oïner  un  si  grand  nombre  de  noms  propres?  Cepen- 

^iant,  c'est  une  partie  très  intéressante  de  chaque 

épopée. 

Les  poètes  artificiels  n'ont  jamais  réussi  dans 
^^tte  partie.  On  lit  l'énumération,  ce  qu'on  appelle 
le  catalogue  dans  le  poème  du  Tasse  avec  une  cer- 
taine fatigue  ;  les  descriptions  de  Walter-Scott  de- 
viennent quelquefois  lourdes  ;  on  n'est  pas  sûr  de 
leur  exactitude.  L'historien,  au  contraire,  consulte 
les  poèmes  homériques,  ainsi  que  les  poésies  slaves 


300  ROMANS   SRRBIENS. 

avec  confiance  pour  tout  ce  qui  regarde  la  généalogie 
et  la  géographie. 

Pour  expliquer  ce  phénomène  de  mémoire^  il  fau- 
drait connaître  l'histoire  et  examiner  daiis  tous  le& 
détails  l'état  de  ces  peuples;  l'exercice  fait  beaucoup^ 
sans  doute,  il  développe  la  mémoire,  mais  il  n'ex- 
plique pas  encore  suffisamment  le  prodige  de  la  rap— 
sodie.  Les  peuples  slaves  paraissent  avoir  un  don 
particulier  de  mémoire  ,  un  amour  du  passé  ;  on  peut 
dire  que  leur  imagination  est  logée  dans  le  passé , 
qu'elle  en  a  une  intuition  continuelle  et  instanta- 
née, non  seulement  pour  ce  qui  regarde  les  tradi- 
tions poétiques,  mais  même  dans  ce  qu'il  y  a  de 
plus  prosaïque  et  de  plus  froid.  Dans  Iqs  procès  ^ 
par  exemple ,  on  consulte  le  passé ,  on  s'adresse  aux 
vieillards  comme  aux  archives  de  la  population.  Un 
voyageur  allemand ,  qui  dernièrement  publia,  à  Stut- 
gardt,  quelques  notices  très  intéressantes  sur  te 
peuple  slave ,  cite  plusieurs  anecdotes  sur  cette  pro- 
digieuse facilité  de  se  rappeler  le  passé.  Entre  autres 
il  assistait  à  un  singulier  procès  :  il  arriva  il  y  a  cent 
ans  qu'une  jeune  fille  slave ,  de  tribu  puissante,  alla 
voir  .un  village  appartenant  à  une  autre  tribu  ;  eDe 
rencontra  un  Vénitien  qui  lui  adressa  quelques  fto- 
pos  légers.  Les  gens  du  village  négligèrent  de  venger 
cette  insulte.  La  tribu  fit  ce  qu'on  peut  appeler  un 
procès  à  ce  village  :  elle  commença  les  hostilités; 
enfin  on  réunit  dernièrement  un  conseil  pour  ar- 
ranger l'affaire.  Les  gens  du  village  niaient  le  feit; 
on  consulta  les  vieillards  :  le  plus  âgé  prétendait 
avoir  entendu   pçirler    dans  son  enfance  de  cette 


ROMANS    SEKBiENS.  301 

histoire  de  la  jeune  fille.  La  tribu  gagna  son  procès. 
Ainsi ,  un  événement  qui  eut  lieu  dans  le  siècle  passé 
était,  il  y  a  quelques  années,  le  sujet  d'un  procès  entre 
les  deux  villages.  On  en  a  décidé  sur  un  simple  té- 
moignage d'un  vieillard. 

Ivan,  dont  nous  avons  lu  Thistoire,  est  un  person- 
nage si  connu  et  si  plein  d'actualité  qu'on  en  parle 
ccnnmes'il  avait  existé  hier.  I^es  étrangers ,  trompés, 
croient  qu'on  leur  parle  d'un  contemporain  en  en- 
tendant les  Slaves  l'appeler  notre  vieux  Ivan.  Il  est 
mort  dans  le  commencement  du  xv«  siècle.  Sans  cette 
ténacité  de  mémoire,  impossible  de  concevoir  la 
création  populaire  de  l'épopée.  Plus  on  étudie  la 
matière,  plus  on  doit  s'étonner  du  concours  des  cir- 
constances heureuses  qui  firent  naître  l'Iliade  et 
rOdyssée,  et  auquel  nous  devons  ces  morceaux  pré- 
cieux de  l'épopée  slave. 

La  position  des  femmes  turques  vis-à-vis  des  chré- 
tiennes, enlevées  souvent  par  des  guerriers,  obli- 
gées de  changer  de  religion ,  forment  aussi  le  sujet  de 
plusieurs  poèmes.  J'en  citerai  quelques  strophes. 

Une  petite  fille,  faite  prisonnière  par  un  seigneur, 
ne  veut  pas  abandonner  sa  religion  et  préfère  mourir. 
Après  avoir  pris  congé  de  lui ,  elle  monte  sur  une 
terrasse ,  pour  la  dernière  fois  elle  dirige  les  yeux  du 
côté  de  la  maison  de  son  père.  Elle  voit  de  loin  cette 
maison  et  l'école  du  village  : 
'  «  —  0  maison  de  mon  père,  dit-elle,  d'où  je  me 
hâtais  tant  de  sortir  !  0  école ,  autrefois  mon  épouvan- 
tail,  où  je  craignais  tant  daller,  quand  j'apprenais  à 
écrire  de  petits  caractères  fifts  !  — » 


302  KOMAN8    8£KBlfiN8. 

Ayant  salué  ainsi  la  maison  et  l'école ,  elle  ran* 
gea  autour  d'elle  ses  habits ,  mais  elle  oublia  de 
nouer  les  longues  tresses  de  sa  chevelure.  Elle  sauta 
de  la  tour;  sa  chevelure  s'attacha  à  un  crochet 
de  la  fenêtre  j  la  pauvre  fille  resta  suspendue.  Elle 
resta  de  longues  journées,  jusqu'à  ce  que  ses  cheveux 
s'étant  rompus  un  à  un ,  elle  tomba  dans  la  prairie. 
Le  seigneur  chrétien  lui  fit  élever  un  superbe  tom- 
beau. - 

Ces  scènes,  tantôt  graves,  tantôt  naïves  ,  sont  tou- 
jours peintes  en  style  noble.  Ce  n'est  pas  seulement 
de  la  gravité ,  c'est  de  la  noblesse.  M.  Ëckstein ,  qui, 
le  premier,  pubha  des  notices  intéressantes  sur  ces 
poèmes  il  y  a  quelques  années ,  et  chercha  à  les  foire 
connaître  en  France,  en  admire  surtout  le  noble  ca- 
ractère. 

Comment  comprendre  ce  caractère  de  noblesse 
dans  une  poésie  toute  populaire?  Pourtant  on  n'y 
trouve  aucune  expression  vulgaire.  M.  Ëckstein  ob- 
serve bien  que  le  vulgaire  prend  naissance  dans  les 
villes;  que  partout  le  peuple  agricole  et  chasseur  s'ex- 
prime avec  noblesse.  Les  anciens  Romains  le  savaient. 
Ils  appelaient  la  poésie  vulgaire,  triviale , c'est-à-dire 
poésie  de.carrefour  ;  ils  permettaient  aux  citoyens  de 
jouer  sur  le  théâtre  des  scènes  populaires  où  Ton  re- 
présentait les  paysans  et  les  soldats  ;  mais  la  force 
citadine  leur  était  sévèrement  défendue ,  et  celui  qui 
y  prenait  part  perdait  ses  droits  de  cité.  La  force  pro- 
prement dite  et  tous  les  genres  qui  s'y  rapportent  sont 
sortis  des  villes.  En  Allemagne  elle  commença  à  l'é- 
poque de  Luther,  à  l'époque  de  la  chute  de  la  poésie 


IIOMA.NS    SKKHlh.NS.  31)3 

:h<5val(3reaque.  Do  hit  un  contemporain  de  Luther  qui, 
le  premier,  composa  des  farces  et  créa  le  ^enre  de 
la  comédie  satirique,  (le  genre  ne  peut  exister  chez 
les  peuples  qui  n'ont  point  de  villes.  La  satire  n'est 
point  un  genre  slave,  elle  est  le  produit  de  Télément 
qui  s'appelle  l'esprit  chez  les  peuples  de  l'Occident, 
et  qui  suppose  un  fond  de  sentiments  haineux  et  vio- 
lents. Le  même  esprit  qui  crée  la  satire  et  la  comédie 
forme  dans  sa  décadence  la  caricatuice.  Au  contraire, 
la  poésie  populaire,  proprement  dite,  dans  son  pro- 
grès f  s'élève  au  sublime  ;  et  lorsqu'elle  est  dévié(; 
et  qu'elle  tombe,  elle  dégénère  en  exagération;  elle 
devient  quelquefois  niaise ,  mais  jamais  elle  n  est  tri- 
viale. C'est  une  remarque  capitale  pour  la  poésie 
dave  ;  même  dans  les  chansons  les  plus  gaies ,  on  ne 
trouve  pas  l'esprit  épigrammatique.  C'est  une  gaieté 
branche;  elle  pourrait  produire  une  comédie  de  ra- 
ractère^  jamais  un  genre  satirique.  La  satire  d'ailleurs; 
marque  toujours  l'époque  de  la  décadence  de  la  grande 
|ioésie.  Fort  heureusement  pour  le  pays  slave ,  elle 
a'y  a  pas  encore  commencé. 

Entre  le  roi^an  et  la  poésie  des  femmes,  qui  nous 
reste  à  examiner,  il  y  a  encore  un  genre  intermé- 
diaire qu'on  pourrait^appeler  la  poésie  fantastique  : 
il  y  entre  un  élément  merv^'illeux. 

Ce  merveilleux  est  représonlé  dans  toute  la  poésie 
slave  par  un  seul  être  fantastique,  \Vila.  C'est  un 
génie,  un  gnome,  un  sjlphe.  4.a  poésie  le  figure  tou- 
jours comme  étant  très  beau  ;  il  vole  dans  les  airs , 
s'amuse  à  ramasser  l(»s  nuages.  Il  est  dangereux  de 
ie  surprendre  au  milieu  de  ses  amusemeuts  :  il  égai  e 


304  ROMANS   SEKIUKKS. 

le  voyageur;  quelquefois  il  lui  donne  de  bons  conseils; 
mais  le  plus  souvent  il  cherche  à  le  tromper.  Comme 
toute  la  mythologie  slave ,  cet  être  n'a  ni  commence- 
ment ni  Wn,  il  n'a  pas  de  généalogie.  C'est  une  ma- 
chine assez  prévue,  et  peu  faite  pour  remplacer  l'é- 
lément mythologique  des  peuples  germains  et  des 
peuples  celtiques.  La  Wila  apparaît  déjà  dans  une 
poésie  très  ancienne  de  l'époque  épique,  de  l'époqiie 
des  chefs  de  la  famille  des  Nemanitchs  ;  elle  donne  un 
conseil  au  roi. 

Le  roi  Woucachin , .  avec .  ses  frères ,  fondait  la 
forteresse  de  Scutari^  à  laquelle  il  attachait  la  plus 
grande  importance.  On  ne  sait  quel  malheur  empêchait 
toujours  les  travaux  :  tantôt  les  murailles  s'écrou- 
laient ,  tantôt  on  ne  retrouvait  pas  les  fondements 
déjà  posés. 

Enfin  une  Wila  dit  au  roi  qu'il  ne  pourrait  jamais 
achever  ce  travail  s'il  ne  faisait  murer  une  femme 
dans  le  fondement  de  la  forteresse,  et  encore  une 
femme  de  la  famille  régnante.  Le  roi  et  ses  deux  frères 
surveillaient  le  travail  et  leurs  femmes  leur  appor- 
taient à  manger  avec  la  simplicité  des  reines  et  des 
princesses  d'Homère.  La  Wila  ordonne  de  murer 
celle  qui  arrivera  la  première.  Les  frères  se  consul- 
tent, ils  jurcntde  garder  le  secret,  et  ils  attendent 
révénemcnt.  Mais  le  roi  Woucachin  trahit  la  parole 
et  en  secret  il  confie  à  sa  femme  toute  l'affaire  et  lui 
ordonne  de  rester  à  la  maison  ;  son  frère  aussi  suit 
rot  exemple.  Le  plus  jeune  des  trois,  seulement,  ob- 
servateur fidèle  de  la  parole,  se  tait.  Sa  jeune  femme 
hésite  longtemps  à  sortir  ;  elle  avait  un  petit  enfant 


ROMANS   SERBIëNS.  305 

au  berceau.  L'heure  s'écoule  cependant,  la  vieille 
mère  veut  appeler  une  servante  et  la  charger  de 
porter  le  dtner  au  prince.  Alors  la  jeune  femme  dit: 
« — Restez,  6  ma  mère,  à  la  maison,  et  bercez  mon  en- 
font,  je  porterai  moi-même  le  dîner  à  mon  seigneur, 
car  ce  serait  un  péché  devant  Dieu  et  une  infamie  de- 
vant les  hommes  que  de  laisser  aux  étrangers  ce 
soin.  —  »  Woucachin  ,  voyant  approcher  la  jeune 
femme,  appelle  trois  cents  ouvriers  et  leur  ordonne 
de  commencer  le  travail  ;  le  mari  se  retire  en  pleu- 
rant, soumis  à  la  fatalité.  Les  ouvriers  se  mettent  à 
l'œuvre.  La  jeune  femme  les  regarde  faire  en  souriant, 
ne  pouvant  pas  encore  comprendre  ce  qu'elle  croit 
être  une  étrange  plaisanterie.  Déjà  la  pierre  et  le 
bois  entassésmontaient  jusqu'à  ses  genoux,  lorsqu'ef- 
frayée  elle  conjure  le  roi  de  la  sauver  ;  elle  appelle  sou 
mari,  tout  le  monde  s'enfuit,  alors  elle  s'adresse  au 
maître  maççn  et  le  prie  de  lui  laisser  du  moins  quel- 
ques endroits  libres  pour  respirer.  Mais  le  maître 
maçon  s'y  refuse  :  « — 0  cher  maître,  ayez  pitié  de 
moi,  laissez-moi  au  moins  une  petite  fenêtre  à  la  hau- 
teur de  mon  sein  pour  que  je  puisse  nourrir  mon  petit 
enfant  lorsqu'on  l'apportera  ici.  » —  Le  maître  maçon 
lui  laisse  cette  fenêtre.  —  «  Laisse-moi  encore  une 
petite  ouverture  à  la  hauteur  de  mes  yeux  pour  que  je 
puisse  voir  d'ici  ma  maison  blanche  et  mon  petit, 
lorsqu'on  le  portera  ici.  »  —  Le  maître  maçon  lui 
accorde  cette  grâce. — La  tradition  dit  que  cette  femme 
a  vécu  pendant  un  an  d'une  manière  miraculeuse, 
qu'elle  se  changea  ensuite  en  rocher,  et  qu'il  en  coule 
encore  une  double  source  de  larmes  et  de  lait  :  une 
u  20 


«106  UUAIAi>b  i»R|UU^i>iS. 

Niobé  slavcî.  Apparominent  cetto  tradition  est  tirée 
d'tin  conte  tartare  :  l'idée  de  murer  les  gens  est 
liQVS  des  habitudes  slaves  et  nous  rappelle  une  cou- 
tume commune  chez  le  peuple  mongol. 

Un  autre  poëmo  fantastique,  très  gracieux,  ra- 
conte l'apparition  d'un  jeune  homme  après  sa  mort; 

Neuf  fils ,  tous  beaux  garçons ,  demeuraient  dans 
la  maison  paternelle;  le  dixième  enfant  était  uue 
fille,  la  plus  belle  de  toute  la  famille,  elle  s'appelait 
Ilitza,  La  mère  les  a  nourris  et  élevée  jusqu'n  l'âge 
de  l'adolescence.  Les  garçons  allaient  déjà  s'établir  ? 
la  jeune  fille  était  en  âge  de  se  marier  ;  elle  a  à  choi- 
sir entre  plusieurs  prétendants  ,  mais  o»  la  force 
d'épouser  un  grapd  seigneur  qui  habitait  qn  pays 
d'outre-mer.  La  jeune  fille  ne  veut  pas  accepter  la 
main  de  ce  Ban  pour  ne  pas  se  séparer  de  sa  famillô. 
Alors  tous  les  frères  lui  jurent  de  venir  souvent  la 
voir,  elle  se  décide  enfin  ;  elle  passe  la  mer.  Mai^i  plie 
attend  en  vain  pendant  trois  ans,  les  frères  n'appa- 
raissent pas,  la  peste  avait  envahi  le  pays  et  ils  étaient 
tous  morts.  La  pauvre  Ilitza  pleure  jour  et  nuTt,elle 
prie  Dieu  de  lui  envoyer  quelqu'un  de  ses  frères; 
car  sa  l>elle-sœur  la  tourmentait,  comme  une  per- 
sonne abandonnée,  négligée  de  sa  famille,  comme  un 
être  pervers  et  criminel. 

Dieu ,  touché  de  ses  larmes ,  appelle  deux  de  ses 
anges,  et  leur  dit  :  « —  Mes  anges,  allez  vers  le  tombeau 
de  Jean ,  du  plus  petit  des  frères  d'Uitza.  Tirez-le  du 
toml)cau ,  animez  son  corps  de  votre  souffle ,  prenez  la 
pierre  lumulairo  et  faites-en  un  cheval  d'or;  faites 
avec  la  terre  du  pain  pour  le  voyageur,  changez  le 


np.M^s  $ER|H|i;NS.  307 

linceul  on  capotp  et  dites-lui  d'aller  vuir  su  sœur.  — » 
Les  ange$  exécutent  l'ordre ,  et  le  jeune  homme, 
ressuscité  miraculeusement,  va  dans  la  ville.  On  lui 
ordonne  de  ne  rester  que  quelques  jours  et  de  re- 
tourner au  cimetière.  La  pauvre  fille ,  enchantée  de 
voir  son  frère,  lui  demande  la  cause  d'un  si  long 
retard,  et  veut  absolument  le  reconduire  malgré 
sa  défense.  Elle  se  prépare  pour  le  voyage  et  suit 
son  jeune  frère.  Us  arrivent  ainsi  auprès  de  la 
maison  paterpelle.  Ilitza  demande  à  son  frère  pour- 
quoi il  est  si  triste  et  si  pâle ,  comme  s'il  sortait  du 
tombeau.  Il  lui  répond  d'une  manière  mystérieuse  : 
a — Nous  avons  beaucoup  travaillé,  nous  avons  ma- 
rié nos  huit  frères,  nous  leur  avons  bâti  neuf  ca- 
banes blanches  et  la  fatigue  me  rend  pâle.  »  —  Ils 
passent  ensuite  auprès  de  l'église;  le  jeune  homme 
dit  qu'il  avait  oublié  un  anneau  nuptial  dans  cette 
église,  il  se  retire  et  disparaît  dans  le  cimetière. 
Ilitza  le  suit  ,  elle  voit  huit  tomjjeij,  et,  sur  une 
neuvième  tombe ,  de  la  terre  fraîchement  remuée  ; 
elle  entend  un  long  soupir  sortir  de  la  terre  ;  elle 
court  vers  sa  mère  :  elle  entend  dans  la  maison 
de  sa  mère  un  coucou  ;  ce  n'était  pas  un  coucou, 
dit  le  poète,  c'était  la  vieille  mère  qui  pleijrait  ses 
enfents. 

Elle  prend  sa  fille  pour  la  Peste.  La  peste  est 
personnifiée  chez  les  peuples  slaves  sous  la  forme 
d'une  femme  qui  demande  l'hospitalité,  et  cherche  à 
s'introduire  sous  mille  prétextes  dans  la  maison;  la 
mère  veut  donc  la  chasser ,  enfin  elle  la  reconnaît. 
Elle  se  jette  sur  sa  tille;  les  deux  femmes  s'embras 


308  CONTES   SëKBIENS. 

sent  et  meurent  ensemble.  Il  est  assez  remarquable 
que  les  Slaves  emploient  dans  leurs  poèmes  les  idées 
tirées  de  la  religion  chrétienne,  toutefois  ils  s^abstien- 
nent  de  la  superstition  qui  leur  est  propre ,  et  dont 
nous  avons  parlé,  c'est-à-dire  du  vampirisme.  Dans  la 
poésie  celtique,  de  môme  on  trouve  rarement  les  tra- 
ces de  la  superstition  de  la  double  vue  dont  on  parle 
dans  tous  leurs  contes  populaires.  Il  paraît  que  la 
frayeur  qu'excitent  ces  idées  empêche  les  poètes  d'en 
faire  un  objet  d'art  ;  d'ailleurs,  ce  genre  mystérieux 
ne  pouvait  pas  s'adapter  à  la  forme  trop  plastique  de 
la  poésie  slave.   - 

Le  vampirisme  existe  tout  entier  dans  les  contes 
populaires.  Dernièrement,  un  auteur  bohème,  que 
nous  avons  déjà  cité ,  publia  des  contes  très  inté- 
ressants dont  je  dirai  quelques  mots  pour  vous 
donner  idée  de  cette  superstition  sortie  des  pays  slaves 
et  acceptée  par  plusieurs  peuples  de  l'antiquité  et 
des  temps  modernes. 

Je  vous  ai  dit  que  le  vampirisme  suppose  une  âme 
double,  un  cœur  double;  une  âme  double,  bonne  et 
méchante  :  le  cœur  diabolique  qui  après  la  mort ,  et 
quelquefois  du  vivant  des  vampires,  agit  seul ,  est  la 
cause  de  tous  leurs  malheurs.  A  l'âge  de  vingt 
ans,  et  môme  de  dix-huit  ans ,  un  homme  doué  de  ce 
cœur  diabolique  est  appelé  par  ses  confrères  les 
vampires.  Il  peut  comprendre  seul  leurs  paroles  et 
leurs  gestes.  Il  sort  mystcriousemcnl  de  la  maison, 
et,  en  suivant  les  rayons  de  la  lune,  il  trouve  leur 
sabbat,  où  ils  se  concertent  sur  les  moyens  de  dé- 
truire les  populations  ou  les  bestiaux. 


CONTES  SERBiENS.  SOO 

On  reconnaît  les  vampires  à  leur  couleur  blaforde, 
puis  à  cet  éclat  des  yeux  qui  est  décrit  par  le  poète 
anglais  Mathurin  dans  son  Molmoth;  l'idée  en  est 
tirée  des  poésies  populaires. 

Un  mendiant,  d'après  un  des  contes  bohômes, 
s'arrêta  un  jour  dans  un  village  slave  au  moment  de 
la  peste;  il  entra  dans  une  maison  ,  et  vit  une  chatte 
qui  cou  rait  en  ronflant  dans  tous  les  coins.  Après  avoir 
Wen  observé  les  regards  de  cette  chatte,  il  y  trouva 
quelque  ressemblance  avec  ceux  d'une  femme  qu'il 
connaissait.  Il  saisit  un  couteau  et  coupa  une  patte  à 
l'animal  qui  disparut  subitement  La  peste  cessa  aussi- 
tôt^ mais  le  mendiant  reconnut  plus  tard,  en  rencon- 
trant la  femme,  du  prêtre  du  village,  du  pope,  cette 
chatte  mystérieuse,  et  vit  même  sa  main  enveloppée  ; 
il  lui  manquait  le  doigt  qu'il  avait  coupé. 

Une  infinité  de  semblables  histoires  courent  lo 
pays.  Ce  qu'il  y  a  surtout  d'extraordinaire ,  c'est  la  ma- 
nière dont  ces  vampires  se  reconnaissent,  s'enlr'ai- 
dent  mutuellement  et  se  combattent  quelquefois.  Un 
homme  mort,  qui  est  de  la  classe  des  vampires,  se 
défend  quelquefois  contre  ses  compagnons  qui  arri- 
vent de  tous  les  côtés  et  l'entraînent  au  milieu  de 
luttes  terribles  :  cela  finit  au  moment  où  le  coq  com- 
inence  à  chanter.  Les  vampires  parlent  une  langue 
particulière;  on  a  réuni  un  petit  vocabulaire,  une 
centaine  de  mots  extravagants,  espèce  d'argotdes  vam- 
pires dont  on  n'a  pas  encore  trouvé  la  clef.  On  se  rap- 
pellera que  les  anciens  poètes  grecs,  en  ci  tant  le  nom 
des  pays  et  des  lieux  mythologiques,  disent  que  dans 
la  langue  des  dieux  ces  endroits  s'appellent  autrement; 


3i0.  COntES   SfcKBtENS. 

ils  citent  quelquefois  les  noms  du  vocabulaire  de 
la  langue  des  diMx;  on  n'est  pas  d'accord  sur  l'i- 
dée qui  a  servi  de  base  à  une  telle  tradition.  Le 
vampirisme^  je  viens  de  le  dire^  quoique  générale- 
ment adthiSy  et  inspirant  tant  de  fables  que  les 
pofités  mêmes  de  FOccidëtit  ont  acceptées,  est  exclu 
de  la  poésie  slave.  L'on  n'y  parle  de  cette  feupersti* 
tion  qu'avec  horreur,  la  nuit,  à  Voit  basse. 

Il  nous  reste  encore  à  ajouter  quelques  détails  sur 
la  poésie  pastorale  ;  sur  celle  qu'on  appelle  la  poésie 
de^  femmes,  parce  qu'elle  est  presque  entièrement 
composée  et  chatitée  par  les  femmes  et  les  jeunes 
garçons.  Il  est  impossible  d'établir  uiie  division  sys- 
tématique dans  cette  poésie.  Quand  elle  est  classée 
d'après  les  genres  reconnus  dans  l'école,  elle  est  di- 
visée en  poésie  lyrique  et  lyrico-épique. 


ViNGt-ÊT-tNîÈttË    LEÇON. 


La  fiantée  dii  prince  Marco  et  te  doge  de  Venise.  —  Cfiansotas  ser- 
blChilHi  \  coMfktëtit  elle^  se  comiiosaient.  --  lia  femme  d'Hassaa 
Aga.  —  M.  Woulc  à  la  cour  du  prince  Miloscli  ;  comment  il  a  formé 
sa  collection.  —  Encore  quelques  mots  sur  Monténégro. 


Vendredi,  i 3  mars  iShi. 

•  Messieurs^ 

En  vous  faisant  observer  que  l'élément  comique  et 
satirique  manquait  à  la  poésie  slave  ^  j*ai  ajouté  que 
celte  poésie  n'exclut  pas  une  gaieté  franche ,. pleine 
de  finesse  et  de  bonhomie.  J'avais  oublié  de  vous  ci- 
ter une  scène  de  ce  genre ,  dans  un  poëme  hé- 
roïque  qui  contient  l'histoire  du  mariage  du  prince 
Marco. 

Le  prince  Marco,  ayant  obtenu  la  main  d'une  prin- 
cesse de  Bulgarie ,  retourne  chez  lui  avec  un  cortège 
brillant  composé  9  comme  de  coutmone,  do  ses  amis 


312  LA   FIANCÉE. 

ot  (le  SOS  compagnons.  11  avait  invité  k  sa  noce  le 
doge  de  Venise  ,  et  l'avait  chargé  d'être  le  porte-en- 
seigne ou  le  conducteur  de  la  noce.  Par  un  hasard , 
que  le  poète  ne  décrit  pas ,  le  doge  de  Venise  aper- 
çut la  figure  de  la  fiancée  et  s'éprit  d'une  passion 
violente  pour  cette  princesse  ;  il  cherche  à  l'enlever. 

Pour  atteindre  ce  but,  il  fallait  d'abord  corrompre  le 
gardien  de  la  princesse,  un  parent  de  Marco.  Le  doge 
lui  offre  une  bottine  remplie  de  ducats.  Le  gardien 
refuse.  Le  doge  augmente  la  somme,  si  bien  que  ce 
parent  parjure,  corrompu  par  les  présents  du  doge, 
l'introduit  dans  la  tente  de  la  fiancée. 

Le  Vénitien  adresse  des  compliments  à  la  prin- 
cesse, il  n'épargne  pas  les  promesses  ;  mais  la  fiancée, 
effrayée  de  son  apparition,  lui  fait  observer  que  c'est 
un  péché  immense  que  de  trahir  un  compère ,  et  elle 
s'étonne  qu'il  ne  craigne  pas  la  punition  du  ciel. 

Le  doge,  une  espèce  de  don  Juan,  lui  énumère 
toutes  les  femmes  qu'il  a  courtisées,  et  parmi  les- 
quelles il  y  avait  de  ses  commères;  il  ajoute  que  h 
terre  n'en  est  pas  moins  ferme  sous  ses  pieds,  et  que 
le  ciel ,  Dieu  merci ,  est  assez  serein.  Alors  la  fiancée, 
cherchant  un  prétexte,  lui  ditqu'elle  avait  juré  de  ne  se 
^laisser  jamais  aimer  d'un  homme  barbu.  Elle  oblige 
ainsi  le  Vénitien  à  se  défaire  de  sa  barbe.  Ensuite, 
elle  exprime  la  crainte  d'être  surprise  par  Marco ,  et 
ne  sachant  pas  même  où  était  la  tente  de  son  époux, 
elle  demande  s'il  n'est  pas  éloigné.  Le  doge  la  rassure 
.et  lui  montre  du*doigt  la  demeure  du  prince ,  qui  est 
au  boutdu  camp.  Alors  la  jeune  fille  s'échappe  et  court 
tout  droit  chez  Marco,  qui  est  d'abord  scandalisé  de 


tua  PRINCE  MARCO.  313 

son  apparition 9  extraordinaire^  selon  les  mœurs  sla- 
ves. Il  apprend  alors  l'aventure,  et  se  rend  chez  le 
Aù^e  en  lui  demandant  ce  qu'est  devenue  la  fiancée. 
Le  doge  cherche  à  donner  à  la  chose  une  tournure 
plaisante.  Marco  lui  montre  la  barbe  coupée,  qui 
prouve  ses  coupables  projets. 

Après  cette  scène  comique,  commence  la  tra- 
gédie :  Marco  tue  le  doge  de  Venise  et  tous  les  Véni- 
tiens. 

Cette  scène  comique  est  racontée  avec  calme  et 
gravité.  N'oublions  pas  que  ces  récits  passent  par 
la  bouche  de  vieillards  aveugles.  Ils  croiraient  dé^ 
roger  à  leur  dignité  s'ils  se  permettaient  quelque 
plaisanterie  trop  libre  ou  un  seul  mot  qui  ait  une 
intention  équivoque. 

Quant  aux  chansons  féminines,  comme  elles  ne  se 
chantent  que  dans  l'intérieur  des  maisons  et  dans  les 
réunions  de  filles  et  de  garçons,  il  est  impossible  de 
s'en  procurer  une  collection  complète.  Elles  ne  sont 
communiquées  au  public  que  par  Tentremise  des  fem- 
mes aveugles  qui  remplissent  le  mémo  rôle  pour  la 
chanson  féminine  que  celui  des  vieillards  pour  l'épo- 
pée. Mais  les  vieillards  corrigent  quelquefois  la  com- 
position, au  coi^Jraire  dos  vieilles  femmes,  qui  gâtent 
souvent  la  poésie  serbienne ,  en  détruisant  son  ca- 
chet particulier,  cette  musique  du  style  qui  en  con- 
stitue surtout  le  mérite.  Rien  n'est  aussi  gracieux 
c|ue  le  style  de  ces  chansons  :  il  surpasse  même  la 
correction  et  la  précision  du  style  épique.  C'est  la 
plus  haute  perfection  à  laquelle  la  langue  slave  ait  pu 
s'élever.  Cette  giàce  provient,  sans  4oute,  de  la^pu- 


314  CHANSONS   SfiRBIfiNNES. 

roté  des  mœurs  de  ces  populations  j  de  la  chasteté 
de  leurs  habitudes.  Comme  il  est  impossible  d'i- 
miter le  geste  naïf  d'Un  enfant ,  de  même  Tartne 
parviendra  jamais  à  contrefaire  la  oatideur  virginale 
de  la  chanson  populaire  slave. 

Il  est  impossible  do  classer  la  ôhanson  slave  dans 
aucun  genre  connu,  établi  par  l'école.  Ce  n'est  ici  ni 
de  la  poésie  lyrique,  ni  de  la  poésie  dramatiquOé 
On  trouve  quelque  chose  d'analogue  dans  certaines 
pièces  de  l'anthologie  grecque.  Ce  sont  de  petits  ta- 
bleaux de  sentiments  qui  ne  paraissent  avoir  aucun 
but  ni  aucune  tendance  artistique.  Dans  l'antiquité, 
les  Grecs  siciliotes ,  ayant  étudié  leurs  chansons  natio- 
nales, les  imitèrent  et  créèrent  un  genre  sous  le  nom 
d'idylle.  Théocrite  a  donné  un  caractère  dramatique 
à  ce  genre ,  mais  souvent  il  l'a  gâté  en  y  introdui- 
sant des  combinaisons  trop  artificielles.  D'autres 
poètes,  comme  Moschus  et  Bien,  donnèrent  une 
forme  plutôt  lyrique  à  l'idylle  ;  mais  elle  n'existe 
dans  sa  pureté  primitive  que  chez  les  Slaves.  Ce  qui 
y  frappe  d'abord,  c'est  l'harmonie,  la  parfaite  conve- 
nance de  la  forme,  un  rapport  intime  entre  les  sen- 
timents et  les  paroles,  entre  les  intentions  et  l'exécu- 
tion. Le  sentiment  qui  ne  trouve  jpas  le  ton  qui 
lui  convient  devient  moquerie,  et  lé  geste  manqué 
dévient  grimace  :  cela  arrive  à  chaque  moment  aux 
poètes  germaniques  du  moyen  âge  ;  les  poètes  slaves 
sont  libres  de  ce  défaut. 

Je  vais  vous  èiter  quelques  strophes  de  chansons 
féminines. 

Voici   d'abord  i  La  Modestie  d* une  jeune  fille  ^ 


CHANSONS   SERBIENNES.  315 

chanson  citée  comme  la  plus  belle  parlions  nos 
critiques. 

<cLa  belle  Militza  a^des  sourcils  trop  longs  ^  ils 
jettent  une  ombre  sur  sa  blanche  flgure  ;  et  même 
sur  ses  lèvres  vermeilles.  Pendant  trois  longues  an- 
nées, je  Tai  vue  chaque  jour,  et  je  n'ai  jamais  pu 
connaître  quelle  est  la  couleur  de  ses  yeux  ;  je  n'ai 
pu  reposer  mon  regard  sur  son  œil  ni  sur  sa  figure 
blahche. 

»  Alors  j'ai  invité  les  jeunes  filles  et  Militza  à  la 
danse,  espérant  voir  enfin  ses  yeux.  Les  jeunes  filles 
formèrent  un  rond  et  se  mirent  à  danser.  Le  ciel  était 
serein.  Tout  à  coup,  il  s'obscurcit,  et  l'éclair  traversa 
le  nuage.  Toutes  les  filles  levèrent  les  yeux  vers  le 
ciel  ;  Militza,  seule,  ne  les  imita  pas  ;  ses  yeux  restè- 
rent, coftmie  toujours  ,  attachés  à  la  verdure  de 
Fherbe.  Les  autres  filles  lui  dirent  d'abord  à  l'oreille  : 

»  —  Sœur  et  compagne,  est-ce  trop  de  raison,  est- 
ce  trop  de  simplicité  de  regarder  ainsi  toujours 
Fherbe  verte,  de  ne  pas  lever  une  seule  fois  les 
yeux  vers  le  ciel,  où  serpentent  les  éclairs?  — 

»  Militza,  la  vierge ,  leur  répondit  :  —  Je  ne  suis  ni 
trop  spirituelle,  ni  trop  simple,  mais  je  ne  suis  pas  une 
Wila  ,  et  ce  n'est  pas  mon  affaire  de  jouer  avec  les 
nuages.  Je  suis  jeune  fille,  c'est  pourquoi  je  baisse 
les  yeux.  —  » 

Voici  une  autre  chanson  : 

<c  Une  rose  tombe  sur  les  yeux  d'une  belle  fille  en- 
dormie et  l'éveille.  La  fille  gronde  ainsi  la  fleur  : 
» —  Laisse-moi  tranquille,  ma  chère  rose,  je  ne  suis 
pas  d'aussi  belle  humeur  que  toi.  Un  jeune  homme  me 


316  CHANSONS  SERRÎENNRS  FÉMININES. 

demande  en  mariage ,  et  on  me  livre  à  un  vieillard  ! 
Un  vieillard  est  comme  un  vieil  arbre  :  quand  le  vent 
souffle,  il  tremble;  si*la  pluie  tombe,  il  pourrit;  si 
le  soleil  se  lève  ,  il  sue.  Un  jeune  homme  est  comme 
un  bouton  de  rose  :  si  le  vent  souffle,  il  s'entrouvre  ; 
si  la  pluie  tombe,  il  s'épanouit;  si  le  soleil  se  lève, 
il  brille  dans  tout  son  éclat.  —  » 

Ceci  se  rapproche  du  genre  provençal. 

Il  y  a  très  peu  de  chansons  de  ce  genre.  La  plu- 
part sont  simples,  et  ressemblent  à  celles  des  Grecs, 
et  surtout  aux  pièces  les  plus  anciennes  de  Tantho- 
logie  grecque. 

Voici  une  autre  chanson ,  la  chanson  d'une  jeune 
fille  qui  cherche  son  ami  dans  le  bois,  et  qui  a  trouvé 
son  habit  dans  la  prairie. 

«  Hier  soir,  j'ai  trouvé  dans  la  prairie  son  manteau 
brodé  et  son  tambourin  orné  d'argent,  ainsi  qu'une 
pomme  fraichetnent  cueillie.  Et  je  restais  pensive , 
méditant  longtemps.  Si  je  prenais  son  manteau ,  il 
pourrait  bien  avoir  froid  ;  si  je  prenais  son  tambourin, 
il  le  regretterait  trop,  car  c'est  un  cadeau  de  mon 
frère.  Enfin,  ayant  réfléchi,  je  me  dis  :  je  goûterai 
de  cette  pomme,  j'en  goûterai,  mais  je  ne  la  pren- 
drai point ,  pour  qu'il  s'aperçoive  que  quelqu'un  est 
venu  ici,  et  pour  qu'il  sache  que  c'est  moi.  » 

Voici  un  petit  tableau  dans  le  genre  grec  : 

«  Une  jeune  fille,  assise  dans  le  jardin,  creuse 
dans  la  terre  un  petit  sillon  pour  conduire  de  Feau 
vers  des  fleurs,  pour  alimenter  des  œillets.  Là  où 
elle  creusait  elle  s'est  endormie,  la  tête  couchée  sur 
une  touffe  de  narcisses ,  les  mains  entrelacées  dans 


CHANSONS  S£ftUiËNMES  FÉM1MNE8.  31? 

les  œillets^  et  le  pied  blanc  baigné  dans  le  ruisseau.  » 

D'autres  morceaux  : 

«  Je  voudrais  chanter,  mais  aujourd'hui  je  ne  le 
puis  pas.  Mon  ami  est  malade ,  il  entendrait^  et  il  di- 
rait que  je  ne  suis  pas  en  peine  de  lui.  Et  je  suis  en 
peine  pour  lui,  car  je  le  porte  sur  mon  cœur.  En  quel- 
ques lieux  que  je  me  trouve  je  le  porto  comme  la 
mère  porte  le  nouveau-né ,  le  plus  chéri  de  ses  en- 
fants. » 

LA    TUAmSON. 

«  Un  couple  heureux  s'amusait  sur  lu  prairie ,  il 
croyait  que  personne  ne  les  voyait,  mais  la  prairie 
les  a  entendus  et  les  dénonça  au  troupeau,  et  le  trou- 
peau le  dit  au  berger  qui  le  chanta  à  un  voyageur,  et 
le  voyageur  le  communiqua  à  un  vaisseau ,  et  le  vais- 
seau le  dit  à  la  mer,  la  mer  le  dit  aux  fleuves ,  qui  le 
répétèrent  devant  la  maison  paternelle.  » 

LA   SÉPARATION. 

a  Mon  amie,  quitte-moi;  va,  tu  trouveras,  un 
jardin  sans  haie,  dans  ce  jardin  un  rosier  rouge; 
cueilles-y  une  petite  branche  de  roses  ,  place-la 
sur  ton  cœur.  Lorsque  tu  verras  cette  rose  fanée 
mon  cœur  sera  flétri. — Et  loi,  mon  ami,  retourne  un 
peu  sur  tes  pas,  tu  rencontreras  une  forêt  verte  ;  dans 
la  fon^t,  tu  verras  une  fontaine  aux  ondes  rafraîchis- 
santes. Là  se  trouve  une  pierre  de  marbre,  sur  la 
pierre  est  placée  une  coupe  d'or,  et  dans  la  coupe 
d'or  il  est  tombé  de  la  neige.  Prends  cette  neige, 


3i8  CUAH80]>iS  SËKiUËNl^^S   rÉMINIliC^. 

porte-la  près  do  ton  cœur  ;  comme  cotte  bjtlle  se  fon- 
dra, ainsi  se  fondra  mon  cœur.  » 

LE  R£YE|L« 

«  Rossignol,  ne  chante  pas  d'aussi  bon  matin,  ne 
réveille  pas  mon  seigneur:  seule  je  l'ai  endormi, 
seule  je  veux  le  reveiller.  J'irai  dans  le  jardin  cueillir 
une  branche  de  basilic,  avec  cette  branche  je  veux  lui 
effleurer  la  joue,  et  ainsi  doucement  je  l'éveillerai.  » 

LE    MONUMENT. 

«  Une  pierre  tomba  et  tua  Maria  et  André.  La 
mère  de  Maria ,  ses  parents  et  sa  famille  iront  la  pleu- 
rer; mais  André  n'avait  au  monde  qu'une  amie.  Elle 
méditait,  en  pleurant,  quel  monument  elle  lui  éri- 
gerait. Si  je  brode  son  nom  sur  une  étoffe ,  l'étoffe 
s'usera  et  son  nom  s'effacera.  Si  je  compose  pour  lui 
une  chanson ,  elle  vivra  longtemps  en  volant  de  bou- 
che en  bouche  ;  mais  à  la  fin ,  tombée  des  lèvres  in- 
différentes, elle  mourra.  Si  j'écris  son  nom  dans  un 
livre ,  le  livre  vivra  longtemps ,  passant  de  mains  en 
mains,  jusqu'à  ce  qu'il  tombe  entre  les  mains  des  in- 
différents ,  alors  il  mourra.  Je  veux  le  garder  dans 
mon  cœur,  là  il  sera  le  mieux  placé.  » 

LE    COSMÉTIQUE. 

«  La  jeune  fille  lave  son  beau  visage ,  et  elle  dit  en 
le  baignant  :  —  Visage,  si  je  pensais  qu'un  vieil- 
lard dût  m'épouscr,  j'irajs  vers  la  for^l»,  je  cueillo- 


CHANSgi^lé   KiKIimiàKKIi^l!»   tÉHI^l^ES.  "      319 

rais  408*plwUq8  amère$,  oi  j'en  oomposoraiH  une 
liqueur  dont  j«  Invoruis  mou  vibauel  MaU  si  jo  «avais 
qu'un  jeuue  homuio  dût  venir,  j'irais  dans  le  jardin, 
j'y  cueillerais  toutes  les  roses,  j'en  composerais  un 
parfum  dont  je  t'embaumerais  ^  ô  mon  visayel  —  n 

in    MALÉDICTION. 

a  La  belle  Smilia  est  occupée  à  broder  aj^sise  dans 
Ufl  j^rdiUj  au  milieu  des  oeillets.  Sa  mère  l'appelle: 
— Smilia,  viens  au  repas  du  soir, — mais  elle  répond  ^ 
^amère  :  — Mangez  toujours ,  ne  m'attondc^s  p^s,  je 
ue  pense  plus  au  souper  :  je  sujs  toute  à  mon  extrême 
douleur.  Mon  ami  est  venu  aujourd'hui,  il  a  causé 
de  grands  dommages;  il  a  marché  sur  mes  (ïeurs  et 
sur  le  buisson;  me  trouvant  assise  a  mon  travail,  il 
a  mêlé  ma  soie.  Maudis  Je,  ma  mùro!  maudissons-|e 
toutes  les  deux  !  Qu'il  soit  enchaîné  dans  mes  bras  ! 
qu'il  soit  emprisonné  pour  toyjours  daqs  nion 
cœur  !  qu'il  soit  dévoré  par  mes  yeux  !  —  » 

Ces  quelques  citations  vous  donnent  une  idée  de 
presque  tous  les  genres  de  chansons,  quoique  les 
plus  simples  soient  les  plus  nombreuses.  Cette  der- 
nière est  presque  la  seule  oii  on  trouve  une  espèce 
d'ironie. 

D'un  genre  plus  grave  est  celle-ci  : 

«  Conda  mourut,  Condafils  unique  de  sa  mère;  sa 
mère  ne  veut  pas  l'ensevelir  loin  de  sa  maison  sei- 
gneuriale, elle  l'enterre  dans  son  jardin,  sous  des 
orangers  aux  fruits  d'or.  Chaque  matin  la  pauvre 
mère  visite  le  lieu  où  il  repose ,  mais  ce  beau  jardin 


320  CHANSONS  sekiuënNes. 

paraît  triste  comme  une  maison  en  deuil.  L'air  y  est 
lourd  comme  dans  une  prison  souterraine  :  —  Conda , 
mon  fils ,  lui  dit  sa  mère ,  parle  :  cette  terre  te  serait- 
elle  pesante  ;  ces  arbres  ne  te  plairaient- ils  pas?  — 
Alors  une  voix  sortit  du  tombeau  :  — Ce  n'est  pas 
la  terre  qui  me  pèse,  ce  n'est  pas  l'arbre  qui  me 
tourmente,  c'est  la  douleur  de  mon  amante;  lors- 
qu'elle soupire ,  ses  soupirs  s'élèvent  jusqu'au  ciel  et 
font  trembler  mon  âme;  lorsqu'elle  pleure,  ses  lar- 
mes coulent  à  travers  la  terre  et  troublent  le  repos 
de  mes  cendres.  —  »> 

L'harmonie  du  style  et  du  sujet  est  due  surtout  à 
la  spontanéité  avec  laquelle  on  crée  ces  chansons. 
Belle  floraison  dont  toutes  les  richesses  sont  écloses 
spontanément  et  dans  le  temps  normal.  Comment 
compose-t-ôn  ces  sortes  de  poésies  ?  Des  jeunes  filles 
et  des  jeunes  garçons,  en  se  promenant,  en  se  jouant, 
expriment  un  sentiment  ou  une  idée  en  vers, , faisant  i 
ainsi  des  vers  sans  le  savoir.   Dans  ces  moments 
poétiques,  où  un  homme  civilisé  cherche  son  crayon 
pour  tracer  un  paysage  ^  ou  appelle  ses  compagnons 
pour  admirer  les  beautés  de  la  nature ,  le  Serbien 
entonne  quelques  strophes,  et  s'il  a  trouvé  la  vraie 
poésie,  il  n'a  pas  besoin  de  la  répéter,  parce  que 
d'après  une  loi  du  monde  moral ,  loi  aussi  sûre  que 
les  lois  physiques  du  monde  matériel,  une  forme  ' 
vraie   devient   éternelle;   elle  se  grave  facilement 
dans  les  souvenirs;  ni  l'auteur,  ni  ceux  qui  Tont  en- 
tendue ne   l'oublient  pins.   En  France,  on    répète 
partout  un  mot  bien  trouvé,  un  mot  spirituel:  il  fait 
le  tour  du -pays  dans  quelques  jours  ;  en  Serbie,  un 


CHAfiSOKS  8ERBIËKNËS.  321 

tableau  vraiment  poétique^  une  strophe  musicale 
sont  répétés  par  ceux  qui  les  ont  entendus,  et  ils  de- 
viennent une  propriété  du  pays. 

Les  strophes  ainsi  réunies  deviennent  des  chan- 
sons ,  des  recueils  de  niotife.  Le  peuple  ne  cherche 
pas  à  développer  ces  motifs  ;  ce  qu'un  artiste  peut  et 
doit  quelquefois  faire  y  au  risque  de  tomber  dans  les 
redites  et  la  manière.  Chez  le  peuple ,  le  thème  existe 
dans  sa  force  primitive ,  ce  sont  pour  ainsi  dire  les 
rudiments  de  Tart.  Comme  l'épopée  slave  nous  donne 
ridée  de  ce  qu'étaient  les  rapsodes  grecs  avant  Ho- 
mère ,  ainsi  nous  vovons  dans  les  chansons  serbien- 
nés ,  ITiistoire  de  l'idylle  chez  les  Grecs. 

La  donnée  et  la  forme  s'allient  intimement  dans 
ces  poésies  primitives.  Plus  tard  l'art  sépare  les  élé- 
ments et  les  développe  ;  alors  commence  la  variété 
des  styles.  Bientôt  ces  styles  de  plus  en  plus  divisés 
se  décomposent  et  finissent  par  la  prose.  Dès  que  la 
rhétorique  marque  la  différence  entre  les  mots  nobles 
et  les  mots  vulgaires ,  entre  les  tournures  élevées  et 
les  tournures  basses ,  entre  le  style  fleuri  et  le  style 
sublime^  on  voit  poindre  la  prose. 

Dans  la  poésie  slave ,  les  styles  se  touchent ,  ils 
varient  d'après  les  sentiments,  d'après  les  idées  qu'ils 
expriment,  sans  qu'il  y  ait  dans  ce  passage  d'un  style 
à  l'autre  des  contrastes ,  pas  même  des  nuances  heur- 
tées. C'est  le  coloris  d'arc-en-ciel. 

En  France,  que  dirait-on,  par  exemple,  si  on 
mettait  dans  la  bouche  d'un  célèbre  tragédien ,  au 
milieu  des  vers  de  Racine  et  de  Corneille,  une  stro- 
phe de  Màrot,  de  Desaugiers  ou  de  Béranger?  Qui 


poiirrHit  roiiipremlre  un  toi  in^)laii|;e?  Eh  bien,  cela 
îirrivo  chaA  len  Hhison.  1^  chanson  féminine  entre 
fiarfait4>*inent  bien  danfi  la  fioésie  héroïque  quand  le 
rhythnie  OHt  le  même.  Im  poésie  héroïque  te  transforme 
fe(;ilomimt  on  drame.  Il  sufHt  de  séparer  les  tirades, 
do  les  ftâiro  prononci^r  jiar  des  personnages  différonUi 
pour'  en  former  une  scène ^  do  bonnes  pièces  théâ- 
trales. 

lin  auteur  slavo  contemporain ^  do  beaucoup  de 
talent  9  M.  Milutinowitz^  composa  deniièrement  une 
traf;édio  qui  a  eu  un  (jrand  succès.  Dans  cette  tra|{é- 
dioy  sou  vont  il  cito  d(^s  fra(;ments  entiers  du  p<iAiiie) 
dont  ncMiH  avims  lu  des  extraits  ^  sur  la  bataille  de 
KosHowo.  iios  paroles  du  prince  l^azare^  les  réponses 
de  sa  femme  soûl  citées  textuellement.  Le  poète  a 
pris  pour  diapason  de  sa  tragédie  la  chanson  popu- 
laire; il  a  roussi  à  donner  à  sa  composition  une  cou- 
leur ancienuoy  et  en  môme  temps  un  ton  de  simplicité 
populaire. 

Lorhylhme  de  la  chanson  dif Fore  beaucoup  do  celui 
de  lopopée.  Toutes  les  formes  grecques,  avecquel- 
qtu^s  inodilicalicrnsy  s'y  retrouvent,  depuis  le  petit 
adonieu  juscpi'aux  combinaisons  artiHcielles  de  la 
strophe  a!(  aUtiue  et  saphique  ^  surtout  dans  les  stro- 
phes dos  chansons  féminines. 

Im  chanson  féminine  a  souvent  un  ton  (jrave  et 
lra|;i(|uo  ;  uuo  dos  plus  betlos  do  ce  genre  est  la 
l'hausou  sur  la  mort  iU>  la  ft'uimo  de  Hassan  A|;a, 
la  promi(^n>  <|ui  fui  publiôo  et  connue  en  Eumpe. 
1/abbo  lM)rlis  Tavail  iMiloudu  liianliu*,  et  en  a  donne 
uiu'  traduolion. On  la  reproduite  ou franyais.  Uoolhuv 


CHANSONS   SERBIBNNES.  323 

frappé  de  la  simplicité  de  cette  pièce ,  la  traduisit 
en  allemand,  et  lit  connaître  ainsi  la  poésie  slave. 
Chose  étonnante!  Goethe,  qui  cherchait  le  sens  de 
la  chanson  à  travers  les  trois  traductions,  igno- 
rant la  langue  slave,  a  cependant  donné  la  traduc- 
tion la  plus  fidèle  de  toutes ,  ayant  toujours  parfai- 
tement deviné  les  fautes  des  traducteurs.  Cette 
œuvre  est  une  chanson  musulmane.  Les  Slaves  qui 
professent  l'islamisme  chantent  aussi  en  slave  ;  ils 
n'ont  pas  renié  leur  langue.  Je  cite  : 

«  Qu'est-ce  qui  apparaît  si  blanc  sur  cette  montagne 
verte?  Est-ce  de  la  neige  ou  bien  est-ce  une  bande 
de  cygnes?  Si  c'était  de  la  neige ,  elle  se  serait  déjà 
fondue  ;  si  c'étaient  des  cygnes,  il  se  seraient  déjà  en- 
volés ;  ce  n'est  pas  de  la  neige ,  ce  ne  sont  pas  des 
cygnes ,  ce  sont  les  tentes  d'Hassan  Aga.  Il  s'y  re- 
pose dangereusement  blessé.  Sa  mère  et  ses  sœurs 
vinrent  le  visiter;  mais  sa  femme  ne  vint  pas,  la  mo- 
destie l'ayant  empêchée  d'entreprendre  un  si  lonp 
voyage.  Dès  que  Hassan  fut  guéri  de  ses  blessures,  il 
expédia  un  messager  à  sa  femme. 

»  —  Femme,  ne  m'attends  plus;  malheur  à  toi  8i 
je  te  trouve  dans  mon  palais  blanc  au  milieu  de  mes 
enfants  !  — 

j>  Â  cette  nouvelle,  la  noble  femme  resta  immobile 

de  douleur.  Tout  à  coup  on  entend  dans  la  cour  le 

bruit  des  pas  des  chevaux.  La  femme  d'Hassan  s'en- 

'fuit,  effrayée,  et  veut  se  précipiter  de  la  terrasse c 

Ses  deux  filles  chéries  la  suivent. 

»  —  Retourne  vers  nous ,  6  mère  chérie  ;  ce  n'est 


3îi  LA    FEMME    DE 

pas  notre  père  Hassan  qui  est  venu,  c'est  ton  frère, 
notre  oncle  Pintorowitz-Bey.  — 

»  La  noble  femme  retourne  sur  ses  pas,  et,  sus- 
pendue au  cou  de  son  frère,  elle  pleure  amèrement. 

» —  Quelle  honte,  ô  frère,  d'être  chassée  ainsi! 
moi ,  mère  de  ces  cinq  enfants.  — 
•  »  Son  frère  l'écoute  d'un  air  sombre  ;  il  ne  dit  rien. 
11  met  la  main  dans  la  poche  de  son  habit  en  soie , 
^t  tire  de  sa  poche  la  lettre  de  divorce.  Sa  sœur  peut 
retourner  chez  sa  vieille  mère  et  épouser  un  autre 
homme. 

»La  noble  femme,  ayant  lu  la  lettre,  dépose  un  baiser 
d'adieu  sur  le  front  de  ses  deux  fils ,  baise  les  lèvres 
vermeille^  de  ses  deux  filles,  va  vers  le  berceau  du 
plus  petit  de  ses  enfants ,  et  elle  ne  peut  se  séparer 
de  cet  enfant.  Son  frère  la  prend  par  les  mains,  l'ar- 
rache avec  beaucoup  de  peine  à  ses  enfants ,  la  met 
en  croupe  sur  son  cheval ,  et  s'élance  vers  sa  maison 
blanche.  Elle  n'est  restée  que  quelques  jours  chez  ses 
parents,  elle  ne  resta  pas  même  une  semaine  entière, 
car  elle  était  de  très  noble  race,  et  on  vint  de  tous  côtés 
la  demander  en  mariage.  Le  grand  cadi  lui-même  la  de- 
manda. La  noble  femme  pria  instamment  son  frère  :— 
Je  te  supplie,  je  te  conjure  au  nom  de  Dieu  de  ne  pas 
me  remarier  ;  car  certes  mon  pauvre  cœur  se  brisera 
quand  j'aurai  revu  mes  pauvres  orphelins. — Mais  son 
frère  n'est  nullement  touché  de  ses  larmes  et  il  l'ac- 
corde au  grand  cadi. 

»  Encore  une  fois  la  noble  femme  prie  son  frère 
d'écrire  sur  du  papier  blanc  et  d'envoyer  au  cadi  une 


HASSAN    AGA.  323 

lettre  ainsi  conçue  :  — La  jeune  femme  te  salue  ami- 
calement et  te  prie  le  mieux  qu'elle  peut,  que  le 
jour  où  tu  viendras  à  sa  maison  avec  le  noble  cortège 
des  compagnons  de  noces,  tu  daignes  lui  apporter  un 
long. voile,  dont  elle  puisse  couvrir  sa  figure  entière, 
pendant  qu'elle  passera  auprès  de  la  maison  de  Has- 
san son  ancien  mari ,  pour  ne  pas  voir  ses  petits  or- 
phelins.— 

»  Le  cadi ,  aussitôt  qu'il  eut  vu  la  blanche  lettre , 
rassembla  une  splendide  troupe  d'amis  et  se  mit  en 
marche.  Il  arriva  heureusement  au  terme  de  son 
voyage  ,et  il  retournait  déjà  chez  lui  ;  mais  en  passant 
auprès  de  la  maison  de  Hassan ,  les  deux  petites  filles 
aperçurent  le  cortège  de  la  fenêtre,  les  deux  fils  cou- 
rurent à  la  porte  et  appelèrent  ainsi  leur  mère  : 

« —  Viens  chez  nous,  mère  chérie ,  viens  encore 
une  fois  manger  avec  nous  notre  repas.  — 

»  La  noble  femme,  ayant  entendu  ces  paroles, 
s'adressa  au  chef  de  la  noce. 

» — 0  chef!  je  te  supplie  au  nom  de  Dieu  ,  arrête 
un  peu  les  chevaux  auprès  de  la  cour,  je  voudrais 
donner  quelques  cadeaux  à  mes  orphelins.  —  » 

»  On  arrêta  les  chevaux.  La  femme  se  mit  à 
,  distribuer  de  jolis  cadeaux.  Elle  donna  aux  filles  des 
bottines  brodées,  aux  fils  une  pièce  d'étoffe  précieuse, 
et  au  plus  petit ,  qui  était  au  berceau,  elle  donna  aussi 
un  habit  en  soie;  mais  le  fier  Hassan  Aga  observait 
tout  cela,  et  il  cria  à  ses  enfants  : 

« — Retournez  à  la  maison,  mes  pauvres  orphelins , 
ne  cherchez  pas  d'apitoyer  cette  femme,  elle  a  un 
cœur  de  pierre  dure.  — 


326  CHANSONS   SERBIENNES. 

»  A  peine  la  femme  d'JHassan  eut-elle  entendu 
cette  parole  qu'elle  tomba  raide,  la  face  contre  terre. 
Elle  était  morte  j  son  cœur  se  brisa  à  la  vue  de  ses 
petits  orphelins.  » 

Il  y  a  plusieurs  pièces  de  ce  genre  parmi  les  com-  - 
positions  des  poètes  mahométans;  mais  en  général,  . 
si  elles  sont  plus  fortes,  et  plus  tragiques ,  elle  nont^ 
pas  la  même  perfection  de  la  forme.  Les  Musulmans 
ont  beau  employer  la  langue  slave  et  toutes  les  formes 
de  style  reçues  dans  les  pays  slaves ,  il  y  a  toujours 
dans  leurs  poésies  une  tendance  à  l'exagération  qu^ 
est  dans  la  nature  de  l'esprit  oriental,  et  qui  para! 
s'être  communiquée  par  TAlcoran  aux  Slaves  Bosnia— 
qties  et  Albanais.  La  forme  y  écrase  toujours  1^ 
idées  ;  quelquefois  les  idées  s'échappent  au  travei^^ 
de  la  forme  en  la  brisant.  Voyons,  par  exemple,  couq- 
ment  le  poète  musulman  décrit  h  puissance  du  re- 
gard d'une  jeune  fille.  Il  s'adresse  à  la  ville  de  Travnic, 
et  il  dit  : 

«  Un  nuage  noir  couvre  la  ville  de  Travnic  :  est-ce 
un  incendie  qui  éclate?  est-ce  la  peste  qui  ravage  la 
ville  ?  Non.  C'est  la  belle  Yanina  qui  lança  un  regard 
dans  la  ville  et  y  mit  le  feu.  Déjà  deux  boutiques  sont 
consumées,  et  l'incendie  touche  à  l'Hôtel-de-Villeoù 
te  cadi  préside  le  tribunal.  » 

Cette  pièce,  qui  parait  plaisante,  est  sérieusement 
Intentionnée.  C'est  le  genre  sentimental  des  poëtes 
musulmans. 

Autre  exemple.  Une  mère  maudit  une  jeune  fille 
qui  a  détruit  le  repos  de  ses  fils  \  elle  menace  d'en- 
fermer ses  fils  dans  une  tour.  La  jeune  fille  répond 


CHANSONS   SERBIENNES.  327 

fort  tranquillement  que  son  œil  traversera  les  mu- 
railles, brisera  les  portes  de  fer,  et  détruira  de  fond 
en  comble  les  murs  de  la  tour.  L'esprit  oriental  est 
là  tout  entier. 

Ces  pièces  sont  tirées  de  la  collection  de  M.  Wouk. 
Il  en  a  paru  déjà  quatre  volumes  ;  la  collection  en 
contiendra  cinq  ou  six  de  plus.  On  n'en  a  que  com- 
mencé la  publication.  Entreprise  difficile.  Ce  qui  était 
le  plus  difficile,  c'était  de  recueillir  les  chansons  fé- 
minines. Les  vieilles  femmes  les  gâtent  par  leur 
manière  de  chanter,  et  les  jeunes  filles  ne  veulent  pas 
chanter  du  tout.  Quand  on  les  y  invite ,  elles  répon- 
dent avec  colère  qu'elles  ne  sont  pas  des  aveugles.  On 
s'adresse  ordinairement  à  un  enfant,  on  le  fait  chan- 
ter, et  alors  les  jeunes  filles  le  corrigent.  Peu  à  peu 
on  parvient  à  réunir,  à  composer  toute  la  chanson. 

L'esprit  romanesque  qui  a  produit  ces  chansons  est 
encore  en  pleine  vigueur,  l'esprit  épique  paraît  avoir 
faibli;  le  roman,  on  le  compose  encore  souvent  et  on 
le  chante. 

M.  Wouk  doit  une  partie  de  son  recueil  à  un  rap- 
sode très  remarquable,  l'un  des  plus  savants  ;  il  était 
marchand  ambulant.  M.  Wouk  le  trouva  dans  une 
grande  misère  ;  il  vivait  en  portant  des  fagots  dans  la 
ville  et  en  les  vendant  chaque  jour  pour  quelques 
sous.  M.  Wouk  Iç  prit  chez  lui,  lui  donna  à  manger 
et  à  boire,  puis  il  le  mit  dans  un  couvent ,  où  il  était 
parfaitement  traité.  Cet  homme  récita  une  centaine 
de  morceaux  de  poésie  épique,  et  de  romans.  Il  cor- 
rigea surtout  un  très  grand  nombre  de  chansons ,  car 
il  chantait  et  récitait  également  bien.  Malheureuse- 


32fl  CHANSONS  SERBtKNXGS. 

ment  rinsurrection  de  la  Serbie  ayant  éclaté  àla  même 
époque,  le  rapsode  quitta  le  couvent,  prit  les  armes 
et  fut  tué  par  les  Turcs.  Il  avait  longtemps  été  bri- 
gand; M.  Wouk  dit  qu'il  était  très  bonnéte  et  très 
brave  bomme  pour  un  brigand. 

Plus  tard,  M.  Wouk  s'étant  rendu  à  la  cour  dû 
prince  Miloscb  (qui  vient  d'être  détrôné  il  y  a  quel- 
ques mois),  chercha  à  y  attirer  tous  les  rapsodes  du 
pays.  Miloscb,  qui  savait  à  peine  signer  son  nom, 
aimait  beaucoup  la  poésie.  M.  Wouk  entendit  parler 
d'un  poète  nommé  Milim,  qui  chantait  surtout  par- 
foi  tement  bien  le  poëme  des  noces  de  Zernoyewitch, 
que  nous  venons  de  lire .  On  pria  le  prince  de  faire  cher- 
cher ce  poète.  Miloscb  donna  ordre  de  l'amener  vif 
ou  mort.  On  le  trouva  et  on  le  lui  amena;  mais  M.  Wouk 
fut  malheureusement  déçu  dans  ses  espérances.  D'a- 
bord le  rapsode  était  trop  vieux  et  couvert  de  trop  de 
blessures  de  yatagan  et  d*épée,  qu'il  avait  reçues, 
ayant  servi  longtemps  parmi  les  brigands;  ensuite  il 
ne  pouvait  chanter  qu'en  buvant  un  peu  trop  d'eau- 
de-vie.  Il  ne  récitait  pas,  il  chantait,  et  il  ne  se 
laissait  pas  interrompre.  L'art  de  sténographier  n'é- 
tait pas  coimu  dans  ce  pays  ;  ainsi  il  follaif ,  pour 
noter  ses  vers ,  réunir  plusieurs  écrivains  qui  cher- 
chaient à  saisir  les  strophes,  à  mesure  qu'elles 
échappaient  au  poète,  car  si  on  l'interrompait  une 
fois ,  il  ne  voulait  plus  recommencer. 

Les  hommes  civilisés  de  la  cour  du  prince  Milosch, 
ceux  qui  avaient  sejvi  dans  l'armée  russe,  ceux  sur- 
tout qui  avaient  fréquenté  les  écoles  d'Allemagne, 
regardaient  avec  surprise  ce  manège,  semoqpiantdu 


CHANSONS  SERBtENNES.  329 

littérateur  Wouk  ot  du  poSte  ;  ils  ne  pouvaienl  pas 
Ocmprendre  pourquoi  Ton  se  donnait  tant  de  peines 
^  rassembler  des  chansons  si  plébéiennes  :  enfin  on 
fit  accroire  au  pauvre  rapsode  qu'on  se  moquait  de  lui, 
et  que  M.  Wouk  le  traitait  comme  un  bouffon  de 
oour.  Le  poète  offensé  s'enfuit  un  jour  sans  qu'on 
îiit  pu  parvenir  à  le  rattraper. 

Un  troisième  rapsode ,  aussi  très  remarquable , 
était  un  brigand  de  métier.  M.  Wouk  le  trouva  dans 
une  prison.  Il  venait  de  tuer  une  femme,  une  sorcière , 
à  ce  qu'il  disait ,  qui  avait  ensorcelé  son  enfant.  Ceci 
se  passait  en  1820  :  M.  Wouk  a  tiré  de  lui  plusieurs 
chansons" d'un  grand  prix. 

Cette  collection  nous  conservera  du  moins  le 
souvenir  de  l'état  poétique  actuel  du  pays.  Il  est 
impossible  d'en  prévoir  l'avenir. 

Fort  heureusement  les  Turcs  laissèrent  intacte  la 
vie  domestique  des  Serbiens.  Le  gouvernement  au- 
trichien n'a  pas  cherché  non  plus  à  détruire  systéma- 
tiquement leur  nationalité  comme  il  le  fait  ailleurs. 
En  général ,  on  s'en  occupe  très  peu  en  Autriche ,  et, 
dans  un  livre  publié  à  Vienne  il  y  a  quelques  années , 
pour  l'usage  des  écoles ,  on  dit  que  les  Monténégrins 
sont,  une  race  tartare.  On  les  laisse  ainsi  vivre  tran- 
quillement avec  leurs  anciennes  institutions  et  leurs 
antiques  poésies. 

Le  gouvernement  français ,  qui  avait  envahi  ces 
pays  du  temps  de  Napoléon,  a  porté  un  coup  sensible  à 
la  nationalité  slave ,  en  cherchant  à  introduire  par- 
tout son  système  de  préfectures^  d'évêchés  et  de 
gendarmerie ,  sans  se  donner  la  peine  de  s'informer 


330  CHANSONS  8ERBIENNES. 

de  l'état  des  esprits^  de  l'état  moral  du  pays.  Il  a  ainsi 
offensé  et  le  peuple,  et  les  gens  éclairés,  qui  crai-  ' 
gnaient  l'influence  immédiate  d'une  réforme  ausii 
violente.  Les  gouvernements  autrichien  et  turc  rém- 
sissent  à  enrôler  dans  le  Monténégro  des  régiments, 
et  quelquefois  des  armées  ;  le  gouvernement  français, 
au  contraire ,  n'a  trouvé  partout  que  de  la  résistance. 
Le  maréchal  Marmont,  qui  commandait  alors,  voulait 
faire  des  chemins  partout.  Il  proposa  aux  Monténé- 
grins d'entreprendre  pour  eux  un  grand  travail  afin 
de  faire  traverser  leur  pays  par  une  route  militaire. 
Les  Monténégrins  eurent  le  bon  esprit  de  remercier 
le  maréchal.  Leur  pays  n'a  jusqu'à  présent  pas  de 
chemins  royaux  ni  vicinaux. 

Certes,  personne  ne  pense  que  ce  peuple  puisse  res- 
ter toujours  dans  la  même  position,  et  qu'il  n^y  aitbeau- 
coup  à  faire.  Cependant  les  étrangers,  les  Allemands^ 
qui  ont  dernièrement  visité  cette  contrée,  et  paraissent 
avoir  médité  sur  son  état  moral ,  littéraire  et  poU- 
tique,  n'hésitent  pas  à  dire  qu'il  y  faut  se  défier  de 
toutes  les  influences  étrangères  ;  que ,  si  une  fois  les 
lUuriens  et  les  Monténégrins  donnaient  dans  leur 
pays  accès  aux  spéculateurs  étrangers ,  ils  auraient 
le  sort  des  populations  gauloises  qui  furent  rempla- 
cées par  les  Anglais ,  et  violemment  chassées  de  leur 
sol  natal.  Ces  peuples  devraient  chercher,  dans  leur 
religion  et* dans  leur  culte  national,  les  germes  de 
leur  civilisation  future;  ils  devraient  apprendre  à  ser- 
vir quelquefois  leur  pays  sans  demander  à  étje  ré- 
compensés, ce  qu'ils  font  toujours;  ils  doivent  se 
corriger  un  peu  de  leurs  défauts,raviditéetla  jalou- 


f 


CHANSONS   SERBIENNES.  331 

sie;  ils  feraient  bien  d'introduire  dans  leur  pays  un 
gouvernement  régulier  quelconque  ;  mais  qu'ils  ne  se 
hâtent  pas  de  faire  venir  de  l'étranger  des  maîtres 
pour  leur  apprendre  les  sciences  gouvernementales , 
les  arts  du  luxe ,  et  les  mystères  de  l'industrie  ac- 
tuelle. 

Telle  est  l'opinion  des  Allemands  qui ,  en  géné- 
ral, n'aiment  pas  beaucoup  la  race  slave.  L'auteur 
dont  nous  citons  ici  l'opinion  finit  par  dire  que, 
pour  élever  la  puissance  d'un  peuple  à  un  degré  su- 
périeur, il  faut  que  ce  peuple  se  multiplie  par  lui- 
f 


VINGT-DEUXIEME    LEÇON. 


Traductions  diverses  des  poésies  slaves. — L'hérédité  parmi  les  Slaves. 
—  Les  villes  russes  dans  le  moyen  âge.  —  Kiew;  Novgorod.  —  La 
Pologne,  la  Russie  et  la  Bohême  dans  le  xii*  siècle.  — Origine  de 
la  l^russe.  —  L'ordre  tcutonique ,  ses  luttes ,  sa  puissance  et  sa  déca- 
dence. —  Les  Lithuaniens.  —  I^'invasion  mongole  ;  la  Pologne 
devant  les  Mongols. 


Vendredi,  49  mars  iSAi. 
MESSIEURS  , 

Ceux  qui  ne  connaissent  pas  la  langue  slave  ^  et 
qui  voudraient  lire  en  entier  les  poèmes  que  j'ai  cités 
par  fragments ,  peuvent  en  prendre  connaissance 
dans  la  traduction  anglaise  de  M.  Bowring,  mais  sur- 
tout dans  celle  faite  en  allemand  par  mademoiselle 
Tliérèse  Jacob ,  sous  le  nom  de  M.  Talvi-,  traduction 
incomplète,  il  est  vrai,  mais  très  fidèle.  En  France, 
Tauteur  connu  du  Théâtre  de  Clara  Gazul  publia,  de 
1825  à  1827,  en  gardant  l'anonyme,  une  collection 


TRADUCTIONS   DES   1H>É,SIES   SLAVES.  333 

de  poésies  slaves.  Cette  collection  causa  une  certaine 
sensation  dans  les  pays  du  Nord.  L'auteur  prétendait 
connaître  parfoiteraeni  la  langue  illyrienne.  Il  di- 
sait avoir  parcouru  le  pays,  et  surtout  avoir  consulté 
un  célèbre  rapsode  slave,  Maglanowitcli,  dontil  donnait 
le  portrait  et  la  biographie.  Dans  ce  recueil,  excepté 
la  ballade  sur  la  Noble  femme  de  Hassan-Aga ,  que 
vous  connaissez  déjà ,  toutes  les  pièces  paraissaient 
inédites.  Les  poètes  slaves,  ne  pouvant  pas  se  procu- 
rer les  originaux,  commençaient  à  traduire,  ou  plutôt 
à  retraduire  en  slavecette  traduction  française.  Cepen- 
dant on  voyait  dans  Touvrage  français  certains  carac- 
tères étrangers  à  la  poésie  slave,  entre  autres  des  his- 
toires très  longues  de  revenants  et  de  vampires,  qui  ne 
sont  pas  du  domaine  de  la  poésie ,  mais  plutôt  des 
contes  populaires.  Cette  remarque  excita  nos  soup-  - 
çons.  Le  célèbre  poète  russe  Pouschkine  fit  alors 
écrire  à  Fauteur  français  pour  lui  demander  des 
renseignements  sur  sa  découverte.  L'auteur  fran- 
çîiis  avoua  naïvement  la  fraude.  Il  dit  qu'il  avait 
l'intention  d'entreprendre  un  voyage  dans  les  pays 
slaves  ;  mais  que  d'abord  il  avait  voulu  essayer, 
par  un  récit  fantastique,  de  se  procurer  les  fonds  né- 
cessaires, sauf  plus  tard,  après  avoir  vu  le  pays,  à 
rectifier  les  erreurs  dans  lesquelles  il  n'aurait  pu  man- 
quer de  tomber.  Un  autre  motif  l'avait  aussi  guidé 
dans  sa  publication  :  il  avait  voulu  se  moquer  de 
l'engouement  momentané  que  l'on  montrait  alors 
.  pour  la  couleur  locale.  En  effet,  lors  de  cette  publi- 
cation frauduleuse,  la  guerre  entre  les  romantiques  et 
les  classiques  était  dans  toute  sa  force.  Le  monde  à 


334  l'hérédité  parmi 

la  mode  s'occupait  de  la  poésie  populaire  ;  les  publi* 
cations  de  M.  Fauriel  excitaient  un  enthousiasme  gé- 
néral. Une  tourbe  d'imitateurs  se  jeta  dans  ce  genre, 
et  en  abusa  tellement,  que  plus  tard  on  n'a  pas  voulu 
même  croire  à  l'existence  de  la  poésie  slave.  Peut- 
être  est-ce  la  cause  du  mauvais  succès  des  traductions 
véritables  qu'on  a  publiées  plus  tard,  entre  autres 
de  celle  de  madame  Voïart,  qui  est  très  ftdèle ,  quoi- 
qu'elle fût  feiite  d'après  la  traduction  allemande  de 
Thérèse  Jacob. 

Il  est  temps  de  laisser  l'histoire  littéraire  des  Ser- 
biens.  Nous  l'avons  conduite  jusqu'au  xiv»  siècle; 
siècle  où  probablement  les  poëmes  épiques  et  tous  les 
récits  romanesques  avaient  pris  naissance.  Quittons 
maintenant  ce  peuple  enfermé  dans  son  passé,  des- 
tiné à  être  musicien  et  poëte  de  toute  la  race  slave, 
sans  savoir  même  qu'il  deviendrait  un  jour  la  plus 
grande  gloire  littéraire  des  Slaves.  Reposons  nos  re- 
gards  sur  le  triple  empire  russe,  polonais  et  bohème, 
appelé  à  d'autres  destinées.  Au  xi«  siècle,  nous  avons 
vu  le  vaste  empire  russe  divisé  entre  les  enfents 
nombreux  de  Jaroslas.  Depuis  1050,  à  peu  près, 
cette  famille  princière  augmenta  d'une  manière  ef- 
frayante ,  et ,  à  la  troisième  génération ,  on  comptait 
déjà  plus  de  soixante  princes,  qui  tous  possédaient 
des  terres  et  avaient  une  espèce  d'indépendance. 
L'empire  était  censé  résider  à  Kiew  et  représenté 
par  le  grand-duc,  mais  l'idée  unitaire  ne  trouvait 
pas  d'élément  sur   lequel  elle  pût  s'établir.    Les 
princes  perdirent  le  souvenir  de  la  Scandinavie  et 
cette  foi  qu'ils  avaient  dans  leur  sang  divin ,  comme 


LE8   SLÀVB8.  335 

descendants  d'Odin.  Ils  étaient  devenus  Slaves. 
L'exemple  des  empereurs  de  Bysance  les  tentait;  ils 
aspiraient  à  être  souverains  et  despotes ,  à  être  ado- 
rés à  genoux,  comme  les  empereurs  grecs.  Mais  pour 
assurer  cette  puissance,  il  fellait  d'abord  introduire 
l'hérédité,  dont  on  ne  trouvait  pas  de  tradition  à  Con- 
stantinople.L'idée  derhérédité  par  droit  deprimogé* 
niture  vient  de  l'Occident.  Ajoutons  que  les  peuples 
alaveSy  si  étrangers  à  l'idée  de  l'unité ,  si  incapables 
de  former  un  État,  avaient  sur  l'hérédité  une  opi* 
nion  particulière,  laquelle  influait  constamment  sur 
l'organisation  ou  plutôt  sur  la  désorganisation  de 
l'État. 

Chex  les  Slaves,  d'après  une  coutume  très  ancienne, 
OD  accordait  toujours  la  meilleure  part  au  plus  jeune 
des  enfants ,  comme  ayant  besoin  d'une  protection 
jMirticulière.  Les  princes  slaves,  les  grands-ducs, 
finirent  par  regarder  cette  habitude  comme  une  loi  do 
l'État;  et  comme^  à  la  mort  de  chaque  paysan  slave, 
en  donnait  sa  terre  à  celui  '  de  ses  parents  qui  çn 
avait  le  plus  besoin ,  sans  aucun  égard  au  degré  de  la 
parenté,  de  même  après  la  mort  d'un  des  princes ,  le 
grand-duc  donnait  son  hérédité  soit  à  un  parent  pour 
l'enrichir  et  pour  augmenter  sa  puissance ,  soil  à 
un  prince  quelconque,  qui,  dans  le  moment,  se 
trouvait  dans  le  besoin.  De  là  venait  un  désordre 
épouvantable;  le  grand-duc  distribuant  les  terres, 
les  parents  ne  voulant  pas  toujours  se  soumettre  à 
ses  ordres.  Aussi,  toutes  les  fois  que  la  branche  ca- 
dette conspirait  contre  la  branche  aînée ,  élait-ello 
sûre  de  trouver  appui  dans  les  idées  slaves. 


336  LES    VILLKS    RUSSES. 

Rien  n'est  plus  triste,  plus  fatigant ,  que  Thistoire 
russe  de  ce  siècle  et  demi  ;  impossible  de  la  rat- 
tacher à  un  fait  quelconque ,  de  l'expliquer  par  une 
idée  générale.  Cependant,  on  remarque  enfin  dans  ce 
chaos  quatre  masses  distinctes,  qui,  peu  à  peu,  com- 
mencent à  se  dessiner  et  à  s'organiser  chacune  d'une 
manière  différente.  D'abord  la  Russie  du  Nord, 
où  les  communes  deviennent  des  villes.  Lé  terri- 
toire voisin  des  pays  normands,  d'où  découlent 
les  sources  de  grands  fleuves,  par  lesquels  est 
descendue  la  race  normande  dans  les  pays  sla- 
ves :  les  communes  de  Novgorod,  de  Polotzk- 
Pskow. 

Des  villes  libres  s'y  organisèrent  comme  des  espèces 
de  républiques  sous  la  dépendance  de  chefs  militaires 
qui  commandaient  les  troupes  L'organisation  de  ces 
villes  ne.  ressemblait  pas  à  celle  des  républiques 
d'Italie  ni  à  celle  des  villes  impériales.  L'organisation 
italienne  et  même  celle  des  villes  de  France  repo- 
saient tout  entières  sur  les  anciennes  institutions  ro- 
maines; c'étaient  des  municipes  avec  leurs  curies, 
leurs  magistratures.  Les  villes  impériales  reposaient 
sur  des  corporations .  Ces  corporations,  composées  d'ar- 
tisansetd'artistes,  se  rattachaient  àrÉglise;leurdevoif 
mystique  était  de  construire  l'Église.  On  sait  que  les 
métiers  qui  fournissaient  seulement  aux  besoins 
physiques  des  hommes  étaient  exclus  des  grandes 
corporations.  Mais  cette  idée  religieuse  n'existait  pas 
chez  les  Slaves,  et  les  corporations  n'y  avaient  aucun 
{^erme  religieux.  Une  seule  classe  existait  dans  les 
villes  slaves,  celle  des  marchands,  qu'on  pouvait  ap- 


KiEW  ET  NOvoT.onon.  337 

peler  bourgeois;  le  reste  était  composé  de  proprié- 
taires de  terres^  établis  dans  les  villes.  Les  mar- 
chands, quoique  jouissant  de  plusieurs  privilèges, 
étaient  toujours  sous  la  dépendance  des  propriétaires 
et  des  ducs,  des  chefs  militaires.  Les  paysans  autour 
des  villes,  soumis  à  leur  domination ,  n'influaient  en 
rien  sur  le  gouvernement;  ils  étaient  spectateurs' des 
troubles ,  des  révolutions  intérieures ,  sans  y  prendre 
part.  Dans  l'Allemagne,  les  villes  impériales  se  rat- 
tachaient à  la  constitution  générale  germanique  ;  elles 
envoyaient  leurs  députés  ;  elles  votaient  dans  la  diète. 
Les  villes  slaves  n'agissaient  comme  corps  politique 
que  par  Fentremise  des  ducs.  Facile  de  prévoir  que 
leur  existence  précaire  devait  bientôt  finir,  et  qu'elles 
devaient  être  absorbées  dans  la  puissance  souveraine 
des  ducs. 

D'un  autre  côté,  vers  le  midi,  la  ville  de  Kiewy  la 
plus  grande,  la  plus  riche  et  la  plus  peuplée,  restait 
la  capitale  de  la  Russie.  Elle  comptait  probablement 
jusqu'à  150,000  habitants  :  c'était  une  des  plus 
grandes  villes  de  l'Europe.  Sous  la  main  immédiate 
des  ducs,  elle  se  révoltait  quelquefois;  mais  elle  n'a 
pu  développer  aucun  régime  intérieur.  D'ailleurs, 
comme  capitale,  elle  était  exposée  aux  attaques  con- 
tinuelles de  tous  les  prétendants ,  et  troublée  par  les 
fections  intérieures. 

Entre  Novogorod  et  Kiew,  le  territoire  vers  le 
nord  était  habité  par  une  race  étrangère  aux  Slaves, 
par  la  race  finoise,  séparée  par  le  Dnieper  et  coupé 
parla  grande  forôt  qui  existe  encore  sous  le  nom  de 
forêt  de  Mourom.  La  race  finoise  déchue,  facilement 

I.  22 


339  KIKW    ET    >OVOGOHOii. 

souo^ild  par  le|  Slaves^  cédait  des  terres,  ou  était 
réduite  en  esclavage.  C'est  dans  ces  contrées  éloi- 
gnées, vers  le  fleuve  de  VVolga,  aux  environs  de 
Klazma,  que  quelques  princes  commencèrent  à  éta- 
blir des  colonies  nouvelles ,  à  organiser  un  régime 
nouveau  n'ayant  rien  de  commun  avec  les  populations 
slares.  Ces  colonies ,  composées  de  débris  du  peuple 
sl^ve  et  du  peuple  iinois ,  qui  n'avaient  entre  eux 
aucun  rapport  politique ,  qui  n'apportaient  avec  eux 
aucune  organisation,  étaient  administrées,  régies 
militairement  par  les  princes  ;  et  là,  dan&  cette  con- 
trée éloignée,  Tidée  du  duché  de  MoskoM^ie  com- 
mençait déjà  à  poindre.  Un  des  ducs  de  Sousdal; 
qui  était  en  même  temps  gi^and-duc  de  Kie^^ 
s'établit  à  Wladimir,  et  devint  duc  de  Wladimir. 
Plus  tard  ses  descendants,  abandonnant  Kiew,  et 
cherchant  même  à  l'humilier,  s'emparèrent  du  titre 
de  grand-duc^  et  devinrent  représentants  et  souve- 
rains delà  Russie.  Une  époque  nouvelle  commence; 
la  Russie  trouve  un  ennemi  intérieur ,  un  empire  qui 
cherche  à  s'étendre  sur  les  débris  des  anciennes 
principautés,  et  à  s'élever  au-dessus  des  populations 
slaves  et  finoises.  Jusqu'alors  les  princes  se  faisaient 
la  guerre  entre  eux  comme  chefs  militaires  ;  on  épar- 
gnait le  peuple,  et  le  peuple  attendait  l'issue 
du  combat  pour  se  soumettre  au  vainqueur.  Les 
princes  de  Sousdal,  de  Wladimir,  les  princes  de 
cette  contrée  slavo-finoise ,  ayant  en  vuq  une  autre 
politique,  faisaient  aux  villes  qui  leui:  résistaient 
une  guerre  d'extermination;  on  n  épargnait  plus  les 
prisonniers  ;  on  rasait  les  villes;  on  ânleiraît  les  po- 


KIEW   ET   NOVOGOHOD.  339 

pulations,  on  les  entraînait  vers  le  nord,  et  on  pous- 
sait les  Finois  pour  occuper  les  pays  slaves.  Kiew 
a  subi  plusieurs  fois  la  conquête  des  princes  de  Wla- 
dimir.  Sous  le  règne  d'André ,  la  ville  a  été  saccagée, 
presque  détruite  ;  depuis  lors,  elle  n'a  jamais  pu  s'en 
relever. 

  Fépoque  dont  nous  parlons ,  la  destinée  de  la 
Russie  se  balance  entre  Nowgorod  et  ce  duché' 
éloigné  que  les  Russes  appelaient  alors  Fransfo- 
restier. 

Reste  encore  une  vaste  contrée  entre  le  Dnieper  in- 
férieur et  les  monts  Karpathes ,  qui  s'étendait  même 
jusqu'en  Valachie  et  en  Moldavie ,  connue  sous  le  nom 
de  la  Russie  méridionale  ou  de  la  Gallicie.  Les  ducs  de 
cette  contrée  se  séparèrent  définitivement  de  Kiew, 
n'ayant  plus  besoin  de  protection,  n'ayant  non  plus 
rien  à  craindre  des  souverains  de  la  Russie.  Cepen- 
dant leur  territoire,  souvent  parcouru  par  les  armées 
russes  ,  polonaises  et  hongroises ,  ne  pouvait  pas  se 
former  en  unité ,  et  les  princes  ,  par  leurs  alliances 
avec  les  rois  de  Hongrie  et  de  Pologne  ,  gravitaient 
jdutôt  vers  l'occident.  Les  sujets,  de  leur  côté,  avaient 
plus  de  sympathie  pour  la  Pologne ,  ils  y  trouvaient 
déjà  une  vie  politique  très  développée  ;  déjà  les  sei- 
gneurs polonais  partageaient  avec  le  duc  les  gouver- 
nements :  or  les  seigneurs  de  la  Russie  Rouge  vou- 
laient avoir  les  m^es  privilèges.  La  Russie  Rouge, 
pendant  quelque  temps,  fut  exposée  à  T influence  de 
la  Hongrie  et  de  la  Pologne  ;  elle  choisit  d'abord  un 
roi  hiNUgrois  pour  son  souverain  avec  ie  titre  de  roi 
éê  Russie;  plus  tard  elle  donna  la  couronne  à  un 


340  LÀ   POLOr.NE,    LA    RtSSIR   ET    LA 

prince  de  Kiew,  lequel  chercha  à  obtenir  la  confirma- 
tion de  son  titre,  du  pape,  en  lui  promettant  de 
rentrer  avec  son  royaume  dans  le  sein  de  l'élise  ro- 
maine. Il  fut  bientôt  facile  de  prévoir  qu'elle  devien- 
drait la  proie  de  la  Pologne  et  de  la  Russie  :  c'étmt 
le  territoire  contesté  des  deux  pays. 

La  Pologne,  après  la  mort  du  roi  Boleslas  III,  en 
l'année  1139,  fut  divisée  en  quatre  principautés  et 
les  princes  se  firent  une  guerre  acharnée.  La  Bohême 
seule ,  à  l'époque  où  tout  se  divisa  chez  les  Slaves , 
resserra  encore  plus  fort  son  unité  nationale.  Elle 
établit  une  royauté  héréditaire  par  droit  d'ancienneté 
d'abord  et  plus  tard  par  droit  de  primogéniture. 
Les  Bohèmes  paraissaient  donc,  selon  toutes  les  pro- 
babilités, destinés  à  défendre  tout  le  pays  slave  contre 
les  dangers  qui  apparaissent  déjà  de  tous  les  côtés  et 
qui  fondirent  en  même  temps  sur  la  Pologne  et  sur  la 
Russie. 

Quelle  a  été  la  pensée  intime  de  tous  les  mouve- 
ments en  Russie?  Quel  en  est  le  résultat?  Cette  pen- 
sée, on  la  saisit  dans  les  cris  de  détresse  que  pous- 
sent quelquefois  les  poètes  russes  sur  les  malheurs 
des  divisions  entre  les  princes ,  et  dans  le  besoin 
d'unité  qui  inspire  les  chroniqueurs  russes. 

Si  on  se  rappelle  le  caractère  des  Slaves  de  la  Ser- 
bie ,  des  Monténégrins  et  de  tous  les  Slaves  indépen- 
dants ;  si  on  fait  attention  à  l'esprit  de  désordre  poli- 
tique qui  est  inné  dans  ce  peuple  ;  si  on  examine  les 
paroles  des  Monténégrins  (citées  par  les  voyageurs), 
qui  disent  eux-mêmes  qu'ils  sont  trop  méchants  pour 
pouvoir  être  gouvernés  par  quelqu'un,  on  voit  mainte- 


BOHÊME   DA?iS   LE   Xll'   SIÈCLE.  341 

nant  par  quels  malheurs  épouvantables  devait  né- 
cessairement passer  une  population  destinée  à  deve- 
nir un  jour  un  grand  empire.  On  conçoit  qu'il  fallait 
de8  révolutions,  des  guerres  d'invasion  et  une  domi- 
nation, pour  détruire  les  éléments  anciens  de  ce 
peuple,  et  pour  pouvoir  y  introduire  une  vie  nou- 
velle. Ce  danger  vint  d'abord  d'une  petite  contrée 
étrangère  aux  Slaves,  et  qui  jusqu'alors  restait  sous 
leur  dépendance.  Entre  le  lac  Peipus  et  la  Poméra- 
nie,  le  long  de  la  mer  Baltique,  habitent  les  popula- 
tions connues  sous  le  nom  de  Livoniens,  de  Lethones 
et  de  Prussiens  (qu'il  ne  faut  pas  confondre  avec  les 
Prussiens  allemands),  populations  peu  nombreuses, 
qui  ne  s'élevaient  pas  au-delà  de  quelques  millions 
d'àmes,  divisées  entre  elles,  opprimées  par  les  Slaves 
et  par  les  Normands.  L'origine  de  ces  populations  est 
un  mystère  ;  elles  appartiennent  à  la  race  indo-ger- 
manique ,  mais  elles  ne  sont  ni  allemandes  ni  slaves , 
parlant  une  langue  qui  leur  est  propre,  et  qui  de 
toutes  les  langues  s'approche  le  plus  du  sanscrit. 
Leur  mythologie ,  très  riche  et  très  développée ,  dif- 
fère de  celles  des  Gaulois,  des  Germains,  et  c'est  un 
tissu  de  traditions  sur  les  esprits.  Toute  la  nature  y 
apparaît  comme  animée  par  des  esprits  qui  agissent 
sous  mille  formes  dans  les  arbres ,  dans  les  fontaines, 
dans  les  échos  et  dans  tous  les  phénomènes  de  la  na- 
ture. Les  peuples  étaient  régis  religieusement  par  un 
ordre  qui  ressemble  beaucoup  à  celui  des  druides  , 
par  un  oi'dre  de  prêtres  poètes  exerçant  un  grand 
pouvoir  ,  même  sur  les  princes  •  ordre  gouverné 
à  sou  tour  par  un  grand-prêtre  qui   résidait   en 


342  ORIGINE   DE   LA   PRUSSE* 

Prusse,  sous  le  nom  de  Krivé.  Ce  pape  païen  en- 
voyait ses  ordres  en  Livonie,  et  jusque  dans  les  pays 
de  la  Poméranie  et  de  Rûgen.  Les  Polonais ,  voisins 
de  la  Prusse,  négligeaient  de  convertir  ces  pays, 
malgpé  les  réclamations  et  les  ordres  des  papes.  Ils 
employaient,  il  est  vrai,  comme  dit  le  chroniqueur 
Martin ,  le  glaive  de  la  prédication  et  le  glaive  de  la 
jugulation  ;  mais  ils  préféraient  celui  de  la  jugulation, 
aimant  mieux  conquérir  ce  peuple  que  le  convertir 
à  la  foi  chrétienne.  Aussi  les  Allemands  y  devancent* 
ils  les  Slaves  dans  l'apostolat.  Un  prêtre,  Meinhard, 
vers  la  fin  du  xii""  siècle ,  arrive  avec  des  marchands 
de  Brème  et  débarque  sur  une  plage  déserte  aux  en- 
virons de  l'endroit  où  est  maintenant  la  ville  de 
Riga.  Il  s'y  établit,  réussit  à  convertir  quelques  na- 
turels ;  les  marchands  élèvent  un  comptoir.  Meinhard 
obtient  la  protection  des  marchands  brémois  et  du  roi 
de  Danemark  contre  les  insultes  des  paysans  qui  vou- 
laient  détruire   la  colonie  chrétienae.  Les  succes- 
seurs de-cet  évêque,  ne  pouvant  pas  compter  sur  les 
secours  irréguliers  de  ces  marchands,  établissent  un 
ordre  de  chevaliers  Porte-Glaive,  et  les  chevaliers 
une  fois  en  possession  de  la  forteresse  commencent 
une  lutte  avec  les  naturels ,  et  un  demi-siècle  plus 
tard  ils  sont  déjà  maîtres  d'une  grande  province ,  et 
menacent  les  villes  de  la  Russie. 

En  Prusse,  un  autre  apôtre,  un  moine  de  l'ordre 
de  Citeaux ,  pénétra  du  côté  de  la  Poméranie ,  fit 
quelques  disciples,  et,  plus  tard,  avec  la  protection 
des  ducs  polonais,  établit  un  ordre  de  chevalerie  parmi 
les  Polonais.  Tous  ces  ordres  étaient  imités  de  l'in- 


OIIIQIIIE   DE   LA   ratJSSE.  343 

stttntiôn  des  Templiers.  Nais  le  clergé  polonais,  qui 
résistait  alors  souvent  au  pape^  et  qui ,  toutes  les  fois 
qu'il  s'agissait  d'introduire  une  discipline  plus  sévère^ 
défiait  même  Grégoire  VII  (ne  voulant  pas  acceptelr^ 
ou  do  moins  feisant  de  grandes  difficultés  pour  ac- 
cepter le  célibat),  le  clergé  n'a  pas  su  inspirer  au  pays 
une  énergie  religieuse  suffisante  pouK  créer  une  insti- 
tution aussi  puissante  que  celle  des  Templiers  ou  des 
chevaliers  Porte-Glaive  I  Les  Polonais  se  recrutaient 
difficilement  ;  après  la  perte  d'une  seule  bataille,  ils 
se  découragèrent,  et  Tordre,  cessa  d'exister.  Alors 
ces  moines  chrétiens  appelèrent  les  chevaliers  teuio- 
niques.  L'ordre  des  chevaliers  allemands ,  établis  en 
Palestine ,  puis,  chassés  par  les  Turcs  ^  avait  de  gran- 
des possessions  en  Europe. 

Les  commencements  des  empires  sont  toujours  en- 
veloppés de  ténèbres.  Nous  avons  ici  une  histoire 
précise  et  détaillée  de  la  naissance  dun  grand  em- 
pire. L'ordre  apporta  avec  lui  le  germe  d'uuroyaume. 
Il  s'établit  au  milieu  d'un  peuple  ennemi ,  d'une  race 
différente,  et  finit  par  fonder  un  royaume  allemand 
sur  une  terre  qui  n'a  pas  jusqu'alors  entendu  pro- 
noncer une  parole  allemande.  Il  changea  la  face  du 
nord  de  l'Europe. 

L'institution  de  ces  moines  voyageurs  ayant  passé 
par  plusieurs  transformations,  finit  par  devenir  le 
royaume  de  Prusse. 

Le  quatrième  grand-maitre  de  l'ordre  allemand , 
Herman-Salza ,  homme  de  génie,  devina  tout  d'un 
coup  l'importance  de  l'établissement  projeté  y  envoya 
quelques  chevaliers  pour  reconnaître   le  pays,  et 


344  l'ohduë  teutonique. 

pour  en  prendre  possession.  Un  de  ces  chevaliers, 
vrai  homme  de  fer,  surnommé  Herman-Bâlk,  construi- 
sit un  petit  fort  aux  environs  de  Danzig  :  au  milieu 
de  combats  continuels,  gagnant  toujours  du  terrain, 
ses  chevaliers  finirent  en  quelques  années  par  former 
un  établissement  considérable.  De  tous  côtés  les 
Allemands  y  arrivaient  en  foule. 

Si  la  hiérarchie  féodale  et  chevaleresque  était  dan- 
gereuse au  pays  des  Slaves  ,  les  attaquant  avec  ordre 
et  avec  suite ,  rien  ne  peut  se  comparer  aux  malheurs 
qui  résultèrent  pour  ce  pays  de  rétablissement  d'un 
ordre  militaire.  L'invasion,  de  chevaleresque  qu'elle 
était ,  devint  soldatesque  ,  s'incarna  dans  une  milice 
régulière,  une  armée  régulière ,  la  plus  régulière  ,  la 
mieux  disciplinée  qui  ait  jamais  existé.  Elle  surpassait 
sous^  ce  rapport  même  les  légions  romaines.  Les  lé- 
gions quelquefois  se  révoltaient  ;  les  chevaliers  moines 
donnaient  toujours  l'exemple  d'une  patience  et  d'une 
discipline  à  toute  épreuve.  Leurs  besoins  étaient  à 
peu  près  nuls  :  ils  jeûnaient  quatre  fois  par  semaine , 
se  couchaient *sur  la  dure,  n'avaient  pas  d'autre  cou- 
verture que  leurs  manteaux ,  passaient  leurs  soirées 
à  prier,  leurs  nuits  à  veiller,  et  leurs  jours  à  com- 
battre. Ils  se  recrutaient  parmi  la  plus  haute  noblesse 
allemande,  cïest-à-dire  parmi  les  gens  qui  appre- 
naient dès  leur  enfance  à  manier  les  armes.  Ils  péris- 
saient presque  tous.  On  trouvait  facilement  des* rem- 
plaçants. Lorsqu'on  les  faisait  prisonniers,  on  les 
brûlait  avec  leurs  chevaux.  Quelquefois  on  les  fai- 
sait périr  dans  les  tourments.  Les  Allemands,  de  leur 
côté,  épargnaient  rarement  les  Lithuaniens  et  les 


L  ORDRE   TEL'TONIQtE.  345 

Prussiens;  ils  sévissaient  particulièrement  contre 
ceux  qui,  après  avoir  été  baptisés,  retombaient  dans 
l'idolâtrie.  Les  Prussiens  et  les  Lithuaniens  convertis 
jouissaient  de  tous  les  droits  de  bourgeoisie  et  même 
de  tous  les  droits  accordés  à  la  noblesse  allemande. 
Ils  ne  pouvaient  jamais  entrer  dans  Tordre. 

Chez  les  Slaves  du  Nord  et  de  la  Poméranie ,  dé- 
truits par  les  Allemands,  la  résistance  contre  l'étran- 
ger tenait  à  leur  organisation  sociale  et  à  leur  nature. 
Les  Lithuaniens  et  les  Prussiens ,  au  contraire , 
avaient  dans  leur  religion  et  dans  leurs  institutions 
quelquechose  de  sympathique  avec  T Allemagne.  Leur 
esprit  était  également  religieux  et  profond,  leur  ca- 
ractère également  sévère ,  et  leurs  chefs ,  devenant 
sujet  des  Allemands,  contenaient  dans  l'obéissance  et 
dans  l'ordre  leurs  clans.  La  résistance  lithuanienne 
et  prussienne  venait  surtout  de  la  religion  ;  c'était  une 
lutte  entre  les  derniers  représentants  du  paganisme 
en  Europe  et  le  christianisme. 

Les  chevaliers ,  après  une  guerre  d'extermination 
qui  dura  cinquante  années ,  finirent  par  conquérir  la 
Prusse  presque  entière.  De  pauvres  moines ,  ils  de- 
vinrent alors  seigneurs  féodaux;  leur  grand-maître 
prit  placé  comme  prince  dans  la  dièfe  impériale;  il 
osa  plus  d'une  fois  défier  les  excommunications  des 
papes  et  les  menaces  des  empereurs.  Cependant  Tor- 
dre fut  déjà  miné  par  la  corruption,  et,  au  moment  où 
il  disposait  de  la  plus  grande  puissance  militaire  qui 
ait  jamais  agi  dans  le  nord  de  TEuropc,  lorsqu'il 
pouvait  mettre  sur  pied  quarante  mille  hommes  de 


346  l'ordre   TBLTONIdVE. 

troupes  régulières,  qu'il  était  en  possession  de  grands 
trésors ,  dans  ce  moment  même  il  fut  intérieurement 
atteint  et  destiné  à  périr.  La  discipline  se  relâchait , 
et  l'esprit  qui  animait  ce  corps  s*en  relirait.  L'ordre 
religieux  devient  conquérant  et  attaque  la  Pologne.  Il 
opprime  les  pays  catholiques,  perdant  de  vue  sa  des- 
tination première.  Les  deux  ordres,  celui  des^ Forte- 
Glaive  et  celui  des  Chevaliers  se  réunirent ,  et,  peu 
à  peu  y  ayant  dévoré  une  grande  partie  des  popula- 
tions lithuaniennes  et  prussiennes ,  ils  introduisirent 
un  élément  étranger  au  centre  des  pays  slaves, 
et  donnèrent  naissance  à  la  principauté  de  Livonie, 
de  Courlande ,  et  au  royaume  de  Prusse. 

Une  partie  de  ces  populations  plus  éloignée  de  la 
mer,  moins  exposée  aux  invasions  des  Normands , 
excit;ée  par  les  luttes  entre  les  Prussiens  et  les  Che- 
valiers ,  sortit  tout  d'un  coup  de  ses  forêts ,  de  ses 
marais,  et  se^t  connaître  sous  le  nom  de  Lithua- 
niens ;  population  peu  nombreuse  qui  devait'  deve- 
nir plus  tard  un  empire  et  résoudre -la  question  capi- 
tale de  la  prépondérance  entre  les  Slaves  du  Midi  et 
les  Slaves  du  Nord,  les  réunir  et  les  fondre  en- 
semble. 

Mais  avant  que  ce  temps  arrive ,  les  Lithuaniens 
sont  ennemis  acharnés  des  Slaves  ;  ils  poussent  leurs 
conquêtes  vers  les  terres  de  la  Russie ,  ils  pillent 
d'abord  les  villes  et  les  territoires  des  riches  villes 
marchandes  de  Novogorod,  de  Kiew,  de  Smolensk, 
de  Riga.  Plus  tard  ils  s'avancent  vers  le  Midi  ;  ils  en- 
vahissent la  Russie  Rouge  ;  ils  font  presque  chaque 


LKI  LITBVAMIBNS.  347 

année  des  excursions  en  Pologne,  et  ils  couvrent  ce 
pays  de  sang  et  de  flamme. 

Un  danger,  plus   terrible  encore,  c'est  Tinva* 
sion   Mongole,  dont  nous  avons  déjà  donné  une 
idée  générale.  Les  Mongols  arrivaient  sous  le  com^ 
mandement  de  Battou-Khan,  neveu  de  Gengis^-Kban , 
s'avançant  vers  le  pays  du  Midi ,  à  la  poursuite  deB 
hordes  de  Polowtzi ,  voulant  persuader  aux  Russes , 
selon  leur  habile  politique ,  qu'ils  n'avaient  affeire 
qu'aux  peuples  des  steppes.  Cependant  les  ducs  de 
Russie,  prévoyant  le  danger,  se  réunirent  aux  Polowtzi. 
Ils  livrèrent  aux  Mongols  une  bataille  malheureuse; 
ils  furent  détruits.  Les  princes  de  la  Russie  centrale 
et  finoise,  située  derrière  les  forêts,  ne  prirent  au^ 
cuue  part  à  cette  lutte.  Les  Mongols  descendirent 
côtoyant  le  Dnieper  vers  la  mev  Noire,  et  selon  leur 
haute  stratégie  coupèrent  par  cette  marche  et  en  en* 
veloppant  toutes  les  hordes  des  steppes,  les  délruisi- 
rent  complètement.  Après  quoi  ils  se  retirèrent  vers 
l'Asie.  Mais  plus  tard  Battou  revint  et  marcha  sur  les 
grandes  villes,  détruisant  Resan,  Kostroma,  Sousdal, 
Wladimir,  Moscou  etTorjok,  il  s'avança  jusqu'à  No- 
vôgorod.  Enfin  sa  troisième  expédition  était  dirigée 
vers  la  Pologne  et  la  Hongrie;  elle  détruisit  le  royaume 
hongrois  ;  le  roi  de  ce  pays  fut  obligé  de  chercher  son 
salut  dans  une  ile  de  T Adriatique.  Dans  le  même 
temps,  un  autre  roi ,  un  souverain  de  l'Asie,  le  puis- 
sant sultan  de  Corassan ,  se  sauvait  également  sur 
une  tle  de  la  mer  Caspienne  poursuivi  parles  troupes 
du  même  souverain  mongol. 


348  INVAMON   MO?I04>I.E. 

Le8  princog  rii680H,aprë8  avoir  perdu  deux  grandes 
batailles  y  ho  gouinirent  aux  MongoU  ;  les  princes 
de  la  Russie  Hnoise  cherch/^rent  les  premiers  à  se 
sauver  par  les  traités.  Ils  se  rendirent  dans  le  camp 
des  Tartares;  ils  prirent  l'investiture  des  mains  du 
Khan;  ils  commencèrent  à  régner  au  nom  du  Khan. 
Ils  trouvèrent  leur  point  d'appui  ;  une  question  fut 
résolue  pour  eux;  dans  leur  tendance  vers  Tunité 
qui  commençait  à  poindre  dans  les  contrées  Anoises, 
ils  s'attachèrent  à  la  puissance  mongole  et  exploi- 
tèrent cette  puissance  dans  leurs  intérêts.  Désormais 
rien  no  peut  plus  résister  à  leur  marche  régulière  î 
il  ne  s'agit  plus  d'en  appeler,  ni  à  Topinion  du 
peuple,  ni  aux  assenddées  des  villes;  pour  gouverner 
il  faut  obtenir  la  protection  du  Khan.  La  tente  du 
Khan  devient  le  cabinet  politique  où  se  traitent  toutes 
les  affaires  du  Nord  de  l'Europe,  comme  aussi  il  s'y 
traitait  de  toutes  les  affaires  de  l'Asie. 

Les  princes  russes,  d'abord  obéissants  et  humbles, 
entrevoient  peu  à  peu  la  possibilité  de  briser  le  joug , 
et  pendant  cent  ans ,  ils  méditent  leur  délivrance 
et  emploient,  avec  beaucoup  d'adresse,  tous  les 
moyens  pour  diviser  la  puissance  des  hordes  et 
pour  profiter  de  chaque  malheur  qui  arrive  aux 
Mongols. 

Mais  on  pouvait  croire  pendant  quelque  temps  qu'il 
n'y  aurait  plus  de  puissance  indépendante  parmi  les 
peuples  slaves.  Les  Bohèmes ,  qui  conservaient  leur 
unité ,  qui  paraissaient  appelés  à  jouer  un  rôle  prin- 
cipal ,  cherchaient  à  imiter  l'Allemagne ,  et  dans 


LA   POLOGNE   ET   LES  1I0NIU)LS.  349 

leurs  institutions  et  dans  leur  marche  polilique. 

L'aristocratie  et  la  souveraineté ,  entraînées  par 
la  civilisation  de  TEurope ,  désavouèrent  leur  pro- 
pre nationalité  et  devinrent  allemandes  :  le  peuple 
n'eut  aucun  moyen  légal  de  résister  à  Tenvahisse- 
ment  des  Allemands ,  protégés  par  les  souverains  et 
par  la  haute  noblesse. 

La  Pologne ,  divisée  et  menacée  de  tous  les  côtés 
par  les  Allemands^  par  les  Mongols  et  même  par  les 
Bohèmes,  semblait  être  destinée  à  périr.  Et  pourtant 
•la  division  môme  de  la  Pologne  entre  plusieurs  prin- 
cipautés assura  son  avenir.  Les  seigneurs ,  consultés 
par  leur  souverain ,  siégeant  toujours  dans  leur  con- 
seil, s'attachèrent  à  la  cause  nationale.  Obligés  de  dé- 
cider entre  les  prétentions  des  ducs  et  des  princes,  ils 
prirent  l'habitude  d'en  appeler  a  l'opinion  publique 
et  à  Topinion  de  la  noblesse.  La  noblesse  entra  ainsi 
dans  la  vie  politique,  et  une  caste  nombreuse  de  guer- 
riers se  forma  dans  le  pays  ;  cette  caste  regarda  l'Etat 
comme  sa  propriété  ;  chacun  fut  ainsi  intéressé  à  le 
conserver,  à  le  défendre. 

Depuis  lors,  plusieurs  fois,  nous  voyons  les  chefs  des 
provinces  avec  la  noblesse  entreprendre  des  guerres , 
résister  aux  Mongols  et  aux  Allemands  en  combat- 
tant en  leur  propre  nom,  sans  en  demander  la 
permission  aux  princes.  Cette  vie  politique,  très  lar- 
gement développée  et  fortement  agitée,  sauva  la  Po- 
logne ,  parce  qu'elle  intéressa  une  grande  population 
à  la  cause  publique;  elle  facilita  les  progrès  de  la 
civilisation,  et  bientôt  la  Pologne,  réunie  à  la  Li- 


350        hk   FOLOGNC  RT  LKS  MONGOLS. 

Ihu^nie,  se  trouva  supérieure  en  lumières,  en  liberté 
à  tous  les  peuples  du  Nord^  et,  quoique  resserrée 
dans  ses  frontières ,  elle  devint  maîtresse  des  desti- 
nées d'une  grande  partie  des  peuples  slaves. 


TINGT-TROISIEME  LEÇON. 


^tat  litténiire,  politique  ei  moral  des  Slaves  du  nord  apr^s  le  ui*  siè- 
cle. —  Formation  de  Tempire  moskowiie  ;  Mslislawitcb.  —  De*- 
trocikm  de  Tempire  rasso-normaiul.  —  Les  Ffaois,  leur  poMo.  — 
Développements  de  Tempiie  moskomite.  —  Les  clironiqiieors  lUfes 
du  nordapr^  le  xii*  siècle.  La  Pologne  an  xm*  siècle.  —  Fqr- 
matioa  de  l'empire  polonais  idéaL  —  Liitëraiore  polonaise  an  iiii* 
siècle. 


Mardi,  23niani84l. 


Nous  sonimes  entré  dans  le  xir  siècle.  Trois  grands 
iails  dominent  Fépoque.  La  poésie  cesse  ;  les  an- 
nales s'arrêtent  ;  les  esprits  sont  absorbés  par  le 
mouvement  politique.  Il  est  facile  d'expliquer  celle 
cbute  de  la  poésie  et  de  Téloquence,  si  nous  nous 
rappelons  les  grandes  discordes  dans  lesquelles  ce 
pays  était  plongé  depuis  le  commencement  du  u* 
siècle.  Les  événements  sesuiventetM  panusseot  pas 


352  FORMATION    DE 

s'enchatncr  ;  riiistoire  ressemble  à  la  lutte  de  ce&-« 
insectes  microscopiques  que  Ton  voit  s'enlredéchirer— 
et  renaître  à  chaque  moment.  Peu  à  peu ,  vers  le  mi — 
lieu  du  xii*  siècle,  ce  mouvement  commence  à  pren-_ 
dre  une  direction  constante. 

Le  prince  Georges,  surnommé  Longue-main  ^  fui« 
le  créateur  de  la  nouvelle  Russie,  ou  plutôt  du  dij^ 
ché  de  Moskowie  ;  s'étant  séparé  de  la  race  slave  ^ 
même  éloigné  de  son  territoire ,  à  l'aide  de  la  rac^^ 
finoise,  il  commença  à  réagir  contre  le  Midi  et  contT« 
le  Nord. 

Dès  ce  moment  Thistoire  devient  claire.  Nous  voyons 
la  lutte ,  d'abord  entre  les  princes  et  leur  dynastie , 
ensuite  entre  la  dynastie  de  ces  princes  et  toutes  les 
dynasties  slaves  du  IVJidi  et  du  Nord.  La  dynastie  de 
Georges  fait  une  guerre  de  destruction  à  ses  compa- 
triotes. Cette  guerre  commence  par  le  sac  de  la  grande 
ville  de  Kietv ,  vers  le  milieu  du  xir  siècle  ,  et  elle 
finit  par  le  massacre  de  Novogorod,  et  la  destruction 
complète  des  républiques  du  Nord. 

Au  XV*  siècle ,  cet  Qmpire  nouveau  de  la  Moskowie 
se  trouvera  constitué  sur  les  ruines  de  tous  les  élé- 
ments slaves. 

Après  le  prince  Georges,  son  fils  André,  un  homme 
doué  d'une  énergie  rare,  un  guerrier  vaillant  et  qui 
savait  employer  la  ruse  là  où  il  ne  pouvait  pas  vaincre 
par  la  force ,  fixa  la  politique  des  princes  russo-finois. 
Ses  descendants  transportèrent  leur  capitale  àMoskou, 
et  sous  la  protection  des  Mongols ,  consommèrent  la 
politique  de  leurs  ancêtres.  Mais  cette  tendance  nou- 
velle des  princes  de  Moskou  rencontra  des  résis- 


l'empire  moskowite.  35$ 

tances  terribles  dans  la  religion,  dans  les  coutumes, 
dans  les  constitutions  des  villes ,  et  même  dans  quel^ 
ques  individualités  puissantes.  Il  est  facile  main* 
tenant  de  savoir  pourquoi  les  patriarches  et  les 
cvêques  faisaient  la  guerre  à  ce  mouvement,  que  nous 
appellerons  déjà  moscowite ,  et  qui  part  du  pays  fo- 
restier, de  Wladimir.  Nous  voyons  la  preuve  de 
cette  résistance  dans  les  annales. 

L'Église  orientale  était  subjuguée  complètement 
par  les  princes  normands,  cependant  on  respectait 
la  vie  et  les  personnes  du  clergé.  Les  princes  de 
Wladimir ,  lorsqu'ils  rencontraient  une  résistance 
quelconque  de  la  part  des  évoques,  les  accusaient 
d'hérésie  et  les  chassaient  de  leur  territoire.  Un 
certain  évoque  Léo,  qui  s'opposait  aux  envahisse* 
ments^  du  prince  André,  fut  déposé  et  chassé 
comme  hérétique.  On  l'avait  convaincu  d'avoir  mangé 
de  la  viande  les  jours  de  Noël  et  de  Pâques. 

Jusqu'alors,  on  divisait  entre  les  cadets  de  la 
famille  des  apanages;  les  princes  dépossédés  cher- 
chaient à  se  réconcilier  avec  le  grand-duc  et  obtenaient 
de  lui  de  nouvelles  terres  ou  quelques  pensions. 
Maintenant  les  ducs  du  pays  forestier,  de  Mos- 
kowie,  changent  de  système.  Ils  chassent  leur  famille, 
ils  la  repoussent  de  la  Russie.  On  ne  parle  plus  d'a- 
panage. La  coutume  très  ancienne  des  pays  slaves 
voulait  que  toutes  les  fois  que  l'on  consultait  les  guer- 
riers ,  après  la  mort  du  prince  ,  sur  le  choix  de  son 
successeur,  on  commençât  à  demander  l'opinion  des 
grandes  communes,  des  communes  anciennes.  On 
avait  un  certain  respect  pour  les  anciennes  villes  à 

I.  23 


334  MStlgLAflTCH. 

cause  de  leur  vieillesse  respectable.  Ainsi ,  dans  1^ 
territoire  même  des  ducs  de  Moskou ,  certains  petite 
villages  jouissaient  de  ce  privilège  d'ancienneté.  Le — 
Slaves  n'attachaient  pas  d'importance  légale  à  uni^ 
opinion  partie  de  Wladimir^  de  Souzdal  y  de  Kosk 
Iroma ,  et  plus  tard  de  Moskou ,  villes  dont  les  noim^ 
même  sont  étrangers  au  slave.  Maïs  cette  résistano< 
fut  à  la  fin  vaincue  par  l'habileté  des  princes  régnan  ts 
et  par  la  force. 

Quelques  descendants  de  la  famille  de  Rourik  se 
mirent  à  la  tête  du  mouvement  national  pour  dé- 
fendre la  pensée  des  pays  slaves.  Le  plus  bril- 
lant, le  plus  célèbre  de  ces  princes  de  l'antique  Rus- 
sie, de/la  Russie  normande ,  est  un  certain  Mstislaw 
Mstislawitch,  dont  la  carrière  commence  une  quin- 
zaine d'années  avant  l'invasion  des  Tarlares  et  finit  à 
la  bataille  de  Kalka.  Ce  prince ,  vrai  chevalier  errant, 
possédait  quelques  petites  terres  dans  le  nord  de  la 
Russie,  aux  environs  de  Polotsk  et  de  Smolensk, 
dans  cette  contrée  où  les  anciennes  coutumes  se  sont 
conservées  le  plus  longtemps.  Il  sut  inspirer  la  con- 
fiance aux  guerriers,  et  il  parcourait,  suivi  d'une 
troupe  de  chevaliers,  toute  la  Russie,  défendant  les 
villes  contre  les  usurpations  des  princes,  déposant  les 
princes ,  en  appelant  d'autres  à  les  remplacer.  Il 
punissait  les  villes  rebelles.  Nous  le  voyons  à  Nowgo- 
rod  occupé  à  organiser  le  pays;  un  mois  plus  lard, 
on  le  retrouve  aux  environs  de  Wladimir,  Il  combat- 
tait et  humiliait  le  pouvoir  de  princes  forestiers. 
Enfin  il  fut  appelé  de  nouveau  dans  le  pays  de  la 
Gallieie,  vers  les  frontières  de  la  Pologne; là,  il  di- 


figea  pendant  quelque  temps  le  gouvernement^  et 
fut  chargé  de  la  tutelle  du  jeune  prince  de  ce  paysw 
Enfin ,  sur  le  bruit  de  l'arrivée  des  Tartares,  il  courut 
vers  le  Don,  où  il  finit  sa  carrière.  Cependant  This-' 
toire  l'accuse  d'avoir  compromis  les  intérêts  de  la 
Russie  par  son  orgueil;  il  négligea,  à  ce  qu'il  paraît, 
d'attendre  l'arrivée  de  plusieurs  princes ,  et  livra  le 
combat  de  Kalkà  avec  des  forces  insuffisantes  ;  il  fui, 
dit-on,  cause  de  cette  épouvantable  déroute.  Pourtant 
il  est  plus  probable  que  les  princes  de  Moskou  tout 
d'abord ,  comprenant  les  avantages  qu'ils  pourraient 
tirer  des  Mongols ,  n'avaient  aucune  envie  de  prendre 
part  à  la  guerre  des  Slaves  contre  l'invasion  des 
Batou.  Avec  Mstislaw  finit  la  Russie  normande. 

Résumons.  Nous  avions  vu  dans  cette  contrée  du 
Nord  les  populations  finoises,  qui  s'étendent  depuis 
la  mer  Blanche  jusqu'aux  monts  Ourals,  les  Finois 
piétons  qui  touchent  par  delà  l'Oural  aux  Finois  ca- 
valiers; nous  avons  vu  ,  dis-je ,  dans  les  temps  an  té- 
historiques  ,  probablement  dans  les  iv*  et  v*  siècles , 
ces  populations  conquises  et  désorganisées  par  les 
Slaves.  Les  Normands  arrivèrent ,  dans  le  ix»  siècle, 
et  établirent  leur  forme  de  gouvernement.  Cette  con- 
trée devint  une  Russie  normande.  \  l'époque  à  la- 
quelle nous  sommes  parvenus,  l'esprit  normand  est 
déjà  étouffé ,  et  nous  voyons  s'élever  un  empire  nou- 
veau ,  où  les  Slaves ,  jadis  dominateurs  des  Finois,  et 
plus  tard  compagnons  et  sujets  des  Normands,  sont 
subjugués  en  même  temps  que  les  Normands ,  non 
pas  par  une  race  nouvelle ,  mais  par  un  esprit  nou- 
veau ,  par  une  royauté  ,  par  une  principauté  qui  re- 


356  LES  FiNOfft* 

présente  l'esprit  iiAois  et  l'esprit  slave  confondus 
ensemble. 

On  ne  doit  pas  accuser,  comme  le  font  quelquefois 
les  historiens  9  les  ducs  de  Moskow  de  tous  les  mal- 
heurs qui  arrivent  à  cette  époque..  Ce  n'est  pas  leur 
individualité  ni  leur  talent  qui  furent  la  cause  de  cet 
immense  changement.  leur  politique,  toute  d'égoïsme 
et  d'envahissement  y  ne  venait  pas  seulement  de  leur 
propre  volonté.  L'esprit  finois,  après  la  désorganisa* 
tion  de  cette  race,  subsistait  toujours.  On  voit  dans 
l'histoire  souvent  des  exemples  de  pareilles  transfor- 
mations. Un  peuple  cessant  d'exister  politiquement 
s'infiltre  dans  celui  qui  le  remplace  et  donne  nais- 
sance à  une  société  nouvelle.  Ainsi  l'esprit  du  peuple 
breton  influa  puissamment  sur  les  Saxons ,  et  plus 
tard  sur  les  Normands,  qui  avaient  remplacé  la  race 
saxonne.  De  même,  leFinois ,  dans  ses  rapports  con- 
tinuels avec  les  Slaves ,  dans  ces  pays  du  Nord ,  qui 
devinrent  le  siège  de  l'empire  nouveau,  le  Finois  s'al- 
lia intimement  aux  Slaves  ;  et  si  vous  vous  rappelez 
ce  que  nous  avons  dit  précédemment  du  caractère  de 
c^  peuple,  vous  concevrez  facilement  quel  sera  l'ave* 
nir  d'un  empire  où  ils  entrent  pour  beaucoup.  Le 
Finois,  sombre  et  malheureux,  né  pour  Tobéissance 
ou  la  destruction ,  rencontra  dans  le  Slave  un  être 
supérieur,  qu'il  dégrada  par  son  contact.  Le  Finois , 
individuellement  pris^  est  toujours  esclave  ;  employé 
comme  instrument  par  une  force  supérieure,  il  de- 
vient despote  et  destructeur.  C'est  une  grande  perte 
pour  l'histoire  que  celle  des  chansons  des  Finois  du 
Nord  ;  les  seuls  de  leur  race,  ils  chantaient  quelque^ 


LES  Fmois.  Ï57 

ibis.  Le  Mongol ,  c'est-à-dire  le  Finois  cavalier ,  n'a 
pas  de  poésie.  Quelques  restes  des  chansons  de  ces 
Finois  du  Nord ,  conservées  par  la  tradition  popu- 
laire russe ,  nous  donne  une  idée  de  ce  que  devait 
être  ce  peuple  à  une  époque  reculée.  Je  parle  des  quel- 
ques chansons  de  Ja  grande  Russie  portant  un  carac- 
tère évidemment  finois.  Dans  Tune  d'elles  j  il  est 
question  d'une  amante  trahie  et  délaissée  qui  pro- 
pose une  espèce  d'énigme  à  ses  amies.  Elle  leur  dit: 
«  —  Jesui«  trahie  dans  mon  amour^  je  suis  abandon- 
née ,  et  cependant  j'ai  trouvé  le  secret  de  me  reposer 
sur  mon  amour.  Je  me  revêts  de  mon  amour,  je 
m'orne  de  mon  amour,  et  je  m'éclaire  de  mon 
amour.  » 

Pour  comprendre  cette  énigme ,  il  feut  savoir  l'u- 
sage que  font  les  Finois  de  l'extrême  Nord,  du 
r^ifère.  Ces  peuples  mangent  la  chair  des  régni- 
fères;  ils  font  de  leur  peau  un  habit,  et  en  emploient 
la  graisse  pour  foire  des  lampions.  La  femme  fl- 
noise  avait  égorgé  son  amant,  et  traité  son  cadavre 
conmie  les  Laponais  traitent  celui  des  régnifères. 
Elle  avait  préparé  sa  lampe  avec  l'huile  qu'elle 
avait  tirée  du  cadavre  de  son  amant!  C'est  le  sens  de 
cette  espèce  d'énigme  de  cannibale. 

Si  on  compare  une  telle  poésie  affreuse ,  qui  sent 
l'Amérique  et  le  pays  des  Caraïbes ,  avec  les  chansons 
si  tendres  et  si  gracieuses  des  Serbiens,  dont  nous 
avons  lu  quelques  échantillons ,  on  verra  alors  toute 
la  différence  entre  la  race  rousse,  les  Finois,  et  les 
Slaves,  C'est  cette  race  qui  agissait  et  avait  la  pré» 


'd58  FORMATION 

pondérance  dans  le  nouveau  duché,  et  qui  établit  là 
jie  siège  de  l'empire. 

Les  dues  de  Russie ,  Georges  et  André  y  n'ont  feit 
qu'évoquer  l'esprit  étouffé  de  la  nation  iinoise ,  puis 
ils  n'ont  eu  qu'à  se  mettre  à  la  tête  du  mouvement. 
Ils  trouvèrent  dans  le  pays  slave  une  certaine  sym* 
jpathie,  presque  tout  le  monde  désirant  se  réunir; 
mais  ce  qui^  chez  le  peuple,  ét^it  le  désir  de  l'union^ 
ne  fut  chez  les  princes  que  le  désir  de  conquérir  et 
de  subjuguer.  • 

Après  les  premiers  princes  dont  la  politique  hé- 
site souvent,  contrariée  qu'elle  est  par  les  villes,  leç 
coutumes,  les  individus,  vient  une  autre  série  de  sou: 
verains  déjà  soumis  aux  Mongols.  Ces  souveraimi 
avaient  transporté  leur  capitale  à  Moskou ,  tels  que 
Jean,  surnommé  la  Besace  ,  son  fils  et  ses  descen- 
dants. Ces  princes  passent  leur  vie  dans  le  camp  des 
Mongols  ;  ils  étudient  là  les  secrets  politiques  de  la 
horde ,  et  cherchent  en  même  temps  à  faire  prévaloir 
en  Russie  leur  puissance.  Le  fils  de  Jean,  homme  ha- 
bile et  rusé ,  se  fait  intermédiaire  entre  les  Mongols, 
et  les  Slaves  ;  il  se  charge  de  prélever  le  tribut  de 
tous  les  pays  de  la  Russie  et  de  le  payer  aux  Mon* 
gols  au  nom  des  Russes.  Il  se  fait  ainsi  percepteur 
général  de  toute  la  Russie.  C'est  le  premier  pas  que 
les  princes  de  Moskou  font  vers  la  puissance  unitaire 
et  despotique.  Ils  commencent  par  s'emparer  des. 
finances  du  pays.  Ils  sont  chargés  par  les  Khans  de. 
lever  et  de  payer  les  impôts.  Plus  tard  ils  punissent 
le6  rebelles  ;  Us  sont  chargés  par  le  Khan  d'adminis*. 


DE  l'empire  M0!»K0W1TE.  359 

trér  la  justice.  Ils  se  font  les  grands  justiciers  de  la 
horde.  Enfin  ils  finissent  par  se  substituer  aux 
Khans. 

.  Après  trois  cents  ans  de  cette  lutte  tantôt  ouverte^ 
tantôt  sourde,  le  souverain  de  Moskou ,  JeanlII^ 
prend  le  titre  de  roi,  de  Czar^  qu'il  emprunte  aux 
Tartares  (c'est  ainsi  que  les  Slaves  appelaient  le  khan 
tartare);  alors  commence  une  nouvelle  époque  de 
l'histoire  russe.        , 

Les  dates  les  plus  importantes  sont  :  ,1 1  ^0,  nous 
voyons  Georges,  surnommé  Longue-Main  y  former 
d'abord  sa  principauté  et  se  séparer  des  pays  slaves* 
Cent  ans  plus  tard,  pour  prendre  des  nombres  rondsi 
vers  1250,  les  Tartares  occupent  toute  la  Russie.  C'est 
l'époque  des  travaux  de  la  dynastie  de  Georges  pour 
tromper  d'tm  côté  les  Tartares  et  de  l'autre  pour  subju- 
guer les  Russes.  Cent  ans  encore  plus  tard,  en  1 350,  la 
dynastie  est  établie  à  Moskou  et  essaie  déjà  ses  forces 
contre  les  Tartares.  Quelques  années  après ,  leprin<^ 
Dimitri  remporta  même  une  victoire  sur  les  Tartares^ 
Il  ne  chercha  pourtant  pas  à  poursuivre  ses  avan^ 
tages;  de  nouveau  il  se  soumit  et  paya  le  tribut,  atten<» 
dant  une  circonstance  plus  favorable.  Enfin,  un  siècle 
encore  plus  tard,  vers  1450,  les  princes  de  Moskou 

.  prennent  un  titre  nouveau  de  roi,  et  l'empire  mos* 
kowite  est  constitué.  Après  cet  immense  changement, 

^  nous  verrons  le  centre  de  la  Russie  se  développant 
d'un  côté  vers  l'Oural,  et  réagissant  contre  les 
Mongols ,  cherchant  à  les  diviser  et  à  les  détruire  ; 
d'un  autre  côté  détruisant  avec  une  haine  encore  plus 


360  POIl>IAT10?( 

lortc  que  celle  qu'elle  portait  contre  le»  Monfjoln; 
détruisant  la  Russie  du  midi  <le  Kiew^  de  la  (falliciu; 
enfin  sacharnant  contre  les  républicfues  de  Nowgo- 
rod^  pour  former  do  ces  conquêtes  un  empire  nou- 
veau. 

Celte  histoire  longue  est  assez  difficile  à  recon- 
struire faute  de  monuments;  les  annalistes^  nous 
l'avons  déjà  dit,  cessent  d'écrire  dans  les  premières 
années  du  xiii*  siècle.  Ne  pouvant  plus  rien  com- 
prendre à  ce  mouvement  si  complexe,  étourdis  par 
les  événements,  ils  s'accrochent  à  quelques  dates, 
à  quelques  faits  particuliers ,  sans  entrer  dans  aucun 
jugement ,  dans  aucune  discussion. 

Comme  exemple  de  leur  style  et  de  leur  manière, 
je  lirai  seulement  quelques  lignes  d'un  des  continua- 
teurs de  Nestor  ;  toutes  les  chroniques  sont  compo- 
sées de  cette  manière. 

«  La  pieuse  princesse  Hélèncj  transporta  le  corps 
du  prince  Jaropolk  d;ins  l'église  Saint-André.  —  Mort 
de  Jean  dans  la  mémo  année.  —  Le  métropolite 
Michel  se  rendit  à  Constantinople.  —  Les  princes  se 
portèrent  au  secours  des  Polonais  contre  d'autres 
Polonais  qui  guerroyaient  entre  eux.  —  Cette  année 
le  feu  prit  a  Kiew.  —  Wladimir  marcha  sur  la 
ville  de  Priluki  qu'il  prit  d'assaut.  —  Wsewolod 
se  joignit  à  ses  frères,  et  se  dirigea  sur  Wla- 
dimir.  » 

Ainsi  de  suite. 

On  ne  sait  pourquoi  les  Polonais  se  faisaient  la 
Çuerre;  (|uel  ét^it  le  |iarti  que  les  4iics  appuyaient; 


f 


DE   l/£MPinE   MOSKOWHE.  361 

purquoi  ces  princes  se  réunissent  si  souvent  entre 
€ux  y  se  jurent  amitié^  et  une  année  plus  tard  se  dé«- 
fruisent  mutuellement.  Le  chroniqueur  ayant  ra- 
conté avec  le  même  calme  y  la  même  simplicité  ^  les 
crimes  les  plus  atroces  d'un  prince^  ajoute  :  «Cette 
année  un  tel  prince^  bon^  généreux  et  pieux ,  finit 
sa  vie.  » 

Cependant  les  historiens  modernes  trouvèrent  le 
moyen  de  découvrir  au  fond  de  ces  phrases  confuses 
certains  faits  capitaux. 

Ainsi,  dans  ces  quelques  lignes  que  je  vais  lire^ 
toute  rhistoire  de  la  Moskowie  est  enfermée. 

<cL'an  1162,  le  prince  André ,  voulant  rester 
maître  absolu  dans  Souzdal,  expulse  Tévéque  Léo, 
ainsi  que  ses  trois  frères,  puis  ses  deux  neveux, 
ainsi  que  les  principaux  courtisans  qui  avaient  servi 
sous  son  père.  » 

Cette  phrase ,  tous  les  historiens  Tout  remarquée 
parce  qu'elle  raconte  des  événements  inouïs  :  ou 
chasse  un évéquo ;  le  prince  expulse  ses  parents,  et 
même  les  partisans  de  ses  parents.  Chacun  a  expli- 
qué ce  récit  si  simple  à  sa  manière.  Les  historiens 
russes  (entre  autres  Karamsin,  qui  n'a  fait  que 
paraphraser  les  chroniqueurs  )  y  virent  une  conspi- 
ration de  ces  princes  contre  l'État.  Or  l'idée  de  l'État, 
qui  sert  de  base  à  l'histoire  de  M.  Karamsin,  n'exis- 
tait pas  encore.  Cet  écrivain  voit  dans  le  moyen  âge 
la  Russie  de  Saint-Pétersbourg  :  le  prince  qui  gou- 
verne, les  citoyens  turbulents  qui  conspirent,  et 
Içs  t^ibuRaux  qui  punissent. 


362  LA   POLOGNE 

Les  historiens  polonais ,  au  contraire ,  expliquè- 
rent ^  à  ce  qu'il  me  parait  ^  très  bien  ces  mot»  :  Le 
prince  André  voulant  rester  le  maître  absolu^  en  y 
voyant  le  changement  de  la  politique  russe;  mots 
qu'on  ne  trouve  que  cette  fois  seulement  dans  les 
x^hroniqueurs.  Seule  phrase  où  l'on  parle  du  pouvoir 
absolu  !  Les  continuateurs  de  Nestor,  la  littérature 
des  chroniques  et  des  histoires  ,  la  législation  des 
codes  et  des  collections  de  lois  :  de  tout  cela  il  n'existe 
que  quelques  phrases  ;  elles  ne  peuvent  servir,  comme 
certaines  inscriptions  anciennes,  comme  des  mé- 
dailles qu'on  découvre  dans  la  terre,  que  pour 
fixer  les  dates  des  événements;  c'est  tout  leur 
jnènie. 

r  Pendant  que  le  duché  de  Moskou  marche  vers  des 
destinées  nouvelles,  en  Pologne  nous  voyons  un 
mouvement  également  rapide ,  mais  qui  porte  cette 
population  dans  un  sens  tout  à  fait  opposé.  Après  la 
mort  du  prince  Boleslas ,  le  pays  est  divisé  entre  plu- 
sieurs princes;  la  nouvelle  Pologne  devait  naître  de 
cette  division.  L'ancienne  Pologne  réagissait  souvent 
par  l'Église  qui  cherchait  à  conserver  F  État  ancien, 
et  par  les  individus  forts  et  puissants  qui  s'obstinaient 
à  entraîner  la  Pologne  dans  un  mouvement  euro-, 
péen.  L*Église  appuyait  d'abord  les  aînés  de  la  fe- 
raille ,  selon  la  coutume  reçue  à  cette  époque  dans 
toute  la  chrétienté.  Le  prince  aîné  de  la  famille,  lié 
avec  les  empereurs  d'Autriche,  les  empereurs  ro- 
mains, cherchait  à  introduire  le  féodalisme ,  c'est-à- 
dire  à  organiser  la  Pologne  dans  la  vue  de  la  rendre 


AU  Xlir  81ÈCLE.  30d 

forle  et  puissante.  Sa  femme ,  une  Allemande  de 
beaucoup  d  esprit^  détestant  le  désordre  slave  ^  con» 
jurait  son  mari  de  mettre  ftn  à  ces  troubles ,  et  lui 
rappelait  le  beau  spectacle  qu'elle  avait  vu  &  la  cour 
jde  l'empereur  d'Allemagne.  L'aîné  de  la  femille , 
<}ui  s'apelait  Ladislas,  se  décida  à  chasser  ses  frères  ^ 
cherchant  à  expliquer  par  les  raisons  d'État  sa  con- 
duite ^  et  comptant  sur  la  sympathie  du  clergé.  Ce- 
pendant la  violence  qu'il  avait  tentée  offensa  le  clergé, 
et  le  peuple  ;  elle  révolta  surtout  les  seigneurs  déjà 
puissants.  Le  prince  perdit  bientôt  ses  terres  ^  et  fut 
obligé  de  chercher  asile  chez  l'empereur. 

Après  lui,  son  frère,  homme  habile ',  surnommé 
Miecxyslas  le  Vieux  j  suivit  aussi  sa  politique;  mais  ^ 
n'osant  plus  essayer  de  la  violence,  il  cherchait  à 
gagner  les  cœurs  par  la  persuasion ,  en  exposant  la 
nécessité  où  se  trouvait  le  pays  d'avoir  un  seul 
chef.  Quatre  fois  il  s'empara  du  pouvoir ,  quatre  fois 
ses  frères  réunis  le  chassèrent  de  sa  capitale.  Il 
ne  put  réussir  à  ramener  la  Pologne  au  pouvoir  uni- 
taire. 

Les  grands  seigneurs  de  cette  époque  s'cg[)puyaient 
toujours  sur  le  testament  du  roi  qui  faisait  la  loi  de 
l'État,  et  c'est  en  défendant  ce  testament  qu'ils  re- 
poussaient la  prétention  des  aînés  de  la  femille;  ils 
pressentaient  d"in8tînct  que  la  division  de  ce  pays 
entre  les  princes  finirait  par  créer  un  pouvoir  intermé- 
diaire, une  espèce  d'oligarchie  et  de  sénat.  C'est 
pourqud  la  haute  noblesse  et  le  clergé  s'attachèrent 
avec  le  temps  au  cadet  de  la  famille. 


364  LA   POLO€?(C 

Le  temps  confirma  ce  changemenl  de  dynastie,  et^ 
ainsi  que  nous  Tavons  vu  en  Russie,  le  sceptre  de  la 
Pologne  passa  à  la  branche  cadette;  mais  la  branche 
cadette  russe  absorbe  de  plus  en  plus  tous  les  pou- 
voirs, tandis  qu'au  contraire ,  les  princes  de  Pologne , 
'  pour  se  maintenir,  sont  obligés  d'accorder  des  privi- 
lèges à  la  haute  noblesse ,  au  clergé ,  et  plus  tard  à  la 
petite  noblesse. 

En  Russie ,  tout  s'est  foit  d'abord  au  nom  des  ducs 
et  puis  des  Mongols  ;  on  exécute  les  ordres  du  kan. 
En  Pologne ,  on  discute  les  intérêts  de  l'État;  Fidée 
de  la  patrie  commence  à  cette  époque  à  poindre.  La 
patrie,  ce  n'est  pas  une  principauté.  En  Russie,  le 
chroniqueur  raconte  des  événements  qui  arrivent 
dans  le  territoire  qu'il  habite ,  et,  par  parenthèse  seu- 
lement, il  parle  des  autres  principautés.  Ces  princi- 
pautés ne  l'intéressent  qu'autant  qu'elles  sont  gou- 
vernées par  la  famille  de  Rurick  ;  ils  ne  connaissent 
aucun  autre  lien  moral  do  toute  la  Russie  normande. 

En  Potogne,  au  contraire,  plusieurs  princes  se 
détachent  de  la  branche  royale  ;  ces  princes  ne  sont 
pas  dans  des-  rapports  féodaux  avec  leur  souverain; 
ils  ne  lui  paient  pas  d'impôts,  ils  ne  lui  obéissent 
pas,  ils  ne  lui  jurent  pas  même  fidélité.  Quelquefois 
même  ils  entrent  comme  princes  féodaux  dans  des 
rapports  avec  les  souverains  des  autres  pays.  Cepen- 
dant, Topinion  publique  les  regarde  toujours  comme 
appartenant  à  la  Pologne.  L'unité  est  créée  et  con? 
struite  par  l'Eglise.  L'idée  de  l'unité,  en  apparence 
$i  simple ,  est  partout  difficile  ^  cf éer  l  L'Église ,' 


AU  Xlfl^"   SIÈCLE.  36S 

eik  couronnant  le  prince  polonais  j  résuma  déjà  dans 
sa  personne  l'Ëtat.  Le  roi,  en  entrant  dans  la  famille 
des  princes  chrétiens ,  se  regardait  déjà  comme  re- 
présentant d'un  pays  dont  il  commençait  à  corn-* 
prendre  l'unité;  plus  tard ,  pendant  les  divisions,  les 
évoques  n'ont  cessé  de  se  réunir  pour  former  le  sy- 
node. Au  milieu  des  querelles  des  princes ,  de  leurs 
luttes ,  de  leurs  guerres ,  les  évoques  et  les  seigneurs 
se  réunissaient  et  entraînaient  même  les  princes  pour 
former  le  synode.  Ce  synode  devenait  une  représen- 
tation de  la  Pologne  morale  qui  n'existait  pas  comme  ' 
un  gouvernement,  mais  dont  tout  le  monde  sentait 
l'existence  comme  d'une  personne  morale. 

Ainsi  les  évoques  de  la  Poméranie ,  après  la  révolte 
des  princes  poméraniens ,  venaient  toujours  siéger 
sous  la  présidence  des  primats  polonais  pour  discuter 
les  affaires  polonaises  ;  comme  le  firent  plus  tard  les 
évoques  de  la  Silésie  et  même  les  évêques  de  plusieurs 
provinces  de  la  Prusse ,  sous  la  primauté  de  l'évêque 
de  Gnesen. 

C'est  ainsi  que  s'est  formée  l'idée  morale  et  in* 
destructible  d'un  empire  polonais. 

Dans  ces  synodes  on  faisait  aussi  des  lois.  Les  lois 
russes  organisent  les  rapports  sociaux  entre  le  maître 
et  l'esclave,  entre  le  maître  et  le  prince.  Les  lois  po** 
lonaises  organisent  les  rapports  entre  les  États  ;  ce 
sont  des  lois  politiques.  Les  Russes  n'ont  qu'une  légis- 
lation civile  et  criminelle  ;  les  Polonais,  à  cette  épo- 
que ,  ont  déjà  une  législation  politique.  Le  synode 
prend  sous  sa  protection  l'agriculteur  ;  il  défend  aux 


dfiA  LA  POLOGSE    ' 

Qourtiâaiïs^  c'est-à-dire  aux  serviteurs  du  prince^  dër 
lever  des  impôts  arbitraires  de  toute  nature  ;  il  régu-* 
larise  les  jugements,  et  chacune  de  ces  lois  finit ]()ar  la 
formule  religieuse  :  Que  celui  qui  violera  cette  loi  soit 
frappé  d'anatlième. 

.  Ces  lois  obligent  toute  la  Pologne  ;  elleè  sont  censées 
obliger  les  princes  indépendants  de  la  Poméranie,  les 
princes  de  la  Silésie  plus  tard^  et  enfin  la  noblesse  de 
la  province  de  la  Gallicie  qui  entre  de  plus  en  plus 
en  rapport  avec  la  Pologne. 

La  juridiction  passe  9  en  Russie ,  des  communes  ^ 
entre  les  mains  des  administrateurs  nommés  par  les 
princes  :  au  contraire,  en  Pologne  elle  est  toujours  ad^ 
ministrée  par  une  espèce  de  comice  où  les  guerriers 
s'assemblent  et  devant  lesquels  on  évoque  chaque 
eausede  haute  gravité  ,  soit  criminelle^  soit  civile; 
le  magistrat  préside  seulement  ce  comice  sans  avoir 
une  voix  décisive. 

Tout  marche  en  Pologne  vers  la  liberté;  en  Russie 
vers  le  pouvoir  unitaire.  Des  deux  côtés  des  dangers 
différents  menacent  ces  deux  États,  la  Russie  se  trou- 
vant sur  le  chemin  du  despotisme,  la  Pologne  sur 
la  pente  de  l'anarchie.  Les  historiens  polonais  de 
cette  époque,  tant  de  fois  critiqués  par  les  Alle- 
mands ,  sont  bien  autrement  intéressants  que  ceux 
des  pays  russes  du  xm«  siècle.  Autant  les  uns  sont 
stériles,  monotones,  autant  les  autres  sont  çaracté-^ 
ristiques ,  chacun  dans  son  genre. 

Après  la  grande  époque  des  chroniqueurs  saints 
et  religieux,  après  l'époque  de  Ditmar,  puis  après 


AU  %iw  »ÈciE.  36T^ 

celle  de  Gallus ,  vient  à  présent  l'ëpôqne  des  chro^ 
niqueurs  politiques  ;  ils  font  de  l'histoire  pragma-? 
tiqae  et  même  ce  sont  les  premiers  et  les  plus  an- 
ciens historiens  pragmatiques  de  l'Europe.  Leur  style, 
quoiqu'ils  écrivissent  en  latin ,  est  éminemment  po^ 
louais;  c'est  une  langue  slave  couverte  d'un  voile 
léger  de  latinité.  Â  chaque  moment ,  on  peut  retrou- 
ver non  seulement  les  phrases  y  mais  quelquefois  les 
proverbes  et  les  rimes  polonaises.  La  marche  générale 
de  leur  style  ressemble  à  quelques  documents  russes 
de  cette  époque,  conservés  dans  les  archives.  Le» 
documents  russes  diffërentdu  style  des  chroniqueurs. 
Dans  ces  monuments  on  voit  la  .simplicité ,  la  gra-» 
vite  qui  caractérisent  le  poème  du  chantre  d'Igor.  Un 
de  ces  monuments  est  le  testament  du  grand  duc 
Monomach;  en  voici  quelques  fragments;  il  parle 
de  ses  occupations,  de  la  manière  dont  il  avait 
gouverné  son  pays,  et  il  donne  des  conseils  à  son 
fils: 

a  J'avais  mis  au  nombre  de  mes  devoirs  l'inspection 
des  églises  et  des  cérémonies  sacrées  de  la  religion, 
ainsi  que  celle  de  mes  biens ,  de  mes  écuries ,  des 
vautours ,  des  foucons,  de  mes  véneries,  fai  conclu 
dix-neuf  traités  de  paix  avec  les  Polowtzir  j'ai  feit 
prisonniers  au  moins  cent  de  leurs  princes  ;  j'en  ai 
£ait  mettre  à  mort  plus  de  deux  cents  en  les  faisant 
précipiter  dans  la  rivière.  » 

Ensuite  il  parle  longuement  de  ses  chasses  royales  : 

a  Que  de  fois  je  fus  renversé  par  des  buffles ,  firappé 

du  bois  des  cerfs,  foulé  aux  pieds  de  élans  !  un  san- 


36S  LA   rOLOGNE 

glier  furieux  déchira  une  fois  ma  cuisse;  mon  bras 
fut  déchiré  par  un  ours. 

»  Que  de  chutes  de  cheval  n'ai-je  pas  faites  dai^s 
ma  jeunesse  où^  sans  songer  aux  dangers  auxquels  3-6 
m'exposais,  je  me  brisais  la  tête,  je  me  blessais  autx 
pieds ,  aux  mains.  »  , 

Il  conseille  cependant  à  son  fils  de  l'imiter;  de  ne 
craindre  ni  les  ours  ni  les  chefs  de  Polowtzî. 

Quelle  immense  différence  entre  ce  récit  et  les 
chroniques  sèches  de  cette  époque?  C'est  que  le  récit 
appartient  à  la  vie  domestique,  à  la  vie  intérieure 
encore  slave ,  et  que  la  chronique  touche  déjà  à  un 
état  nouveau  ;  elle  parle  déjà  de  la  principauté  dans 
laquelle  il  n'y  avait  rien  de  slave. 

Les  chroniqueurs  polonais  sont  frères  de  Fau- 
teur de  ce  testament.  Leur  style  a  la  même  simplicité 
et  surtout  le  même  sentiment  profond  de  la  nature. 

A  chaque  momentce  sont  des  métaphores  tirées  de 
la  nature ,  de  l'histoire  des  animaux  :  quelquefois , 
tout  un  discours  politique  e^t  composé  de  fobles  et 
dapologues. 

Je  vous  ai  parlé  de  la  guerre  qu'avait  suscitée,  du 
vivant  de  Boleslas ,  son  frère  né  hors  du  mariage  lé- 
gitime. Ce  frère ,  fait  prisonnier  dans  un  combat,  est 
jugé  par  le  conseil  du  prince.  Le  chroniqueur  intro- 
duit les  conseillers  parlant ,  les  uns  contre  le  prince , 
et  les  autres  le  défendant. 

Voici  comment  Taccusateur  commence  son  dis- 
cours : 

«  C'est  une  triste  plante  que  celle  dont  la  racine 


AU   XIII*  SIÈCLE.  369 

est  Miîgée  par  un  ver.  Si  on  ente  un  poirier  sur  un 
saule,  le  fruit  en  sera  amer.  Tout  le  monde  sait  qu'une 
panthère  est  née  d'une  tigresse  et  d'un  lion ,  et  que  le 
loup-garou  naît  d'une  lionne  et  d'un  tigre.  Le  carae-^ 
tère  de  l'accusé  ressemble  à  celui  d'un  basilic  ;  il  a 
quelque  chose  de  la  ciguë  ;  il  me  paraît  de  plus  sem- 
blable à  un  serpent  à  cornes.  Le  basilic  fescine  et 
tue  par  la  puissance  de  son  regard;  la  ciguë,  plus 
elle  est  douce ,  plus  elle  est  vénéneuse  ;  quant  au 
serpent  à  comes,  on  ne  peut  nier  qu'il  y  ait  cpiel- 
que  chose  de  royal  et  de  majestueux  dans  son 
aspect.  » 

Pour  comprendre  toutes  ces  phrases ,  il  faut  con- 
naître les  opinions  populaires  sur  l'histoire  naturelle 
qui  circulaient  à  cette  époque ,  et  qui  sont  conservées 
jusqu'à  présent  par  la  tradition  chez  Jes  peuples  sla- 
ves, sur  la  naissance,  par  exemple,  des  panthères, 
sur  les  qualités  du  loup-garou ,  du  serpent  à  cornes, 
reconnu  même  dans  l'antiquité  comme  roi  de  tous 
les  reptiles. 

Par  ces  allusions  aux  traditions  populaires  ,  avec 
cet  apologue ,  l'accusateur  attaque  la  naissance  illé- 
gitime du  prince  accusé  ;  puis  il  parle  de  son  édu- 
cation : 

«  Un  tel  caractère  se  trouva  formé  par  les  soins 
des  Allemands  et  par  les  maximes  des  savants  de 
Prague.  » 

Il  paraît  que  ces  savants  jouissaient  en  Pologne 
d'une  mauvaise  réputation. 

«  Qui  ne  connaît  les  maximes  des  savants  de 
Prague  !» 


3ïO  LA    POLOGXK 

Suit  une  grande  liste  de  proverbes  populaires  de 
Bohôme. 

«  Tendez  la  main  y  6  mon  fils  ^  mais  en  même  temps 
tendez  des  pièges. 

»  Voulez-vous  tuer  quelqu'un  avec  certitude?  Pré- 
sentez-vous chez  lui  en  qualité  de  médecin. 

»  Un  homme  inutile  est  comme  un  arbre  sans 
fruit. 

»  N'épargnez  pas  les  promesses^  cela  oblige  beau- 
coup de  monde  et  cela  ne  vous  oblige  à  rien.  » 

Une  vingtaine  d'autres  proverbes. 

Le  même  chroniqueur  commence  ainsi  le  quatrième 
livre  9  où  il  parlera  de  l'ambition  démesurée  du  prince 
dirigé  par  sa  mère. 

«  Il  y  a  un  oiseau  très  singulier  qu'on  appelle 
Vranitza;  il  vit  solitaire^  il  ne  se  laisse  approcher 
d'autres  oiseaux  de  son  espèce  qu'une  fois  par  an. 
Il  choisit  des  nids  sur  de  hauts  arbres  pour  chacun 
de  ses  petits ,  autant  de  nids  qu'il  a  de  petits.  D'ail- 
leurs il  oblige  d'autres  oiseaux  à  élever  ses  petits ^ 
de  même  que  le  coucou;  le  petite  à  peine  sorti  de 
l'œuf,  laisse  là  ses  compagnons  d'enfoncé^  et,  confiant 
dans  la  force  de  ses  ailes ,  il  s'élance  par-dessus  les 
arbres,  par-dessus  les  montagnes,  plonge  dans  le 
ciel ,  se  perd  dans  les  airs  et  s'enferme  dans  les 
nuages.  Quelquefois  les  vents  l'empêchent  de  des- 
cendre pour  trouver  sa  nourriture,  il  meurt  de  feim, 
et  finit  ainsi  sa  vie  aérienne.  » 

Ceci  veut  dire  que  la  mère  du  prince  était  ambi- 
tieuse comme  cet  oiseau;  qu'elle  avait  élevé  dans 
les  idées  d'ambition  son  fils,  et  qu'il  est  mort  sans 


AU   XIII*   SIÈCLE.  371 

pouvoir  entrer  dans  les  besoins  réels  de  la  vie  pra- 
tique. 

Les  critiques  se  sont  beaucoup  moqués  de  ce  style; 
cependant  rien  de  plus  national,  déplus  slave,  de 
plus  vrai  que  cette  manière  de  s'exprimer.  Plus  tard, 
oa  retrouvera,  dans  les  discussions  les  plus  graves 
des  diètes,  le  même  langage  ;  on  en  verra  même  àei 
traces  jusque  dans  les  écrivains  des  derniers  temps. 


VINGT-QUATRIEME    LEÇOF- 


Les  détracteurs  des  chroniques  slaves.  —  Caractères  de  ces  chroniques. 
Les  chroniqueurs  polonais,  —  Vincent.  —  Style  des  lois  slaves  com- 
paré à  celui  de  la  Bulle  d'or.  —  Caractère  de  la  législation  polo- 
naise. —  Rapports  entre  les  divers  Étals  polonais.  —  Comment  les 
Polonais  s'appliquèrent  à  reproduire  la  forme  romaine.  —  Le  Veto. 
— -  La  Bohême  au  xv*  siècle.  —  Les  rois  Jean  et  Charles  IV.  — •  Le 
chroniqueur  Dalemil.  —  Lutte  de  la  nationalité  bohème  contre 
le  germanisme.  —  Wiclef.  —  Jean  Hnss  et  sa  doctrine.  —  Ziska  , 
ses  guerres  destructives.  —  Fin  de  la  lutte  des  Mussites  contre  les 
catholiques.  Pi  ogres  des  Moskowites  et  des  Lithuaniens.  —  Réu- 
nion de  la  Lithuanie  à  la  Pologne. 


Vendredi  2à  mars  18^1. 

Le  style  étrange  des  chroniqueurs  polonais  de 
ce  siècle  et  de  leurs  contemporains ,  admiré  par  les 
Slaves ,  fut  sévèrement  jugé  par  les  étrangers.  On 
sait  que  les  Allemands  rejettent  la  partie  mythique  de 
l'histoire  de  Pologne,  n'y  trouvant  ni  dates  ni  don- 
nées géographiques.  Ces  savants,  qui  cherchaient 
l'impossible  en  voulant  trouver  les  mythes  enregistrés 
et  arpentés,  s'étonnaient  à  plus  forte  raison  de  la 
forme  de  récits  mythiques.  Hommes  de  bibliothè- 


LES   TKADtXTEtUS   DES   LIVRES   SLAVES.  373 

que^  comme  Lengnich^  Schlœtzer,  et  dernièreuient 
Voigty  comment  auraient-ils  pu  rien  comprendre  à 
cette  manière  d'écrire ,  où  l'on  parle  si  souvent  le 
langage  des  insectes,  des  animaux?  Ce  style  parait 
emprunté  aux  conversations  intimes  du  règne  ani- 
mal; mais  les  Slaves  parlaient  ainsi  :  c'est  la  langue 
de  l'époque  où  les  rois  passaient  leur  vie  à  chasser , 
où  la  noblesse  et  le  clergé  même  aimaient  passionné- 
ment ce  plaisir.  Nos  seules  traditions  consistent  dans 
les  contes  populaires  :  voilà  pourquoi  Ton  trouve  tant 
d'allusions  à  ces  contes.  À  chaque  moment  les  chroni- 
queurs disent  on  sait,  en  parlant  de  choses  que  l'é- 
tranger ignore  et  qui  sont  déjà  oubliées  même 
dans  les  pays  slaves.  Par  exemple ,  en  parlant  de  l'o- 
rigine dos  animaux,  ils  disent  :  «Tout  le  monde  sait 
x>  que  lorsque  le  lion  est  trahi  par  sa  femelle,  il  se  re- 
»  tire  parmi  les  loups  et  épouse  une  louve.  »  Mille 
choses  pareilles. 

Les  chroniqueurs  russes ,  si  secs  dans  leurs  récits 
historiques ,  s'animent  quelquefois  quand  ils  racon- 
tent des  anecdotes ,  ce  qui  leur  arrive  rarement.  Dans 
les  ouvrages  des  quatre  continuateurs  de  Nestor  on 
ne  trouve  qu'un  seul  épisode  de  ce  genre  :  c'est  l'his- 
toire du  mariage  du  prince  Wladimir  avec  une  prin- 
cesse de  Polotzk.  Le  chroniqueur  insère  ce  ré- 
cit dans  son  histoire,  d'après  une  ancienne  tradi- 
tion. 

Le  prince  Wladimir  envoie  un  ambassadeur  pour 
demander  la  main  de  la  princesse  Rognéda.  Rogvolod, 
son  père,  à  la  réception  de  ce  message,  crut  devoir 
interroger  sa  fille;  elle  répondit:  «A  Dieu  ne  plaii^e 


374  LES   TUADUCTEURS 

que  je  consente  à  déchausser  le  itls  d'une  esclave. 
—  C'était  le  devoir  des  femmes  slaves  de  déchauisser 
leurs  maris.  Il  est  bon  de  savoir  que  Rogvolod  était 
d'origine  varègue,  qu'il  était  venu  par  mer  à  Polotzk, 
et  que  Wladimir  était  né  d'une  femme  slave.  Piqué 
donc  par  cette  réponse,  il  envahit  Polotzk,  tue  Rog- 
volod et  enlève  sa  fille.  11  arriva  plus  tard  que 
Wladimir  eut  beaucoup  d'autres  femmes.  Un  jour 
qu'il  dormait ,  Rognéda  voulut  le  poignarder  ;  mais 
Wladimir  s'étant  par  hasard  éveillé  lui  arrêta  le 
bras.  Alors  elle  se  lamenta  et  dit  :  —  «Tu  as  tué 
mon  père,  tu  t'es  emparé  de  son  pays,  et  voilà  que 
tu  n'aimes  plus  ni  moi  ni  ton  enfant.»  —  Wladimir 
lui  ordonna  de  se  vôtir  de  ses  ornements  royaux  et 
de  se  coucher  sur  un  lit  de  parade.  Cela  fait,  il  se  dis- 
posait à  la  tuer.  (C'est  ainsi  qu'on  exécutait  les  mem- 
bres de  la  famille  régnante.)  Rognéda  remplit  les 
ordres  qu'elle  a  reçus  ;  cependant  elle  met  une  épée 
nue  dans  les  mains  de  son  fils  qu'elle  tient  caché. 
«  —  Quand  ton  père  entrera,  alors  montre-toi  à  demi 
et  dis-lui  :  «  Veux-tu  vivre  tout  seul  ou  te  crois-tu 
«immortel?  Prends  cette  épée  et  plonge- la  dans 
»  mon  sein ,  je  ne  veux  pas  être  témoin  de  la  mort  de 
»  ma  mère.  ^ — » 

Dans  cette  anecdote ,  il  y  a  des  détails  précieux  sur 
des  coutumes  de  la  Russie  ;  le  style  en  est  simple  et 
bien  différent  du  style  officiel  des  chroniqueurs. 

Plusieurs  écrivains  français  ont  suivi  la  méthode  du 
spirituel  auteur  qui  inventa  la  poésie  illyrienne  sans 
l'avoir  jamais  lue;  ils  inventèrent  dans  le  siècle 
passé  l'histoire  slave.    MM.  Lévêque  et  Leclerc , 


DES    LIVRES   SLAVES.  375 

dont  Tun  était  resté  longtemps  en  Russie ,  et  Tautre 
prétendait  connaître  la  langue  slave ,  publièrent  de 
véritables  romans,  en  s'appuyant  seulement  sur  quel- 
ques récits  historiques  et  en  complétant  le  reste  k 
Taide  de  leur  imagination.  On  crut  lire  tantôt  un  nn 
man  ou  une  idylle  de  Florian ,  tantôt  un  système 
philosophique  du  dernier  siècle  revêtu  de  formes 
slaves. 

Le  dernier  traducteur  de  Nestor,  M.  Paris ,  fetigué 
par  les  récits  monotones  des  chroniqueurs ,  cite  les 
histoires  de  MM.  Lévéque  et  Leclerc.  Il  n'y  a  rien  de 
plus  comique  que  leur  style  d'académicien  et  de  philo- 
sophe. Je  ne  vous  en  citerai  qu'un  seul  exemple. 
C'est  un  passage  où  il  est  question  de  l'invasion  des 
Varèguesy  Normands,  dans  le  pays  russe.  Les  chronir 
queurs  slaves  sont  très  avares  de  détails;  ils  se 
contentent  de  dire  que  des  Slaves,  ne  pouvant  plus  se 
gouverner,  appelèrent  les  Normands  ;  l'auteur  fran- 
çais donne  à  ce  récit  une  forme  idéale,  il  cherche  à 
Torner. 

«  Un  vieillard  slave,  dit-il,  jouissait  de  beaucoup 
de  considération  parmi  ses  compatriotes.  Ses  cheveux 
blancs  (l'auteur  connaît  même  la  couleur  de  ses  che- 
veux), ses  grande  biens,  ses  bonnes  intentions,  plus 
encore  que  ses  lumières ,  donnaient  du  poids  à  ses 
avis.  Il  s'avisa,  un  jour  de  fêté  chômée ,  de  rassembler 
autour  de  lui  tous  ses  concitoyens,  et  leur  dit  :  «  — Nous 
»  ne  formons  pas  un  peuple ,  nous  supportons  toutes 
»  les  charges  d'une  association  sans  en  posséder  les 
»  avantages.  Nous  avons  eu  des  rois  ;  on  sait  qu'ils^ 
»  nous  ont  indignement  trompés,  peul-étrc   parce 


376  LES   TRÂDLCTtUnS 

»  que  nous  les  avons  reçus  de  la  main  du  hasard;  es- 
»  sayons  d'un  roi  de  notre  choix.-»-»  Puis  il  parle  asse^i 
longuement  du  prince  varègue  Rourik  qui ,  selon  lui  , 
était  possédé  de  la  manie  d'être  quelque  chose  et  de 
faire  parler  de  lui. 

Ce  Rourik,  toujours  selon  l'historien  français,  eu- 
voie  des  émissaires  pour  intriguer  et  trouver  des  par- 
tisans parmi  les  Slaves. 

Toute  l'histoire  de  Lévéque  et  Leclerc  est  compo- 
sée de  cette  manière. 

Les  chroniqueurs  polonais,  tout  en  cherchant  à 
s'exprimer  dans  le  langage  de  l'époque,  savent  pour- 
tant bien  apprécier  le  caractère  des  personnages 
qui  agissent;  ils  expliquent  naturellement  les  ressorts 
politiques  qui  faisaient  mouvoir  l'époque.  J*ai  déjà 
dit  que,  sous  ce  rapport,  Vincent  peut  être  regardé 
comme  le  premier  historien  pragmatique  de  la  chré- 
tienté. Il  retrace  le  caractère  du  prince  Ladislas,  il 
explique  sa  politique  ,  et  il  nous  donne  une  idée  nette 
de  la  lutte  entre  les  monarques  qui  cherchaient  à  in- 
troduire ou  le  système  féodal  ou  le  pouvoir  monarchi- 
que pur,  et  la  noblesse  et  le  clergé,  qui  s'appuyaient 
sur  la  tradition  vivante  du  peuple  et  qui  défendaient 
sa  liberté.  Ce  qui  frappe  déjà,  c'est  l'influence  de  la 
culture  occidentale,  des  écrivains  latins  dont  nous  ver- 
rons plus  tardl'influence  sur  les  événements  politiques. 

Après  les  chroniqueurs  vient  la  littérature  légis- 
lative. On  commence  déjà  à  écrire  les  constitutions. 
A  la  mémo  époque,  on  publia  en  Allemagne  la  fameuse 
Bulle  d*or  qui  servit  de  base  au  droit  public  alle- 
mand; ce  fut  vers  la  lin  du  xiv«  siècle» 


DES   UYKË8   SLAVES.  377 

Les  auteui*s  slaves,  en  comparant  ces  deux  législa- 
lions,  accordent  la  supériorité  à  la  constitution 
slave.  Réellement  la  forme,  du  moins,  est  plus  soi- 
gnée; elle  ressemble  même  au  style  des  constitutions 
des  temps  présents.  Un  je  ne  sais  quel  esprit  mo- 
derne anime  cette  législation.  L'esprit  d'une  loi  y  est 
vivement  senti  par  le  légistateur,  et  ce  besoin  est  par- 
faitement exprimé,  nettement  formulé.  On  voit  clai- 
rement le  but  de  chaque  loi.  11  y  a  seulement  un  pas  à 
faire  pour  s'approcher  de  la  perfection  du  style  des 
lois  romaines  de  l'époque  de  Justinien ,  ou  bien  du 
style  même  du  Code  moderne  français.  Au  contraire, 
la  Bulle  de  Charles  IV,  empereur  et  roi  de  Bohême, 
débute  par  des  considérations  mystiques  ,  religieuses 
et  astronomiques  ;  elle  parle  de  la  constellation  hié- 
rarchique  du  ciel  impérial  ;  l'empereur  en  est  le  so- 
leil, et  lés  électeurs  sont  comparés  aux  corps  célestes 
qui  tournent  autour  de  cet  astre.  Toute  la  forme  de  la 
Bulle  est  dans  ce  goût,  extravagante  et  bien  étrangère 
à  celle  qu'on  donne  maintenant  aux  constitutions.  Ce- 
pendant ,  il  faut  avouer  qu'il  y  a  plus  de  vie  intime, 
plus  de  force  dans  la  législation  allemande.  La  même 
différence  que  nous  avons  vue  entre  la  poésie  slave , 
l'épopée  servienne,  et  les  fragments  de  1  épopée  al- 
lemande des  Niebelungens,  se  retrouve  ici  égale- 
ment. Le  poète  des  Niebelungens  marche  toujours 
couvert  par  lés  nuages  et  poussé  par  je  ne  sais  quel 
esprit  mystérieux,  tandis  que  les  Serbiens  sont  tou- 
jours clairs  dans  leur  exposition  et  paraissent  recon- 
naître les  bornes  de  leur  forme.  Aussi  l'épopée  aile- 


378  CARACTÈRE 

mande  a  réussi  à  former  un  tout  bien  autrement 
intéressant  que  celui  des  poètes  sorbiens. 

C'est  dans  cette  partie  mystérieuse  et  inexplicable 
que  réside  la  force  progressive  de  la  législation.  Oa 
se  rappellera  que  les  anciennes  lois  de  Rome  ^  les  lois 
du  temps  de  la  république ,  étaient  également  ob* 
scures ,  remplies  de  symboles  j  et  avaient  besoin 
d'être  expliquées. 

La  législation  de  l'époque  de  Justinien  devint  plug 
claire ,  mais  elle  achevait  déjà  la  marche  de  la  civi^ 
lisation  législative  de  Rome.  Cette  clarté  tant  louée 
du  style  des  constitutions  polonaises,  trahit  une  es-^ 
pôce  de  vieillesse  précoce  ;  on  voit  fecilement  que 
le  royaume  de  Pologne  aura  besoin  d'une  force  nou-- 
velle  pour  se  relever. 

L'idée  générale  des  lois  polonaises  est  fecile  à 
saisir;  il  y  a  quelques  feits  principaux  d'où  découle 
tout  r ensemble.  D'abord  on  accepte  une  royauté  qui 
est  dans  la  Camille  nationale  de  Piast;  mais  le  clergé 
et  la  noblesse  peuvent  choisir  parmi  les  membres 
d'tine  nombreuse  famille.  La  milice ,  c'est-à-dire  la 
noblesse ,  jouit  des  privilèges  qu'elle  avait  reçus  des 
rois  ;  elle  lutte  contre  le  pouvoir  souverain  pour  main- 
tenir ses  privilèges.  Le  clergé  est  particulièrement 
appelé  à  fixer  les  rapports  mutuels  entre  la  noblesse, 
la  royauté  et  le  peuple.  Les  èjèments  de  cette  légis- 
tion  si  claire  sont  pourtant  mystérieux.  On  demande 
d'où  vient  le  pouvoir  royal ,  qui  a  formé  la  noblesse, 
comment  se  recrute  cette  noblesse ,  d'où  elle  a  pris 
ses  privilèges? Toutes  cçs  questions,  le  législateur  ne 


DE  LA  LÉGISLATION    POLONAISi;.  379 

s'en  occupe  pas*  Ce  sont  des  faits  acceptés  par  tout 
le  monde ,  et  qui  donnent  à  la  monarchie  la  vie  et 
runité.  La  liberté  se  développe  à  son  tour  par  la 
manière  dont  on  fixe  les  rapports  entre  les  États»  Or 
la  marche  des  Polonais  dans  cette  voie  du  dévelop- 
pement parait  très  rapide  dans  le  xiii''  siècle.  Les 
réonions  continuelles  en  diète,  du  clergé  et  de  la 
.  noblesse,  les  lois  nombreuses  qu*on  promulgue  en 
éclaircissant  les  rapports  mutuels,  affaiblissent  le 
pouvoir  des  États.  La  royauté  antique  est  presque 
déjà  détrônée. 

Après  la  mort  du  roi  Casimir,  la  noblesse  appelle  un 
roi  de  Hongrie  comme  roi  de  Pologne,  et  impose  par 
force  à  ses  successeurs  des  conditions  dures.  Cette 
réaction  contre  le  pouvoir  royal  ne  venait  pas  seule- 
ment de  sources  locales ,  elle  était  encore  augmentée 
par  rinfluence  étrangère  ;  influence  venant  des  deux 
côtés,  de  l'Allemagne  et  de  l'ancienne  Rome,  par 
i'enfaremise  des  écrivains  latins.  Le  féodalisme  alle- 
mand a  été  repoussé  pour  toujours ,  et  brisé  dans  la 
branche  atnée  de  la  femille  Piast.  Mais  lés  idées 
païennes  influaient  de  plus  en  plus  sur  la  vie  réelle 
des  l^ves.  Chose  étrange,  la  renaissance  païenne, 
qui  ne  commence  dans  TOccident  que  dans  le  wi"" 
siècle,  on  en  trouve  déjà  des  traces  dans  le  xiu'  siècle 
chez  les  Polonais!  c'est  que  les  pays  de  l'Occident 
reçurent  un  mouvement  trop  fort  et  trop  violent  du 
moyen  âge  pour  pouvoir  retourner  vers  le  paganisme. 
Les  héros  du  moyen  âge  se  sentaient  trop  supérieurs 
aux  Césai*  et  aux  Alexandre  pour  vouloir  seulement 
les  imiter,  et  les  hauts  barons  ne  cherchaient  pas, 


380  GARAOTÈHË 

n'avaient  pas  besoin  de  chercher  dans  TUe-Live  et 
Cîcéron  l'explication  de  leurs  droits  et  de  leurs  de- 
voirs. La  vie  occidentale,  germanique  et  chrétienne 
puisait  dans  sa  propre  tradition  toute  la  vigueur  de  la 
jeunesse.  Les  Slaves  n'avaient  pas  dans  leur  passé 
une  histoire  héroïque  aussi  merveilleuse  que  les 
Croisades.  Ils  commencent  à  apprendre  le  latin, 
non  pas  dans  leurs  chroniques  nationales,  non  pas. 
dans  les  livres  de  l'Ëglise,  comme  on  le  faisait  dans 
l'Occident,  mais  dans  les  historiens,  dans  les  ora- 
teurs latins  classiques  :  déjà  Vincent  et  ses  contem- 
porains commencent  à  voir  l'histoire  de  Pologne  à 
travers  les  idées  romaines.  Ils  retrouvent  à  Rome 
leur  sénat,  ordo  senatoriiiSy  leur  noblesse,  ordo 
equestris;  il  leur  paraît  que  cette  noblesse  ressemble 
beaucoup  aux  chevaliers  de  Rome,  ils  traduisent 
les  titres  potonais  de  façon  à  leur  conserver  un 
cachet  romain.  Le  premier  sénateur  polonais,  le 
castellan  de  Cracovie,  est  princeps  senatus.  Us  se 
rappelleront  plus  tard  qu'Auguste  était  princeps  se- 
natus.  Les  députés,  ne  trouvant  pas  dans  la  latinité 
un  mot  qui  exprime  leurs  devoirs,  s'appellent  tri- 
buns, tiibuniy  et,  dans  Fhistoire  de  Tite-Live,  ils 
ont  l'exemple  des  Gracques,  de  Marins,  etc.,  etc. 

On  se  rappelle  que  dans  la  commune  slave ,  lors- 
qu'il s'agissait  des  questions  importantes,  on  obU-r 
geait  la  minorité  à  voter  avec  la  majorité  ;  on  em- 
-  ployait  quelquefois  la  force  pour  détruire  l'opposition; 
c'était  une  coutume  antique  parmi  les  Slaves.  Déjà 
les  politiques  savants  l'expliquent  en  se  rappe- 
lait l'intercession  des  tribuns  ù  Rome,  qui  uvaiepf 


DE  LA    LltGISLATION   POLONAISE.  381 

\et  droit  d'opposer  leur  vélo  aux  décisions  du  sénat. 

On  raisonne  ainsi  en  latin  sur  les  constitutions 
polonaises  y  et  on  établit  légalement  les  droits  des  dé- 
putés de  rompre  la  diète  et  de  suspendre  Texercice 
de  lois. 

Cet  élément  étranger^  qui  agit  encore  en  théorie 
dans  les  xiiP  et  xiv*  siècles ,  entre  déjà,  dans  le  xv% 
dans  la  vie  pratique ,  ce  qui  cause  ensuite  de  grands 
malheurs  à  la  république.  Le  mot  même  de  républiqiie 
augmentait  la  confusion.  On  sait  que  le  moyen  âge 
n'avait  pas  d'autre  mot  pour  désigner  TËlat  que 
celui  de  république,  res  publica;  on  appelait  ainsi 
l'empire  germanique ,  et  même  l'empire  turc  ;  mais 
les  Polonais,  trouvant  beaucoup  de  rapport  entre 
leurs  institutions  et  celles  des  anciennes  républi- 
ques ,  ont  recours  jusqu'aux  théories  d'Âristote  pour 
modifier  leurs  constitutions  nationales  d'après  les 
idées  antiques. 

Cependant  la  Pologne  petite,  qui  avait  alors  à  peu 
près  le  territoire  du  duché  de  Varsovie  du  temps  de 
Napoléon,  s'est  trouvé  attaquée  de  tous  les  côtés  par 
les  Allemands,  par  l'ordre  Teutonique,  par  lesTar- 
tafes,  et  menacée  par  les  Lithuaniens.  Elle  paraissait 
destinée  à  devenir  la  proie  d'une  de  ces  nations,  ou 
à  être  réunie  à  la  Bohême.  On  appelait  précisément 
de  la  Bohême  un  roi ,  dans  la  nécessité  de  s'appuyer 
sur  une  force  quelconque  extérieure.  La  Bohême ^ 
comme  nous  l'avons  précédemment  dit,  jouissait 
d'un  repos  et  d'un  bonheur  matériel  inconnu  à  cette 
époque  aux  autres  peuples.  Le  roi  Otokar ,  de  la 
famille  nationale  de  Piast,  ayant  étendu  ses  conquêtes 


382     ^  LA  bovAms 

du  cAté  (In  la  Hongrie  et  de  la  Polôjiïe ,  ayant  pénétré 
jusqu'en  Prusse,  laissa  à  ses  descendants  un  vaste 
royaume  qui  comprenait  une  grande  partie  de  TAu- 
triche,  laSilésie,  dont  les  princes  devinrent  vassaux 
du  roi  de  Bohème,  et  même  quelques  parties  de  la 
Prusse.  L'empire  germanique  voulait  élever  ce  roi  au 
trône.  Ses  descendants  n'ont  rien  perdu  de  leur 
puissance.  Après  la  mort  du  dernier,  le  royaume 
passa  à  la  famille  de  Luxembourg.  Le  roi  Jean  oc* 
cupa  le  trône  ;  c'est  une  époque  glorieuse  pour  la 
Bohême  :  le  roi  Jean  passait  sa  vie  à  guerroyer. 
C'est  le  môme  qui  périt  dans  la  bataille  de  Crécy, 
en  combattant  contre  les  Anglais  dans  l'armée 
française. 

Après  le  roi  Jean,  son  ftls,  Charles  IV,  l'au- 
teur de  la  Bulle  d'or,  occupa  l'empire  et  le 
royaume  de  Bohême.  Il  fonda  l'université  de  Prague, 
la  plus  ancienne  et  la  plus  célèbre  après  celle  de  Pa- 
ris. Il  appela  a  sa  cour  les  étrangers  de  tous  les  côtés. 
Savant  lui-même ,  bon ,  sage  et  magnifique,  il  était 
aimé  de  ses  sujets,  respecté,  célébré  par  tous  les 
•  écrivains  de  T Europe.  Il  voulait  attirer  Pétrarque 
à  sa  cour.  Il  donnait  des  pensions  aux  savants  anglais 
et  français,  et  cherchait  à  les  placer  à  l'université  de 
Prague.  Cette  université  comptait  jusqu'à  huit  mille 
écoliers.  Le  petit  pays  de  Bohême  était  le  plus  peu- 
plé, le  plus  riche,  le  plus  industrieux  dans  tout 
rOccîdent.  On  comptait  dans  ce  pays  cent  grandes 
villes  fortifiées ,  jusqu'à  trois  cents  petites  villes , 
seize  milles  villages  et  quinze  cents  églises  pa- 
roisç;îales.  ï^e  roi  fonda  une  grande   école  de   aé- 


AU   XV'   MÈCLE.  S83 

decine  ;  il  institua  la  première  chaire  publique  de 
droit  interaational  et  de  droit  constitutionnel  à' 
Prague. 

Il  aimait  les  arts  et  les  artistes.  Dans  son  palais  de 
Prague  il  fonda  un  riche  musée  ^  dont  les  débris  se 
trouvent  à  Vienne.  Les  plus  célèbres  artistes  de  Té- 
cole  allemande  vivaient  à  sa  cour. 

Mais  le  féodalisme ,  et  avec  lui  l'Allemagne  y  pe-- 
saient  sur  l'esprit  slave  et  paralysaient  ses  mouve- 
ments. La  noblesse  parlait  avec  le  prince  une  langue 
étrangère.  Et  comment  aurait-elle  pu  expliquer  en 
bohème  les  rapports  étrangers  à  la  vie  slave?  Com- 
ment aurait-elle  pu  discuter  la  législation  féodale  daiià 
une  langue  qui  n'avait  pas  de  mot  pour  exprimer  les 
idées  de  vasselage,  et  les  rapports  entre  le  suzerain 
et  les  vassaux?  Malgré  tous  les  efforts  de  quelques  no-» 
blés  qui  étaient  animés  de  l'esprit  national ,  malgré  la 
véhémence  avec  laquelle  la  littérature  poursuivait  les 
Allemands^  la  langue  allemande  faisait  des  progrès 
rapides^  continuels.  On  remarquait  la  facilité  é)i^ 
trème  des  Slaves  à  imiter  les  étrangers ,  et  les  Alle- 
mands parlaient  avec  mépris  de  la  singerie  des  Bo- 
hèmeê,  qui  prenaient  les  habits,  les  mœurs,  les 
législations  étrangères  comme  s'ils  n'avaient  rien  de 
propre. 

Et  la  cause  d'une  telle  singerie,  c'est  que  la  no- 
blesse bohème  n'a  pas  trouvé  en  elle-même  celte 
confiance  que  sentait  la  noblesse  polonaise.  C'est 
que  la  noblesse  bohème  n'avait  pas  combattu  les 
Tartafes,  les  Lithuaniens;  qu'elle  n'était  pas  pério^ 


38*  LA   BOnÈME   AU   XV*   SIÈCLE. 

diquement  appelée  à  défendre  le  pays ,  à  en  discuter 
la  législation.  Elle  cherchait  en  vain  à  se  donner 
une  importance  factice  en  se  rangeant  parmi  les 
hauts  barons  des  pays  occidentaux.  Les  gens  de  let- 
tres marchaient,  appuyés  de  quelques  nobles,  à  la 
tête  de  l'opposition  nationale,  et  ils  consignaient 
dans  les  chroniques ,  dans  les  mémoires  du  temps , 
leur  haine  contre  les  envahissements  des  Alle- 
mands. 

Le  plus  célèbre  de  ces  chroniqueurs  du  xiv'  siècle 
est  Dalemil.  11  a  composé  une  longue  histoire  com- 
mençant par  les  temps  mythiques  et  finissant  au 
xiv«  siècle.  Il  marqua  cette  histoire  d'un  cachet  local 
et  personnel.  Partout  où  il  fait  parler  les  rois  et  les 
princes  de  Bohême,  il  leur  met  dans  la  bouche  ses 
propres  opinions.  Ainsi  il  fait  dire  à  un  roi  :  «  La 
langue  ne  peut  vivre  si  elle  ne  règne  seule  dans  le 
pays.  Si  je  pouvais  prévoir  qu'un  jour  la  Bohême 
parlerait  une  langue  étrangère,  je  me  ferais  coudre 
dans  un  sac  et  jeter  dans  le  fleuve.  » 

Plus  loin  :  «Je  vous  laisse ,  ô  mes  fils ,  un  grand 
royaume  et  une  chose  encore  plus  grande  que  ce 
royaume ,  je  vous  laisse  une  langue  nationale.  Cher- 
chez à  défendre  Tune  et  l'autre  contre  les  étran- 
gers. Une  langue  étrangère  arrive  à  petit  bruit  ;  elle 
traverse  d'abord  le  pays  en  cherchant  à  se  fixer  ;  mais 
ayant  pris  une  fois  possession  du  territoire,  elle  en- 
vahit la  langue  nationale  et  la  détruit.  » 

Il  prédit  plus  tard,  qu'avec  la  langue,  un  jour 
les  Bohèmes  recevront  aussi  le  joug  des  étrangers 


WICLEF.    JEAN   HOSS.  385 

et  que  leurs  plos  grands  dangers  viennent  de  ce  côté. 
Tout  l'esprit  slave  se  réfugiait  ainsi  dans  cette  oppo- 
sition populaire  qui  avait  contre  elle  les  princes  et 
la  noblesse. 

Cela  explique  la  lutte  des  Hussites  contre  TËglise 
ou  plutôt  contre  le  clergé  allemand.  A  l'Université 
de  Prague  ,  la  pluralité  des  votes,  des  voix,  apparte- 
nait aux  étrangers.  11  y  avait,  comme  dans  presque 
toutes  les  universités ,  plusieurs  langues  :  la  langue 
allemande,  la  langue  française,  la  langue  italienne 
et  la  langue  bohème.  Toutes  ces  langues  votaient 
presque  toujours  contre  la  langue  bohème.  On  tenta 
plus  d'une  fois  de  la  repousser  du  conseil  académi- 
que, mais  elle  était  protégée  par  les  privilèges' et  par 
le  gouvernement. 

Or,  à  cette  époque^  on  apporta  de  l'Angleterre  le 
livre  de  Wiclef.  Les  Bohèmes ,  qui  voyageaient  sou- 
vent en  France  avec  le  roi  Jean,  et  qui  accompagnaient 
une  princesse  bohème  en  Angleterre,  firent  la  con- 
naissance de  Wiclef  à  Oxford ,  apportèrent  ses  ou- 
vrages et  les  introduisirent  en  Bohème.  Wiclef  at- 
taquait l'Église  catholique.  Poursuivi  plus  tard ,  et 
jugé  comme  hérétique,  il  trouva  des  partisans  dans 
le  pays  slave.  Huss,  également  célèbre  par  sa  science 
et  par  sa  piété  sincère ,  frappé  de  la  nouveauté  du 
système  de  Wiclef,  commença  à  s'élever  dans  la 
chapelle  royale  contre  les  abus  de  l'Église.  Selon  son 
système ,  l'Église  n'a  pas  droit  de  concéder  des  terres. 
Un  prêtre  qui  est  dans  le  péché,  un  évèque,  ne 
peut  plus  administrer  les  sacrements  ;  un  prêtre  qui 
est  dans  le  péché  cesse  d'être  prêtre.  La  communion 

I.  25 


386  JEAN   IILSS.    ZISKA. 

doit  eire  administrée  sous  deux  espèces.  Il  a  traité 
d'autres  points  moins  importants. 

On  lui  objectait  que  de  cette  manière  un  magis- 
trat qui  aurait  commis  quelque  crime  ou  quelque 
faute  f  devrait  être  aussi  dégradé  dans  le  même  ins- 
tant ;  on  lui  rappelait  que  l'Écriture  donnait  à  l'É- 
glise le  droit  d'établir  et  d'expliquer  certains  points 
de  doctrine;  mais  Huss,  tout  en  rejetant  la  tradition 
et  la  doctrine  ecclésiastiques^  en  défendait  avec 
opiniâtreté  certains  articles;  il  soutenait  qu'on  ne 
pouvait  se  sauver  qu'en  communiant  sous  les  deux 
espèces.  Toute  cette  querelle  théologique  se  confon- 
dait avec  l'opposition  nationale  ^  et  s'appuyait  sur 
l'esprit  populaire  des  Bohèmes.  L'Église  c'est  l'Al- 
lemagne ;  les  évoques  étaient  consacrés  par  les  ar- 
chevêques allemands  et  regardés  comme  des  étran- 
gers. Les  grands  seigneurs ,  qui  parlaient  une  langue 
étrangère ,  étaient  menacés  par  cette  réforme.  Ce- 
pendant, d'abord,  une  grande  partie  de  la  noblesse 
s'attacha  à  la  cause  de  Huss  ;  et  le  roi  la  protégeait 
sous  main  en  prévoyant  la  prochaine  confiscation 
des  biens  de  l'Église  qui,  en  Bohême,  étaient  im- 
menses. 

Huss  fut  appelé  au  concile  de  Constance ,  con- 
damné et  brûlé.  " 

A  la  même  époque  éclata  la  guerre  des  Hussites. 
Ziska,  formé  dans  la  guerre  que  la  Pologne  soutenait 
contrôles  Prussiens,  guerrier  expérimenté  et  farouche, 
était  le  chef  du  parti  des  Hussites  ;  pendant  vingt  ans, 
il  brava  la  puissance  du  pape  et  de  tous  les  porinces 
c|e  TAllefiiagne.  Il  a  remporté  des  victoires  décisives 


zisKA.  387 

sur  tes  troupes  de  rËmpirc.  Durant  quil  combat- 
tait les  Allemands^  lo  parti  des  Hussites  se  répan- 
dit dans  toute  laSilésie,  dans  la  Transylvanie^  met- 
tant tout  à  feu  et  à  sang.  Ziska,  ennemi  acharné  du 
clei^é  et  de  la  noblesse ^  détruisait  les  châteaux, 
égorgeait  les  habitants  et  surtout  les  prêtres.  Toutes 
les  grandes  villes  de  la  Bohême  disparurent^  tous  les 
anciens  monuments  périrent  :  l'Europe  effrayée  ne 
savait  plus  comment  résister  à  cet  homme  terrible , 
qui  y  non  seulement  savait  se  défendre  dans  ses  mon- 
tagnes; mais  encore  menaçait  ses  voisins  de  tous  les 
côtés. 

Pendant  la  guerre ,  les  luttes  intérieures  conti- 
nuaient entre  les  Hussites  ;  on  développait  le  sys- 
tème du  fonda.teur;  il  se  forma  des  sectes  nouvelles 
qui  marchaient 9  non  seulement  vers  le  rationalisme, 
vers  le  paganisme  tout  pur,  mais  on  peut  dire  vers 
l'état  sauvage. 

Uyeut  une  secte,  celle  des  Âdami  tes,  contre  laquelle 
Sska  fut  obligé  de  sévir,  et  qu'il  enveloppa  avec  les 
catholiques  dajis  ses  sanglantes  exécutions.  Après  la 
mort  de  Ziska,  son  successeur  continua  les  ravages. 
Cependant  le  reste  de  la  noblesse ,  et  leë  bourgeois 
des  villes,  virent  que  leur  existence  était  menacée, 
et  que  cette  lutte  théologique  amènerait  la  destruc^ 
tion  complète  du  pays  r alors  les  grandes  villes  cher- 
chèrent à  se  réunir  aux  catholiques  ;  on  négocia  une 
trêve  f  on  abandonna  des  deux  côtés  quelques  articles 
moins  importants.  Les  Hussites  se  bornèrent  à  de- 
mander la  permission  de  communier  sous  les  deux 
espèces  avec  du  pain  et  du  vin.  L'Ëglise,  qirf  n'a 


388  '  PROGRÈS   DES   MOSKOWITES 

jamais  regardé  ce  point  comme  étant  de  dogme^  mais 
seulement  de  tradition ,  permit  aux  Hussites  l'admi- 
nistration des  sacrements  en  cette  manière ,  et  on 
conclut  la  paix. 

Les  Hussites  y  réunis  aux  catholiques ,  détruisirent 
les  sectes  qui  s'étaient  détachées  du  tronc  principal 
de  la  doctrine,  les  Orphelins  y  les  AdamiteSj  les 
Thaborites ,  et  rétablirent  pour  un  moment  la  paix 
dans  ce  pays. 

Mais  la  grandeur  de  la  Bohême,  Tinfluence  im- 
mense qu'elle  exerçait  sur  les  pays  slaves  était  pour 
toujours  perdue.  Il  est  vrai  que  dans  les  premiers 
moments  la  discussion  éveillait  les  esprits,  et  la  lan- 
gue se  formait;  elle  doit  beaucoup  aux  Hussites. 

Mais  cette  vie  artificielle  ne  dura  pas  longtemps. 
Un  siècle  plus  tard ,  nous  voyons  la  littérature  en 
pleine  décadence.  Cette  lutte  mit  fin  aussi  à  la  chro- 
nique nationale.  Tous  les  esprits  étaient  absorbés 
dans  la  théologie.  On  finit  par  former  un  langage, 
dans  Fécole ,  qui  n'avait  rien  de  commun  avec  celui 
du  peuple,  et  qui  ne  pouvait  pas  prolonger  pendant 
longtemps  sa  durée  artificielle. 

Toutes  les  espérances  que  le  pays  slave  fondait  sur 
la  dynastie  de  Luxembourg  étaient  ainsi  trompées. 
Entre  la  Pologne  rétrécie  et  menacée,  la  Bohême 
tombée  dans  le  désordre  et  la  confusion,  et  Moskou, 
qui  étendait  constamment  ses  conquêtes  de  tous  les 
côtés,  le  duché  de  Lithuanie  s'agrandissait  toujours. 
Nous  l'avons  vu  déjà  pousser  ses  conquêtes  du  côté 
de  Novogorod.  Les  villes  marchandes,  menacées  par 
les  Russes,  cherchèrent  des  protecteurs  parmi  les 


ET   DES    LITHUANIENS.  389 

princes  lithuaniens.  Ces  princes ,  contents  de  prèle* 
ver  dé  riches  tributs  ^  s'occupaient  peu  de  l'adminis-* 
tration  intérieure  ^  tandis  que  les  ducs  de  Moskou 
saisissaient  chaque  occasion  pour  désorganiser  com^ 
plétement  l'institution  antique  de  ces  villes.  C'est 
pourquoi  Novogorod ,  Polotsk ,  Pskow,  préféraient  la 
protection  des  Lithuaniens. 

Les  grands-ducs  de  Lilhuanie,  en  suivant  le  Bo- 
rysthène ,  rencontrèrent  les  Tartares ,  fraction  de  la 
grande  horde  asiatique ,  et  commencèrent  à  lutter 
contre  eux  La  grande  horde  avait  beaucoup  faibli 
en  Asie;  elle  était  repoussée  de  la  Chine;  elle  avait 
perdu  la  Perse.  Mais  une  partie,  connue  sous  le  nom 
de  Horde  d'or,  errait  dans  les  steppes  de  la  mer 
Caspienne;  cette  horde  pesait  toujours  sur  les  pays 
slaves.  Un  détachement  de  cette  horde,  connu  sous 
le  nom  de  la  petite  Horde,  occupait  la  Crimée ,  d'où 
elle  faisait  des  incursions  en  Hongrie  et  en  Pologne. 
Les  ducs  de  Lithuanie ,  aventureux  comme  la  race 
normande ,  ne  se  contentaient  pas  de  défendre  leur 
pays ,  ils  voulaient  frapper  les  Tartares  au  cœur  ; 
dans  cette  intention,  le  grand-duc  Olgerd,  parti 
presque  seul  des  bords  de  la  mer  Baltique,  réunit 
autour  de  lui  en  marchant,  les  chefs  et  les  principaux 
vassaux  ;  il  forma  une  grande  armée  avec  laquelle  il 
traversa  les  steppes  de  la  mer  Noire.  Il  pilla  les 
villes  de  la  Crimée,  et  soumit  le  khan  de  ce  pays  à  sa 
suzeraineté. 

Déjà  le  père  d'Olgerd ,  Gedymin ,  attaquait  les 
chevaliers  porte-glaive ,  et  obligeait  l'archevêque  de 
Riga  à  se  reconnaître  vassal  (Ju  grand-duché.  Dans 


390  ~    UÉUMION    DE   LA    LITHUÀNiE 

les  pays  conquis ,  il  laissait  pour  le  représenter  ses 
fils  et  ses  parents.  La  force  principale  des  Lithua- 
niens consistait  en  ce  qu'ils  portaient  avec  eux  une 
organisation  féodale  très  simple  et  très  vigoureuse. 

D'un  autre  côté,  ayant  attaqué  la  Pologne,  ils  sou- 
mirent les  princes  mazoviens,  qui  restèrent  dans  la 
dépendance  complète  des  Lithuaniens  sans  être  leurs 
vassaux.  La  Russie  rouge,  la  Gallicie  actuelle  qui 
sépare  le  royaume  de  Hongrie  de  la  Volhynie,  se 
trouva  déchirée  par  la  Pologne  et  la  Lithuanie ,  et 
devint  une  cause  de  guerre  perpétuelle  entre  ces  deux 
pays.  Les  ducs  de  Lithuanie  formèrent  peu  à  peu 
l'empire  le  plus  puissant  dans  le  Nord;  ils  disposaient 
du  sort,  non  seulement  de  toutes  les  terres  russiennes 
qu'ils  avaient  conquises  depuis  Kiew  jusqu'au  Boug, 
mais  encore  de  plusieurs-  principautés  russes  et 
d'une  partie  du  royaume  de  Pologne.  Païens  eux- 
mêmes  ,  ils  permettaient  à  leurs  parents  de  se  faire 
baptiser  pour  qu'ils  pussent  gouverner  les  pays  chré- 
tiens. 

Cependant  la  famille  royale  polonaise  était  éteinte  ; 
on  appela  le  roi  de  Hongrie,  qui  laissa  en  mourant 
deux  filles  ;  une  de  ces  filles  fut  proclamée  reine  de 
Pologne  :  c'était  une  enfant  de  quatorze  ans  ,  d'une 
beauté  merveilleuse,  et  dont  on  admirait  la  vertu 
et  la  piété.  Elle  fut  appelée  à  Cracovie ,  acceptée 
par  la  noblesse  et  le  clergé,  et  couronnée;  les 
États  pensaient  à  lui  choisir  un  mari.  Elle  était  au- 
trefois fiancée  à  un  duc  allemand ,  jeune ,  beau  et 
vaillant.  Mais  le  prince  lithuanien ,  ayant  entendu 
parler  de  cette  merveille ,  envoya  aussi  une  ambas- 


k   LA  POLOGNE.  391 

sade  pour  demander  sa  main.  La  princesse  fut  ef- 
frayée de  cette  proposition.  On  lui  représentait  ces 
ducs  de  Lithuanie  païens^  comme  des  espèces  de  sau- 
vages. D'ailleurs  celui-ci  était  déjà  âgé.  Elle  lutta 
pendant  longtemps  contre  la  noblesse,  contre  tous 
ses  conseillers.  Le  clergé  lui  fit  observer  qu'en  ac- 
ceptant la  main  de  ce  duc ,  elle  gagnerait  à  la  chré- 
tienté des  pays  immenses  ;  que  ce  potentat ,  le  seul , 
le  plus  terrible  des  païens  qui  fût  resté  dans  le  Nord, 
en  se  soumettant  à  l'Ëglise,  entraînerait  avec  lui  tout 
le  Nord;  qu'enfin  la  Pologne  gagnerait,  non  seule- 
ment des  territoires,  mais  encore  qu'elle  pourrait 
revoir  des  milliers  de  ses  enfants  faits  autrefois  pri- 
sonniers par  les  païens,  et  gardés  dans  les  forêts 
impénétrables  de  ce  pays.  La  reine,  vaincue  par  ces 
remontrances ,  fit  le  grand  sacrifice  ;  elle  accepta  la 
main  du  duc  de  Lithuanie,  qui  la  rendit  heureuse. 

C'est  l'événement  le  plus  important,  le  plus  décisif 
de  l'histoire  du  Nord.  Les  ducs  de  Lithuanie  devenus 
Moskowites  ou  Polonais,  il  leur  fut  impossible  de 
rester  plus  longtemps  païens.  Plus  puissants  que  les 
ducs  de  Moskou,  ils  auraient  probablement  hérité  de 
leur  pouvoir  et  se  seraient  substitués  à  leur  poli- 
tique; alors  la  Pologne  devenait  leur  proie.  L'Europe 
même  courait  de  grands  dangers ,  car  les  Lithuaniens 
étaient  aussi  conquérants  que  les  ducs  de  la  Mosko- 
vie;  et,  par  leurs  rapports  avec  les  Tartares ,  ils  au- 
rai^it  facilement  appris  la  politique  mongole.  Or , 
par  ce  mariage,  l'influence  de  la  Pologne  l'emportant 
sur  celle  de  Moskou ,  la  civilisation  polonaise,  protégée 
par  les  ducs  de  Lithuanie ,  envahit  toute  cette  grande 


392  RÉUINiOIN    DE   LA   LITHUAISi£ 

terro  qui  sépare  le  pays  de  la  Vislule  du  pays  du  Bo- 
rysthène;  cette  contrée  réunit  les  deux  éléments 
slaves  séparés. 

La  destinée  des  grands-ducs  de  Lithuanie  semble 
avoir  été  de  devenir  maîtres  du  Nord;  eux  seuls 
étaient  conquérants.  Le  royaume  de  Pologne  n'a 
jamais  fait  de  conquêtes.  Les  ducs  de  Moskou  ne  con- 
quéraient que  leurs  propres  parents;  ils  détruisaient 
seulement^  ils  renversaient  le  trône  de  leurs  frères  ; 
ils  n'ont ,  jusqu'alors ,  twité  de  s'étendre  dans  les 
pays  étrangers.  L'idée  de  la  conquête  n'était  pas  dans 
l'esprit  du  moyen  âge.  La  chrétienté  ne  comprenait 
pas  la  conquête  dans  le  sens  du  paganisme  et  dans  le 
sens  des  siècles  modernes.  On  cherchait  à  s'emparer 
d'un  pays  sur  lequel  on  avait  des  droits  réels  ou  sup- 
posés. Les  ducs  de  Russie  s'effx)rçaient  de  faire  un  seul 
corps  des  diverses  nations  déjà  placées  sous  la  domi- 
nation du  grand-duc.  Ils  avaient  donc  un  droit  quel- 
conque d'établir  de  nouveaux  rapports  avec  les  races 
princières.  Les  rois  de  Pologne ,  d'après  les  tradi- 
tions anciennes,  se  croyaient  souverains  de  tous  les 
pays  entre  la  Poméranie  et  le  pays  du  Boug.  Plus 
d'une  fois  ayant  conquis  les  terres  russiennes,  ils  se 
retiraient  chez  eux  ;  ils  ne  concevaient  pas  qu'on  pût 
s'emparer  des  terres  sur  lesquelles  on  n'avait  aucun 
droit-. 

Ces  idées  expliquent  des  invasions  nombreuses 
des  Russes  en  Pologne  et  des  Polonais  en  Russie,  qui 
n'ont  eu  aucun  résultat.  Les  deux  parties,  ayant  vidé 
leur  querelle,  retournaient  après  le  duel  chacun  chez 
soi. 


A    LA    POLOGNE.  393 

Les  Mongols,  eux,  étaient  conquérants  et  destruc- 
teurs par  nature.  Les  Normands  étaient  guerriers 
par  leurs  institutions ,  et  poussés  aux  conquêtes  par 
leur  religion. 

Les  Normands,  fondateurs  de  l'empire  russe,  en 
ont  achevé,  dans  quelques  années  seulement,  toute 
la  conquête ,  et  l'ont  transmise  à  leurs  descendants. 
Les  ducs  lithuaniens  allaient  recommencer  l'histoire 
de  Rourik  et  menaçaient  de  leurs  conquêtes  non  seu- 
lement la  Pologne  et  la  Russie ,  mais  la  Bohême  et 
même  la  Hongrie. 


VINGT-CINQUIEME    LEÇQN. 


Époque  des  Jagellons.  -—  Caractère  du  grand-duc  de  Lithnanie,  devenu 
roi  de  Pologne.  —Fusion  des  Polonais  et  des  Lithuaniens.  —Guerre 
entre  la  Pologne  et  l'ordre  Teulonique.  —  Destruction  de  Tordre 
Teutonique.  —  Victoires  des  Jagellons  sur  les  Turcs.  —  Bataille  de 
Warna,  —  Affaire  du  schisme  d'Orient  ;  rapprochement  momentané 
des  deux  églises.  —  Prise  de  Constantinople  par  les  Turcs.  —  Causes 
de  la  chute  de  Constantinople.  —  Résumé  de  l'histoire  slave. 


Mardi,  30 mars  18^1. 

Les  temps  dans  lesquels  nous  allons  entrer  peu- 
vent s'appeler  le  siècle  des  Jagellons ,  et  font  époque 
non  seulement  pour  la  Pologne ,  mais  pour  tous  les 
pays  slaves.  La  Bohême,  la  Russie ,  la  Hongrie ,  do- 
minant tour  à  tour  les  populations  slaves  ,  ont  leurs 
histoires  particulières  d'un  grand  intérêt  ;  mais  la 
Pologne  seule ,  durant  le  xv*  et  le  \\v  siècle ,  est 
assez  forte  pour  pouvoir  produire  un  système  poli- 
tique à  elle ,  réfléchi  dans  une  histoire  littéraire  ;  elle 
seule  exerça  alors  ur^e  influence  morale  et  matérielle 


ÉPOQUE   DES   JAGELLONS.  395 

sur  les  pays  slaves.  C'est  donc  avec  raison  qu'on  peut 
appeler  ces  deux  siècles  l'époque  des  Jagellons. 

Ce  qui  caractérise  l'histoire  jagellonienne ,  c'est 
Tesprit  chrétien ,  l'esprit  d'honnêteté  et  de  justice  : 
cet  esprit  sert  à  distinguer  l'histoire  polonaise  de 
celle  de  l'Autriche  et  des  peuples  germaniques. 

Lors  de  son  avènement  au  trône  de  Pologne ,  le 
duc  de  Lithuanie  apporta  un  immense  changement 
à  son  caractère  et  à  ses  habitudes.  Vaillant  et  cruel, 
comme  tous  les  princes  ses  parents,  ilen  était  le 
plus  astucieux ,  et  passait  pour  le  plus  perfide  dans 
sa  famille.  Après  avoir  épousé  la  reine  de  Pologne,  il 
semble  avoir  abjuré  son  ancien  caractère.  Il  s'attache 
les. Polonais  par  sa  douceur,  par  sa  clémence,  par 
l'oubli  des  injures.  Il  devient  le  modèle  des  princes 
chrétiens  :  ses  successeurs  s'efforcent  de  lui  ressem- 
bler. Durant  ces  deux  siècles ,  jamais  on  n'a  accusé 
un  J-agellon  d'avoir  commis  aucun  crime,  aucune 
mauvaise  action ,  dans  un  intérêt  personnel  ou  dans 
intérêt  d'égoïsme  dynastique. 

La  réunion  du  royaume  de  Pologne  avec  le  duché 
de  Lithuanie  était  une  affaire  grave  et  très  difficile. 
Les  deux  populations  parlaient  deux  langues  diffé- 
rentes ,  appartenaient  à  des  races  qui  n'avaient  rien 
de  commun,  séparées  par  la  religion  et  les  tradi- 
tions antiques.  Des  causes  politiques  les  divisaient. 
En  Lithuanie ,  le  système  féodal  ;  les  princes  avec  un 
pouvoir  illimité  et  despotique;  chez  les  Polonais,  la 
haute  noblesse  partageant  le  pouvoir  avec  le  roi.  Le 
souverain  interposait  son  autorité  pour  calmer  les 
diissensions ,  en  obligeant  les  Lithuaniens  à  obéir  à 


396  ÉPOQUE    DES   JAGELLONS. 

ses  ordres,  et  en  même  temps  en  désaïmant  la  mé- 
fiance des  Polonais.  Tous  les  efforts  des  princes  ja- 
gellons  tendaient  à  réunir  ces  deux  peuples,  et  ils  ont 
enfin  réussi.  C'est  peut-être  le  seul  exemple ,  dans 
l'histoire,  d'une  fusion  complète* entre  deux  races, 
sans  qu'elle  ait  coûté  une  seule  goutte  de  sang.  Il  y  a 
eu  des  résistances  fortes  du  côté  des  Lithuaniens  ;  les 
Polonais  aussi  plus  d'une  fois  voulaient  rompre  l'u- 
nion, mais  jamais  on  n'a  employé  la  violence.  La  po- 
litique profonde  des  rois  jagellons  consistait  dans  la 
patience  et  dans  la  douceur. 

A  la  même  époque  le  royaume  des  Scandinaves 
réunit  aussi  sous  un  seul  sceptre  la  Suède  ,1e  Da- 
nemark et  la  Norvège.  Les  souverains  y  déployèrent 
toute  leur  énergie  pour  maintenir  le  système  d'union,, 
qui  n'a  cependant  pas  duré  un  siècle.  L'unité  slave 
subsiste  jusqu'à  présent. 

Cependant  les  nations  voisines  prévoyaient  le  dan- 
ger de  l'union  des  Polonais  et  des  Lithuaniens.  La 
maison  de  Luxembourg  mit  tout  en  œuvre  pour  armer 
les  Lithuaniens  contre  les  Polonais.  L'ordre  teuto- 
nique  pressentait  sa  fin.  Déjà  la  conversion  des  Li- 
thuaniens rendait  cet  ordre  inutile.  Il  chercha  à 
étouffer  le  bruit  qui  se  répandait  en  Europe  de  cette 
merveilleuse  conversion ,  il  la  nia ,  envoya  des  ambas- 
sadeurs chez  le  pape  pour  contredire  les  rapports  des 
rois  de  Pologne.  Les  chevaliers  teu toniques  voyaient 
clairement  que  toute  leur  influence  leur  échappait. 
Leur  établissement  devenait  inutile  :  il  n'existait  que 
pour  la  conquête ,  pour  la  conversion  :  il  n'avait  plus 
à  convertir  des  pays  déjà  soumis  au  christiajugme; 


ÉPOQUE    DES   JAGËLLONS.  397 

aussi  les  grands-mattrcs ,  en  vrais  rois,  cherchaient 
à  appuyer  leur  force  sur  la  politique ,  et  tentèrent  la 
guerre  en  mettant  tout  leur  avenir  sur  la  chance  d'une 
seule  bataille  heureuse.  S'ils  étaient  vainqueurs, 
alors  ils  partageaient  la  Pologne;  dans  ce  but,  ils 
cherchaient  déjà  à  conclure  des  traités  secrets  avec 
l'empereur  d'Autriche  et  avec  le  prince  de  Silésie. 
Ds  espéraient  en  même  temps  vaincre  les  Lithuaniens 
avec  le  secours  de  leurs  confrères  les  Porte-glaive. 

Ainsi  des  deux  côtés  on  s'armait  pour  une  lutte 
décisive.  Le  roi  de  Pologne  appela  les  Lithuaniens  et 
les  Tartares,  qui  étaient  alors  dans  la  dépendance  du 
grand-duc  de  Lithuanie.  Les  Allemands  convoquèrent 
tous  les  princes  avec  lesquels  ils  étaient  liés  par  la 
parenté  ou  par  la  politique.  Les  deux  armées  se  ren- 
contrèrent l'an  1410  en  Prusse,  entre  Tannenberg 
et  Grùnwald.  Jamais  dans  le  Nord  on  n'a  vu  des  ar- 
mées aussi  formidables.  Les  Allemands  comptaient, 
selon  les  chroniqueurs  polonais  ,  jusqu'à  150,000 
hommes  ;  selon  les  Allemands,  leur  nombre  ne  mon- 
tait qu'à  80,000  ;  armée  immense,  pour  cette  époque, 
parfeitement  disciplinée ,  ayant  des  canons  ;  cela  ef- 
firayait  beaucoup.  Les  Polonais  n'avaient  que  quel- 
ques milliers  de  troupes  régulières,  mais  toute  la 
noblesse,  toute  la  milice  polonaise  était  présente, 
aidée  des  Lithuaniens  et  des  Tartares.  D'abord  les 
troupes  lithuaniennes  et  tartares  furent  repoussées 
par  la  cavalerie  pesante  des  Allemands ,  mais  la  ca- 
valerie légère  de  la  noblesse  polonaise  réussit,  après 
une  longue  lutte ,  à  rompre  les  escadrons  des  Alle- 
mands, écrasa  ensuite  l'infanterie,  et  la  bataille  fut 


398  ÉPOQUE    DES   JAGELLONS. 

décidément  yagnée.  50,000  Allemands  y  périrent. 
Le  grand-maître  de  Tordre,  le  grand  maréchal,  tous 
les  grands  commandeurs  et  presque  tous  les  cheva- 
liers, excepté  ceux  qui  étaient  dans  les  garnisons, 
restèrent  sur  le  champ  de  bataille.  On  apporta  au 
roi  le  collier  du  grand-maître  avec  son  reliquaire. 
L'ordre  était  détruit  à  jamais, 

Le  roi  daigna  traiter,  ne  voulant  pas  abuser  de  sa 
victoire.  Il  rendit  la  liberté  aux  prisonniers  et  se 
montra  très  fecile  lorsqu'on  discutait  les  articles  du 
traité.  Les  contemporains ,  et  plus  tard  les  historiens 
polonais,  n'ont  cessé  d'accuser  ce  prince  Jagellon 
d'avoir  été  si  facile  et  de  ne  pas  avoir  su  profiter  de 
ses  avantages.  Là  clémence  royale  gagna  les  cœurs 
des  Allemands,  et  plus  tard  ces  mêmes  Allemands, 
chassant  les  chevaliers  Teutoniques ,  d'eux-mêmes 
vinrent  demander  la  protection  du  roi  de  Pologne  et 
se  réunirent  au  royaume.  Ainsi ,  de  ce  côté ,  le  pays 
slave  resta  à  jamais  assuré  contre  F  Allemagne;  mais 
si  la  bataille  eût  été  gagnée  par  les  Allemands,  alors 
l'ordre  Teutonique  donnait  la  main  à  celui  des  Porte- 
glaive  ;  et  depuis  la  Vistule  jusqu'à  Riga ,  et  même 
on  peut  dire  jusqu'à  Pétersbourg,  la  race  allemande 
dominait  dans  le  pays  slave.  Déjà  les  Allemands  pé- 
nétraient dans  la  Bohême  :  ils  menaçaient  d'envahir 
tout  le  centre  des  pays  slaves. 

Des  événements  plus  importants  appelaient  le  roi 
de  Pologne  du  côté  des  monts  Karpathes. 

Après  la  lutte  des  Hussite^  et  des  Allemands , 
après  la  mort  de  l'empereur,  les  Bohèmes  appelèrent 
au  trône  la  famille  des  Jagellons.  Le  sénat,  ayant  Ion- 


ÉPOliLC    DES   JAGELLONS.  399 

guemenl  discuté  le  danger  de  cette  réunion,  con8eilla 
au  roi  de  se  contenter  de  sa  couronne  de  Pologne. 
On  craignait  l'influence  des  sectes  hussites.  Le  roi 
avouait  qu'il  lui  paraissait  difficile  de  gouverner  des 
états  aussi  éloignés ,  aussi  grands.  Son  parent,  un 
duc  de  Lithuanie ,  passa  en  Bohême  et  se  fit  procla- 
mer roi.  Le  roi  de  Pologne  lui  défendit  de  porter  ce 
titre,  et  lui  ordonna  de  retourner  dans  son  pays, 
trouvant  indigne  de  s'emparer  d'un  royaume  qui, 
selon  lui ,  devait  appartenir  à  l'empereur  Sigismond. 
Cet  empereur  fut  son  plus  cruel  ennemi. 

Les  Hongrois  aussi  députèrent  vers  Jagellon  en 
lui  demandant  un  prince  de  son  sang  pour  leur  roi. 
Le  premier  des  Jagellons  était  déjà  mort;  son 
jeune  fils,  couronné  roi  de  Pologne,  se  décida  enfin 
après  de  longs  refus,  et  passa  en  Hongrie  en  procla- 
mant solennellement  qu'il  n'acceptait  ce  royaume 
que  pour  défendre  la  chrétienté  contre  les  Turcs. 
A  cette  époque  les  Turcs,  ayant  renversé  le  royaume 
des  Bulgares,  et  conquis ,  après  la  bataille  de  Kos- 
sov^'O,  le  royaume  de  Serbie,  menaçaient  la  Hongrie, 
la  Bohême  et  tous  les  pays  slaves.  Le  roi  de  Pologne 
marcha,  avec  une  armée  de  chevaliers,  contre  les 
Turcs,  remporta  une  grande  victoire  sur  ce  peuple 
réputé  alors  invincible ,  et  força  le  sultan  Amurat  à 
conclure  un  traité  très  favorable  aux  chrétiens.  Le 
sultan  évacuait  le  royaume  de  Serbie ,  rendait  toutes 
les  forteresses  et  même  tous  les  prisonniers  de 
guerre  :  chose  inouïe  alors.  La  situation  de  son 
royaume  obligeait  le  sultan  à  accepter  un  tel  traité. 


400  BATAILLE    DE   WARNA. 

Les  chrétiens  ne  savaient  pas  \es  raisons  qui  faisaien 
agir  l'empereur  des  Turcs.  Le  sultan  était  menace 
par  une  révolte  en  Asie  :  dans  l'Occident ,  le  pap^ 
avait  précisément  réussi  à  conclure  un  traité  ave^ 
plusieurs  princes  •,  il  avait  expédié  une  flotte  au  se — 
cours  des  chrétiens.  Cette  flotte  pénétrait  déjà  dan.  ^ 
la  mer  Noire.  Les  Turcs,  menacés  par  tant  de  dan- 
gers, se  hâtèrent  de  conclure  le  traité  de  Segedya. 
Mais  la  nouvelle  arrivant  de  tous  côtés ,  de  ces  ré- 
voltes en  Asie ,  de  cette  marche  des  troupes  chré- 
tiennes, le  roi  commença  à  regretter  d'avoir  si  vite 
accepté  les  conditions.  Les  Hongrois  et  le  despote  de 
Serbie,  qui  désiraient  tant  la  paix,  partageaient  les 
regrets  du  roi.  Tout  le  monde  était  d'accord  pour 
recommencer  la  guerre.  On  violait  le  traité  !  Le  car- 
dinal Césarini  donna  au  roi  l'absolution.  La  guerre 
recommença.  Les  Polonais  et  les  Hongrois  traversè- 
rent le  Danube,  passèrent  par  la  Bulgarie.  L'armée 
s'avança  vers  la  ville  de  Warna. 

Le  premier  jour,  les  Polonais  et  les  Hongrois 
étaient  victorieux  :  ils  repoussèrent  la  cavalerie  mu- 
sulmane, ils  attaquèrent  le  camp;  les  janissaires 
seuls  le  défendaient  encore.  Les  Hongrois  alors  con- 
seillaient au  roi  de  Pologne  d'arrêter  la  cavalerie  et 
d'attendre  jusqu'au  lendemain  pour  attaquer  alors  le 
reste  des  Turcs,  avec  toutes  les  forces  réunies.  Mais 
le  roi  de  Pologne,  croyant  qu'il  était  nécessaire  de  pro- 
fiter de  ses  avantages  et  voulant  à  lui  seul  avoir  la 
gloire  de  la  victoire,  tenta  une  dernière  charge  contre 
r infanterie  turque  et  tomba  sous  les  coups  des  janis- 


BATAILLE    DE    WAR5A.  40 1 

sairos.  L'armée^  constornéo  après  la  mort  du  prince, 
«e  retira  en  désordre  :  l(»s  Turcs  n\stèreiil  maîtres  du 
champ  de  bataille. 

Depuis  cette  tentative,  aucun  prince  de  la  chrétienté 
n'a  plus  osé  attaquer  les  Turcs  de  Taufrc  côté  du 
Danube.  Le  sort  de  l'empire  d'Orient  était  décidé 
pair  cette  bataille.  L'empereur  Grec ,  en  apprenant 
la  mort  du  roi  de  Pologne,  dit  à  ses  conseillers  qu'il 
voyait  déjà  les  Turcs  à  Constantinople. . 

Cette  bataille  eut  un  contre-coup  dans  l'Occident  ; 
elle  renversa  le  plan  du  pape,  et  empêcha  la  réunion 
des  deux  églises ,  d'Orient  et  d'Occident,  l'affaire  la 
plus  importante  pour  les  pays  slaves. 
•  DèsTépoque  dTnnocent  111,  les  papes  n'avaient  en 
vue  que  la  réunion  de  tous  les  princes  chrétiens,  pour 
les  opposer  aux  Turcs.  Cette  politique  élevée  inspi- 
rait Innocent  et  tous  ses  successeurs ,  depuis  Gré- 
goire IX  jusqu'à  Martin  et  Eugène.  Les  empereurs 
allemands,  quoiqu(!  exposés  aux  dangers  des  inva- 
sions, ne  tentèrent  jamais  ri<»n  dans  l'intérêt  de  la 
chrétienté.  Le  roi  de  France  seul  se  montrait  tou- 
jours prêt  à  condiattre  pour  la  cause  de  l'Église.  Le 
pape ,  dans  cette  vue ,  cherchait  aussi  à  lier  la  Po- 
logne et  la  Russie  avec  l'empire  grec  :  il  ne  cessait 
d'y  envoyer  des  ambassadeurs.  Durant  les  luttes  et 
les  schismes  de  TOccident ,  il  rappelait  toujours 
qu'il  y  avait  une  affoire  beaucoup  plus  importante  à 
terminer ,  celle  qui  devait  décider  de  l'avenir  de 
l'Europe,  l'affaire  de  l'Asie,  celle  de  l'empire  d'O- 
rient. 

Nous  avons  déjà  dit  comment  le  {;rand  schisme 


A02  AFFAIRK   mi    S0H1SMK 

éclata  à  Constantinople ,  cl  quelle  en  était  la  raison.   , 
Le  dogme  n'y  fut  qu'un  prétexte.  La  question  pour^ 
les  empereurs  n'était  que  de  s'emparer  de  l'Eglise  eLJ 
de  la  réduire  sous  leur  domination/  Les  patriarches^ 
d'abord  secondaient  les  empereurs  ;  plus  tard ,  de — 
venus  leurs  esclaves ,  ils  essayaient  à  secouer  l'auto — 
rite  temporelle  en  inventant  d'autres  schismes.  Lei^ 
empereurs ,  de  leur  côté ,  ayant  reconnu  le  danger  ^ 
voulaient  rentrer  dans  l'église  ;  mais  ils  n'avaient  plu^ 
assez  de  pouvoir  pour  y  contraindre  les  patriarches 
et  entraîner  les  populations  à  leur  suite.  Ils  s'avisè- 
rent d'une  autre  politique.  Ils  voulurent  fonder  une 
Église  nationale  grecque ,  basée  sur  le  schisme;  lis 
pensèrent  pouvoir  rattacher  à  Constantinople  et  à 
leurs  personnes  toutes  les  églises  séparées  de  celle 
de  Rome.  Mais  ce  projet  n'eut  aucune  suite.  Les 
Siècles  qui  se  détachaient  de  celle  de  l'église  orien- 
tale ,  les  sectes  des  Iconoclastes^  des  Jacobites,  etc., 
haïssaient  encore  plus  l'empereur  que  les  Turcs;  en- 
fin on  reconnut  à  Constantinople  la  nécessité  abso- 
lue de  se  réunir  de  nouveau  à  l'Église  de  Rome.  Les 
Paléologue ,    revenus    à  Constantinople    après   les 
Croisades,  envoyaient  des  ambassades  et  allaient  eux- 
mêmes  dans  rOccident  pour  traiter  avec  le  pape  et 
av.ec  les  monarques  de  l'Occident.  Jean  Paléologue, 
dans  un  de  ses  voyages ,  Fan  1349,  abjura  le  schisme 
et  fit  profession  publique  de  foi  catholique.  Mais 
comme  il  n'avait  agi  que  par  politique  et  qu'il  n'ob- 
tint pas  de  secours,  revenu  à  Constantinople,  il  ne 
s'occupa  plus  d'affaires  religieuses. 
Manuel  son  fils  revint  à  Paris,  l'an  1400,  et  passa 


Mine  année  entière  à  traiter  avec  le  roi  de  Franee , 
unais  il  ne  put  rien  obtenir  du  roi  Charles  VI  ^  feible 
<Ie  corps  et  d'esprit.  L^empereur  Grec  écrivait  des 
lettres  contre  l'Église  catholique  ^  et  sous  main  il 
traitait  avec  le  pape  en  lui  promettant  de  rentrer 
dans  l'Église,  mais  en  demandant  d'abord  des  secours 
contre  les  Turcs.  Le  pape  ne  pouvait  pas  obtenir  ces 
secours  des  princes ,  divisés  alors  par  des  intérêts 
politiques  et  par  un  schisme  nouveau  qui  déchirait 
l'Église  d'Occident  :  une  lutte  entre  deux  papes. 

Entin  Jean  Paléologue  fit  une  dernière  tentative , 
il  s'adressa  directement  au  pape.  Après  de  longs 
pourparlers ,  on  décida  qu'on  convoquerait  un  con- 
cile œcuménique ,  les  Grecs  n'acceptant  pas^  les  déci- 
sions des  autres  églises  rendues  dans  plusieurs  con- 
ciles qui  n'étaient  pas  oecuméniques  ou  universels , 
attendu  que  les  ambassadeurs  grecs  n'y  avaient  pas 
siégé.  On  s'adressa  an  concile  de  Bâlc,  qui  plus  tard 
fut  transféré  à  Ferrare.  L'empereur  arriva  à  Fcrrare 
avec  le  patriarche,  plusieurs  évoques  et  les  députés 
des  églises  de  l'Orient.  Depuis  longtemps  on  n'avait 
vu  un  concile  aussi  respectable.  Les  ambassadeurs 
des  patriarches  de  Jérusalem ,  de  Constantinople , 
d'Antioche,  d'Alexandrie,  suivis  de  plusieurs  mé- 
tropolitains de  l'Asie,  prirent  place  à  côté  du  pape  et 
des  évoques  de  l'Occident  ;  on  discuta  avec  bonne  foi 
les  différences  qui  existaient  entre  les  croyances  des 
deux  Églises.  Le  patriarche  espérait  cpi'il  finirait  par 
entraîner  l'Église  occidentale.  Après  de  longues  dis- 
putes, il  s'avoua  vaincu.  D'ailleurs,  on  reconnut  qu'il 
y  avait  un  malentendu,  qu'il  n'y  avait  pas  de  dlffé- 


404  AFFAIRE   DU    SCHISME 

rence  entre  les  dogmes;  que  les  Églises  étaient  sépa^ 
rées  par  quelques  coutumes  différentes  et  qu'il  suf- 
Ksait  maintenant  de  préciser  mieux  certains  articles 
controversés  du  dogme  commun  catholique. 

Le  concile,  transféré  à  Ferrare,  puis  à  Florence, 
aclieva  l'affaire  de  l'union  ecclésiastique.  On  dressa 
l'acte ,  la  confession  de  foi ,  et  tous  les  évoques ,  tous 
les  métropolitains  souscrivirent  cet  acte.  Joseph  le 
patriarche  de  Constantinople ,  les  délégués  de  tous  les 
patriarches  de  l'Orient  et  le  métropolitain  de  Kiew, 
comme  chef  de  l'Église  slave;  plus  tard,  les  délé- 
gués du  patriarche  de  l'Arménie ,  du  patriarche  des 
Cophtes  et  de  l'empereur  de  l' Abyssinie ,  accédèrent 
à  cette  union  :  on  crut  que  toute  la  chrétienté  allait 
se  trouver  de  nouveau  réunie  sous  un  seul  chef.  On 
chanta  à  Florence  le  Te  Deum  dans  les  deux  lan- 
gues, en  grec  et  en  latin,  la  messe  fut  célébrée  pai* 
le  pape  et  par  le  patriarche;  l'empereur  grec,  en- 
chanté des  conclusions  de  cette  affaire ,  jura  fidélité: 
il  ne  prévoyait  pas  la  résistance  qu'il  devait  trouver 
parmi  les  Grecs  et  parmi  les  Slaves.  Le  peuple  et  le 
clergé,  longtemps  travaillé  par  le  haut  clergé,  dans 
le  sens  opposé  à  l'Église  de  Rome ,  repoussèrent  avec 
opiniâtreté  toutes  les  offres  de  réconciliation. 

Un  certain  Marc  d'Ephèse,  évêque  resté  seul  dans 
l'opposition  de  tous  les  schismatiques  du^  concile  de 
Florence,  de  retour  à  Constantinople ,  réunit  autour 
de  lui  un  grand  parti.  Il  accusa  le  concile  d'avoir 
employé  la  violence  et  la  corruption;  il  prétendait 
être  resté  seul  fidèle  à  l'Église  orientale.  L'empereur, 
déconcerté  de  cette  résistance ,  n'osant  pas ,  ne  pou- 


d'ouient.  405 

vant  pas  combattre  ouvertement  l'opposition  de  Marc, 
abandonna  la  grande  affaire  de  la  réunion  des  deux 
Églises. 

Le  peuple  était  tellement  monté  contre  les  Latins 
qu'il  jura  ne  vouloir  plus  aller  à  l'Église  cathédrale 
de  Sainte-Sophie.  On  regarda  longtemps  cette  église 
de  Constantinople  comme  frappée  d'ana thème.  L'é-^ 
vêcjue  slave,  le  métropolitain  de  Kiew,  trouva  dans 
les  pays  qui  étaient  sous  le  gouvernement  de  Polo- 
gne et  du  grand-duc  de  Lithuanie  beaucoup  de  pro- 
pension pour  les  décisions  du  concile  de  Florence  ; 
mais  les  ducs  de  Moskou ,  qui  déjà  entrevoyaient  le 
danger  politique  de  cette  réunion,  et  qui  cherchaient 
à  établir  chez  eux  leur  propre  Église,  emprisonnè- 
rent cet  évêque  de  Kiew  ;  il  ne  dut  son  salut  qu'à 
une  prompte  fuite,  et  se  retira  à  Constantinople. 

Ainsi  l'Église  slave  resta  catholique  chez  les  Po- 
lonais. Dans  les  terres  russes,  elle  faisait  deux  so- 
ciétés ;  Tune  qui  suivit  les  décisions  du  concile  re- 
présentée par  son  chef  spirituel,  par  l'évoque  de 
Kiew  et  tous  les  évêques  qui  l'assistaient;  et  l'autre 
qui  persista  dans  le  système  religieux  introduit  au 
IX®  siècle  par  Photius. 

L'empereur  grec ,  ayant  perdu  le  dernier  espoir 
de  secours  des  Occidentaux,  resta  seul  opposé  aux 
Turcs.  Déjà  les  Turcs  occupaient  Adrianopole  et 
entouraient  de  tous  côtés  Constantinople.  Le  der- 
nier des  Paléologue  racheta  les  fautes  de  ses  pré- 
décesseurs par  l'héroïsme  et  la  noblesse  de  son  ca- 
ractère. Ses  prédécesseurs  ne  manquaient  de  cou- 
'  rage  ni  d'habileté ,  mais  le  dernier  des  Paléologue 


406  PRISE   1)Ë   COMftTANTlNOPLË. 

montra  ce  dévouement ,  cette  générosité  qui  étaient 
devenus  déjà  étrangers  au  caractère  grec.  Les  Grecs 
n étaient  qu'habiles;  le  dernier  empereur  était  ré- 
signé et  dévoué  à  son  devoir.  Les  Grecs  ne  faisaient 
aucune  difficulté  de  conclure  les  traités  les  plus 
ignobles  ;  ils  donnaient  leurs  filles  pour  enrichir  les 
harems  des  Turcs;  ils  payaient  le  tribut;  ils  faisaient 
crever  les  yeux  à  leurs  fils  lorsque  le  sultan  turc 
l'ordonnait  j  excusant  tout  cela  par  la  raison  d'État. 
Le   dernier   des  Paléologue   repoussa  Toffre  d'un 
traité  ignoble  qu'on  lui  proposait ,  et  préféra  mourir 
en  défendant  la  dernière  ville  de  lempire  qui  lui 
restait  y  d'un  empire  sans  force  morale  ni  matérielle. 
La  ville  de  Gonstantinople  était  encore  la  plus  vaste, 
la  plus  belle  y  la  plus  industrielle  du  monde  ;  mais 
les  hommes  riches  cachaient  leur  argent  et  Tempe- 
reur  était  obligé  de  chercher  dans  les  églises  quelque 
or  pour  faire  battre  monnaie;  les  industriels  quit- 
taient la   capitale   pour  vendre  leurs  secrets  aux 
Turcs  ;  les  marchands  louaient  leurs  vaisseaux  pour 
transporter  les  Turcs  de  l'Asie  en  Europe.  L'empe- 
reur n  avec  quelques  Génois ,   quelques  Vénitiens , 
quelques  chevaliers  français  et  allemands  et  quel- 
ques milliers  de  Slaves ,  défendaient  cette  ville  im- 
mense ,  occupée  de  ses  propres  intérêts  industriels. 
Après  une  opiniâtre  résistance ,  Gonstantinople  suc- 
comba, l'empereur  périt  ;  ce  fut  environ  dix  ans  après 
la  bataille  de  Warna,  j^ù  déjà  le  sort  de  cet  empire 
avait  été  décidé. 

L'histoire  religieuse  de  Tempire  grec  et  de  tous 
les  pays  slaves  est  intimement  liée  à  l'histoire  poli- 


PRISE   DE   CONSTÀNTINOPLE.  i07 

tique  de  ce  pays.  On  peut  dire  que  les  empereur? 
grecs  employèrent  toute  leur  habileté  à  leur  propre 
ruine  et  a  celle  de  leurs  voisins.  Ils  désorganisaient 
le  pays  slave  dans  le  but  d'arracher  ce  pays  à  l'in- 
fluence de  Rome,  ils  chassèrent  les  évoques  catho- 
liques bulgares;  ils  réussirent  à  établir  le  schisme 
dans  les  pays  serbiens;  enfin  ils  donnèrent  aux  Grecs 
de  l'Asie  mineure  la  haine  profonde  contre  l'Église 
catholiqno ,  et  plus  tard  ils  se  trouvèrent  dans  Tîm- 
possibilité  de  détruire  leur  propre  ouvrage.  Les 
Grecs  préféraient  se  réunir  aux  Turcs ,  en  répétant 
toujours  le  cri  de  guerre  des  premiers  schismatiqucs 
constanlinopolitains  qui  avaient  coutume  de  dire: 
Plutôt  les  Turcs  que  le  pape  !  Le  même  cri  de  guerre 
retentissait  chez  les  .Serbiens.  Pas  de  secours  des 
Latins  !  aussi  le  peuple  cessa-t-il  de  craindre  les 
Turcs.  L'empire  de  Constantinoplc  resta  ainsi  seul 
<»t  tomba  victime  de  la  profonde  habileté  de  ses  em- 
l^ereurs.  Elle  fut  jadis  la  cause  principale  des  dé- 
sastres des  Croisés.  Les  empereurs ,  ne  pouvant  ja- 
mais comprendre  la  bonne  foi  et  le  dévouement  de 
ces  chevaliers ,  craignaient  toujours  leur  esprit  d# 
conquête.  Ils  cherchaient  à  détruire  leurs  armées  ou 
à  profiter  de  leurs  conquêtes  ,  et  ne*réussirent  qu'à 
les  irriter  en  renforçant  le  pouvoir  des  Turcs. 

Après  la  mort  du  roi  Ladislas ,  les  royaumes  de 
Bohême  et  de  Hongrie  restèrent  pendant  quelque 
temps  ouverts  aux  prétentions  de  plusieurs  princes 
rivaux.  On  appela  un  prince  Jagellon,  qui  réunit  en- 
core une  fois  la  Hongrie  et  la  Bohême.  Il  périt  dans 
la  bataille  de  Mongatsch ,  en  combattant  contre  les 


408  llÉStMÉ 

Turcs.  C'est  le  dernier  de  la  race  des  Jagellons  quLi 
ait  paru  de  l'autre  côté  des  Karpathes. 

Résumons  maintenant  l'histoire  du  peuple  slaves 
dont  le  cours  nous  a  paru  plus  d'une  fois  embar — 
rassé.  L'embarras  vient  de  la  vaste  étendue  et  de  laj 
diversité  des  territoires  que  nous  avons  été  obligé  de^ 
parcourir.  Jusqu'à  présent,  personne  n'a  cherché  à_ 
traiter  l'histoire  de  toutes  les  races  slaves  sous  ui^ 
môme  point  de  vue. 

Nous  avons  voulu  d'abord  prendre  notre  position 
dans  le  présent.  Nous  avons  examiné  la  géographie 
slave,  en  indiquant  dans  la  langue,  dans  la  religion 
et  dans  les  institutions  de  ce  peuple  la  preuve  de  sa 
haute  antiquité.  Il  n'a  laissé  que  quelques  souvenirs 
épars  dans  les  pays  de  l'Occident,  en  France,  en 
Itajie,  en  Angleterre.  Mais,  dans  les  temps  histori- 
ques les  plus  anciens ,  il  occupe  déjà  tous  les  pays 
entre  l'embouchure  du  Kataro  et  celle  de  l'Elbe, 
jusqu'en  Finlande  et  jusqu'aux  steppes  de  l'Asie.  Or, 
d'un  côté  ,  les  peuples  finnois-mongols  vinrent  l'as- 
saillir; d'un  autre  côté,  les  Celtes,  en  suivant  les 
J^ords  de  la  mer  Baltique,  cherchèrent  à  y  établir  des 
colonies.  Les  Finnois,  après  avoir  causé  des  destruc- 
tions, disparur.ent ,  et  les  Celtes  ne  laissèrent  que 
quelques  petits  restes  de  colonies.  Les  Slaves  restèrent 
inattaquables  dans  leurs  forêts  et  dans  leurs  marais. 

Deux  positions  s'élèvent  au-dessus  de  ce  territoire 
et  exercent  une  influence  continuelle  et  forte  sur 
toute  la  race  :  d'une  part,  le  Caucase,  de  l'autre 
côté,  la  Scandinavie,  séparés  des  pays  slaves  par  les 
steppes  et  par  la  mer.    ' 


i>t:  l'histoire  slave.  409 

Toutes  les  fois  gue  les  Finnois ,  les  Mongols ,  les 
Scythes,  comme  on  voudra  les  appeler,  se  retirent  de 
ces  pays,  et  que  les  Celtes  restent  chez  eux,  les 
Caucasiens  et  les  Scandinaves  descendent  dans  la 
plaine,  parcourent  ce  pays,  y  fondent  des  princi- 
pautés et  des  royaumes.  Ces  positions  sont  habitées, 
dans  les  régions  du  Caucase,  par  la  race  anti- 
que ,  connue  dès  les  temps  les  plus  anciens  de  la 
Grèce  sous  le  nom  de  Leki ,  de  Jazigues ,  et  dans 
le  pays  Scandinave  ,  par  les  Varègues ,  les  Nor- 
mands. Ces  deux  populations  se  rencontrent  après 
Tère  chrétienne ,  sous  le  nom  de  Sarmates  et  de 
Goths,  dans  les  pays  slaves.  La  religion  chrétienne 
leur  donne  le  moyen  de  se  fondre  avec  la  race  slave, 
et  elles  établissent  des  empires  (du  vr  jusqu'au  ix* 
siècle).  D'abord  l'empire  Polonais  et  Bohème ,  qui 
ne  fait  qu'un  dans  l'histoire;  plus  tard,  l'empire 
des  Varègues-Russes ,  et  enfin  l'empire  des  Hon- 
grois. Les  Russes  et  les  Lechs  deviennent  Slaves,  les 
conquérants  ayant  perdu  leurs  habitudes  et  leur 
langue  au  milieu  de  ces  vastes  populations.  Les 
Hongrois  seuls,  quoique  maîtres  d'une  populatiop 
slave,  étant  venus  accompagnés  d'un  grand  nombre 
de  Finnois,  forment  toujours  un  Ëtatdans  l'État,  une 
population  séparée  et  distincte  de  la  race  nationale. 
Ces  royaumes  établis  et  consolidés  séparent  à  jamais 
l'Europe  de  l'Asie,  et  mettent  un  terme  aux  con- 
quêtes des  Asiatiques ,  bien  qu'ils  restent  exposés  à 
leur  invasion.  Le  royaume  de  Pologne  et  de  Bohème, 
et  le  grand  royaume  des  Russes-Varègues,  commen- 
cent H  suivre  des  {K)litiqucs  diverses ,  ayant  reçu  un 


410  RÉSUMÉ 

esprit  divers  9  les  uns  de  rOccidpnt,  de  RcKme;  les 
autres  de  TOrient,  de  Constaiitinople.  • 

Le  christianisme ,  agissant  d'une  manière  diverse 
sur  cette  race,  produit  des  événements  tout  à  foit 
divers,  religieux  et  politiques.  Les  Hongrois,  au  mi- 
lieu de  cette  lutte,  conservant  leur  indépendance  na- 
tionale, agissent  sur  les  Russes  souvent,  et  subissent 
parfois  Tinfluence  des  Polonais. 

Pendant  que  tous  ces  changements  ont  lieu  dans 
les  pays  de  ce  côté  des  Karpathes,  les  Slaves  du  côté 
d^  l'Èlbe,  entre  TElbe  et  l'Oder,  sont  détruits  en- 
tièrement par  les  Allemands,  qui  poussent  leur 
glaive  jusqu'au  Niémen  ;  les  Slaves  sur  le  Danube^ 
exposés  aux  invasions  des  Turcs ,  subissent  leur  con- 
quête. Dans  le  xiiP  siècle,  une  nouvelle  époque 
commence,  de  nouveaux  dangers  vont  assaillir  la 
race. 

D'un  côté  l'apparition  des  Tartaros ,  d'un  autre  côté 
les  progrès  dès  Allemands,  poussés  ^arla  politique 
des  empereurs  et  soutenus  par  l'établissement  d'un 
ordre  religieux.  Les  progrès  rapides  des  peuples  qui 
séparent  les  Russes  de  la  Pologne  (la  Lithuanie)  pa- 
raissent menacer  le  centre  des  pa^s  slaves  d'une 
destruction  complète ,  tandis  que  les  Finnois  et  les 
Allemands  en  détruisent  les  extrémités.  Au  milieu 
de  ces  Mangers  apparaît  la  dynastie  des  Jagellons , 
destinée  à  sauver  cette  race.  Elle  devient  polonaise 
et  relève  ce  petit  État  qui  allait  vers  sa  destruction , 
exposé  non  seulement  aux  dangers  qui  venaient  de 
l'extérieur,  mais  rongé  intérieurement  par  le  progrès 
trop  rapide  de  la  liberté  politique.  La  femille  jagol- 


DE  l'histoire  slave.  411 

lonne  apporte  un  élément  nouveau  y  mie  force  nou- 
velle; elle  appuie  les  principes  conservateurs;  ces 
princes  ont  derrière  eux  un  grand  État  héréditaire. 
Les  grands  seigneurs  polonais,  qui  avaient  déjà  abattu 
la  royauté  et  qui  étaient  occupés  à  en  partager  les 
débris^  se  trouvent  contenus  par  le  pouvoir  des  grands- 
ducs  de  Lithuanie^  obligés  de  les  ménager,  pour  ne 
pas  séparer  de  nouveau  la  couronne  du  grand-duché 
de  Lithuanie.  Les  rois,  par  leur  bonté,  leur  clé- 
mence et  leur  douceur,  gagnent  les  Lithuaniens  à  la 
cause  des  Polonais.  La  fusion  eut  lieu  sans  aucune 
violence. 

La  Bohême  et  la  Hongrie  appellent  encore  les 
Jagellons.  Ils  réussissent  à  accorder  les  Hussites  avec 
les  catholiques.  Mais  un  nouveau  danger  devait  venir 
do  ce  côté,  la  Réforme  de  Luther;  les  Jagellons  ne 
siî  trouvèrent  plus  assez  forts  pour  le  conjurer.  Le 
royaume  de  Bohême  passe  alors  à  la  maison  d'Au- 
triche. Les  pays  slaves ,  durant  ce  long  espace  de 
siècles,  semblent  avoir  été  plus  d'une  fois  divisés  et 
opprimés  pour  la  sécurité  de  l'Europe. 

Il  est  sans  doute  dangereux  de  foire  des  supposi- 
tions historiques  dans  le  but  d'expliquer  les  voies  de 
la  Providence.  La  gravité  du  sujet  nous  y  autorise. 

Si  cette  race  restait  dans  son  état  naturel ,  elle 
aurait  été  probablement  détruite;  si  elle  était  con- 
quise complètement  par  la  rjace  finnoise ,  elle  serait 
devenue  un  instrument  de  destruction  irrésistible , 
car  les  Fiimois  seuls  étaient  déjà  un  danger  pour 
TAsie  et  pour  l'Europe.  Si  elle  tombait  sous  la  dé- 
pendance des  ducs  de  MoscQvie,  elle  menaçait  d'être 


412  RÉSUMÉ. 

encore  plus  dangereuse,  car  cette  réunion  joignait 
la  stabilité  de  la  politique  normande,  l'élément  de 
l'ordre ,  à  la  Constitution  slave ,  et  à  toute  la  force 
de  Télément  destructif  des  Finnois.  Si  les  Polonais 
avaient  réussi ,  vers  la  fin  du  xii«  siècle ,  dans  l'épo- 
que brillante  de  leur  histoire,  à  vaincre  les  Russes, 
alors  le  pays  slave,  dans  ce  mouvement  qui  s'est 
manifesté  vers  la  fin  du  règne  des  Piastes ,  serait 
tombé  dans  le  désordre,  et  aurait  été  ramené  pro- 
bablement à  l'état  où  se  trouve  le  pays  des  Bosnia- 
ques, où  il  y  a  une  aristocratie  nobiliaire  généreuse, 
brillante ,  oppressive  pour  les  vassaux ,  et  incapable 
de  se  jéunir,  de  former  un  État,  de  réaliser  une  idée 
religieuse  ou  politique  quelconîiue. 

Les  Serbiens  du  temps  de  Nemania  menaçaient  les 
Slaves  de  les  ramener  à  un  état  encore  plus  barbare, 
et  tel  qu'il  était  avant  le  temps  de  Tinvasion  des  Nor- 
mands et  des  Lechs,  vers  l'époque  qui  est  représen- 
tée par  la  république  de  Monténégro. 

Nous  trouvons  dans  les  pays  qui  forment  mainte- 
nant l'ensemble  de  l'empire  slave ,  tous  les  degrés 
de  la  civilisation  et  tous  les  chapitres  de  l'histoire  de 
cette  race. 

Grâce  à  la  Providence ,  elle  a  pu  sortir  de  l'État 
des  Monténégrins;  elle  résiste  à  la  politique  des  sei- 
gneurs polonais  du  temps  des  Piastes,  qui  voulaient 
l'enfermer  dans  l'état  où  se  trouve  la  Bosnie.  Elle 
repousse  la  politique  de  quelques  princes  qui  vou- 
laient en  faire  un  État  féodal ,  c'est-à-dire  une  imi- 
tation mesquine  de  l'Allemagne.  Elle  brise  les  prin- 
ces qui  tentaient  uu  empire  monarchique  f  une  es^ 


DE  l'histoire  slave.  413 

pèce  de  Moscovie.  Enfin  elle  trouve  dans  la  famille 
<les  Jafîcllons,  pendant  deux  siècles,  une  dynastie 
qui  [jarantissail  l'ordre,  et  laissait  la  liberté  se  déve- 
lopper, en  tenant  en  écliec  la  politique  des  ducs  de 
Mosi'ou ,  en  paralysant  les  pro{jrès  de  l'empire  turc, 
en  niéinc  temps  qu'elle  repoussait  l'irjfluencc  alle- 
mande. 

Durant  la  première  dynastie  les  rois  seuls  étaient 
jesponsables  de  tout  ce  qui  se  faisait  dans  cette 
contrée.  Vers  la  fin  des  Piastes,  les  grands  seigneurs 
partagent  la  responsabilité  des  rois.  Sous  les  Jagel- 
lons,  les  jjrandes  masses,  un  million  de  citoyens,  qui 
étaient  en  môme  temps  électeurs  et  éligibles,  devien- 
nent souverains  et  par  conséquent  solidaires  des  rois 
et  des  grands  seigneurs.  Tout  ce  qui  se  fera  mainte- 
nant de  grand,  de  beau  dans  le  pays,  fera  la  gloire 
de  la  noblesse  polonaise,  et  de  môme  on  pourra  ac- 
cuser cette  noblesse  de  toutes  les  fautes  et  de  tous 
les  malheurs  du  peuple  slave. 


FIN  DU  PREMIEU  VOLUME. 


TABLE  DES  SOMMAIRES. 


Première  Leçon.  —  Difficultés  de  renseignement.  —  Paris  et  la 
France,  centres  d'attraction  des  peuples.  —  Les  Slares.  —  Dia- 
lectes slaves.  —  Importance  de  Tétude  de  la  littérature  slare.  — 
Pologne  contre  Russie  :  Slaves  contre  Slaves.  —  Zaluzianski , 
Ciolek-Vitellio ,  Nicolas  Kopernik.  La  nation  polonaise ,  le  ko- 
pernik  du  monde  moral .      1 

Deuxième  Leçon.  —  Mission  du  professeur.  —  La  connaissance 
de  riiistoire  des  Slaves  nécessaire  à  l'Occident.  —  Pierre  le 
Grand.  —  Les  races  du  Nord.  —  Invasion  des  Barbares.  —  Ré- 
volution slave  dans  le  vi*  siècle.  —  Naissance  des  empires  slaves. 

—  Les  Polonais,  les  Bohèmes,  les  Moraves,  le  duché  de  Russie. 

—  Les  Goths  et  les  Ostrogoths.  —  La  race  mongole.  —  Gen- 
Gis-Khan.  —  Causes  des  invasions  mongoles.  —  Lutte  de  la 
lîussio  contre  la  race  mongole,  et  de  la  Pologne  contre  les  Turcs.     1 .') 

Troisième  Leçon.  —  Complément  du  tableau  de  la  lutte  des  peu- 
ples slaves  contre  les  Mongols  et  les  Turcs.  —  Les  Russes;  ca- 
ractère ^e  leur  poésie.  —  Parallèle  entre  les  Mongols  et  les 
Turcs.  —  Les  Polonais  ;  leur  patrie  ;  caractère  de  leur  poésie. 

—  L'Ukraine.  —  Les  Cosaques  et  leur  poésie.  —  Le  poème  de 
Malczcwski 'lli 

Quatrième  Leçon.  —  La  Slavie  fabuleuse  et  la  Slavît;  historique. 

—  Action  de  Rome  surles  peuplades  slaves.  —  Le  christianisme 
seul  parvient  à  les  transformer.  —  Berceau  de  la  culture  slave  ; 
commencement  de  son  histoire  ;  le  premier  de  ses  dialectes 
élevé  à  la  dignité  de  langue.  —  Les  Serbiens.  —  Bataille  de 
Kossowo  ;  son  influence  sur  la  poésie  serbienne.  —  Les  Bohè- 
mes ,  leurs  erreurs ,  leur  liilérature ,  leur  régénération.  — 
Analogie  entre  certains  peuples  slaves  et  les  nations  de  l'Occi- 
dent, comme  forces  actives  de  la  chrétienté.  —  La  Pologne  et 

la  France,  la  Bohème  et  l'AllemaRrne,  la  Rnssie  et  l'Angleferrp.    3r» 


ilO  TABLE    DES   SOMMAIRES. 

Cjnquième  Leçon.  —-  Réponse  à  q^uelques  obJHClions.  —  Les  dk 
verses  lUtératures  slaves  ;  leurs  caractères  dissemblables.  — 
LiUcîralure  russe,  polonaise,  boliônie.  —  Développement  de  la 
race  slave;  ses  caractères  physiologiques  ;  son  territoire;  in- 
fluence du  monde  physique  sur  sa  littérature.  —  Dogme  social 
et  religieux  des  Slaves;  absence  de  toute  révélation 55 

Sixième  Leçon.  —  Difficultés  de  connaître  exactement  la  religion 
des  Slaves  ;  l'absence  de  révélation  la  frappe  de  stérilité.  — 
Les  causes  des  expéditions  des  barbares  sont  religieuses.  — 
Cul te^  coutumes,  colonies,  villages  slaves  ;  leur  histoire.  — Opi- 
nions des  anciens  et  des  modernes  sur  les  Slaves.  —  Nom  des 
Slaves , 67 

Septième  Leçon.  —  Ancienneté  de  rétablissement  de  la  race  slave 
en  Europe.  —  Etat  social  des  Slaves  avant  et  quelques  siècles 
après  Jésus-Christ.  —  Avantages  que  la  philologie  peut  tirer  de 
l'étude  de  la  langue  slave.  —  Les  contes  slaves 80 

Huitième  Leçon.  —  Importance  des  contes  slaves.  ~  Division 
de  la  langue  slave  eu  deux  branches  principales  et  en  plusieurs 
dialectes.  -  Le  russe ,  le  polonais  et  le  bohème.  —  Premiers 
royaumes  slaves.  —  Samo.  —  Les  Awares.  —  Les  Francs.  — 
Les  Lechs  et  Czechs.  —  Les  royaumes  polonais  et  bohème.  — 
Les  Normands  fondent  le  royaume  de  Russie.  —  Les  Azes  ou 
Scandinaves 92 

Neuvième  Leçon.  —  Empires  des  Lechs,  des  Czechs  et  des  Rus- 
ses. —  Nouvelle  tradition.  —  Les  Popiels  et  les  Piastes.  —  Les 
grands-ducs  normands  de  la  Russie.  —  DuaUté  russe  et  lecli- 
czech.  —Les  capitales  russes  et  lechs-czechs.  Avènement  du 
christianisme  dans  les  pays  slaves.  —  Saint  Jérôme,  saint  Cy- 
rille et  saint  Méthode.  —  Les  églises  d'Orient  et  d'Occident.  — 
L'unité  slave  et  le  panslavisme ^ 106 

Dixième  Leçon.  —  Invasion  hongroise.  —  Formation. des  dia- 
lectes slaves.  —  Dualité  slavo-philologique.  —  Les  plus  anciens 
monuments  littéraires.  —  Le  Jugement  de  Libussa,  poëme 
slave  du  ix*  siècle .- 119 

Onzième. Leçon.  —  Découverte  littéraire  de  Wenceslas  llanka.  — 
Le  manuscrit  de  Krolodwor.  —  Le  poème  héroïque  Zaboï- 
Slavoï-Ludiek  ;  ce  que  signifie  ce  poème.  —  La  lutte  entre  le 
christianisme  et  le  paganisme  se  poursuit  encore  aujourd'hui 


TABLE   DES  SbUMAIftES.  417 

dans  la  littéraiare.  »  Le  chrislfanisme  introduit  chez  les  Statlss 
la  famille ,  Tantorlté,  renseignement,  etc. ,  et  prépare  Tanilé 
slave 132 

DocziÈME  Leçox.  —  Le  manuscrit  de  Krolodwor ,  suite.  —  Le 
poème  de  la  fille  de  Koubilaî.  —  Dualité  slavo-religieuse.  — 
Les  barons  allemands  chez  les  Slaves.  —  Les  Slaves  catholiques 
et  les  Slaves  grecs  orientaux.  —  L'Ëglise  d'Orient  et  TÉglise 
d*Occident.  —  Le  chroniqueur  Nestor  et  le  chroniquetu'  Gallus. 

—  La  patrie  de  Gallus 1^3 

Treizième  Leçox.  —  La  dualité  slave  se  retrouve  dans  la  littéra- 
ture. —  Les  deux  églises  chrétiennes  chez  les  Slaves.  —  La  Po- 
logne au  XI*  siècle.  —  Saint  Adalhert,  patron  de  la  Pologne  ; 
son  apostolat,  son  martyre,  sou  chant  national  polonais.  — 
Les  rois  de  Pologne  n'ont  pas  toujours  compris  leur  mission. 

—  Le  chroniqueur  nisse  Nestor  et  le  chroniqueur  polonais 
(]allus  ;  différences  entre  ces  deux  écrivains  démontrées  en  les 
comparant  aux  chroniqueurs  Dittmar  de  Mersebourg ,  et  Kos- 
mas  de  Prague  ;  caractères  littéraires  de  ces  quatre  écrivains. 

—  Origine  des  dialectes.  —  Les  dialectes  slaves  sont  des  langues. 
—Causes  de  la  formation  et  de  la  décadence  des  langues.  .  .  .  15/i 

Quatorzième  Leçox.  —  Les  Slaves  occidentaux  ;  leurs  destruc- 
tions. —  Ollio,  évêque  de  Bamberg,  convertit  une  partie  delà 

Poméranic.  —  Le  poêmc  d'Igor.  —  Boïan 173 

• 
(}ui>ziÈME  Leçon.  —  Suite  du  poème  d'Igor;  caractères  litté 
raires  de  ce  poème.  — Les  croyances  surnaturelles  des  peuples. 

—  Les  vampires  et  le  vampirisme  des  Slaves  ;  ce  que  c'est.  — 
Ii(îs  Divcs.  —  i.cs  Bulgares;  leurs  conquêtes  en  Serbie;  ils  as- 
si^gelll  Conslaiilinople  ;  leur  destruction  par  l'empereur  Basile. 

—  Les  Serbes  ;  leur  gouvernemenL  —  Bela-L'rosz.  —  Les  Né- 
mania.  —  Llicnne  DuszaiL  —  L'empire  serbien 191 

Seizième  Leçon.  —  Les  Serbieus.  —  Etienne  Urosch  ;  empire 
des  Oiecs'tnballiens.  —  Ixî  roi  des  Serbiens,  Lazare.  —  Asser- 
vissement des  Serbiens  par  les  Turcs.  —  Giovani  Campislrano 
prêche  la  croisade  pour  la  délivrance  de  la  Serbie.  —  Diver- 
gence sur  l'histoire  de  la  Serbie  entre  les  auteurs  de  Byzance 
et  les  portes  serbiens.  -—  Mythologie  serbienne.  —  Poème  do 
,  27. 


418  TABLE   DES  SOMMAIRES. 

mariage  du  roi  Lazare.  —  Légende  poétique  des  sainls,  —  Ca- 
ractère de  la  poésie  serbienne.  —  Les  rapsodes  serbiens.  —  Dé- 
couvertes littéraires  de  M.  Wouk 209 

Dix-septième  Leçon.  —  Poésie  serbienne.  —  Légende  de  la  fon- 
'    dation  des  églises  en  Serbie.  —  Fragments  du  poëine  de  la  ba- 
taille de  Kossowo.  —  L'épopée  païenne  et  l'épopée  serbienne. 

—  La  langue  serbienne.  —  Le  Verbe  ;  son  importance  dans 
toutes  les  langues.  —  Les  époques  héroïque,  romanesque  et 
poétique  de  la  Serbie.  —  Le  roi  Marco  et  ie  roi  Arthur 230 

Dix-huitième  Leçon.  —  Causes  de  la  ruine  des  Slaves  du  Danube. 
— Les  Slaves  parmi  les  Hellènes. — L'empire  byzantin  ;  sa  puis- 
sance et  sa  faiblesse  ;  cause  de  sa  chute.  —  Les  Slaves  parmi  les 
Turcs,  les  Janissaires  et  les  Mamelucks.  —  Pourquoi  la  Russie 
a  seule  profilé  jusqu'à  présent  des  embarras  de  la  question 
orientale.  —  Le  personnage  mystique  de  Marco  n'est  autre 
chose  que  l'incarnation  de  l'histoire  des  Serbiens.  —  Le  poëme 
sur  le  mariage  du  fils  d'iwan.  —  Monténégro  et  les  Monténé- 
grins ;  leurs  coutumes,  leurs  lois,  leurs  mariages 251 

Dix-neuvième  Leçon.  —  Quelques  détails  sur  les  mœurs  domes- 
tiques slaves.  —  Véritable  caractère  de  l'épopée.  —  Nature  des 
relations  des  Slaves  avec  les  pays  orientaux  et  occidentaux.  — 
Ce  que  Venise  était  pour  les  Serbiens.  —  Iwan  Zernoyewitsch. 

—  Poëme  du  mariage  du  fils  d'Iwan 271 

Vingtième  Leçon.  —  Le  sentiment  de  la  famille  parmi  les  Slaves. 
— Le  compagnon  d'armes.  —  Romans  poétiques  serbiens.  — 
Contes  serbiens 290 

Vingt  et  unième  Leçon.  —  La  fiancée  du  prince  Marco  et  le  doge 
de  Venise.  — Chansons  serbiennes;  comment  elles  se  compo- 
saient. —  La  femme  d'Hassan  Aga.  —  M.  Wouk  à  la  cour  du 
prince  Milosch  ;  comment  il  a  formé  sa  collection.  —  Encore 
quelques  mots  sur  Monténégro 311 

Vingt-deuxième  Leçon.  —  Traductions  diverses  des  poésies 
slaves.  —  L'hérédité  parmi  les  Slaves.  —  Les  villes  russes  dans 
le  moyen  âge.  —  Kiew  ;  Novogorod.  —  La  Pologne,  la  Russie  et 
la  Bohême  dans  le  xii*  siècle.  —  Origine  de  la  Prusse.  —  L'or- 
dre Teutonique  ;  ses  luttes,  sa  puissance  et  sa  décadence.  —  Les 
Lithuaniens.  —  L'invasion  mongole;  la  Pologne  devant  les 
Mongols 332 


TABLE   DES  SOMMAIRES.  6t9 

Vingt-troisième  Leçon.  —  État  littéraire,  pdiliqne  et  moral  des 
Slaves  do  Nord  après  le  xii'  Jède.  —  Formation  de  Templre 
moskowile  ;  Mstislawitch.  —  Destmction  de  Tempire  msso- 
normand.  —  Les  Flnois ,  lenr  poésie.  —  Développements  de 
l'empire  moskowite.  —  Les  cbroniqiienrs  slaves  dn  Nord  après 
le  XII*  siècle.  —  La  Pologne  an  xiii*  siècle.  —  FormatiMi  de 
Tempire  polonais  idéal.  —  Uitératnre  polonaise  an  xiii*  siècle.  351 

ViNGT-QUATiiÈME  Leçon.  —  Les  détracteurs  des  chroniques 
slaves.  —  Caractères  de  ces  chroniques.  —  Les  chroniqueurs  po- 
lonais. —  Vincent  —  Style  des  lois  slaves  comparé  à  celui  de 
la  Bulle  d'Or.  —  Caractère  de  la  légidation  polonaise.  —  Rap- 
ports entre  les  divers  Étals  polonais.  —  Conmient  les  Polonais 
s'appliquèrent  à  reproduire  la  forme  romaine.  —  Le  Veto.  ^ 
La  Bohême'  au  xv*  siècle.  —  Les  rois  Jean  et  Charles  lY.  — 
Le  chroniqueur  Dalemil.  —  Latte  de  la  nationalité  bohème 
contre  le  germanisme.  —  Wldef.  —  Jean  Huss  et  sa  doctrine. 
~  Ziska  ;  ses  guerres  destructives.  —  Fin  de  la  lutte  des  Uus- 
sites  contre  les  catbtUipes.  ^  Progrès  des  Moskowites  et 
des  Lithuaniens.  —  Réunion  de  la  UthMUe  à  la  Pok)gne  .  .  372 

ViNGT-GiNQDiÈMB  Leçon.  —  Époquc  dcs  Jafellons.  —  Caractère 
du  grand-duc  de  Lithuanie ,  devenu  roi  de  Pok^e.  — :  Fusion 
des  Polonais  et  des  Lithuaniens.  —  Guerre  entrela  Pologne  et 
Tordre  Teutonique.  —  Destruction  de  Tordre  Teutonique.  — 
Victoires  des  Jagellons  sur  le%jT«rcs.  —  Bataille  de  Wama.  — 
Affaire  du  schisme  d'Orient  ;  rapprochement  momentané  des 
deux  égUses. — Prise  de  Constantinople  par  les  Tiurcs.  —  Causes 
de  la  chute  de  Constantûiople.  —  Résumé  de  l'histoire  ^ve. .  394 


FIN  DE  LA  TABLE  DES  SOMMAIRES  DC  PREMIER  VOLUME. 


AUG  3  0  1956